Barbe-bleue

Part 19

Chapter 193,727 wordsPublic domain

--Sans doute, mais alors en signant, je crée une pièce attestant et prouvant ce que mon intérêt me commande de laisser dans l'oubli. Si je signe, il faut que je comparaisse, sous peine de faire attribuer ma déclaration à un faussaire... Personne ne croira, sans enquête, que je ne suis pas morte...

--Alors, s'écria Pottemain, il faut, moi, que je meure, parce que vous me refusez la vérité pour me sauver! Laissons, par supposition, marcher les choses... On m'allègue votre mort comme un crime de mon fait... On dit que je vous ai réduite, par désespoir, au suicide... Eh bien, je vous fais assigner comme témoin du contraire... Il vous faut, bon gré, mal gré, comparaître! Sous quel nom déposerez-vous? Pas sous le nom de Marguerite apparemment, puisque ce serait encore un faux! Je vous dis que j'ai songé à tout! Ce qui vous compromet le moins, ce qui ne vous compromet point, moi aidant, c'est un peu de complaisance pour ce baron Pottemain, qui vous a tout permis! Quand vous aurez sauvé sa tête, il sauvera la vôtre... Vous serez une femme séparée de fait, de mon consentement tacite, divorcée même si vous voulez... Et voilà tout!

--Oh! mon Dieu! murmura Pauline, en tombant à genoux, assistez-moi, inspirez-moi!

En ce moment, ils entendirent aboyer et un bruit de pas devint distinct.

Mais les pas traversèrent la cour, sans s'arrêter près de la maison du garde; ils semblaient se diriger vers le château.

La situation devenait critique et Pottemain sentit qu'il n'y avait plus une minute à perdre.

--Voyons, dit-il tout à coup en se levant et en allant vers Marguerite qui râlait, vous êtes positivement une folle! Je vous demande d'avoir pitié de vous-même... de ce pauvre enfant! Tenez, Pauline, ajouta-t-il en tirant son portefeuille de sa poche et en semant la couverture du berceau de billets de banque, avec la rapidité et la profusion d'un joueur qui donne les cartes, je ne vous traite pas en ennemie!... Voici de quoi faire à votre cher poupon une situation brillante, comparée au sort qui l'attend... si le sort le fait orphelin!...

--De l'argent? Votre argent? s'écria Marguerite en se relevant d'un bond. Ah! vous n'y pensez pas! Ni mentir! Ni me vendre! Vous avez tué votre première femme! Vous avez tué Pastouret! A présent, donnez-moi la mort! La mort! Je veux mourir! Je ne veux pas me déshonorer!

--Malheureuse! s'écria le baron au paroxysme de la fureur. Signe! signe! ou tu vas mourir!

Et il leva son revolver.

--Non! s'écria la jeune femme, en faisant au berceau de son enfant un rempart de son corps.

Le coup partit... Pauline s'affaissa.

Le Normand allait redoubler lorsqu'à cet instant même, la porte, fermée à clef, vola en éclats sous une pression formidable...

Jacques de Guermanton était là, debout dans la baie ouverte, et il ajustait Pottemain avec son fusil de chasse.

--Ah! misérable!... Des menaces!... des armes!... Encore du sang!... Et par ton fait!... Tiens!...

Le baron reçut la charge en pleine poitrine et presque à bout portant.

Il tomba sur la face; la mort fut instantanée.

Aussitôt Jacques bondit jusqu'aux pieds de Pauline évanouie.

L'enfant était intact, mais la balle de Pottemain était allée se loger dans le mur après avoir égratigné l'épaule de la jeune mère.

D'un coup d'œil rapide, M. de Guermanton reconstitua la scène.

Il vit les billets de banque épars sur le berceau, le revolver encore fumant au pied d'un meuble.

Il comprit le dilemme redoutable qui avait été posé par l'assassin à la pauvre jeune femme et replaça diligemment les valeurs dans le portefeuille du baron.

IV

Cependant la situation de la famille Darcy demeurait très critique et celle de M. de Guermanton, le généreux sauveur de Pauline, dictait les mesures les plus promptes.

La mort de Pottemain devait être déclarée à la justice avant tout ébruitement public.

Cette pensée traversait l'esprit de Jacques, dans le moment où un bruit de voiture attira son attention au dehors.

Jeanne de Guermanton mettait pied à terre au bas du perron et demandait son mari à Darcy, qui, revenu en même temps, venait de lui ouvrir la portière.

Raymond s'inclina profondément, puis offrit son bras à la nouvelle venue pour la conduire à l'appartement de son mari où il présumait retrouver Jacques.

