Barbe-bleue

Part 15

Chapter 153,826 wordsPublic domain

Et en quelques mots il mit son condisciple au courant des malheurs de sa vie, de ses déboires littéraires et de la dure obligation qui l'avait un jour forcé de chercher dans une infime position le moyen de ne pas mourir de faim.

Quand M. de Guermanton fut revenu d'un premier saisissement, à l'aspect d'un camarade aussi complètement naufragé:

--Il faut, dit-il à Darcy, que tu te sois trouvé aux prises avec des nécessités bien cruelles.

--Il est vrai!

--Tu dois t'être isolé volontairement... Que n'es-tu venu chercher de l'aide auprès de moi?

--Savais-je où tu étais et, puis, à force de souffrir on finit par se trouver sot et, à force de déconvenues, par s'accuser en secret autant et plus encore que les autres.

--Cependant tu avais du talent... quelque naissance.

--Avec peu ou point d'argent!

--Es-tu pauvre encore?

--Moins que jamais! Car il faut te dire que je suis marié, que je parviens, aujourd'hui, tant bien que mal à gagner ma vie, celle de ma femme et du bébé qui va naître! Nous n'avons heureusement pas de vastes ambitions... Mais je suis dévoré et je meurs à petit feu quand je songe qu'une femme aussi distinguée que la mienne souffre de ma médiocrité... Quand je songe qu'elle aime la nature, la contemplation, l'étude, philosophe qu'elle est devenue avant l'âge, par suite de malheurs aussi grands que les miens, et que nous sommes cloués là!

--Dis donc, Darcy, interrompit tout à coup M. de Guermanton, veux-tu devenir agronome, forestier, draîneur, un aigle de comice agricole?

--Sans terre ni capitaux?

--Moi... j'ai une terre assez considérable en Morvan où je ne mets jamais les pieds, ni ma femme non plus... Aussi tout va cahin-caha... faute de l'œil du maître... Je t'en nomme, si tu veux, le régisseur avec des appointements que tu fixeras toi-même et la faculté de manger jusqu'au noyau les fruits du jardin... Ce pays perdu en pleine campagne, à deux lieues de toute habitation, s'appelle Rouchamp; tu pourras y vivre tranquille.

--Oh! s'écria Raymond, comme tu y vas! Mais tu vas me faire mourir de plaisir... Tu aurais dû ménager la transition entre les ténèbres de la cave et l'éblouissement du grand jour!

--Le mal va si vite!... Il est heureux que le bien aille aussi vite quelquefois!

--Tu es notre Providence! Mais là-bas, dans ce bienheureux Rouchamp, ma femme composera des nocturnes, car elle est grande musicienne et, moi, je rimerai des sonnets à ton intention! Une seule chose me manquera... ta présence!

--C'est une récréation que je pourrai te donner quelquefois... A propos... où demeures-tu?

--Je demeure rue de Vaugirard, en face la grille du Luxembourg. Sais-tu monter à un cinquième?

--Mauvais plaisant!... Tu m'y trouveras peut-être grimpé avant toi... car je n'ai qu'une toute petite course à faire dans le quartier.

--A tout à l'heure?

--A tout à l'heure!

Ils se séparèrent après s'être cordialement serré la main et Raymond retourna diligemment chez lui pour annoncer à Marguerite cette grande nouvelle, dont il lui parla avec la joie et la volubilité d'un enfant.

--Au diable les assurances, ma bonne Marguerite! Nous partons pour le Morvan, qui vaut bien l'Amérique! Nous plions lestement bagage et là-bas nous allons semer, moissonner, vendanger, mener une vie de patriarches!... Ah! je n'assure pas, après cela, qu'il y ait des vignes à Rouchamp, mais s'il n'y en a pas... on en inventera!

--Tu me parais un peu extraordinaire, pour ne pas dire fou, dit Marguerite en riant.

--Il y a de quoi, mais rien n'est plus vrai.

--Me diras-tu au moins d'où nous tombe ce Rouchamp?

--De la main d'un ami généreux, un capitaine qui a un ruban rouge... une perle d'homme!

--Mais tu n'es pas son héritier?

--Il me nomme son régisseur!

--Mais où demeure-t-il?

