Barbe-bleue

Part 18

Chapter 183,915 wordsPublic domain

--Eh bien, moi qui vous parle, j'ai rencontré un jour, place Saint-Sulpice, une femme qui ressemblait si étonnamment à la baronne que j'eusse donné ma main à couper que c'était elle!

--Allons donc! Vous l'avez accostée?

--Je n'ai pas osé, mais je l'ai suivie... J'ai interrogé la concierge, et les renseignements que j'ai recueillis ont établi que je m'étais trompé... Mon inconnue habitait depuis assez longtemps avec son mari, un employé d'assurances nommé Darcy... Ce ne pouvait donc être la baronne Pauline.

--Vous voyez bien! fit Pottemain, au fond fort désappointé de ce dénouement.

--Mais ce n'est pas tout, continua Charaintru, qui s'animait en parlant. Et voyez combien le hasard est étrange... La concierge m'avait montré le mari de la dame, qui, justement, rentrait à ce moment... Or, quelques jours plus tard, je rencontre, au café de la Paix justement, notre ami de Guermanton... Nous nous installons à la terrasse... Il me raconte qu'il est de passage à Paris, où il est venu chercher un intendant pour sa terre de Rouchamp dans la Nièvre... A ce moment précis, ledit intendant paraît et vient serrer la main de son futur patron, qui est en même temps un de ses plus vieux amis... et quelle n'est pas ma stupéfaction de reconnaître dans le nouveau venu, le mari de la pseudo-Pauline! Je vous dis qu'il n'y a rien d'invraisemblable comme la vie... Voyez-vous cette coïncidence. Mais qu'avez-vous donc, cher ami, fit tout à coup Charaintru en voyant la face de Pottemain blêmir...

--Je n'ai rien... je vous remercie, rien du tout! balbutia Pottemain... Ah! Charaintru, vous venez peut-être de me rendre un signalé service... Où dites-vous que demeure ce... Darcy et sa femme?

--Mais... rue de Vaugirard, 90... dit le vicomte interloqué.

--Merci! merci!

Le baron sonna, régla l'addition et serra une dernière fois la main de Charaintru.

--Mais où allez-vous?

--Ne vous inquiétez de rien... Je vous tiendrai au courant... Vous aurez bientôt de mes nouvelles.

--Tous ces gens sont fous! pensa le vicomte en voyant Pottemain s'éloigner. A moins que peut-être je n'aie eu la langue trop longue... Voilà ce que c'est que de mettre toujours les _pieds dans le plat_! Ah! tant pis, le mal est fait! N'importe! je voudrais tout de même bien savoir ce qu'a dans l'esprit ce sournois de baron!

--J'aurais dû m'en douter! pensait de son côté le Normand. Toute cette histoire était concertée entre Pauline et ce damné Guermanton! Mais que vient faire là-dedans ce Darcy, qui passe pour son mari... Car c'est bien elle, c'est bien Pauline! Il n'y a plus à douter... J'en aurai le cœur net! C'est égal, la chance commence à me sourire de nouveau... Cet imbécile de Charaintru m'aura sauvé sans s'en douter... Ah! elle est mariée... ou du moins elle se fait passer pour l'être... Eh bien, à nous deux, la belle Pauline!

Le baron se jeta dans une voiture et se fit conduire rue de Vaugirard.

--Mme Darcy? demanda-t-il à la concierge.

--Il y a longtemps qu'elle ne demeure plus ici, répondit la vieille, M. et Mme Darcy habitent la campagne... dans la Nièvre, où monsieur est intendant.

--Ont-ils demeuré longtemps dans cette maison?

--Non... monsieur, quelques mois seulement.

--Bien, je vous remercie, madame, dit le baron en glissant une pièce dans la main de la concierge.

--Ah ça! se dit la vieille, qu'est-ce qu'ils ont donc tous après mes anciens locataires?

--Allons! c'est bien elle, murmura le baron en regagnant sa voiture, je suis sur la bonne piste, je crois que cette fois-ci... je tiens mon affaire! Sus aux Darcy de la Nièvre!

III

Il était neuf heures du soir.

A la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, l'express allait partir. Dans un wagon de première classe, trois voyageurs du sexe masculin avaient déjà pris place.

