Baccara

Chapter 3

Chapter 33,944 wordsPublic domain

Avant l'arrivée des Eck et des Debs à Elbeuf, on s'occupait peu des usages des juifs, mais du jour où cette vieille femme s'était installée dans sa maison, son rigorisme l'avait imposée à la curiosité et aussi à la critique. C'était monnaie courante de la conversation de raconter qu'elle se faisait apporter le gibier vivant pour que son sacrificateur le saignât;--qu'elle ne mangeait pas des poissons sans écailles; qu'on faisait traire son lait directement de la vache dans un pot lui appartenant;--qu'elle avait une vaisselle pour le gras, une autre pour le maigre;--que le poisson seul pouvait être arrangé au beurre, à l'huile ou à la graisse;--que, dans les repas où il était servi de la viande, elle ne mangeait ni fromage, ni laitage, ni gâteaux;--qu'on préparait sa nourriture le vendredi pour le samedi, et, comme ce jour-là les Israëlites ne doivent pas toucher au feu, on mettait une plaque de fer sur des braises, et sur cette plaque on plaçait le vase contenant les mets tout cuits, ce vase ne pouvait être pris que par des mains juives;--enfin, que ses cheveux coupés étaient recouverts d'un bandeau de velours, et qu'elle obligeait sa fille et sa belle-fille à ne pas laisser pousser leurs cheveux.

Sans doute il y avait dans tout cela des exagérations, mais le vrai n'indiquait-il pas un rigorisme de pratiques religieuses peu encourageant? Elle le connaissait, ce rigorisme dans la foi, depuis vingt ans qu'elle en avait trop souffert auprès de sa belle-mère pour vouloir y exposer sa fille. Et puis, femme d'un juif! Si bien dégagée qu'elle fût de certains préjugés, elle ne l'était point encore de celui-là. Aucune jeune fille de sa connaissance et dans son monde n'avait épousé un juif: cela ne se faisait pas à Elbeuf.

Mais M. Eck ne lui laissa pas le temps de réfléchir, il continuait:

--_Pien_ entendu, Michel n'a jamais entretenu _matemoiselle Perthe_ de son amour, c'est un honnête homme, un _calant_ homme, croyez-le, _matame Ateline_. Je ne _tis_ pas que ses yeux n'aient pas _barlé_, mais ses lèvres ne se sont pas ouvertes. Peut-être sait-elle cependant qu'elle est aimée, car les jeunes filles sont bien fines pour _teviner_ ces choses, mais elle ne le sait pas par des _baroles_ formelles. Michel a _foulu_ qu'avant tout les familles fussent d'accord, et c'est là ce qui m'amène chez vous. J'espérais trouver M. _Ateline_; et Michel, qui ne manque pas les occasions où il peut voir _matemoiselle Perthe_, a tenu à m'accompagner, _pien_ que cela ne soit peut-être pas très convenable. Le hasard a _foulu_ que M. _Ateline_ fût absent et j'en suis heureux, puisque j'ai pu _fous_ adresser ma demande: en ces circonstances une mère vaut mieux qu'un père. Vous la transmettrez à _M. Ateline_ et, si _fous_ le jugez _pon_, à _matemoiselle Perthe_. Pour Michel, je _fous_ prie d'insister sur son amour; c'est sincèrement, c'est _tentrement_ qu'il aime et _bour_ lui ce n'est pas un mariage de convenance, c'est un mariage d'inclination. _Bour_ moi, je vous prie d'insister sur l'honneur que nous attachons à unir notre famille à la vôtre. Je veux vous _barler_ franchement, à coeur ouvert; je n'ai pas _d'ampition_ et ne recherche pas une alliance avec M. _Ateline_ parce qu'il est député et sera un jour ou l'autre ministre; je suis _técoré_ et n'ai rien à attendre du gouvernement; quant à la situation de nos affaires, elle est _ponne_; là où d'autres _berdent_ de l'argent, nous en gagnons; les inventaires vous le _brouferont_, quand nous pourrons vous les communiquer, vous verrez, vous verrez qu'elle est _ponne_.

Il se frotta les mains:

--Elle est _ponne_, elle est _ponne_; la maison Eck et Debs est organisée pour bien marcher, elle marchera et durera tant qu'il y aura un Eck, tant qu'il y aura un Debs pour la soutenir. Et je ne crois pas que la graine en manque de sitôt. Donc, ce que nous cherchons uniquement dans ce mariage, c'est l'honneur d'être de _fotre_ famille: le père Eck ne _fiffra_ pas toujours; les fils, les neveux le remplaceront, et alors, est-ce que ce serait une mauvaise raison sociale: _Eck et Debs-Ateline_? La _fieille_ maison continuerait; le _fieil_ arbre repousserait avec des rameaux nouveaux; les enfants de Michel seraient des _Ateline_.

Sur ce mot, il se leva.

--Vous n'attendez pas mon mari? demanda madame Adeline.

--Non; je remets notre cause entre vos mains, elle sera mieux _blaidée_ que je ne la _blaiderais_ moi-même.

Ils rentrèrent dans le bureau, où ils trouvèrent Léonie, la figure épanouie par un éclat de rire.

--Je _fois_ qu'on s'est amusé, dit le père Eck, on a taillé une _ponne pafette_.

--C'est M. Michel qui nous fait rire, dit Léonie.

--Il est _pien_ heureux, Michel, de faire rire les _cholies_ filles; et qu'est-ce donc qu'il vous contait?

--Il nous apprenait pourquoi les Carthaginois mettaient des gants; le savez-vous, monsieur Eck?

