Part 14
--Mais alors qu'allez-vous devenir? riposta Raymond vivement inquiet. Je viens de passer en revue tout ce qui est praticable pour les personnes qui ont des ressources, puis pour celles qui n'en ont aucune. Vous connaissez donc un dernier parti à prendre?
--Non! répéta la jeune femme.
--Mais vous m'exaspérez par vos réponses!
--J'aurais plus que vous, monsieur, le droit d'être exaspérée contre un ordre social où il n'y a pas un asile avouable pour une femme isolée et pour une nuit seulement! Et pourtant vous me voyez triste, anxieuse, mais ne donnant aucun signe de révolte... Si vous êtes impatient de retourner chez vous--et vous en avez le droit--partez... Je ne vous retiens pas!
--Ah! s'écria Raymond en se levant, vous voulez me faire mourir de dépit et de honte!... Moi, que je vous abandonne sans lit, sans pain, à neuf heures du soir... en octobre? Vous rêvez donc tout éveillée?
--Il me semble par moment, en effet, que je rêve.
--Voyons, dit Raymond, en se rasseyant et baissant la voix, si je vous promettais... Sachez d'abord que mon logement se compose de trois pièces: deux chambres et une petite cuisine... Dans une des chambres, il y a un lit, une commode et quatre chaises; dans l'autre, il y a un divan, une table, deux chaises et un fauteuil. Si vous acceptiez la première, je me retirerais dans la seconde. Je n'ai plus ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs. Je suis seul au monde. Vous pouvez passer pour une de mes sœurs que j'ai perdues, jusqu'au moment où vous aurez découvert une occupation.
--Eh bien, vous l'avouerai-je?... c'est cela que j'attendais, sans oser l'espérer! dit alors Marguerite avec une grâce enchanteresse. Votre sœur pour deux ou trois jours, rien que votre sœur!
--Merci! s'écria Raymond avec une explosion de joie, je vous promets la liberté avec le titre de votre choix, jusqu'au moment où vous me direz adieu... pourvu que vous gardiez dans l'avenir souvenance du pauvre nid... comme les hirondelles!
--Raymond Darcy, répliqua Marguerite, donnez-moi donc votre main!
Alors, ils se levèrent, elle appuyée au bras de Raymond, lui plus fier que l'hidalgo à qui un monarque espagnol a commandé de se couvrir en sa présence.
Ils gagnèrent ainsi, à travers la foule indifférente, la rue Caulaincourt, puis, parvenus au point où un hasard providentiel les avait fait se rencontrer:
--Où allons-nous? demanda Marguerite.
--Je demeure tout près d'ici, villa Girardon.
--Oui... en face de l'ancienne habitation de Mme Verdalle, la digne femme qui m'apprit jadis à lire et auprès de laquelle, dans ma détresse, j'espérais trouver un refuge... Elle est morte... et ma suprême espérance venait de s'envoler, lorsque...
Marguerite s'interrompit pour essuyer ses pleurs. Elle continua, montrant du doigt l'ancienne pension de famille:
--J'ai passé ici quelques mois bien calmes aux jours heureux de mon enfance et je ne me doutais guère alors que je trouverais, dans ce même coin de Paris et pressée par la misère, un abri contre la dureté du sort!...
--Vous regrettez d'avoir accepté mon offre?...
--Je ne regrette rien!
En ce moment tous deux arrivaient devant la grille de la villa, sorte de cité, précédée d'un vaste parterre plein d'ombrage, où la vue s'étendait sur Paris.
Raymond frappa à la porte du pavillon qui servait d'habitation à la concierge:
--Mère Lafeuille, voici ma sœur Marguerite Darcy, qui arrive de voyage... Marguerite, salue donc la mère Lafeuille, une bien digne femme!... Elle va passer quelques jours auprès de moi... Vous allez être assez bonne pour monter... Je donne mon lit à Marguerite... Vous mettrez un matelas pour moi sur le canapé... Allons, venez, mère Lafeuille!
--Ça se trouve bien, dit la concierge, la modiste, voisine à monsieur, va déménager. Alors...
--Qu'est-ce que vous voulez que ça nous fasse? demanda Raymond d'un air indifférent.