Celui-ci l'ayant quitté à la rencontre du facteur rural pour venir terminer son courrier, devait être dans la pièce du rez-de-chaussée.

Ne le trouvant pas, il fit asseoir Mme de Guermanton et sortit pour chercher son ami.

Mais à peine fut-il dans la cour qu'un spectacle étrange frappa son regard.

M. de Guermanton apparut sur le seuil du pavillon du garde, tenant le petit Maurice dans ses bras et soutenant en même temps Mme Darcy.

A voir ces deux visages pâles et consternés, Raymond eut le pressentiment d'un malheur...

Il s'élança au devant d'eux...

--Mon ami, lui dit Jacques, ta chère femme et ton enfant viennent d'échapper à un grand danger. Rends grâces à Dieu!

Hors de lui, Darcy voulut pénétrer dans la chambre d'où sa femme et Jacques sortaient.

M. de Guermanton s'y opposa.

--Plus tard! dit-il. A présent, c'est impossible... Tu sauras pourquoi!

--Mme de Guermanton, que je n'avais pas l'honneur de connaître, dit alors Darcy, mais qui vient de se nommer en arrivant, descend à présent de voiture... Elle est au château... Elle t'attend.

--Jeanne! J'y cours! s'écria Jacques, bouleversé presque autant par cette arrivée inopportune que par l'explication qu'il devait à Darcy sur les dangers courus par sa femme et sur la présence d'un cadavre dans la chambre de celle-ci. Mais tu me promets de ne pas monter chez toi que je ne sois de retour?

--Oui... Je te le promets, si tu l'exiges. Mais pourquoi?

--Impossible de te répondre sur-le-champ. Patience!

Darcy s'adressa alors à Marguerite pour connaître la vérité.

Elle la lui dit en quatre phrases, sans aucune réticence cette fois. Raymond demeura atterré.

Cependant Jacques était épouvanté à la pensée de l'aveu qu'il avait à faire à sa femme et à son ami:

A Jeanne que Pauline était Marguerite, la compagne de son régisseur.

A Darcy que l'homme tué par lui, Jacques, n'était autre que le baron Pottemain, le premier et le véritable époux de Pauline Marzet.

Darcy le savait déjà; il savait que le courageux gentilhomme avait tué le baron dans le cas d'agression violente et de légitime défense.

Jacques pensa qu'il fallait brusquer les choses vis-à-vis de sa femme, à cause de la foncière jalousie que Pauline avait de tout temps inspirée à celle-ci.

--Ma chère Jeanne, lui dit-il d'une voix affectueuse, il y a dans la vie des faits extraordinaires auxquels la pensée a peine à s'habituer. Celui dont vous allez être témoin est du nombre. J'ai découvert,--sans oser vous l'écrire à cause du danger qu'il pouvait y avoir pour elle,--que Mme Darcy est Pauline Marzet, échappée tout à l'heure à la mort par un vrai miracle... Le baron, ayant été, je ne sais comment, informé de cette résurrection, est venu, ce matin même, ici, pour tuer sa femme!

--C'était presque naturel et légitime! dit Mme de Guermanton, à qui cette révélation ne donnait aucune sympathie pour les hôtes de Rouchamp.

--Néanmoins, et malgré l'excuse que vous trouvez pour Pottemain, dans cette tentative d'homicide avec préméditation sur la personne d'une femme seule et désarmée... le baron est mort... et de ma main! ajouta Jacques d'une voix distincte, mais profondément émue.

--De votre main, Jacques! s'écria Jeanne en se sentant défaillir. Mais c'est épouvantable!

--Oui, répondit M. de Guermanton. Dans quelques heures, la justice sera ici et je me serai constitué prisonnier... Ne craignez rien et repartez comme vous êtes venue... Vos chevaux sont encore là...

Mme de Guermanton courut à la fenêtre et jeta un coup d'œil rapide sur une jeune femme fort pâle, assise près de Darcy sur le seuil du pavillon.

Jeanne et Pauline, les yeux baissés, échangèrent de loin une inclination muette.

Puis Mme de Guermanton regarda son mari bien en face.

Il subit ce regard avec la tranquillité d'un homme sûr de lui, malgré sa profonde tristesse.

--Souffrez, Jacques, dit-elle, que, pour une fois, je vous résiste. Ce n'est pas alors que vous êtes exposé à une affliction semblable que je me sentirais capable de vous quitter. La place d'une épouse tendre et dévouée est aux côtés de son mari dans les jours d'épreuves! Je veux être ici, lorsque la justice y descendra... Je veux aller en prison si vous allez en prison.