Une quatrième personne, une dame, vêtue avec une simplicité de bon goût, jeune encore et de manières très aristocratiques, monta dans la même voiture, paraissant un peu désappointée de se trouver seule avec trois hommes.

Mais deux des trois visages la rassurèrent complètement.

L'un semblait un haut fonctionnaire à la coupe de ses favoris et à ce mélange de gourme et de courtoisie que donne la routine du pouvoir.

L'autre, déjà vieux, pouvait être un magistrat ou un gros industriel; une rosette rouge minuscule illustrait ses deux vêtements superposés.

Quant au troisième, il était si largement enveloppé malgré la saison, qu'il fallait renoncer à voir en lui autre chose qu'un malade forcé par le règlement des trains à voyager en première, coûte que coûte, et s'efforçant d'atteindre les eaux de Vichy avant de mourir.

Car son accoutrement et son allure de paysan n'indiquaient guère qu'il appartint à une haute caste de la société.

La casquette de loutre à oreilles enfoncée jusqu'aux sourcils, l'épais foulard rouge et jaune qui lui emprisonnait le bas du visage, ses gants tricotés, ses fortes guêtres bouclées, enfin sa large houppelande à petit collet, sorte de carrick comme en portent les postillons et les rouliers lui donnaient la tournure d'un marchand de bestiaux.

Silencieux, renversé, indéchiffrable, il ne semblait pas appelé à se mêler aucunement à la conversation, si toutefois elle s'engageait.

Le train siffla et partit, et la dame, tout à fait rassurée, s'allongea peu à peu et prit tranquillement ses aises.

On dépassa Melun, Fontainebleau et les premières heures s'écoulèrent dans un silence ennuyeux pour tout le monde.

Mais les langues se délièrent à l'approche de la Loire, dont le bandeau d'argent parut tout à coup entre deux collines, par un magnifique clair de lune.

Le fonctionnaire et l'industriel échangèrent d'abord quelques mots à voix basse et la dame fut bientôt amenée à prendre part à la conversation.

Le voyageur emmitouflé et muet ne dormait pas autant qu'il tenait à paraître dormir.

Il put comprendre, en prêtant une oreille attentive, que le fonctionnaire était un préfet allant rejoindre son poste et l'industriel un député allant oublier à la campagne ses ennuis législatifs.

Quant à la dame, qui se nommait Mme de Guermanton, elle allait dans le Morvan rejoindre son mari.

Elle semblait soucieuse et impatiente d'arriver.

Les deux autres voyageurs n'avaient ni hâte, ni regret; ils nageaient dans la béatitude que procure une heureuse digestion.

Le malade tressaillit sensiblement une première fois dans un moment où la pleine lune effleura le voile bleu qui couvrait le visage de la dame, une seconde fois, quand elle se nomma au préfet, qui dès lors l'accabla de politesses.

Chose qui confondit les prévisions des trois autres voyageurs, le pseudo-malade toujours en cache-nez, comme en pleine gelée, sauta lestement sur le quai, quand on cria Nevers.

Et il se mit à détaler avec autant de prestesse qu'on devait lui en prêter peu, quand il était si dolent une heure plus tôt.

Mme de Guermanton, assistée par le préfet, descendit à son tour, car elle quittait à Nevers la voie ferrée pour prendre la route de Rouchamp.

Il lui rendit les quelques bons offices, dûs par un homme du monde à une dame seule arrivant dans une gare étrangère et, quand elle fut dans une voiture avec ses bagages, lui-même monta dans la sienne qui l'attendait depuis une heure dans la cour.

Jeanne de Guermanton portait à Rouchamp une visible inquiétude, peut-être un cœur blessé.

Le retour de Jacques, annoncé depuis quelques jours, n'avait pas eu lieu.

L'amour de la chasse ou telle autre cause de même nature le retenait-il en Morvan?

Avait-il, par une intuition familière aux femmes jalouses, germé dans le cerveau de la jeune mère de famille, un soupçon relatif à Pauline, ressuscitée par l'indiscrétion de ce hâbleur de Charaintru?

Toujours est-il que, n'y tenant plus, elle était partie sans prévenir son mari, mais quelque diligence qu'elle fît pour surprendre les hôtes de Rouchamp, un autre voyageur se trouva la devancer.