--Madame veut dire, interjeta Marguerite, qui avait compris l'allusion malicieuse de la vieille, que si tu songeais à t'agrandir... à cause de moi, tu pourrais louer le logement de ta voisine... Madame n'a sans doute pas entendu que je ne venais ici qu'en passant...
--Il ne s'agit pas de cela... pour le moment! dit Raymond, fort content, montons toujours!
La mère Lafeuille prit les devants et tous deux emboîtèrent allégrement le pas derrière elle.
II
Le lendemain, à dix heures, Darcy se rendit comme de coutume à son bureau.
Avant de partir, il avait frappé discrètement à la porte de Marguerite, qui était déjà debout, et il s'était enquis de la façon dont elle avait passé la nuit et cela avec une délicatesse raffinée, propre à ne froisser aucune des susceptibilités de la jeune femme.
Celle-ci le remercia en souriant. Mais il avait à peine quitté son logis que Marguerite se vit en butte à la curiosité de la mère Lafeuille, montée pour vaquer, ainsi que d'ordinaire, aux soins du ménage.
Suivant le procédé des gens de sa condition, la vieille concierge questionna adroitement sa nouvelle locataire sur quelques points de l'existence de Raymond qui lui étaient familiers, pour voir si Marguerite tomberait en contradiction avec lui.
Mais celle-ci déjoua de prime abord cette politique et elle fit si bien qu'avant la fin de la séance, non seulement elle avait persuadé la mère Lafeuille, mais encore elle avait conquis sa sympathie.
Elle lui exposa qu'orpheline et sans parents son rêve serait de quitter définitivement la province, où elle habitait, pour se rapprocher de son frère, son unique famille.
Mais il fallait vivre et elle était venue passer quelques jours à Paris pour voir si elle ne trouverait pas dans la grande ville le moyen d'utiliser son talent de musicienne.
La mère Lafeuille approuva fort ce projet et promit à la jeune femme de s'entremettre pour lui procurer, le cas échéant, des leçons de piano.
Elle habitait le quartier depuis de longues années, elle connaissait tout le monde et elle serait heureuse de pouvoir être utile à l'aimable sœur d'un de ses meilleurs locataires.
Marguerite remercia avec effusion la brave femme. Elle avait l'air radieux, quand Raymond rentra à cinq heures du soir.
Toutefois, elle ne souffla pas mot à son ami de la conversation qu'elle avait eue avec la mère Lafeuille et de ses nouvelles espérances...
Ils partagèrent tous les deux, en tête-à-tête, un dîner que Marguerite tint à préparer elle-même dans la petite cuisine.
Comme ils achevaient leur repas:
--Que vous êtes bonne et gentille! fit Raymond, et quelle maîtresse de maison vous feriez!
Marguerite ne releva pas ce propos et le jeune homme resta silencieux.
Quelque effort qu'il fit pour réagir, il se sentait troublé profondément, et un orage commençait à gronder dans son cœur, à la pensée surtout du silence obstiné gardé par la jeune femme sur son passé.
Il finit par trouver la force de le lui avouer.
--Je ne sais, lui dit-il, quel homme pourrait supporter l'affront raffiné que vous faites à celui que vous voulez bien appeler votre seul ami... Quel motif de défiance pouvez-vous avoir à mon égard?... Vous êtes ici chez vous... Je vous livre tout, mon passé, mon présent, mes lettres, mes manuscrits. Les clés sont sur toutes les portes... Dans ce tiroir, ma fortune entière, qui consiste en un billet de cinq cents francs... Voilà le portrait, au pastel, de ma mère, auquel je tiens davantage... De vous, je n'ai pas reçu la moindre confidence... Je ne sais que votre prénom de Marguerite, si toutefois il est bien le vôtre... Je suis votre hôte, votre ami... Depuis vingt-quatre heures, nous avons vécu côte à côte, j'oserai dire cœur à cœur, et tout à l'heure je vais de nouveau vous souhaiter le bonsoir sans que vous m'ayez dit un mot de votre famille... Car, enfin, on a toujours eu une mère... La vôtre est-elle morte... ou est-elle vivante?
--N'avez-vous donc point remarqué la couleur de mes vêtements? demanda Marguerite, en fronçant le sourcil.