--Tiens! j'ai justement oublié de le lui demander... Dans l'Allier, à Moulins, je crois, ou dans les environs, mais peu importe! Nous le saurons tout à l'heure, car il va venir nous voir... Il avait dit qu'il me devancerait... Il sera joliment attrapé! Ah bien! s'il a pu penser que je garderais seulement une demi-heure une pareille nouvelle!...

En ce moment une main discrète frappa à la porte et Raymond courut ouvrir. Marguerite était debout à contre-jour; l'ami de Raymond salua Mme Darcy, avant de l'avoir regardée, puis, la regardant, il se troubla et tomba assis sur la chaise que son ami lui avançait. Marguerite, pâle aussi, était demeurée debout, les yeux baissés.

--Qu'as-tu donc? dit Raymond, inquiet, à son ancien condisciple.

--Ce n'est rien... répondit M. de Guermanton, d'une voix un peu étranglée, un éblouissement!

--La fatigue d'être monté si haut un peu vite, sans doute?

--Peut-être!

Puis, faisant effort sur lui-même, le gentilhomme s'approcha de la jeune femme:

--Pardon, madame, mais vous ressemblez... Vous êtes... Pauline Marzet?...

--Non, monsieur! répliqua Marguerite d'une voix ferme et en regardant bien en face son interlocuteur, je ne connais personne de ce nom... Je suis Marguerite Darcy!

M. de Guermanton la considéra un moment encore, puis il regarda Raymond et, passant sa main sur ses yeux, comme pour en chasser un nuage, il dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre assurée:

--Tu as mon cher ami, une femme charmante et je t'en fais compliment!

L'extrême embarras de Marguerite et du gentilhomme ne fut pas partagé par Raymond Darcy. Il admettait parfaitement que son ami se fût trompé en prenant Marguerite pour une autre personne et le trouble intense de Jacques fut dissimulé par lui avec tant de soin que le mari n'en prit point d'ombrage. Néanmoins cette ressemblance fortuite entre une personne que de Guermanton avait connue et Marguerite qui ne le connaissait pas demeura dans son esprit comme un point noir.

Tout en parlant de choses indifférentes, Jacques considérait la jeune femme; il semblait s'attacher à provoquer de sa part des réponses, ne fût-ce que pour entendre le son de sa voix.

Mais, dans ses réponses mêmes, Marguerite se laissa toujours devancer par son mari, n'ajoutant que des monosyllabes ou des signes d'acquiescement.

Elle ne se départit de ce silence que lorsqu'on en vint à parler du grand projet qui enthousiasmait Raymond et, au grand étonnement de celui-ci, elle parut sinon hostile à ce déplacement, du moins désireuse de ne rien décider avant de mûres réflexions.

--Rien ne presse, dit alors de Guermanton, je suis encore à Paris pour quelques jours... Pesez bien les avantages que vous pouvez retirer de mon offre et, pourvu que je sois informé de votre décision avant mon départ, tout sera bien... Je suis descendu au Grand-Hôtel, ajouta-t-il en s'adressant tout spécialement à Raymond, tu me trouveras tous les jours de cinq à six heures au café de la Paix... Je t'y attends le plus tôt possible...

Ceci dit, il salua respectueusement Marguerite et se retira.

Raymond Darcy, qui avait compté sur la nouvelle de son changement de position pour provoquer chez Marguerite une explosion de joie, ne comprenait rien à la répugnance de la jeune femme.

Sa stupéfaction se changea en tristesse et en dépit, lorsqu'il la vit se refroidir pour les sites du Morvan, à mesure qu'elle y songeait davantage. Il craignait d'abord que le séjour de la capitale n'eût déjà pour elle le charme d'une habitude.

Il avait remarqué que les provinciaux de naissance tiennent encore plus que les Parisiens à ne pas quitter Paris, mais il ne fut pas long à reconnaître qu'il se trompait en cela, car dès le soir même, sa femme se trouvait reprise par ses «diables bleus» américains et recommençait à parler des rives du Meschacébé, comme de la seule patrie qu'il lui convenait d'élire.

