Barbe-bleue

Part 17

Chapter 173,868 wordsPublic domain

--Vous déraisonnez, mon cher enfant.

--Non, mon père, je ne déraisonne pas; mais toute la question, voyez-vous, est de savoir s'il est utile à la pauvre chère baronne que je parle; je parlerais alors, car cela m'étouffe... je parlerais à un homme d'Église, surtout n'étant pas du pays. Mais si ça devait faire du tort à ma bienfaitrice... je ne dirais rien...

--Mon enfant, dit alors solennellement le capucin, vous pouvez compter sur moi... Mais j'ai besoin de connaître _toute la vérité_ et vous comprendrez pourquoi... Je suis détenteur de papiers lui appartenant, que je dois, à date fixe, lui remettre si elle vit, ou dont je dois faire usage si elle est morte... ou si elle laisse passer les délais déterminés sans me les réclamer... Parlez donc, mon enfant. C'est un devoir de conscience que vous m'aiderez à remplir...

--Écoutez, mon père... Il y a bientôt un an, la baronne qui m'avait pris à son service, me renvoya à la ferme, mais elle me recommanda de venir un soir l'attendre à la grille du parc... Comme elle craignait que cette grille ne fût fermée, elle m'avait prié de veiller à ce qu'elle restât ouverte... et moi... pour lui obéir j'avais rempli la serrure de gravier. Mais justement, ce soir-là, le Sournois ne fit pas sa ronde, comme d'habitude... A dix heures, Mme la baronne était là, tout habillée en noir... Alors elle me dit:

--Jeannolin, il faut que tu me rendes un grand service... Tu vas me mettre sur le chemin de Moulins par la traverse... au plus court... Nous avons marché un grand moment ensemble... puis, dépassé Besson, elle a attrapé la grande route nationale... Il n'y avait plus qu'à aller tout droit. Alors elle m'a embrassé en pleurant et elle m'a dit:

--Je te remercie, Jeannolin, du service que tu m'as rendu... Maintenant, il faut que tu me promettes de ne jamais dire à personne que tu m'as vue ce soir...

Je l'ai juré et j'ai tenu ma promesse, puisque je n'en ai jamais ouvert la bouche à personne... Je ne me suis même jamais confessé depuis.

--Vous me jurez à moi, dit alors le capucin qui écoutait avec étonnement, vous me jurez m'avoir dit toute la vérité?

--Je le jure! dit Jeannolin avec force.

--Elle ne vous a pas confié où elle allait, ni quels étaient ses projets?

--Non, mon père, et je n'ai pas osé le demander. Je ne sais rien de plus... Et ça me chagrine bien, car je voudrais bien la revoir.

--Et comment apprit-on sa disparition au château?

--Par une lettre qu'elle avait laissée.

--Qu'y avait-il dans cette lettre?

--Je l'ignore... Mais le bruit courut le lendemain que la baronne Pauline s'était jetée dans l'Étang Maudit... et l'on sait que les morts de l'Étang ne reviennent jamais sur l'eau...

--Et le baron, que dit-il?

--Le baron... prit le deuil, voilà tout! Je ne cherchais guère à me trouver en face de lui. Il me fait peur et, s'il avait appris que je savais quelque chose... il aurait été capable de me tuer, ajouta Jeannolin en frissonnant.

En ce moment, il se fit une sorte de bruissement dans le feuillage qui étreignait de ses rameaux la petite chapelle.

Jeannolin tourna vivement la tête, mais un rouge-gorge, auteur présumé de ce frôlement à peine sensible, était déjà perché à quinze mètres plus loin.

Le capucin remercia l'enfant, tira du parement de sa manche brune une image de la Vierge et la lui offrit.

Puis, il s'agenouilla, pria un instant et se releva en murmurant:

--Que la volonté du Seigneur s'accomplisse!

Puis d'un pas résolu, il reprit sa marche à travers les broussailles, marche pénible, entravée par les lianes et les rameaux surplombant de toutes parts, mais en se dirigeant cette fois vers la campagne.

Jeannolin le regardait s'éloigner, lorsqu'il aperçut tout à coup sortir d'un petit massif, qui enveloppait de ses luxuriantes frondaisons le chœur de la chapelle, un homme vêtu d'une blouse passée par-dessus ses habits et ayant les yeux abrités par un chapeau large et rabattu.