--Dites-moi donc alors que vous êtes en deuil de votre mère! Dites-moi que vous avez été recueillie ici ou là quand vous étiez enfant... que vous avez habité Metz ou Carpentras... Tout ce que vous m'avez avoué et que d'ailleurs vous ne pouviez guère me cacher, c'est que vous avez jadis passé quelques mois dans l'ancienne pension de Mme Verdalle... Est-ce là que vous avez reçu cette parfaite éducation qui fait que, dans les moindres détails de la vie, toujours noble et gracieuse, vous semblez traîner après vous une robe de cour? Dites-moi dans quel pays vous avez fait votre première communion? Dites-moi où vous étiez il y a huit jours? Vous étiez dans une maison, fût-elle à vous ou aux autres? Prenez une épingle... Voici une carte... Montrez-moi où vous étiez avant les quinze mortelles heures que vous avez passées sans manger et sans dormir. Vous me trouvez indiscret, impérieux, impitoyable? Vous pleurez? Mais songez que je vous aime déjà et que je suis jaloux de tous les instants que vous avez vécus loin de moi! Si je n'étais pour vous qu'un aubergiste, je m'expliquerais cette réticence, qui ne serait après tout qu'un superbe dédain... Mais pourquoi laisser subsister entre nous la distance du mensonge à la vérité?... Ah! si vous avez quelque imprudence ou quelque faute à cacher, s'il y a eu dans votre vie méprise ou naufrage, songez que, moi, je n'ai pas hésité à vous raconter, avec le plus entier abandon, tous les détails de ma vie passée... Vous êtes si charmante que vous me ferez aimer jusqu'à vos sottises, si vous avez la bonne grâce de me les avouer...
Marguerite essuya ses larmes et répondit à Raymond:
--C'est ici, mon ami, la pierre d'achoppement! Je n'ai aucune faiblesse à avouer, comme vous pouvez l'entendre, mais en acceptant vos bienfaits, je n'ai pas entendu me donner un maître... Je vous ai permis de me plaindre, non de me juger!
La facilité d'élocution de Marguerite et l'à-propos de ses réponses déconcertaient toujours Darcy, quand il s'aventurait sur le terrain réservé de cette mystérieuse existence.
Mais cette fois Marguerite sentait si bien que son ami avait raison, que le secret dépit de ne pouvoir le contenter se tourna en colère contre lui-même.
--Je sais bien, lui dit-elle, que certaines natures mathématiques tiennent à supputer toutes choses et que les horizons voilés n'ont pas de charmes pour elles... Mais je ne vous ai pas trompé et, maintenant je vous répète une deuxième fois, pour que vous le sachiez bien, qu'il est des situations dans lesquelles en gardant un secret on fait preuve de respect pour les autres... que si vous m'aviez donné votre parole de taire votre rencontre avec moi, vous la tiendriez... Cela donnerait-il à un tiers le droit de penser que j'ai été votre maîtresse? Si vous ne pouvez admettre ma résolution, calme et inébranlable, de vivre comme si j'étais née hier, nous ne sommes pas faits pour nous entendre. Ne partez pas demain, sans avoir pris une résolution formelle à cet égard, ou sinon, vous ne me retrouveriez point ici à votre retour. Eh bien? Que décidez-vous?
--Comme il y a quelque chose de cruel dans vos réticences mêmes, dit Raymond d'une voix qu'il s'efforça de rendre aimable, je conserve l'espoir de vous trouver plus confiante un jour. En face d'un parti pris aussi mûrement, je me fais l'effet moins d'un juge d'instruction que d'un tortionnaire. Je vais vous quitter en laissant à vos méditations mêmes le soin de vous prouver que, si les cœurs sympathiques vont cherchant des raisons de se rejoindre dans l'éternité, le passé doit faire aussi partie de leur existence commune.
--Ah! dit Marguerite, détendue par ces bonnes paroles et se renversant dans son fauteuil, que vous êtes aimable, quand vous voulez l'être!... Vous méritez d'être pardonné!
--Et d'être aimé? demanda Raymond, sur un ton suppliant.
--Approchez, reprit Marguerite en rougissant, et je vous le dirai.
Puis, tendant son front au jeune homme, qui y déposa un baiser:
--Bonsoir, mon ami, et dormez bien!
Ce fut le premier aveu de ces deux cœurs, qui s'adoraient déjà, sans se l'avouer franchement.
Et quelques jours s'écoulèrent dans cette intimité charmante, sans aucun incident nouveau.
