Chapter 5
--Tiens, qu'est-ce que Michel Debs fait par ici? dit-il.
--Il faut le lui demander, répondit Berthe en riant.
--Ce n'est pas la peine.
On se salua, et pour la première fois, Adeline remarqua qu'il y avait dans le regard de Michel comme dans le mouvement de sa tête et le geste de son bras quelque chose de particulier qui ne ressemblait en rien au salut de tout le monde; comment n'avait-il pas vu cela jusqu'alors?
--Est-ce que Michel Debs savait que nous devions aller au Thuit ce matin? demanda Adeline lorsqu'ils furent passés.
--Comment l'aurait-il su?
--Tu aurais pu le lui dire hier au soir.
Berthe ne répondit pas.
Puisque le hasard de cette rencontre mettait l'entretien sur Michel, Adeline se demanda s'il ne devait pas profiter de l'occasion pour le continuer; mais il ne s'agissait plus de Toto ou de Popo, et il trouva que dans cette voiture il n'aurait pas toute la liberté qu'il lui fallait: c'était la vie de sa fille, son bonheur qui allaient se décider, l'émotion lui serrait le coeur; l'heure présente était si différente de celle qu'autrefois, dans ses moments de rêveries ambitieuses, il avait espéré!
Comme depuis longtemps déjà il gardait le silence, absorbé dans ses pensées, Berthe le provoqua à parler.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle; tu ne dis rien; tu n'es donc pas heureux d'aller au Thuit?
C'était une ouverture, il voulut la saisir, sinon pour l'entretenir tout de suite de Michel, au moins pour la préparer à se prononcer sur sa demande en connaissance de cause; il ne suffisait pas en effet de lui dire: «Michel Debs, l'associé de la maison Eck et Debs, désire t'épouser»; il fallait aussi qu'elle sût à l'avance dans quelles conditions Michel se présentait et l'intérêt matériel qu'il pouvait y avoir pour elle à l'accepter; ce n'était pas du tout la même chose de refuser ce mariage alors qu'elle croyait à la fortune de ses parents, que de le refuser en sachant cette fortune gravement compromise.
--Il a été un temps, dit-il, où je n'avais pas de plus grand plaisir que d'aller au Thuit. C'est là que j'ai appris à marcher. C'est là que tu as fait tes premiers pas sur l'herbe. Dans la maison, le jardin, les terres, il n'y a pas un meuble, pas un buisson, pas un chemin ou un sentier qui n'ait son souvenir. Depuis dix-huit ans je n'ai pas planté un arbre, je n'ai pas fait une amélioration, un embellissement sans me dire que ce serait pour toi. Et maintenant... je me demande si je ne vais pas être obligé de le vendre.
--Vendre le Thuit!
--Il faut que tu saches la vérité, si pénible qu'elle puisse être pour toi: nos affaires vont mal, très mal, et si nous ne sommes pas ruinés, il faut avouer que nous sommes gênés; la crise que nous traversons et les faillites nous ont mis dans une situation difficile. J'espère en sortir, mais il est possible aussi que le contraire arrive. Quant au Thuit, hypothéqué déjà lorsque j'ai dû rembourser ta grand'maman, il l'a été depuis pour toute sa valeur, et avec la dépréciation qui a frappé la terre en Normandie, il nous coûte aujourd'hui plus qu'il ne nous rapporte; si la situation s'aggrave, il n'est que trop certain que nous ne pourrons pas le garder. Voilà pourquoi je n'ai plus le même plaisir qu'autrefois à aller dans cette terre que j'aimais non seulement pour moi, mais encore pour toi; où j'arrangeais ta vie avec ton mari, tes enfants... et nous-mêmes devenus vieux. Ne sens-tu pas combien la pensée de m'en séparer m'attriste?
Berthe prit la main de son père et l'embrassant tendrement:
--Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est à toi.
Ils avaient quitté la grand'route pour prendre un chemin coupant à travers des sillons de blé qui, nouvellement ensemencés, commençaient à se couvrir d'une tendre verdure; à une courte distance sur la droite se détachait sur le fond sombre d'une futaie la façade blanche et rouge d'une grande maison: c'était le château du Thuit, qui, par la masse de sa construction en pierre et en brique, par ses hauts combles en ardoises, par ses cheminées élancées, écrasait les bâtiments de la ferme groupés à l'entour dans une belle cour du Roumois plantée de pommiers et de poiriers puissants comme des chênes.