--Voyons, fille d'Outougamiz! dit Raymond en affectant une gaieté qu'il était loin de ressentir, veux-tu donc désespérer mon âme en m'entraînant comme un nouveau René, dans les forêts vierges, quand les buissons roux du Morvan ont tant de charmes véritables pour les vrais amants de la nature? Mais le père Corot, qui s'y connaissait, ne donnerait certes pas, s'il vivait, un étang de là-bas, avec ses oies, pour les méandres du Rio-Grande! Y a-t-il rien de plus beau que cette France où nous avons souffert et qu'y a-t-il de moins suave dans le gazouillis de la fauvette que dans le chant du colibri? En fait de poésie, parle-moi des pommes crues du centre de mon pays natal! Et où que tu sois née, quoique tu ne veuilles pas me le dire, tu seras moins dépaysée dans les Gaules que dans le pays de Jonathan!

--Pour notre enfant, dit Marguerite, il y a là-bas des mirages de liberté et de fortune!

--Il y a, répliqua le rêveur, devenu homme positif, des moustiques et des déboires sans nombre. J'ai ouï dire qu'à New-York, on paie les souliers quarante francs la paire et le reste à l'avenant. Il faut donc les gagner... et comment faire? Par tout pays, pour devenir riche, il faut commencer par avoir un million, les autres millions viennent aisément ensuite. Je ne sais pas un mot d'anglais et, quant au latin, les Peaux-Rouges et les Yankees en font si peu usage!

--Il me semble, vois-tu, répondit Marguerite devenu très soucieuse, que nous allons à Nevers chercher le malheur... Et nous sommes si heureux!

Elle fit une pause, puis brusquement et sans transition:

--Ton ami t'a-t-il dit qu'il viendrait nous voir dans ses terres?

--Hélas! soupira Darcy, c'est bien là le mauvais côté de notre affaire! Il n'y met pas les pieds! A peine le verrons-nous de loin en loin! Là-bas, nous serons isolés, perdus en pleine campagne, sans société, sans voisins...

--Sans société... sans voisins... répéta Marguerite, sans voisins absolument?

--Absolument, répondit Darcy.

--Va donc demain trouver ton ami, dit la jeune femme dont le visage parut se rassénérer un peu, et dis-lui que tu acceptes... Nous partirons quand tu voudras... Le plus tôt possible!...

V

Cependant, le vicomte de Charaintru était rentré à Paris, en compagnie du sculpteur, presque au lendemain de la disparition bizarre de la baronne Pottemain.

Et des semaines, des mois s'écoulèrent avant qu'il revint de l'extraordinaire impression que lui avait fait éprouver l'invraisemblable aventure dont il avait été le témoin.

Aussi l'histoire de la châtelaine de Bois-Peillot défraya-t-elle pendant tout l'hiver les conversations de l'incorrigible bavard.

En dépit de ses promesses et des incessantes sollicitations de son ami, Romagny avait été sobre de confidences et n'avait jamais raconté à Charaintru le motif qui l'avait fait chercher à Pottemain la ridicule querelle à l'aide de laquelle il était parvenu à attirer le baron hors de chez lui, pour laisser à la châtelaine le temps de mettre à exécution son détestable projet.

A présent, d'ailleurs, l'artiste se reprochait presque comme un crime sa funeste complaisance. Aussi, n'abordait-il jamais sans ennui ce sujet, dont le souvenir le hantait comme un remords.

Mais Charaintru suppléait par l'imagination à tout ce que la discrétion de Romagny ne lui avait pas permis d'apprendre.

Il racontait comment le baron Pottemain avait eu la fantaisie d'épouser après une femme riche une femme pauvre et jolie qui lui avait apporté en dot une chaumière et son cœur; comment la discorde avait éclaté dans le ménage presque dès le premier jour; comment les choses étaient allées si loin que pour fuir, apparemment, un être détesté, Pauline avait cherché un abri de l'autre côté du rideau terrestre, comptant bien que le baron n'aurait pas, comme Orphée, la fantaisie de l'y suivre.

Rapprochant ensuite les décès des deux châtelaines, il en tirait cette conclusion que le Normand devait avoir en lui quelque chose de rare et d'inconcevable, ce qui, à vrai dire, n'élucidait pas la question.

Plus d'une fois, il arriva à Romagny d'être présent à cette petite conférence sur la _Belle au Bois-Peillot_, comme le vicomte appelait Pauline, mais, bien que mieux informé que son ami, il gardait toujours un silence prudent et soucieux.