Marguerite s'occupait des soins du ménage et elle employait ses longues heures de solitude à restaurer sa garde-robe de façon à se procurer une mise presque élégante, quoique simple.
Cependant la mère Lafeuille avait tenu parole et, un soir, Marguerite eut la satisfaction d'annoncer à son ami qu'elle avait une leçon.
Puis, peu à peu, son talent musical lui fit une réputation... Elle parvint à recruter un noyau d'élèves et bientôt elle eut l'orgueil d'apporter dans le ménage de celui qu'elle appelait son frère, une quote-part égale, sinon supérieure à celle de Darcy.
--Et vous disiez, Raymond, lui objecta malicieusement Marguerite, qu'il est impossible à une femme de gagner honnêtement sa vie?
--Vous oubliez ma restriction, lui répondit Raymond, je n'aurais pas dit cela si j'avais su parler à un premier prix du Conservatoire!
--Je ne suis pas un premier prix du Conservatoire.
--Dans tous les cas vous en sortez.
--Je crois que vous recommencez?
--Ah! pardon! C'est encore un mystère?
--Du reste, reprit Marguerite, je vais vous mettre à l'abri de la récidive et, puisque j'ai enfin acquis le moyen d'être ingrate, je ne veux pas l'être à demi. Je vais m'établir pour mon compte.
--Vous n'aviez donc pas oublié cette menace?
--Pouvais-je l'oublier?
--Eh bien, vous êtes tout à fait ingrate! Mais apparemment, vous sentant en fonds, vous voulez acheter un piano d'Erard, que vous ne sauriez où loger dans mon taudis.
--Pas si ingrate que cela, dit Marguerite, vous savez que le logis de la modiste est toujours vacant, je vais m'en emparer...
--Vous croyez penser à tout, dit Raymond en secouant la tête et en riant. Mais as-tu donc oublié, ma sœur, que tu n'étais à Paris qu'en voyage?
--Ah! c'est vrai... J'oubliais que tu avais dit cela devant la mère Lafeuille... Eh bien, mon cher frère, il ne te reste plus qu'à me conduire au chemin de fer!
Les yeux de Raymond se remplirent de larmes. Il quitta le ton de la plaisanterie et, se mettant à genoux:
--Écoute, Marguerite, lui dit-il, avec une passion qu'il s'efforçait en vain de contenir... Laisse-moi aujourd'hui t'ouvrir mon cœur... Marguerite, je t'aime... et je sens que dès aujourd'hui je ne saurais plus me passer de toi... Ne sacrifions pas à un scrupule un bonheur d'où dépend ma vie entière... Je ferai ce que tu voudras... Nous quitterons ce quartier... Nous irons loin... bien loin... Mais pour Dieu! ne parle plus de me quitter... J'en mourrais!
--Écoute à ton tour, répondit Marguerite, en relevant doucement le jeune homme, je ne voulais pas te le dire... Mais c'était aussi mon idée!... Maintenant que je me suffis à moi-même, que je suis riche pour ainsi dire!... je pourrais partir...
Raymond écoutait, haletant.
Marguerite continua sur un ton plus bas:
--Oui... mais je viens de m'apercevoir que moi non plus aujourd'hui... je ne pourrais plus me passer de toi!
Elle baissa la tête, rougissante et effarée de son aveu, et elle se laissa tomber dans les bras de son amant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quinze jours plus tard le couple était installé rue de Vaugirard, dans un petit nid donnant à vol d'oiseau sur le Luxembourg.
Une ère de bonheur parfait commença pour l'heureux Raymond qui, chaque soir, pouvait se reposer dans un bon fauteuil, en écoutant, l'œil aux étoiles, un nocturne de Chopin ou un chant sans paroles de Mendelssohn.
Car Marguerite avait acquis, de ses deniers, non pas un piano d'Erard, mais un modeste piano droit que ses doigts agiles faisaient paraître bien meilleur qu'il n'était réellement!
Hélas! ce temps d'absolue félicité dura trop peu. Le printemps était venu... les arbres bourgeonnaient...
Un fantôme vint tout à coup se dresser entre les deux amants. Un tiers, importun pour eux, mais qui eût comblé d'aise un autre ménage. Un soupir suivi d'une crise de larmes qui fut un aveu de Marguerite!... Un frémissement de Raymond qui fut d'abord une joie!