--C'était bien vraiment en bon père de famille que je soignais tout cela! dit-il en promenant çà et là un regard attristé.
Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta là. On avait vu la voiture venir de loin dans la plaine nue, et le fermier, sa femme et ses deux enfants étaient accourus pour recevoir leur maître.
Berthe, qui était la marraine de ces deux enfants, dont l'un avait quatre ans et l'autre cinq et qu'elle aimait comme des poupées, les prit par la main.
--Ils déjeuneront avec nous, dit-elle à la fermière, je leur apporte des gâteaux.
--Faut que je les _débraude_, dit la mère.
--Je les _débrauderai_ moi-même, répondit Berthe, qui voulait bien parler normand avec les paysans.
En effet, avant le déjeuner, elle les débarbouilla à fond, les peigna, les attifa, et à table en plaça un à sa droite et l'autre à sa gauche, de façon à les bien surveiller--ce qui n'était pas inutile, car avec leur gourmandise naturelle que l'éducation n'avait point encore adoucie, ils voulaient commencer par les gâteaux.
Adeline, assis vis-à-vis de sa fille, la regardait s'occuper de ces deux gamins, et à voir les prévenances, les attentions qu'elle avait pour eux en leur disant de douces paroles à l'accent maternel, il s'attendrissait.
--Si ce mariage avec Michel Debs manquait, trouverait-elle à se marier plus tard? Ne serait-elle pas privée d'enfants, elle qui les aimait si tendrement?
A un certain moment, il exprima tout haut cette pensée, au moins en partie:
--Quelle bonne mère tu ferais! dit-il.
Ce fut le mot auquel il revint lorsque, après le déjeuner, ils sortirent seuls dans le jardin, et par la futaie gagnèrent la forêt. Il avait pris le bras de sa fille, et soulevant de leurs pieds les feuilles tombées des hêtres, marchant sur le velours des mousses, ils allaient lentement côte à côte, lui ému par ce qu'il avait à dire, elle troublée et angoissée par cette émotion qu'elle sentait et qu'elle attribuait, aux tourments de leur situation.
--Quand je disais tout à l'heure que tu ferais une bonne mère, te doutes-tu que ce n'était pas une allusion à un fait en l'air?
Elle le regarda toute surprise, sans comprendre, et cependant en rougissant.
--As-tu deviné pourquoi M. Eck est venu hier soir? continua-t-il.
Elle leva encore les yeux sur lui un court instant, puis vivement les baissant:
--Fais comme si je l'avais deviné, murmura-t-elle.
--Ah! petite fille, petite fille! dit-il en souriant de cette réponse féminine.
Elle lui serra le bras par un mouvement d'impatience involontaire.
--Eh bien, il est venu demander ta main pour Michel Debs.
--Ah!
--C'est là tout ce que tu dis?
--Qu'est-ce que maman lui a répondu?
--Qu'elle m'en parlerait.
--Et toi, qu'est-ce que tu as dit à maman?
--Que je t'en parlerais; car avant nous et les raisons de convenance, il y a toi et les raisons de sentiment; pour que nous répondions, ta mère et moi, il faut donc que d'abord tu répondes toi-même.
Cependant, après un moment de silence, ce ne fut pas une réponse qu'elle adressa à son père, ce fut une nouvelle question.
Est-ce que M. Debs sait que nous sommes..., c'est-à-dire est-ce qu'il connaît la vérité sur la situation de tes affaires?
--Je l'ignore; cependant il est probable que s'il ne sait pas toute la vérité, il la soupçonne en partie; dans le monde des affaires, il n'est personne à Elbeuf qui ne sache que notre situation n'est pas aujourd'hui ce qu'elle était il y a quelques années. Mais quel rapport cela a-t-il avec la réponse que je te demande?
--Ah! papa!
--C'est naïf, ce que je dis?
Elle lui secoua le bras doucement, par un geste de mutinerie caressante.
--Si M. Debs, sachant que tes affaires ne vont pas bien, demande néanmoins ma main, c'est... qu'il m'aime.
--Ah! j'y suis.
--Dame!
--Et cela te fait plaisir?
--Tu demandes des choses...
--Alors tu ne soupçonnais pas qu'il t'aimât?