--Tranquillisez-vous, Jeanne, ma brave Jeanne, répondit M. de Guermanton avec douceur. Je ne cours aucun danger sérieux. Pas un tribunal en France ne condamnerait un homme pour avoir tiré sur un assassin, afin de prévenir un assassinat!...

--Ce qu'un tribunal admettra peut-être plus difficilement, objecta Mme de Guermanton, c'est qu'une femme, imposteur et presque bigame, ait pu trouver un chevalier tel que vous!... On voudra savoir quel motif vous avez eu de vous intéresser à elle, à Darcy, avec qui elle a consenti à vivre en dehors des lois du mariage...

--On voudra savoir enfin, reprit Jacques, avec une légère nuance de dépit et d'ironie, si mon indulgence pour un malheur exceptionnel et pour une situation qui offre peu d'exemples, n'est pas dictée par un sentiment très vif pour la personne, cause première de tous ces malheurs...

--Pour quelle personne donc, monsieur? demanda Jeanne, l'œil étincelant.

--Eh! pour vous, ma pauvre Jeanne, si prompte à accueillir l'idée de marier Pauline au baron! Au surplus, je partage cette responsabilité avec vous et, par honneur comme par humanité, nous ne saurions trop faire pour réparer une pareille faute... Oui, sachez-le bien, si j'ai accueilli comme je l'ai fait la singulière union de Darcy avec une pauvre jeune femme, sans état civil à produire pour un mariage régulier, c'est que je dois tout, comme réparation d'honneur et restauration d'existence, à la chère victime de votre _manie mariante_, dont vous voilà, j'espère, guérie pour toujours!

Jeanne baissa la tête; le coup avait porté.

--Je crois bien comme vous, dit-elle, que, en attendant la régularisation de ce mariage, ma place serait plutôt à Nevers, par exemple, auprès des autorités, dont l'intervention va vous être utile, que dans cette habitation désolée.

--Eh bien, dit Jacques, nous partirons ensemble après les constatations et les confrontations nécessaires, vous pour la préfecture, où nous avons des amis, moi pour la prison, où vous viendrez me visiter dès qu'il sera possible!

Le reste de cette journée fut cruel pour tout le monde.

Jacques avait fait prévenir le parquet de Nevers et l'attendait de pied ferme.

De plus--dans une chambre de cette habitation solitaire--au milieu des gaietés de la grande nature, avec du soleil, avec des chants d'oiseaux dans tous les buissons du voisinage, il y avait un cadavre!

Le silence de mort qui plana sur le domaine toute cette journée était le silence menaçant qui précède l'orage.

Profonde était la tristesse des maîtres du château. Mais la douleur de Raymond tenait du désespoir.

Si par respect pour Jacques, il en maîtrisait l'éclat, soutenu qu'il était par le souvenir des bontés délicates de son ami pour Pauline et pour lui-même, il ressentait avec une égale force ce qu'il appelait la perfidie de la fausse Marguerite et la terrible et humiliante épreuve qui en avait été la conséquence inattendue.

Il se disait enfin:

--Sans moi, sans l'espèce de malédiction attachée à mes pas, Jacques n'aurait jamais été dans le cas de devenir homicide et d'aller en prison comme un vulgaire assassin!

La force des choses le fit se retourner contre sa compagne, dont il condamnait à présent les réticences avec une profonde indignation.

La malheureuse n'avait cessé de s'y attendre depuis le meurtre du baron...

Si Darcy avait plus tardé, c'est Pauline qui aurait provoqué l'explication.

Depuis la catastrophe, ils ne s'étaient pas encore trouvés, sans témoins, en face l'un de l'autre.

Raymond éloigna tout à coup la jeune fille qui les servait habituellement, sous le prétexte de la mettre aux ordres de Mme de Guermanton, et il se trouva seul enfin vis-à-vis de sa compagne et de son enfant...

V

Inconscient et gai, le petit Maurice, étendu à terre sur une natte, jouait avec un jeune chat en roulant devant lui une boule de papier au bout d'un fil, lorsque Raymond dit à Marguerite d'une voix contenue:

--Il y a une chose que je ne comprendrai jamais et que je ne saurais te pardonner: c'est que, vis-à-vis de moi--à qui, j'imagine, tu n'as jamais eu à adresser un reproche--tu aies pu garder un secret duquel dépendaient mon repos et même aussi ton bonheur! L'amour et la confiance que je t'ai témoignés ne t'ordonnaient-ils pas de m'avouer ta position dès le jour où nous nous sommes rencontrés? Pour moi, je te le dis, si j'avais eu un pareil passé sur la conscience, dès ce jour, où un soir d'octobre, sur la butte Montmartre, je t'offris mon pain et l'abri de mon toit, je t'aurais tout dit!... Et alors notre position mutuelle était pour toujours éclaircie! Ce n'est naturellement pas ici, chez un loyal et bon ami, il est vrai, mais chez un voisin de campagne du baron, ce n'est pas à Rouchamp que j'aurais cherché des occupations et un asile... Oui, il y a là dans ta conduite quelque chose d'outrageant pour mon caractère et d'odieux pour le tien!