S'il arrivait à Charaintru de l'interpeller, de le prendre à témoin, de vouloir lui faire raconter le rôle qu'il avait inconsciemment joué dans le drame, le sculpteur répondait par des phrases évasives ou des monosyllabes, comme un homme à qui ce genre de conversation ne pouvait qu'être parfaitement désagréable.

--Enfin, ne cessait de répéter Charaintru, tu ne me feras jamais croire, après la comédie que tu as jouée avec le baron pendant toute une nuit--nuit que, par parenthèses, je n'oublierai jamais, car tu me l'as fait passer à la belle étoile!--tu ne me feras jamais croire, dis-je, que tu ne savais pas d'avance le fin mot de toute cette histoire. Voyons, pourquoi n'as-tu jamais voulu me dire le mobile qui te faisait agir?

--Parce que tu l'aurais répété.

--Ainsi, c'était un secret?

--Non, mais discrétion pure... Je ne suis pas seul intéressé dans la question.... donc je n'ai pas le droit de parler.

--Tu vois, tu étais complice?

--Hélas! complice inconscient d'une aventure bien triste et bien simple... que tu connais comme moi!

--C'est entendu! Tu ne t'expliqueras jamais davantage sur ce sujet. Raconte-moi au moins le reste.

--Quel reste? Il y a un reste? demandait Romagny.

--Oui... ce que l'on dit de la mort de la première baronne... que tu as connue.

--On dit qu'elle est morte... Voilà tout.

--Et de celle d'un certain Pastouret, intendant à Bois-Peillot.

--Je te jure encore une fois, répliquait l'artiste avec humeur, que je ne sais rien, absolument rien. Je ne puis que me récuser, par conséquent... D'ailleurs, ne parlons plus de tout cela... Cela vaudra mieux... Rien ne m'assomme comme tous ces cancans de province...

Et, réduit ainsi à ses propres forces, le pauvre Charaintru finissait par borner sa conférence au simple récit des faits apparents du _grand procès_ du baron Pottemain.

Le vicomte allait renoncer à jamais de pénétrer le secret de cette énigme, quand un incident inattendu vint exciter de nouveau, et au plus haut degré, sa curiosité.

Il traversait une après-midi la place Saint-Sulpice, quand il croisa une jeune femme, fort élégamment, quoique simplement mise, sur laquelle il leva les yeux.

Charaintru s'arrêta net, croyant être le jouet d'un effet d'optique. La femme qui venait de passer près de lui était Pauline Marzet...

C'était bien sa tête fine et intelligente, sa taille cambrée, sa démarche un peu indolente...

Ce qui le confirma dans cette opinion, c'est que la passante parut avoir remarqué l'attention dont elle était l'objet de sa part et il lui sembla qu'elle pressait le pas. Charaintru voulut en avoir le cœur net.

Bien que certain de ne pas s'être trompé, car son impression avait été trop vive et la ressemblance trop frappante, il emboîta le pas derrière l'inconnue, avec discrétion toutefois, de façon qu'il fût impossible à la jeune femme de s'apercevoir qu'elle était filée.

--D'ailleurs, pensait le vicomte, pourquoi ne serait-ce pas Pauline Marzet? Quelle preuve matérielle a-t-on de sa mort? Aucune. Il était de toute évidence qu'elle ne sympathisait pas avec son mari. Elle pouvait avoir une liaison. Qui dit que le jour où elle disparut si subitement un galant ne l'attendait pas avec un bon cheval à l'entrée de la forêt... On ne s'est aperçu de sa fuite que plusieurs heures après... On fait du chemin en une nuit!... Mais alors Romagny était au courant. Et ce cachottier-là qui s'obstine à ne rien dire!... Eh bien, je vais pousser ma petite enquête. J'aurai sans lui le fin mot de l'affaire... Il sera joliment attrapé... Car il n'y a pas à en douter, c'est bien la baronne que je suis... Plus je la regarde et plus ma certitude augmente!

Cependant l'inconnue s'était engagée dans la rue de Tournon, qu'elle remonta jusqu'au Luxembourg. Parvenue à la rue de Vaugirard, elle tourna à droite et, après avoir jeté un coup d'œil furtif derrière elle, elle entra dans une maison de bonne apparence.

--Bien! pensa Charaintru, la voilà remisée! Elle ne m'a pas conduit trop loin!