--Je ne soupçonnais pas... c'est-à-dire que je voyais bien que M. Debs était très aimable avec moi; partout où j'allais, je le rencontrais; toujours je trouvais ses yeux fixés sur moi très... tendrement; il avait en me parlant des intonations d'une douceur qu'il n'avait pas avec les autres, ni avec Marie qui est mieux que moi, ni avec Claire qui est dans une situation de fortune supérieure à la nôtre, ni avec Suzanne, ni avec Madeleine, mais... les choses n'avaient jamais été plus loin.
--Maintenant elles ont marché, et il dépend de toi qu'elles en restent là s'il ne te plaît point.
--Je ne dis pas cela.
--Dis-tu qu'il te plaît?
--Il est très bien.
Devant ces réticences il revint à son idée: peut-être ne voulait-elle pas de ce mariage, et n'osait-elle pas l'avouer; il fallait lui venir en aide:
--Il est vrai qu'il est juif.
Elle se mit à rire franchement:
--Et qu'est-ce que tu veux que ça me fasse qu'il soit juif?
IX
L'éclat de rire était si naturel et le mot qui l'accompagnait sortait si spontanément du coeur que la preuve était faite: l'affaiblissement de préjugé dont Adeline avait parlé à sa femme se réalisait: féroce chez la grand'mère, résistant encore chez la mère, il n'existait plus chez la fille; il avait si bien disparu qu'elle en riait. «Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse qu'il soit juif?»
--Si cela ne te fait rien qu'il soit juif, dit Adeline après un moment de réflexion, il n'en est pas de même pour ta grand'mère.
--Elle est opposée à M. Debs, n'est-ce pas? demanda Berthe d'une voix qui tremblait.
--Peux-tu en douter?
--Et maman?
--Ta mère n'avait jamais pensé à ce mariage, mais elle n'y fera pas d'opposition si de ton côté tu le désires?
--Et toi, papa?
Cela fut demandé d'une voix douce et émue qui remua le coeur du père.
--Tu sais bien que je ne veux que ce que tu veux.
Elle se serra contre lui.
--C'est justement pour cela qu'il faut que tu t'expliques franchement. Tu dois comprendre que ce n'est pas pour t'obliger à te confesser que je te presse; que ce n'est pas pour lire dans ton coeur et pour te forcer, sans un intérêt majeur, à y lire toi-même. Je sens très bien que c'est un sujet délicat sur lequel une jeune fille à l'âme innocente comme l'est la tienne voudrait ne pas se prononcer et sur lequel un père, crois-le bien, voudrait n'avoir pas à appuyer. Mais il le faut.
--Je n'ai rien à te cacher.
--J'en suis certain et c'est ce qui me fait insister: depuis que tu as commencé à grandir, je t'ai mariée déjà bien des fois, mais jamais sans que nous soyons d'accord. C'est pour voir si maintenant cet accord existe que je te demande de me parler à coeur ouvert. Est-ce donc impossible?
--Oh! non.
--Qui prendras-tu pour confident, si ce n'est ton père? Où en trouveras-tu un qui t'écoute avec plus de sympathie?
Ils marchèrent quelques instants silencieusement et quittèrent la futaie pour entrer dans la forêt.
--Eh bien? demanda-t-il, voyant qu'elle ne se décidait point et voulant l'encourager.
Mais ce ne fut pas une réponse qu'il obtint, ce fut une nouvelle question:
--Pour voir si l'accord dont tu parles existe, ne peux-tu me dire ce que tu penses toi-même de M. Debs?
--Je n'en pense que du bien; c'est un honnête garçon.
--N'est-ce pas?
--Travailleur.
--N'est-ce pas?
--Aimable, doux, sympathique à tous les points de vue.
--Alors il te plaît?
--Je t'ai mariée en espérance avec des maris qui ne valaient certes pas celui-là.
Elle regardait son père avec un visage rayonnant, devinant ses paroles avant qu'il eût achevé de les prononcer.
--Je sais bien que dans un mariage il n'y a pas que le mari, il y a le mariage lui-même, dit-elle.
--Et ce n'est pas du tout la même chose.
--Serais-tu aussi favorable au mariage que tu l'es à M. Debs, le mari?
--Tu m'interroges quand c'est à toi de répondre.
--Oh! je t'en prie, papa, cher petit père!
Il ne lui avait jamais résisté, même quand elle demandait l'impossible.