Celle qui avait été Pauline Marzet sanglotait en écoutant ce reproche, mais elle n'interrompit pas Raymond une seule fois.

--Jamais, mon ami, dit-elle enfin, tu ne me feras autant de reproches que je m'en adresse à moi-même! Je suis malheureuse... bien malheureuse! Écoute cependant et tu me diras après, si je dois te délivrer, dans l'avenir, du fardeau insupportable de ma compagnie, à supposer que les tribunaux ne m'envoient pas dans une prison pour le reste de mes jours!... J'ai pressenti tout ce qui arrive! Je ne sais quelle folle confiance dans la bonté divine m'a toujours laissé l'espoir de me soustraire à cette horrible destinée. J'ai cru que peut-être le malheur m'oublierait... Connais, mon ami, toute l'horreur des secrètes épouvantes qui m'ont assiégée depuis ma mort imaginaire... Tu verras si j'ai assez expié mon imprudence! Oui, là-haut, sur le sommet de cette butte Montmartre, au moment où j'allais prendre congé de toi, en songeant que peut-être je n'aurais pas la force de continuer seule mon étape dans le désert de Paris, je fus sur le point de tout dire!... Mais la peur... Oui, une effroyable peur me prit à la gorge et étouffa un aveu prêt à m'échapper!... Toi, tu m'avais tout dit sur ton passé, bravant jusqu'à une sorte de ridicule sur lequel tu n'avais pas craint d'insister, te riant pour ainsi dire de la nécessité qui, d'un écrivain distingué comme toi, avait fait un pauvre petit employé d'assurances!... Et moi?... Eh bien, je le répète, la peur me domina! J'avais vu dans l'Inde des tigres, des serpents, des thugs! Je n'avais pas rencontré ce spectre de la justice occidentale qui ne laisse à la femme mariée avec un scélérat d'autre alternative que de se déshonorer dans le scandale d'un procès en séparation ou en divorce,--ou de mourir! J'avais choisi la mort, sans avoir le courage de me la donner!... Je fus lâche en te le cachant, parce qu'il me semblait que tout confident viendrait bon gré mal gré à me trahir et à me ramener ainsi, même à son corps défendant, sous le joug odieux que j'avais brisé! Raymond, pensais-je, ne le dira pas, mais cela lui échappera peut-être sous le coup de quelque menace inattendue! Les hommes ne comprennent pas la peur! Je le vois bien à la sévérité de ton visage... Tu me trouves lâche, et tu as raison! Mais, si je le fus, le premier jour de notre rapprochement, juge combien je dus le devenir davantage, quand tes prévenances et ton admirable dévouement me firent connaître tout le prix de ce que je perdrais en perdant ton amour par l'aveu de mon crime! Que serait-il alors advenu de moi, pauvre ressuscitée, si tu avais su mon rôle dans la comédie que j'ai jouée? Tu m'aurais méprisée peut-être, comme tu me méprises à présent! Et songe que j'ai acheté, par mon silence coupable, une année de bonheur!

Plus Pauline parlait, plus l'agitation fébrile de Raymond devenait cruelle.

Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit:

--Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue--ce que je ne suis pas, Dieu merci!--ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde? Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi... C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps. Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à Rouchamp... D'ailleurs, du moment qu'il m'avait reconnue et qu'il gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour nous envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien dire, m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour mon malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une vie meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est le Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait eu d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme lui m'a pardonné déjà?

--Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée, fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais... une femme passant pour morte et pouvant devenir le pivot d'un scandale gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je ne puis te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a des épreuves qui surmontent l'intelligence et le cœur.

--Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de ton amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que ce qu'il attend du cœur de son père... Et si ce cœur se ferme pour moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est, une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein cœur!

--Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais, je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans une obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu m'as fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment le plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là, tu nous as perdus tous deux!...

Là-dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des yeux pour articuler ensuite ces seules paroles:

--Adieu la vie! adieu le bonheur!

De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir un moment M. de Guermanton.

Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son vieux camarade malheureux.

--Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir Mme de Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je partage, et au delà! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste à te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange du sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin de la tienne, en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu trouveras aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et des foudres qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes ayant un état civil en ordre et une situation régulière! L'important pour toi est de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que moi, ami aussi funeste que le plus cruel des ennemis!