Il fit les cent pas quelques minutes, puis, s'armant de toupet, il s'introduisit à son tour dans la maison et s'adressa à la concierge.

--Pardon, madame, je crois avoir reconnu la personne qui vient de monter il y a un instant...

Elle est bien votre locataire?

--Oui, monsieur, répondit la vieille femme en regardant le vicomte d'un air soupçonneux.

--Pourrais-je savoir son nom?

--Pourquoi faire?

Charaintru comprit et, pour lever les scrupules de la mégère, il lui glissa vingt francs dans la main.

--Oh! madame, répliqua-t-il, c'est par curiosité. Je viens de vous dire que je crois avoir reconnu une personne de ma connaissance, mais n'étant pas sûr de ne pas me tromper, je n'ai pas osé me présenter à elle.

La vieille n'en demandait pas tant et elle dit tout ce qu'elle savait. M. Raymond Darcy, employé dans une grande Compagnie d'assurances, avait emménagé avec sa femme, depuis plusieurs mois. C'étaient des gens charmants, très bien considérés et sur lesquels il n'y avait rien à dire... La dame était professeur de piano. Ils occupaient tous deux un petit appartement au cinquième étage.

--Et tenez, ajouta la concierge, voici justement le mari qui rentre.

Charaintru ajusta son monocle, considéra le nouveau venu: un grand jeune homme d'une physionomie très ouverte et paraissant âgé de trente à trente-cinq ans environ.

--Ne dites rien, fit-il vivement, je m'étais trompé, je ne connais pas ce monsieur ni sa femme.

--Rien pour moi? demanda Darcy, en passant.

--Rien du tout! répondit la vieille.

Charaintru remercia son interlocutrice et se retira très perplexe. Décidément, il s'était trompé; ce n'était pas la baronne qu'il avait rencontrée, mais vraiment la ressemblance était bizarre et il se promit d'instruire Romagny de son aventure, mais il fut quelque temps sans rencontrer le sculpteur, et le hasard le mit un beau jour vers cinq heures en présence de M. de Guermanton, assis à la terrasse du café de la Paix.

C'était une heureuse rencontre. Peut-être allait-il pouvoir apprendre quelque chose. Il s'assit près de son ami et, après quelques phrases banales de politesse:

--Vous avez dû, dit le vicomte, recevoir un coup bien sensible de la mort mystérieuse de cette pauvre Pauline Marzet, qui a fait à Guermanton et dans tout le pays bourbonnais un bruit si considérable?

--En effet! répliqua le gentilhomme, dont le sourcil se fronça.

--Eh bien, mon cher, savez-vous ce qui m'est arrivé? reprit Charaintru avec une comique importance.

--Je le saurai quand vous me l'aurez dit, repartit Jacques. Encore une aventure extraordinaire?

--Et si Pauline Marzet n'était pas morte?

M. de Guermanton tressaillit. Mais il se contint et parvint à cacher son émotion.

--Vous l'avez rencontrée... peut-être? Vous allez encore me faire un de ces cancans dont vous êtes coutumier... Et où ça?... En partie fine, je parie... dans un restaurant de nuit?

Il sut mettre dans ses paroles un ton de persiflage qui, s'il ne convainquit pas le vicomte de sa sincérité, lui fit tout au moins penser qu'à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui.

--Non pas! non pas! riposta Charaintru. J'ai rencontré Pauline Marzet toute seule place Saint-Sulpice et je l'ai vue comme je vous vois.

--Vous êtes sujet aux hallucinations, mon cher! Pauline Marzet est malheureusement bien morte! dit Jacques résolument, navré qu'il était qu'un autre que lui et surtout un bavard aussi dangereux que le vicomte eût surpris le secret de la pauvre femme.

--Je n'ai pas été le moins du monde le jouet d'une hallucination! repartit Charaintru.

--Alors, vous lui avez parlé?... Que vous a-t-elle dit? demanda Jacques, plus impressionné qu'il ne voulait le paraître.

--Hélas! je n'ai pas osé l'accoster! soupira le gommeux.

Jacques respira. Et Charaintru allait raconter à quelles investigations il s'était livré, quand l'arrivée d'un nouveau personnage arrêta net les paroles sur ses lèvres.

Darcy, le mari de la dame de la place Saint-Sulpice, était devant lui et il tendait tout souriant la main à Jacques de Guermanton!