Elle lui sourit tendrement:
--Qui prendras-tu pour confidente, si ce n'est ta fille?
--Gamine!
--Je t'en prie, réponds-moi franchement!
--Eh bien! non! je ne suis pas aussi favorable au mariage qu'au mari.
Evidemment, elle ne s'attendait pas du tout à cette réponse; elle pâlit et resta un moment sans trouver une parole.
--Tu as des raisons pour t'y opposer? dit-elle enfin.
--Il y a des raisons qui lui sont contraires.
--Des raisons... graves?
--Malheureusement.
--Qui te sont personnelles?
--Qui viennent de ta grand'mère et de notre situation.
--Mais on peut se marier, dit-elle vivement avec feu, sans abjurer sa religion; la femme d'un juif ne devient pas juive; un juif qui épouse une chrétienne ne se fait pas chrétien; chacun garde sa foi.
--C'est à ta grand'mère qu'il faut faire comprendre cela, et ce n'est pas chose facile; me le dire à moi, c'est prêcher un converti; tu sais comme ta grand'mère est rigoureuse pour tout ce qui touche à sa foi, et, d'autre part, elle est d'une époque où les juifs étaient victimes de préjugés qui pour elle ont conservé toute leur force.
Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin bourbeux les obligea à se séparer; sur le sol plat et argileux, l'eau de la nuit ne s'était point écoulée et elle formait çà et là des flaques jaunes qu'il fallait tourner ou sauter.
--Et quelles sont les raisons qui viennent de notre situation? demanda-t-elle.
--Tu les as pressenties tout à l'heure en me demandant si Michel Debs savait la vérité sur nos affaires. S'il connaît la vérité et veut t'épouser, c'est, comme tu le dis très bien, qu'il t'aime, et qu'avant la fortune il fait passer la femme. Il t'épouse pour toi, non pour ta dot; pour ta beauté, pour tes qualités, parce que tu lui plais, enfin parce qu'il t'aime.
--Cela est possible, n'est-ce pas?
--Assurément; mais le contraire aussi est possible; c'est-à-dire que, tout en étant sensible à tes qualités, Michel Debs peut l'être aussi à la fortune qui semble devoir te revenir un jour; au lieu d'un mariage d'amour tel que nous le supposons dans le premier cas, il s'agit alors simplement d'un mariage de convenance: l'un des associés de la maison Eck et Debs trouve que c'est une bonne affaire d'épouser la fille de Constant Adeline et il la demande. Note bien, mon enfant, que je ne dis pas que cela soit, mais simplement que cela peut être. Alors que se passe-t-il quand il apprend que cette affaire, au lieu d'être bonne, comme il le croyait, est médiocre ou même mauvaise? Il ne la fait point, n'est-ce pas? et c'est un mariage manqué. Je ne voudrais pas de mariage manqué pour toi. Et je n'en voudrais pas pour nous. Pour toi ce serait humiliant; pour nous ce serait désastreux. C'est quand le crédit d'une maison est ébranlé qu'il faut de la prudence; et ce ne serait point être prudent que de nous exposer à donner un aliment aux bavardages du monde. N'entends-tu pas ce qu'on ne manquerait pas de dire: «Pourquoi Michel Debs n'a-t-il pas épousé Berthe Adeline?--Parce qu'il n'a pas voulu d'une fille ruinée.» Parler couramment de la ruine d'une maison dont les affaires sont embarrassées, c'est la précipiter. Voilà pourquoi, avant de répondre à M. Eck, j'ai voulu t'interroger et te demander de me dire franchement si tu désires ce mariage. Tu comprends que s'il t'est indifférent et que si tu ne vois en Michel Debs qu'un mari comme un autre, auquel tu n'as pas de raisons particulières pour tenir, il est sage de répondre par un refus: nous échappons ainsi à une lutte avec ta grand'mère; et d'autre part nous évitons les dangers du mariage manqué. Au contraire, si Michel te plaît, si tu vois en lui le mari qui doit assurer le bonheur de ta vie, il ne s'agit plus de se dérober, il faut aborder la situation en face, si périlleuse qu'elle puisse être pour toi comme pour nous, affronter le mécontentement de ta grand'mère, et courir aussi l'aventure d'un refus de Michel Debs ne trouvant pas la dot sur laquelle il comptait... peut-être.
--Qui dit que M. Debs est un homme d'argent?