Mais elle lui dit:
--Tu ne peux pas comprendre pourquoi je pleure... _Je n'ai pas droit au bonheur de la maternité!_...
--Mais, dit vivement Raymond, je suis libre, et nous pouvons tout régulariser, dès demain.
Pour toute réponse, Marguerite secoua tristement la tête. Et tout bas elle murmura en éclatant en sanglots:
--O mon Dieu!... comment lui expliquer?...
III
La proposition faite par Darcy à Marguerite de l'épouser pour trancher une bonne fois toutes les difficultés d'une situation pareille, n'avait rien que d'honorable et de naturel.
Il fut, une fois de plus, très froissé et très peiné de l'accueil de Marguerite à cette ouverture. Quelle raison pouvait-elle avoir de dire non?
Si elle était enfant trouvée, le mariage était une occasion de lui créer un état civil. Rougissait-elle de n'en point avoir et ne voulait-elle pas avouer ce malheur devant un officier public?
Mais une âme comme la sienne devait souffrir encore plus de ne pas sanctifier la maternité par le mariage!
Darcy en vint donc à ne pouvoir expliquer les refus de Marguerite que d'une façon terrible pour elle et partant pour lui...
Malgré la beauté de son caractère, la pureté de ses sentiments, l'innocence de sa vie, Marguerite devait avoir eu quelques démêlés avec la justice. Pour ce motif, elle avait caché obstinément son histoire à son ami, qu'elle craignait de perdre, en se montrant à lui telle qu'elle était.
Bref, elle ne pouvait vivre en sécurité qu'en vivant en sauvage au milieu du monde. Elle pouvait avoir été la victime d'une simple erreur judiciaire, mais sa fierté lui faisait craindre encore l'ombre du soupçon comme une tache indélébile.
Pourtant vis-à-vis de Raymond, qui avait en elle une foi absolue, qu'avait-elle à redouter des soupçons?
L'appréhension de scènes violentes sans issue condamnait Darcy au silence. Il souffrait le martyre en contemplant les lèvres de son amie, serrées comme par un vœu de mutisme éternel.
A côté de cela, les bizarreries de Marguerite devinrent extrêmes. C'était sans doute l'effet de sa grossesse. Des peurs subites la prenaient toutes les fois qu'elle restait seule.
Alors, dès que son ami était parti, elle partait soudainement et elle allait au loin, ou bien, elle passait, assise dans le jardin du Luxembourg, des journées entières.
Cependant, aucune solution ne se présentait, aucune explication concluante n'avait lieu.
Et la position de la mère et de l'enfant à venir s'aggravait pour ainsi dire d'heure en heure.
Il était notoire pourtant que Marguerite aurait voulu, comme Raymond, le mariage, et un mariage très prochain, et qu'elle était, toutefois, résolue à s'y refuser, plutôt que de rien découvrir de son histoire antérieure, même le lieu de sa naissance!
Un jour que Darcy rentrait sans être entendu, il vit par une porte entr'ouverte Marguerite assise, les mains agitées, l'œil égaré et se parlant à elle-même.
Au bruit qu'il fit, elle recouvra une sorte de sérénité. Raymond fut juge alors de l'effort constant qu'elle faisait sur elle-même.
--Écoute, lui dit-il, je ne t'adresserai plus de questions qui ont le don de t'affliger et de t'irriter. Tu obéis évidemment à un serment ou à une nécessité, en te taisant au mépris de mes prières et au détriment de notre enfant... Tu ne m'as jamais dit où tu étais née, mais tu m'as dit plus d'une fois que tu n'avais aucun état civil. Il n'y a plus, pour procéder au mariage, qu'un acte de notoriété à dresser. Y consens-tu? Nous nous concerterons pour t'assigner le lieu d'origine que tu voudras, ou qui nous sera le moins défavorable. La complaisance des témoins ne me fera pas défaut, car, dans la pratique, les témoins de ces sortes de choses ne font de difficultés que s'il s'agit d'un cas où l'honnêteté du but n'est pas évidente. Or, quoi de plus honnête que le but proposé? Si des obstacles se présentent, je les vaincrai. La Providence m'aidera, car il ne s'agit même pas de notre intérêt, il s'agit avant tout de celui de notre enfant!