--Le Sournois! murmura le pâtre en reconnaissant le bourreau des deux châtelaines. S'il a entendu, je suis perdu!

Et il s'enfuit à toutes jambes du côté du taillis.

Mais Pottemain avait bien d'autres soucis que la folie douce de Jeannolin, comme on appelait la prétendue maladie mentale de l'orphelin dans la contrée.

Après avoir jeté de loin à l'enfant un regard plein de colère, il s'attacha tout d'abord aux pas du confesseur de Pauline, comme un homme disposé à lui faire un mauvais parti.

Il brandissait sa redoutable canne à tête d'acier et il semblait se faire la main en cassant des pierres.

Plus d'une étincelle jaillit ainsi derrière le moine, qui, se souciant peu d'être ou non escorté, ne se retourna même pas, car il songeait sérieusement à autre chose.

Au bout d'un instant, le baron s'arrêta.

Il perdit de vue le pèlerin et revint sur ses pas, l'esprit bouleversé par les pensées qui se heurtaient dans sa tête.

--Ainsi, Pauline Marzet vit! Et de concert avec ce capucin de malheur, elle a préparé ma perte! Des papiers compromettants existent, paraît-il... et c'est lui qui les possède, avec mission de s'en servir!... Ces papiers, quels sont-ils? Toute cette extraordinaire aventure date du décès de Pastouret... Il doit y avoir du Pastouret là-dessous... N'aurais-je pas bien fouillé... et cette brute d'intendant aurait-il, avant sa mort, pris ses précautions? Cela me paraît vraisemblable... Et pourtant, je ne regrette rien... Pastouret en savait trop long... Il avait été le témoin forcé de la mort de la première châtelaine... J'ai bien fait de m'en débarrasser... La raison d'État parlait et parlait haut!... Ah! Pastouret! si tu voulais me laisser vivre et mourir tranquille, quelles belles messes je ferais célébrer pour le repos de ton âme!... Mais tout cela est rétrospectif... ce qu'il importe à présent, c'est de reprendre à tout prix les pièces recueillies par Pauline et confiées à ce moine...

Pottemain fit une pause, comme ressaisi du désir de se lancer de nouveau à la poursuite du religieux.

--Non, pensa-t-il, j'ai bien fait tout à l'heure de ne pas céder à la tentation... J'ai bien fait de ne tuer ni Jeannolin, ni le franciscain dans un premier mouvement de colère... Ce misérable petit pâtre, qui s'est trahi si bêtement, a dit en somme tout ce qu'il savait... Il reste sous ma main et pourra me servir, comme témoin et complice de l'évasion, à retrouver les traces de cette Pauline Marzet. Quant au capucin, je n'aurais jamais fait que charger ma conscience d'un meurtre dangereux... et inutile, car qui m'assure qu'il les avait sur lui, ces fameux papiers compromettants?...

Cependant, le baron avait atteint l'escalier rongé par la pluie qui escaladait la terrasse du vieux château.

Il le gravit péniblement, la tête baissée, les poumons sifflants, puis, enfermé dans son cabinet, il s'étendit dans un fauteuil, cherchant toujours sinon une solution, du moins un moyen de parer le danger qui planait sur sa tête.

--Des papiers! Cela s'achète! Ordinairement, il n'y a qu'à y mettre le prix... Mais ce moine doit avoir le mépris de l'argent et, d'ailleurs, je me heurterais fatalement à ses scrupules religieux... Il se retranchera derrière le secret de la confession et je ne tirerai rien de lui... Donc rien à faire encore de ce côté... Mais quel intérêt peut donc avoir cette Pauline à me poursuivre ainsi de sa vengeance imbécile, surtout maintenant qu'elle a recouvré sa liberté? Car enfin je ne lui ai fait que du bien... En admettant qu'une indiscrétion posthume lui ait fait surprendre mon secret, elle n'avait qu'à se taire... et à jouir tranquillement du bien-être que je lui avais assuré... Sa vie n'était pas en danger, je lui avais donné assez de preuves de mon affection... Je suis trahi par la seule personne à qui je n'aie jamais songé à faire de mal!...