--Ce n'est pas moi; mais tu conviendras qu'il est possible qu'il le soit; si tu as des raisons pour croire qu'il ne l'est pas, dis-les; tu vois que, par la force même des choses, nous voilà ramenés au point d'où nous sommes partis et que tu es obligée de répondre franchement, puisque ce sont tes sentiments qui dicteront notre conduite.
Et oui, sans doute, elle voyait que la force des choses les avait ramenés au point d'où ils étaient partis, mais la situation n'était plus du tout la même pour elle, agrandie qu'elle était, rendue plus solennelle par les paroles de son père: si un sentiment de retenue féminine et de pudeur filiale lui avait fermé les lèvres, maintenant elle devait les ouvrir loyalement et sans réticences; elle le devait pour son père, elle le devait pour elle-même.
--Certainement, dit-elle, il ne s'est jamais rien passé entre M. Debs et moi qui ressemble même de très loin à ce que j'ai lu dans les livres; il ne m'a pas sauvé la vie au bord du gave écumeux pendant notre voyage dans les Pyrénées, où il ne nous accompagnait pas d'ailleurs; il n'est jamais venu non plus soupirer sous mon balcon, puisque nous n'avons pas de balcon; il ne m'a pas fait remettre des lettres par des soubrettes dont on paye le silence avec de l'or; mais, cependant, il est vrai que, dans les projets de mariage que moi aussi j'ai faits de mon côté pendant que du tien tu en faisais d'autres, j'ai pensé à lui; tu ne sais peut-être pas qu'on se marie beaucoup au couvent, c'est même à ça qu'on passe son temps, eh bien, quand, dans le grand jardin de la rue du Maulévrier, je parlais de mon mari à mes amies, il avait les yeux noirs, la barbe frisée, les cheveux ondulés de... enfin c'était Michel. Pourquoi? Il ne faut pas me le demander; je ne le sais pas, et rien de la part de Michel ne pouvait me donner à penser qu'il voudrait m'épouser un jour. Mais moi, j'avais plaisir à me dire que je l'épouserais; on est très hardi en imagination et aussi en conversation; quand toutes vos amies ont des maris à revendre, il faut bien en avoir un aussi, et on le prend où l'on peut.
--Il ne t'avait jamais rien dit?
--Oh! papa, pense donc que je n'étais qu'une gamine et que lui était déjà un jeune homme.
--Et quand tu es rentrée du couvent?
--Il s'est passé ce que je t'ai dit; j'ai bien vu que je ne lui étais pas indifférente... et que je lui plaisais.
Il voulut lui venir en aide:
--Et tu en as été heureuse?
--Dame!
--L'as-tu ou ne l'as-tu pas été?
--Puisque c'était la continuation de ce que j'avais si souvent combiné, je ne pouvais pas ne pas être satisfaite.
--Satisfaite seulement?
--Heureuse, si tu veux.
--Et lui as-tu laissé voir ce que tu éprouvais?
--Peux-tu croire!
--Enfin, pour qu'il demande ta main, il faut bien qu'il pense que tu ne le refuseras point.
--Je l'espère, sans cela il ne serait pas du tout le mari que j'ai vu en lui, ce serait la fille de la maison Adeline qu'il rechercherait, ce ne serait pas moi, et c'est pour moi que je veux être épousée. Ce n'est pas à ta fortune que devaient s'adresser ces yeux tendres.
Ces quelques mots ouvraient à Adeline une espérance sur laquelle il se jeta:
--De sorte que, pour toi, si Michel ne trouvait pas la dot sur laquelle il doit compter, il ne se retirerait pas.
Oh! s'il était seul! Mais il ne l'est pas; il a sa grand'mère, sa mère, son oncle. Me laisserais-tu épouser un jeune homme qui n'aurait rien... que ses beaux yeux? Est-ce que c'est tout de suite que tu vas dire que tu ne peux pas me donner de dot?
--Il le faut bien.
--Alors, demain, Michel peut n'être plus... qu'un étranger pour moi!
Ce fut d'une voix tremblante qu'elle prononça ces quelques mots, avec un accent qui remua Adeline.
--Comme tu es émue!
--C'est qu'il n'y a pas que de l'humiliation dans un mariage manqué.
Ce cri de douleur était l'aveu le plus éloquent et le plus formel qu'elle pût faire.
Traversant le chemin, il vint à elle et, la prenant dans son bras, il l'embrassa tendrement.