Sorti le premier de la gare, le pseudo-malade s'était renseigné et il avait fait prix rapidement avec un cocher, qui était parti de suite à bride abattue, de telle sorte qu'à la première halte, il se trouvait de deux heures au moins en avance sur la calèche octogénaire de Jeanne.

Il faisait petit jour quand il atteignit le haut de la colline d'où l'on découvrait le toit et le vieux colombier de Rouchamp.

Là il mit pied à terre et ordonna à son cocher de l'attendre sur la route.

Puis il se recueillit un moment, en examinant les alentours et ruminant sans doute quelques indications recueillies le long du parcours.

--Ceci, dit-il, est l'ancienne gentilhommière abandonnée, mais en bon état pour recevoir au besoin le propriétaire, qui par malheur y est, et où dans quelques heures sa majestueuse épouse va arriver. Au delà de la cour, à gauche, un pavillon de garde, sans doute l'habitation de Darcy et de sa femme... Ah! ils étaient bien cachés et pouvaient se croire à l'abri!... Plus loin, des bâtiments de ferme séparés de l'habitation principale par un boulingrin de tilleuls et un sentier bordé par une double haie. De ce côté-ci, à mes pieds, des jardins et une petite porte à claire-voie donnant sur les champs et sur le taillis qui remonte vers moi...

Tout à coup il s'arrêta:

--Mais qu'entends-je? Des coups de fusil dans la plaine! Ah! ah! on tracasse les perdreaux de bon matin dans ce pays-ci! Tiens! voici justement une compagnie qui vient de se remiser là-bas à tire d'aile!... Je vois distinctement les chasseurs... Ils sont deux, le régisseur probablement et certainement ce diable de Guermanton! Et ils ont avec eux un porte-carnier et trois chiens! Ils s'éloignent de Rouchamp, sur la gauche... Ils en ont bien pour trois ou quatre heures d'ici le déjeuner! Pas une âme dans la cour... donc bonne occasion et pas une minute à perdre! Mais comment aborder la question?... Tout me porte à croire que Marguerite Darcy est bien Pauline Marzet, si je compare mes souvenirs personnels avec le portrait que le cocher m'a fait d'elle, sans savoir à qui il parlait! Mes pièces de cent sous et les libations de petit blanc de Pouilly lui avaient joliment délié la langue! Il enfonce Charaintru... A-t-il pu parler en quelques heures, ce Morvandiau du bon Dieu! Que n'ai-je pas appris sur Rouchamp en tombant par hasard sur un paysan de cette bienheureuse paroisse! Si j'étais dans d'autres draps que ceux où je me trouve, je pourrais acheter Rouchamp les yeux fermés; car je sais, par livres, sous et deniers, ce que cela rapporte! Mais, ô dérision!... Ma tête est mise à prix depuis quarante-huit heures! Ah bah! de l'audace! encore de l'audace! toujours de l'audace!

Là-dessus, le faux paysan jeta bas tout ce qui pouvait gêner sa course, ne gardant que sa casquette de loutre, sa veste de velours, son portefeuille et ses armes, qu'il tenait soigneusement cachées.

Et il marcha du taillis vers la porte du jardin, de l'air déluré d'un gaillard qui rentre chez lui.

Pottemain eut bientôt atteint les limites de la propriété de M. de Guermanton.

Comme d'usage, à une très grande distance de Paris et de toute ville, facile accès. Pas de chien de garde et, pour toute serrure à la porte, une cheville.

Il entra dans le jardin, toujours au pas accéléré.

Arrivé auprès du château ou ce que l'on décorait, par habitude, de ce nom, il passa devant la fenêtre du rez-de-chaussée, pour s'assurer s'il y avait quelqu'un.

Il ne vit personne.

Alors il gravit un petit perron et il pénétra sans hésitation dans les appartements.

Il y avait une grande chambre avec un lit défait, sous d'amples baldaquins de serge, plus ou moins défleuris et fanés.

Des tisons éteints dans une cheminée à énormes chenets du XVIIe siècle.

Une armoire de vieux noyer pour suspendre les habits.

Des ustensiles de toilette épars sur les meubles et du linge blanc marqué aux initiales J. G. Du linge d'homme? Plus de doute: Pottemain se trouvait dans la chambre occupée par Jacques de Guermanton.