Pottemain se leva, se promena fébrilement dans sa chambre, puis tout à coup il se frappa le front:

--Que je suis bête! Et quel niais je fais! J'aurais dû penser plus tôt que cette Pauline ne m'avait jamais aimé et qu'elle a été enchantée de trouver une occasion de se débarrasser à son tour de moi, sans péril aucun!... Je cherchais à quel intérêt elle avait obéi!... J'ai trouvé! Ces dénonciations ont été recueillies par elle pour me perdre, le jour où elle voudrait s'emparer de mon bien, en m'envoyant en cour d'assises! J'avoue que c'est là un coup bien monté! Amusez-vous donc après cela à enrichir des filles pauvres! Mais si Pauline tenait tant à se sauver, ce n'était pas, je suppose bien, pour vivre dans la continence qu'elle m'avait imposée! Donc il y a là évidemment une intrigue galante... Il y a du Romagny peut-être!... Et ainsi s'explique la conduite louche de ce sculpteur maudit, qui a préparé avec elle et protégé sa fuite! Et dire que moi, Pottemain, je n'ai rien vu, rien deviné!... Dire que je me suis laissé prendre à la comédie idiote qu'il m'a jouée pendant toute une nuit!... Ah! il est très fort!... Et le lendemain, le désespoir de commande qu'il a montré en apprenant la disparition de la belle!... Je comprends tout, à présent!... Ils avaient flirté ensemble, sous couleur de statuaire... On ne refuse rien à l'artiste qui vous modèle en terre et qui, en dépit de toutes les surveillances, vous déshabille du regard et des mains!... Ah! je suis un fameux imbécile et je n'ai que ce que je mérite! Mais, toutes ces plaintes et tous ces regrets ne me feront pas ravoir ces papiers, ces papiers terribles, dont j'ignore jusqu'à la teneur... Et c'est pourtant là l'important!... Oh! vivre sous le coup d'une perpétuelle menace et ne pouvoir rien faire... rien pour prévenir une catastrophe... imminente peut-être!... Eh bien, tant pis! Je paierai s'il le faut! Mais avant de succomber je me défendrai!... Et carrément!... La belle Pauline, si elle vit, n'est pas sans reproche! Nous serons deux!... Attendons les premières hostilités et tenons-nous prêt à riposter... Mais n'importe, conclut-il, je donnerais gros pour que la bougresse se fût réellement flanquée dans l'Étang Maudit!

II

Pottemain tint sa promesse.

Bien qu'horriblement troublé, il sut pendant les jours qui suivirent ne rien laisser paraître de son accablement, ni de ses craintes...

Et personne autour de lui, pas même Victorine, ne devina la tempête de son cerveau...

Comme le sanglier forcé dans sa bauge qui s'accule pour recevoir les chiens, il se renferma au fond de Bois-Peillot et, les ongles en avant, il attendit le choc.

Son attente fut de courte durée.

Quarante-huit heures environ après le passage du capucin, un valet lui apporta une lettre, qu'un gendarme à cheval venait d'apporter.

--Un pli du Parquet! fit Pottemain, en pâlissant malgré lui. Qu'ai-je à faire avec le Parquet?

La main du baron tremblait en touchant la lettre fatale.

Il fit enfin sauter le cachet et il lut:

«Monsieur le baron,

«Venez me trouver sans un jour de retard. J'ai à vous causer d'une affaire grave.

«Mille hommages.

«_Le Procureur de la République_, «DE MORVINS.»

--Hein? dit-il, affaire grave? La justice se serait-elle enfin avisée de mettre la main sur le véritable auteur de l'incendie de Sainclair? Mieux vaux tard que jamais!

Il se recueillit un instant, puis:

--Mon cabriolet! commanda-t-il d'un ton résolu, je pars!

Il s'habilla rapidement et, un quart d'heure après, il roulait au grand trot dans la direction de Moulins.

En arrivant chez le magistrat, son hôte naguère, celui-là même qu'il avait traité aux ortolans et au Zucco, et qui avait jadis assisté à la mémorable chasse où le pauvre Pastouret avait trouvé la mort, il lui trouva l'air froid et guindé.

Cela lui fit courir au dos un frisson de mauvaise augure.

Mais, se raffermissant dans son rôle de puissant propriétaire et s'enveloppant dans la considération qu'il tenait d'une fortune bien assise:

--Mon cher convive d'autrefois, dit le baron à M. de Morvins, vous m'avez appelé, me voici... Qu'y a-t-il pour votre service?