--Heureusement je te trouve! s'écria Raymond. J'avais une peur bleue que tu ne fusses parti! J'ai enfin gagné ma cause et nous partons quand tu voudras! Le plus vite possible! Marguerite consent!... Mais je te dérange, je te demande pardon, ajouta-t-il en remarquant la présence de Charaintru.

--Mais pas du tout! fit Jacques, que la présence du vicomte gênait horriblement. Monsieur de Charaintru! ajouta-t-il, monsieur Raymond Darcy, un ami de vingt ans, qui devient l'intendant de mon domaine de Rouchamp!

Les deux hommes se saluèrent.

Jacques reprit:

--Je vous demande mille excuses, mon cher Charaintru, mais je suis obligé de vous quitter... Je repars demain pour Guermanton et j'ai beaucoup d'affaires encore à régler...

--Alors, je ne vous reverrai pas? demanda le vicomte, qui eût donné gros pour rester.

--Non! non! Vous ne me reverrez pas! A bientôt! se hâta de répliquer le gentilhomme.

--Mes respects à Mme de Guermanton!

--Je n'y manquerai pas!

--Voilà, pensa le vicomte en regardant les deux hommes s'éloigner, une coïncidence bizarre! Et il y a là-dessous un mystère que j'éclaircirai en dépit de toutes les mauvaises volontés... Il est évident que Guermanton sait à quoi s'en tenir sur cette disparition qui n'en est pas une... Mais c'est une vraie porte de prison! C'est singulier comme le genre porte de prison prévaut dans la société d'à-présent! Depuis quelque temps je ne rencontre que des gens dominés par une idée universelle... Celle de me faire taire... ou de ne rien dire! Eh bien, je me passerai d'eux et j'en aurai le cœur net, car tout ceci est vraiment trop curieux!

--Alors, tu pars demain? demanda Raymond à son ami, dès qu'ils furent seuls.

--Non, mais je voulais échapper à Charaintru, qui est le plus insupportable raseur qu'on puisse rencontrer... Il ne nous aurait pas lâchés! dit Jacques.

La vérité était qu'à tout prix il avait voulu couper court à toute conversation entre les deux hommes et éviter ainsi une indiscrétion assurée de la part du petit vicomte.

Au fond du cœur, il était assuré d'avoir retrouvé Pauline dans Marguerite Darcy, mais par un sentiment d'exquise délicatesse, il entendait laisser à la jeune femme la liberté de rompre son incognito à l'heure où elle jugerait pouvoir le faire sans danger.

Raymond raconta à M. de Guermanton quelles luttes il avait dû soutenir pour arriver à faire triompher ses idées et, lorsqu'il le quitta, toutes les dispositions étaient prises en vue de sa prochaine installation et il avait reçu, avec les pouvoirs les plus étendus, les instructions les plus détaillées.

En rentrant, il fit le récit à sa femme des divers incidents de la soirée qu'il venait de passer et il eut la satisfaction d'entendre Marguerite lui demander en souriant de vouloir bien hâter les préparatifs de leur départ.

Un mois plus tard, les deux amants dirent adieu aux arbres en fleurs du Luxembourg et ils partirent pour l'inconnu comme on part pour le bonheur.

VI

M. de Guermanton parut, en arrivant à son château, plus sombre que de coutume. Sa femme lui demanda avec anxiété des nouvelles de ses enfants, dont l'un, Georges, était en pension à Arcueil et l'autre, Berthe, au Sacré-Cœur. Il lui répondit qu'ils allaient à merveille.

Jeanne insista pour savoir s'il avait fait quelque mauvaise rencontre à Paris. Jacques lui répondit qu'il en avait fait au contraire une excellente, que depuis trop d'années il avait laissé son bien patrimonial de Rouchamp en souffrance, que le hasard lui avait fait rencontrer à Paris un ancien ami malheureux et qu'il l'expédiait en Morvan pour remettre ses terres en valeur.

--C'est un agronome? demanda Jeanne avec sa précision habituelle.

--Non... répondit Jacques, c'est... c'est un employé d'assurances sur la vie!

--Oh! mais, dit la dame, c'est _vraiment par trop extraordinaire_! Quel rapport y a-t-il entre cet emploi et la culture des betteraves?