Sur une vieille table à pieds en spirale, un buvard, des plumes, de l'encre, une lettre ouverte signée: Jeanne.

Une réponse ébauchée par le mari et commençant par ces mots:

«Chère Jeanne,

«L'enfant de Darcy est un peu malade, je reste trois jours de plus pour rassurer mon ami et pour le distraire.

«D'ailleurs mes connaissances médicales peuvent lui être utiles, dans un pays perdu, où il n'y a pas de médecin à portée...»

--Pauline a un enfant! murmura le voyageur. On ne m'avait pas trompé... En conséquence, je tiens la mère!

Il fit le tour de l'appartement sans entendre, ni trouver personne.

Il revint dans la chambre à coucher dont il ferma les portes et dont il vérifia les fenêtres toutes closes.

Il ressortit par la porte qui donnait sur le corridor, aboutissant à deux perrons.

S'approchant alors du perron opposé à celui qu'il avait pris pour entrer, il regarda la maison du garde située au fond de la cour.

Le sommeil semblait y régner encore.

Pas un bruit, pas un mouvement, hormis, tout à l'extrémité opposée de cette cour, une fillette de quatorze ou quinze ans, qui, sans prendre garde à l'étranger et lui tournant le dos, lavait du linge sur la marge de pierre d'une fontaine.

Il était donc seul ou à peu près; dans tous les cas, il n'avait pas grand'chose à redouter.

Dans ces conditions, il se dirigea vers l'habitation de Darcy.

Il jouait le tout pour le tout, car s'il avait fait erreur en pensant que le second chasseur était Raymond Darcy, et qu'il le trouvât face à face dans la petite maison, il se plaçait dans l'impossibilité de parvenir de plein saut jusqu'à Pauline.

Mais dans cette hypothèse même, il avait un recours, menacer Darcy d'une dénonciation de rapt et d'enlèvement d'une femme mariée, dans une province où nul ne pouvait savoir encore que le baron Pottemain était lui-même prévenu d'assassinat.

Cependant la partie était fort dangereuse et le baron porta machinalement la main sur la crosse de son revolver, caché dans une poche de sa veste.

Au demeurant, il ne vit aucun homme et les vagissements d'un enfant vinrent seuls lui révéler la chambre où Pauline devait se trouver.

Il y entra comme dans un moulin, sans frapper et sans s'inquiéter de savoir dans quel état il trouverait la maîtresse de la maison.

Pauline sortant du lit, à peine vêtue et penchée sur le berceau du petit Maurice, à qui elle faisait boire une infusion, lui apparut soudainement.

A la vue de Pottemain, et sans que les changements survenus dans la physionomie et la tenue de son ennemi mortel lui laissassent une minute d'hésitation, Mme Darcy poussa un cri horrible et couvrit le berceau de son corps, précisément comme si, dans cette paisible chambrette, elle eût vu entrer en bondissant un jaguar ou un tigre...

Pottemain, l'œil étincelant, mais la face impassible, lui dit avec un terrible sourire:

--Eh bien, madame, la cause est entendue. Nos situations sont claires et nettes. Au surplus je ne viens pas ici en ennemi. J'ai poussé même la délicatesse jusqu'à choisir le moment où nous pourrions causer amicalement seul à seule... Je n'en ai que pour un quart d'heure... Est-ce trop? Un quart d'heure et pas une minute de plus... si vous le voulez, bien entendu!

Ce que disant, le baron tira de sa poche son revolver, ferma la porte à clef et s'assit en face de Pauline, plus morte que vive.

--Tout est bien qui finit bien! reprit-il. Et vous êtes une tragédienne de premier ordre! Ah! votre grande scène de la _trépassée_ a été bien jouée et vous aviez pleinement réussi! Pourquoi faut-il que vous ne vous soyez pas souvenue de certains papiers confiés par vous à un père capucin, lorsque vous n'aviez pas encore découvert le fameux moyen de vous évader de Bois-Peillot? Oh! je suis bien informé! Bref, vous savez où sont ces papiers... Je viens, sans tambour ni trompette, vous demander poliment de les annuler par une simple déclaration signée: _Pauline Marzet, baronne Pottemain_. Vous n'aurez pas au surplus l'embarras de la rédaction. La chose est préparée... La voici... Copiez, datez, signez et je repars pour ne revenir jamais troubler votre second... ménage! Vous pourrez faire alors, et en toute sécurité, autant d'enfants qu'il vous plaira! Si vous refusez, voici un revolver... Il me servira à vous tuer et à brûler la cervelle de l'imprudent qui oserait me barrer le passage.