--Monsieur le baron, répondit le Procureur de la République, je fais vis-à-vis de vous une démarche insolite, contraire à toutes mes obligations de magistrat. C'est un suprême sacrifice à mes sentiments d'homme de cœur et d'homme du monde... J'espère que vous en comprendrez bien le désintéressement, le sens, la portée...

Pottemain frémit. L'heure de la lutte finale, prévue par lui, avait sonné. Il s'agissait de faire face au danger bravement.

Il rassembla toutes ses forces, puis:

--Je voudrais vous comprendre, monsieur, mais je cherche vainement... Comment pourrait-il y avoir contradiction entre vos devoirs d'homme d'honneur et vos devoirs de magistrat?

--Voici, monsieur! Vous êtes sous le coup d'une dénonciation motivée, dont le moindre effet devrait être et sera un mandat d'amener, dès après-demain lancé contre vous.

--Et puis-je au moins savoir, monsieur le Procureur, de quelle source émane cette dénonciation?

--C'est impossible.

--Alors le premier venu peut inquiéter dans son existence un homme honorable?

--Je n'ai point à discuter la loi. Je la symbolise et je la fais exécuter. Mais encore une fois, sous la toge du juge, il y a un homme du monde... votre hôte des anciens jours! La dénonciation est terrible... Qu'il me suffise de vous dire que vous seriez prévenu d'un double assassinat.

Le baron tressaillit et pâlit horriblement.

--Quoi qu'il en puisse être, vous êtes voué à la cour d'assises, avec toutes les complications que l'écrou, pour une détention grave, peut entraîner à votre détriment. Vous pouvez, si vous vous sentez innocent, affronter ces tortures, persuadé d'avance que, fussiez-vous blanc comme neige, vous subiriez toujours, dans le public, les conséquences de la calomnie... Si vous êtes coupable, disparaissez! Vous avez quarante-huit heures pour passer la frontière ou... vous brûler la cervelle! J'ai, ajouta le magistrat, rempli, par cet avertissement envers vous, le dernier devoir d'une respectueuse et reconnaissante amitié... Aujourd'hui, vous êtes encore en face de l'ami, demain, sur ce siège, le Procureur de la République sera seul... Adieu ou au revoir... à votre choix!...

Le baron scruta avec une attention pénétrante la physionomie du Procureur. La figure du magistrat demeura impassible.

Mais les effluves magnétiques de l'indignation, de la vengeance avaient rayonné des arcades sourcilières de Pottemain, comme un éclair livide...

Toutefois, par un effort indicible sur lui-même, passant subitement de la fureur concentrée à l'apparence la plus souriante et la plus unie:

--Monsieur le Procureur de la République, dit le baron, je cherchais ce qui peut me procurer le triste honneur de vous entendre proférer des paroles aussi sévères... Vous ne sauriez être étonné de ma surprise... Mais enfin, tout est possible et je vous remercie de votre bienveillance extra-légale pour un homme si pitoyablement noirci dans votre pensée par des gens... dont vous ne me dites seulement pas le nom... Je suis évidemment poursuivi par des haines terribles, puisque vous vous avouez vous-même impuissant à les conjurer... Mais n'importe! Je ne me laisserai pas accuser, ni condamner sans me défendre.

Il fit une pause, puis, après quelques secondes de réflexion:

--Je crois, ajouta-t-il, deviner d'où part le coup qui m'est porté... Sachez que récemment un hasard m'a révélé que Mme la baronne Pauline Pottemain vit et elle doit être la signataire du factum dirigé contre moi. A ce seul trait, connaissez son genre de moralité!

Ce fut le tour du magistrat d'être étonné.

--Que dites-vous, monsieur le baron? Mais je croyais et tout le monde croit que Mme la baronne a mis volontairement fin à ses jours... N'est-ce pas là ce qui résultait de la lettre qu'elle vous a adressée et qui a été déposée entre les mains de la justice... au moment de l'enquête faite à propos de sa disparition? Quelle preuve pourriez-vous alléguer d'un fait semblable à celui que vous articulez?