--Eh bien, il ne manquera pas, rassure-toi, ma chérie.
--Comment?
--Cela, je n'en sais rien; mais nous chercherons, nous trouverons. Est-ce que tu peux être malheureuse par nous, par moi?
--Il faut répondre.
--Certainement, certainement.
--Que veux-tu répondre?
Le Normand se retrouva:
--Il y a réponse et réponse; si je disais ce soir au père Eck que je ne peux pas te donner demain une dot, peut-être arriverions-nous à une rupture; mais ce qui me serait impossible demain sera sans doute possible dans un délai... quelconque: les affaires n'iront pas toujours aussi mal; nous nous relèverons; ta mère a des idées; il n'y a qu'à gagner du temps.
--Oh! je ne suis pas pressée de me marier.
--C'est cela même: tu n'es pas pressée; nous gagnerons du temps; avec le temps tout s'arrange; ton mariage avec Michel se fera, je te le promets.
X
De l'endroit où ils s'étaient arrêtés en plein bois, ils apercevaient de petites colonnes de fumée bleuâtre qui montaient droit à travers les branches nues des grands arbres.
--Nous voici arrivés, dit Adeline! je vais voir où en sont les bûcherons, et tout de suite nous rentrerons à Elbeuf, de façon à ce que je puisse aller ce soir même chez M. Eck.
Sous bois on entendait des coups de hache et de temps en temps des éclats de branches avec un bruit sourd sur la terre qui tremblait,--celui d'un grand arbre abattu.
--Il fallait faire de l'argent, dit-il en arrivant dans la vente où les bûcherons travaillaient; malheureusement les bois se vendent si mal maintenant!
Il eut vite fait d'inspecter le travail des ouvriers et ils revinrent rapidement au château, où tout de suite les chevaux furent attelés. Il n'était pas trois heures; ils pouvaient être à Elbeuf avant la nuit.
Pendant tout le chemin, Adeline reprit le bilan qu'il avait fait le matin en venant; seulement il le reprit dans un sens contraire: en allant au Thuit, tout était compromis; en rentrant à Elbeuf, rien n'était désespéré, loin de là. Et il entassait preuves sur preuves pour démontrer qu'avec du temps il trouverait la dot qu'on offrirait au père Eck.
--Elle ne sera peut-être pas ce qu'il croit, mais enfin elle sera suffisante pour qu'il ne puisse pas se retirer. Tu verras, ma chérie, tu verras.
Et il énumérait ce qu'elle verrait. Ce n'était pas seulement la situation de la maison d'Elbeuf qui devait s'améliorer; à Paris on lui avait proposé d'entrer dans de grandes affaires où ses connaissances commerciales pouvaient rendre des services, et il avait toujours refusé, parce qu'il voulait se tenir à l'écart de tout ce qui touchait à la spéculation; il accepterait ces propositions; le temps des scrupules était passé; ces affaires étaient honorables, c'était par excès de délicatesse, c'était aussi par amour du repos et de l'indépendance qu'il n'avait point voulu s'y associer; il ne penserait plus à lui; il ne penserait qu'à elle; le premier devoir du père de famille, c'est d'assurer le bonheur de ses enfants, et il n'est pas de devoir plus sacré que celui-là. A plusieurs reprises aussi on avait mis son nom en avant pour des combinaisons ministérielles, et toujours par amour du repos et de l'indépendance il s'en était retiré. Maintenant il se laisserait faire: fille de ministre, c'était un titre à mettre dans la corbeille de mariage.
Berthe écoutait suspendue aux yeux de son père, son coeur serré se dilatait, l'espérance, la foi en l'avenir lui revenaient: il ne pouvait pas se tromper; ce qu'il disait, il le ferait; ce qu'il promettait se réaliserait. Elle renaissait. Était-elle une femme d'argent, était-elle désintéressée? Elle n'en savait rien, n'ayant jamais eu à examiner ces questions. Mais le coup qui l'avait frappée le matin l'avait anéantie, et ç'avait même été pour ne pas trahir le trouble de ses pensées qu'elle avait tenu à avoir à sa table ses deux filleuls. S'occupant d'eux, elle pouvait ne point penser à elle.
Lorsque madame Adeline les vit revenir, elle fut surprise de ce retour si prompt, ne les attendant que pour dîner.
--Déjà!