Marguerite Darcy écoutait Pottemain avec une attention d'autant plus âpre qu'elle n'imaginait pas le baron venu pour le seul plaisir de la torturer.

Il fallait qu'il eût un intérêt majeur pour envahir ainsi un domicile étranger, quels que fussent ses droits sur la femme qui y avait cherché un asile.

Elle calcula avec rapidité le nombre d'heures que Jacques et Raymond devaient encore rester à la chasse et tout courage faillit l'abandonner.

Ni dans une heure, ni dans deux, ils ne pouvaient être de retour!

Tout à coup une inspiration courageuse lui monta du cœur à la tête et, cessant de se tenir à demi couchée sur le berceau:

--Monsieur, dit-elle au baron, vous avez choisi le moment où vous me présumiez seule pour venir me menacer de mort, si je résistais à votre fantaisie. Je suis prête à mourir... mais aussi à me défendre... Mais avant de recourir à d'autres moyens, j'essaierai de raisonner avec vous... Qu'exigez-vous de moi? Une signature authentique qui à présent serait un faux, puisque je passe pour morte? Je ne puis raisonnablement y consentir... A tort ou à raison, il existe entre le décès légal de la baronne Pottemain et Marguerite Darcy... un abîme! Vous ne me chargerez pas, apparemment, de le combler! A supposer même que je sois Pauline Marzet, j'ai perdu le droit de parler, d'agir, de signer comme telle... D'autre part, les plaintes portées contre vous par Pauline et mises à néant par Marguerite, subsisteraient entières... La difficulté résolue n'est pas ici... Il aurait fallu que ces pièces eussent été retirées à temps des mains de l'intermédiaire... et il est trop tard, malheureusement pour moi, si, comme j'ai tout lieu de le croire, vous avez eu connaissance des plaintes dont il s'agit par l'entremise de quelque magistrat...

Ici Pottemain ne pût s'empêcher de tressaillir.

--Ce que vous ignorez, poursuivit Marguerite, c'est que ces plaintes ont été récemment portées contre la volonté de leur éditeur responsable... Pauline, affranchie par sa prétendue mort de la servitude et des menaces que son mari faisait peser sur elle, n'a plus eu qu'une pensée: transmettre au franciscain porteur provisoire des pièces que vous redoutez, l'ordre de les brûler de la première page à la dernière. Le hasard des circonstances contraires m'a seule mise dans l'impossibilité de transmettre cet ordre dans le délai voulu... Mais dernièrement j'avais pris secrètement les dispositions nécessaires pour que--s'il en était encore temps!--ma dénonciation fût anéantie!... Votre présence ici m'apprend qu'il est trop tard.... Je n'y puis plus rien... Mais je vous jure sur l'honneur et la vie de mon enfant que je viens de vous dire la vérité.

--J'ai de fortes raisons de croire que vous ne mentez pas, répliqua le Normand, puisqu'il m'a été donné de vérifier une partie des faits que vous invoquez... Mais si vous aviez eu la générosité... ou seulement la présence d'esprit de prévenir à temps le capucin, vous n'auriez pas aujourd'hui le désagrément de ma visite à Rouchamp... Mais là n'est pas la question.. Et toutes les considérations que vous faites valoir perdent leur valeur en présence des circonstances présentes... Vous avez fait le mal... vous devez le réparer, aujourd'hui que mon honneur à moi et ma liberté sont en jeu... D'ailleurs, les instants sont comptés!

Et comme Marguerite faisait un mouvement.