--Aucune, répondit Pottemain, mais ma conviction est faite... Eh bien, ajouta-t-il d'un ton solennel, je vous demande trois jours... Dans trois jours, j'aurai retrouvé la baronne et j'apporterai devant vous la preuve de son existence, et sinon son témoignage oral, du moins la preuve écrite que l'accusation portée contre moi est fantaisiste, mensongère et dictée par un intérêt inavouable... Si dans ce délai, il ne m'a été possible de retrouver la femme indigne à laquelle j'ai eu l'imprudence de donner mon nom, et par conséquent de faire éclater mon innocence à vos yeux, j'agirai, plutôt d'engager une lutte inégale contre des ennemis anonymes, comme un homme accusé d'avoir volé les tours Notre-Dame... Vous serez avisé de mon départ... ou de ma mort! Sur ce, monsieur le Procureur de la République, votre main une dernière fois et je vous prie de me croire votre reconnaissant serviteur.

Et le baron sortit sur ce propos, laissant le magistrat sous le coup d'une profonde stupéfaction.

Son retour à Bois-Peillot fut aussi rapide qu'une flèche. Moins d'une heure après, il entrait au grand trot dans la cour du château et jetait aux mains du valet les rênes de son cheval ruisselant d'écume.

--Jean, lui dit-il, il faut que je reparte à l'instant... Cours à la ferme, je te donne une demi-heure pour être là, prêt à m'accompagner, avec un cheval frais attelé à la voiture, va!

Puis il monta rapidement et appela Victorine:

--J'ai... j'ai soif! donne-moi la miche et du vin!

Victorine obéit et le Sournois, sans dire un mot de plus, se mit à manger et à boire avec une apparente tranquillité.

Tout en prenant le frugal repas, il songeait... Son plan fut vite arrêté...

Il allait chercher à retrouver tous les personnages qui avaient été les spectateurs, sinon les acteurs du drame qui s'était déroulé un an auparavant à Bois-Peillot.

Il interrogerait habilement les seules personnes auxquelles Pauline, orpheline sans relations et sans ressources, avait pu s'adresser, en dehors du capucin...

C'était les Guermanton, puis Charaintru, enfin Romagny, qui avait joué, d'accord avec la jeune femme sans aucun doute, un rôle si bizarre, le jour de la disparition de Pauline.

C'était bien le diable s'il ne découvrait, au cours des conversations qu'il comptait provoquer, un indice de nature à le mettre sur les traces de la fugitive...

Alors il jouerait le tout pour le tout... Il saurait selon les circonstances user des grands moyens: la persuasion ou l'intimidation.

Coûte que coûte, il fallait réussir.

Trois quarts d'heure plus tard, il sortit du château, en costume de voyage, sa valise à la main.

Il avait fait tomber favoris et moustaches, si parfaitement rasé qu'il fut à peine reconnu par son propre valet, qui l'attendait avec son nouvel attelage tenu en bride.

Il jeta dans le coffre de la carriole une sacoche assez lourde, s'assura que son portefeuille était bien enfoui dans la poche de côté de son pardessus; puis il fit monter son domestique près de lui et prit en mains le fouet et les rênes.

--Il ne faudra pas attendre monsieur, ce soir? demanda Victorine qu'intriguaient ces allures étranges.

--Non, répliqua-t-il du ton le plus naturel et le plus tranquille, je vais à Paris... Je reviendrai dans huit jours.

Puis il toucha son cheval et s'éloigna au grand trot.

A Guermanton, il fit halte et demanda à parler aux châtelains.

Il lui fut répondu que monsieur était à la chasse dans ses propriétés de la Nièvre et que madame était partie pour Paris où elle avait été reconduire ses enfants à leurs pensions respectives.

Son enquête débutait mal.

Il marmotta entre ses dents quelques paroles incompréhensibles, remonta sur son siège et reprit le chemin de Moulins-sur-Allier où il arriva d'une traite.

Là, il s'enquit des heures des trains, enjoignit à son domestique de retourner à Bois-Peillot et le soir même il partait par l'express de Paris.

Il descendit selon son habitude au Continental et dès le lendemain il se mettait en quête du domicile de Romagny.

Le sculpteur travaillait dans son atelier lorsque le Normand se présenta, expliquant, sur un ton qu'il s'efforça de rendre enjoué, que, de passage à Paris, il n'avait pas voulu quitter la capitale sans venir saluer l'hôte qu'il avait eu l'honneur de recevoir chez lui aux deux époques les plus pénibles de sa vie.