--Rien de tout cela! dit résolument Marguerite. Quand notre cher enfant aura vu le jour, tu le porteras à la mairie. Tu le reconnaîtras... tu lui donneras ton nom, mais tu ajouteras: _Mère inconnue_.
Dans l'état de surexcitation nerveuse où il voyait sa maîtresse, Raymond, désolé, n'osa pas insister. Il se résigna.
Puis Marguerite fut prise subitement de la fantaisie des voyages lointains. Elle parla de réaliser leurs quelques économies pour partir en Amérique. Son rêve, disait-elle, était de donner le jour à son enfant dans ce pays libre, où l'on pouvait faire fortune et où, dans tous les cas, il était facile de vivre seuls et ignorés de tous. Elle était devenue la proie d'un bizarre accès de nostalgie: la nostalgie de la solitude.
Raymond s'effrayait de ces lubies qui s'accordaient si peu avec le caractère ordinairement si uni de Marguerite. Il se demanda même, un moment, si la maternité n'avait pas causé chez la pauvre femme un dérangement intellectuel et déterminé une sorte de folie, le délire de la persécution.
Un jour, elle rentra tout émue d'une commission très courte à la place Saint-Sulpice. Avait-elle fait quelque mauvaise rencontre? Avait-elle vu quelqu'un qu'elle tînt à ne plus voir?
Elle ne le dit point, mais elle regarda longtemps la rue avec inquiétude, à travers ses rideaux baissés et elle ne recouvra un peu de calme qu'à l'arrivée de son amant, qui rentra quelques instants après.
Et jamais elle ne confiait à personne le secret de cette angoisse perpétuelle qu'on lisait sur son visage! C'était incompréhensible!
Raymond espérait tout bas que la délivrance prochaine apporterait un remède à cet état de choses et il attendait.
Un voyage hors de Paris eût été peut-être salutaire; il comprenait que le séjour de la capitale dans une de ses plus belles rues, puisque ses maisons ont pour perspective le jardin et le palais du Luxembourg, ne compensait pas pour Marguerite la nécessité de gravir à chaque instant cinq étages.
A défaut de l'Amérique, où, pour Darcy, il ne pouvait être question d'aller, cet homme qui adorait sa femme cherchait, hélas! sans la trouver, une combinaison qui lui permît de procurer à sa compagne les joies et les libertés de la campagne.
IV
Un jour que, tête basse, Raymond Darcy descendait la rue Bonaparte, il se trouva nez à nez, à hauteur de la rue Jacob, avec un bel homme ayant l'allure d'un militaire et âgé seulement de quelques années de plus que lui.
Ce monsieur, dont les traits étaient vaguement connus de Raymond, ne lui sembla pas beaucoup plus gai que lui-même.
Il était même plus pâle, mais il se tenait plus droit et, sous les revers de son pardessus déboutonné, Raymond aperçut à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur.
Il faisait ce matin-là un froid assez vif, dont le passant ne paraissait pas s'apercevoir et il ne fut rappelé de sa rêverie que par le mouvement analogue et simultané que fit Darcy aussitôt que leurs regards se croisèrent.
Ils hésitaient encore lorsque le plus riche et en apparence le mieux situé dit à l'autre:
--Raymond Darcy, n'est-ce pas?
--Aussi vrai que vous êtes M. de Guermanton! riposta l'employé d'assurances.
--Quoi! reprit le premier, élevés jadis tous deux au même collège, nous nous sommes tutoyés!... Pourquoi perdre ces bonnes habitudes?...
--Tu le veux? s'écria Raymond. Eh bien, je ne m'en tiendrai pas là!
Et il étreignit dans ses bras son vieux camarade aussi ému que lui.
--Je t'ai perdu de vue, continua Darcy, lorsque tu entrais à Saint-Cyr. Depuis lors, tu as fait du chemin, à ce que je vois!
--Arrivé au grade de capitaine, reprit M. de Guermanton, j'ai lâché tout pour me marier et je suis devenu gentilhomme campagnard. Tu me vois à présent dans cette période de la vie que l'on a surnommée l'âge critique des hommes et qui sépare presque la paternité de la grand'paternité. On se sent jeune encore, on voudrait l'être... on n'ose plus! Et toi, fais-tu toujours des tragédies en vers?
--Hélas! soupira Raymond, combien est loin ce temps heureux!