--Prenez garde, dit Pottemain en l'arrêtant d'un geste, je suis absolument décidé à tout. Si vous me tendez un piège nouveau en me faisant perdre mon temps ici, je vous le dis une dernière fois, le premier qui essaiera de franchir votre porte est un homme mort! D'ailleurs, ne comptez pas sur l'assistance à venir du dehors, madame! La maison est déserte... mes précautions sont prises... Nous sommes bien seuls, personne ne m'a vu pénétrer ici et nul ne nous entendra... Enfin, à quelques pas de votre maison, j'ai une voiture attelée d'un excellent cheval et j'aurai bientôt fait de mettre des lieues entre ce qui restera de vous dans un moment, si vous me refusez, et moi qui suis--vous le savez--assez riche pour avoir le bras long. Au surplus, la découverte que j'ai faite de votre retraite, au fond de cette campagne, vous prouve surabondamment que je ne suis ni un incapable, ni un imbécile! Eh bien, donc, lisez ou laissez-moi vous lire la pièce que je soumets à votre signature et vous reconnaîtrez qu'elle n'a d'autre but que de me soustraire à votre vengeance... Toute la question est de savoir si, à cette heure, l'intérêt de votre enfant, celui de vos amours, sont de vous venger d'un malheureux qui, somme toute, ne vous a absolument rien fait... Vous êtes adultère et quasi-bigame... Vous avez foulé aux pieds toutes les obligations et toutes les convenances sociales, et vous chercheriez encore à vous venger?... Mais, pour Dieu, de qui et de quoi? Cela serait méchant et qui plus est, inutile... Ayez une lueur de raison, à défaut d'humanité! Car enfin, qu'est-ce qui m'empêcherait de porter, en vous quittant, au parquet de Nevers, une plainte contre votre prétendu mari et contre vous?

--Oh! vous l'auriez déjà fait, si vous le pouviez! riposta Marguerite avec énergie. Mais vous avez été arrêté par l'un de ces deux motifs: ou le scandale de la dénonciation même vous effraie--et il y a de quoi!--ou les poursuites auxquelles vous êtes vous même exposé ne vous permettent plus d'espérer qu'en moi, pour vous sauver de la prison, de la cour d'assises, de l'échafaud peut-être!... Et peut-être même n'y échapperez-vous plus, mais vous ne seriez pas fâché de m'entraîner dans l'abîme avec vous! Ceci est clair comme le jour, monsieur Pottemain! Si je signe, à la date de ce jour, une pièce quelconque du nom de Pauline, je suis une femme perdue! Marguerite faussaire ou Pauline vivante! Il n'y a pas à sortir de là... Tenez! dans l'un comme dans l'autre cas, il vaut mieux Marguerite assassinée! Que vous importe, au point où vous en êtes, un crime de plus sur la conscience! Tuez-moi donc, monsieur le baron, tuez-moi, si vous êtes assez borné pour ne pas comprendre qu'en feignant de mourir, je vous ai rendu la liberté!

--Vous êtes un avocat de quelque talent, répondit le baron en souriant méchamment, et je regrette que nous n'ayons pu jamais nous accommoder ensemble! Vous m'auriez pu rendre parfois de vrais services! Mais, je vous le dis, je ne suis venu vous tendre aucun piège... Je suis venu chercher ici la tranquillité, la liberté, la vie... Si vous avez un moyen plus simple de me rendre tout cela en mettant à néant les papiers qui m'importunent, qui me gênent, qui me menacent... dites-le... ce moyen et je vous fais serment de l'employer!

--Je n'ai pas autant de génie que vous m'en prêtez, monsieur, mais je consens à entendre lecture de la pièce que vous m'apportiez... Voyons donc ce que vous me faisiez dire!

--A merveille! s'écria le Normand. Écoutez donc!

Et le baron Pottemain lut:

«Je soussignée, Pauline Marzet, baronne Pottemain, reconnais, déclare et certifie que, par le passé, ayant, dans un moment de folie et d'égarement, confié à un moine franciscain des pièces de nature à compromettre la sécurité de M. le baron Pottemain, mon époux, avec mission de déposer lesdites pièces entre les mains de la justice, je déteste cette action, la déclare artificieuse, mensongère, affirme sur l'honneur lesdites accusations de pure fantaisie et dénuées de tout fondement.

«En foi de quoi, librement et spontanément, j'ai signé la solennelle déclaration ci-dessus.»

Voilà tout, madame, et c'est au bout de ces quelques lignes, liquidant tout le passé entre nous que je requiers une dernière fois la signature de feu ma femme Pauline Marzet, baronne Pottemain!

--Mais si je la date, elle est nulle, puisque je suis réputée morte!

--Il ne m'est que trop facile de prouver que vous ne l'êtes pas!