Mais l'artiste le reçut plus que froidement, affectant de toucher à peine la main que lui tendait le baron, le toisant comme une personne que l'on connaît à peine.

L'honnête garçon ne pouvait songer sans frémir qu'il avait sans doute favorisé les projets de suicide de Pauline, en l'aidant une certaine nuit à tenir Pottemain éloigné de chez lui.

En vain le Sournois chercha à le faire parler en lui posant d'insidieuses questions.

L'artiste resta impénétrable.

Quel nouveau piège cachait l'apparente bonhomie de l'abominable baron?

Et quels nouveaux projets inavouables avaient germé dans la cervelle de cet astucieux criminel?

Il sut donc se tenir sur une réserve extrême, ne prenant même pas la peine de dissimuler la répugnance qu'il éprouvait à répondre à ce semblant d'interrogatoire.

Et il joua son rôle si parfaitement qu'à un moment le baron, dépité, ne put se défendre de demander:

--Mais enfin, qu'avez-vous contre moi? En êtes-vous resté aux racontars stupides de votre domino de l'Opéra? Ne me trouvez-vous pas assez malheureux?

--Savez-vous bien, dit alors brusquement le sculpteur, que votre femme était tout simplement un ange?

--Si je le sais! soupira le Normand.

--Vous l'avez rendue malheureuse!

--Moi? dit l'autre d'un ton de surprise. C'est une amère plaisanterie, je l'adorais!...

--Alors comment expliquez-vous cette fin, sa fin volontaire et prématurée... ce désespoir qui lui a fait préférer la mort à la vie qu'elle menait à Bois-Peillot?

--Les desseins de Dieu sont impénétrables, répliqua avec onction l'hypocrite Pottemain. Que dit l'Écriture: «Le Seigneur a donné! le Seigneur a ôté! que son saint nom soit béni!»

--Eh bien! faites-vous ermite, il est temps! dit Romagny en tournant le dos à son visiteur.

--Décidément, il n'y a rien à tirer de lui, pensa le baron en se retirant, mais je le crois sincère. Il ne sait rien... Inutile de le détromper et de lui faire part de ma découverte... Il n'a été que le complice inconscient de Pauline... Elle ne lui a rien confié de ses projets... Dans tous les cas, il était amoureux de ma femme... que ne l'a-t-il enlevée!... Cela aurait mieux valu que ce semblant de suicide. Au moins je l'aurais retrouvée!...

Désormais il n'avait plus d'espoir qu'en Charaintru, mais de celui-là il était sûr d'obtenir la vérité, si le bonheur voulait qu'il sût quelque chose...

Mais il n'y avait pas une minute à perdre. Une voiture le conduisit de l'atelier de Romagny au petit hôtel que le gommeux habitait aux Ternes.

Il arriva à temps; le vicomte faisait ses malles.

--Ah! mon cher Pottemain, s'écria Charaintru, que je suis heureux de vous voir! Demain vous ne m'auriez pas trouvé! Je pars dans le Midi recueillir une succession.

--Grand bien vous fasse! Mais ce soir vous m'appartenez et vous allez venir dîner avec moi.

Pendant toute l'après-midi, le Normand affecta de n'entretenir son ami que de banalités.

Il ne voulait pas laisser soupçonner au vicomte quel intérêt il avait à être renseigné.

De son côté, et quelqu'envie qu'eût l'incorrigible bavard de raconter sa singulière aventure, Charaintru garda un silence prudent.

Pendant le repas, Pottemain amena adroitement la conversation sur le drame de Bois-Peillot.

Il dépeignit avec tant d'émotion attendrie la douleur qu'il avait éprouvée à la suite de la mystérieuse disparition de Pauline que le vicomte, allumé du reste par les excellents crus que ne cessait de lui verser son amphitryon, ne put garder plus longtemps sa langue.

C'était là que l'attendait le Normand.

--Eh bien, mon cher ami, lui dit tout à coup Charaintru, il s'est produit une coïncidence singulière, qui m'a très fort troublé et dont je vais vous rendre juge... Dites-moi... Êtes-vous bien sûr que la baronne soit morte?...

--Dame! fit Pottemain en tressaillant, vous savez comme moi que, d'après les apparences, il n'y a pas lieu de douter.