--Ma foi, non, _matemoiselle_; de mon temps, les sciences historiques n'étaient pas aussi avancées que maintenant, et nous ne savions pas que les Carthaginois se _cantaient_.

--Ils se gantaient parce qu'ils craignaient les Romains.

--Ah! vraiment? dit le père Eck qui n'avait pas compris.

--Pardonnez-moi, madame, dit Michel en s'adressant avec un sourire d'excuse à madame Adeline, mademoiselle Léonie faisait un devoir sur Annibal qui ne l'amusait pas beaucoup; j'ai voulu l'égayer. Je crois que maintenant elle n'oubliera plus Annibal.

--M. Michel sait trouver un mot agréable pour chacun, dit la maman.

Madame Adeline regardait sa fille dans les yeux, et à leur éclat il était évident que, pour Berthe aussi, Michel avait trouvé quelque chose d'agréable,--mais à coup sûr de moins enfantin que pour Léonie. L'aimait-elle donc?

V

L'oncle et le neveu partis, madame Adeline ne reprit pas son travail; elle n'avait plus la tête aux chiffres; et, d'ailleurs, le temps avait marché.

On quitta le bureau, Berthe roula sa grand'mère dans la salle à manger, et madame Adeline, qui, pour diriger la fabrique, n'en surveillait pas moins la maison, alla voir à la cuisine si tout était prêt pour servir quand le maître arriverait, puis elle revint dans la salle à manger attendre.

--Comment va le cartel? demanda la Maman; est-ce qu'il n'avance pas?

--Non, grand'mère, répondit Berthe, il va comme Saint-Étienne.

--Comment ton père n'est-il pas arrivé? aurait-il manqué le train?

Cela fut dit d'une voix qui tremblait, avec une inquiétude évidente, en regardant sa belle-fille, qui, elle aussi, montrait une impatience extraordinaire.

Tout le monde avait l'oreille aux aguets; on entendit des pas pressés dans la cour, Berthe courut ouvrir la porte du vestibule.

Presque aussitôt Adeline entra dans la salle à manger, tenant dans sa main celle de sa fille; tout de suite il alla à sa mère, qu'il embrassa, puis, après avoir embrassé aussi sa femme et Léonie, il se débarrassa de son pardessus, qu'il donna à Berthe, et de son chapeau, que lui prit Léonie.

Alors il s'approcha de la cheminée où, sur des vieux landiers en fer ouvragé, brûlaient de belles bûches de charme avec une longue flamme blanche.

--Brrr, il ne fait pas chaud, dit-il en passant ses deux mains largement ouvertes devant la flamme.

Sa mère et sa femme le regardaient avec une égale anxiété, tâchant de lire sur son visage ce qu'elles n'osaient pas lui demander franchement; ce visage épanoui, ces yeux souriants ne trahissaient aucun tourment.

Tout à coup, il se redressa vivement; déboutonnant sa jaquette, il fouilla dans sa poche de côté et en tira cinq liasses de billets de banque qu'il tendit à sa femme:

--Serre donc cela, dit-il.

La Maman laissa échapper un soupir de soulagement; madame Adeline ne dit rien, mais à l'empressement avec lequel elle prit les billets et à la façon dont elle les pressa entre ses doigts nerveux, on pouvait deviner son émotion et son sentiment de délivrance.

Aussitôt que madame Adeline revint dans la salle à manger; on se mit à table.

Bien entendu, ce soir-là les affaires personnelles passèrent avant la politique, et la Maman fut la première à mettre la conversation sur les frères Bouteillier:

--Comment une maison aussi vieille, aussi honorable, a-t-elle pu en arriver à cette catastrophe?

--L'ancienneté et l'honorabilité ne sauvent pas une maison, répondit Adeline, c'est même quelquefois le contraire qu'elles produisent.

Cela fut dit avec une amertume qui frappa d'autant plus qu'ordinairement il était d'une extrême bienveillance, prenant les choses, même les mauvaises, avec l'indulgence d'une douce philosophie, en homme qui, ayant toujours été heureux, ne se fâche pas pour un pli de rose, convaincu que celui qui le gêne aujourd'hui sera effacé demain.

Il est vrai qu'il n'insista pas et qu'il se hâta même d'atténuer ce mot qui lui avait échappé: la catastrophe qui frappait les Bouteillier n'était pas ce qu'on avait dit tout d'abord: c'était une suspension de payement, non une banqueroute avec insolvabilité complète; il paraissait même certain que les payements reprendraient bientôt et qu'on perdrait peu de chose avec eux.

Cela ramena la sérénité sur les visages et acheva ce que les cinq liasses de billets de banque avaient commencé; la conversation, d'abord tendue et sur laquelle pesait un poids d'autant plus lourd qu'on ne voulait pas s'expliquer franchement, reprit son cours habituel.

--Quoi de nouveau ici? demanda Adeline.

--Nous venons d'avoir la visite de M. Eck et de Michel Debs, répondit madame Adeline.

--Et qu'est-ce qu'il voulait, le père Eck? dit Adeline d'un ton indifférent en se versant à boire.

Cette question fit relever la tête à la Maman, qui maintenant qu'elle était débarrassée de l'angoisse de la faillite Bouteillier, se demandait ce que signifiaient cette visite et ce tête-à-tête avec sa bru. Pourquoi le père Eck n'avait-il pas parlé devant elle? A son âge, ce juif n'aurait-il pas pu avoir le respect de la vieillesse?

--Je te conterai cela après dîner, dit madame Adeline.

--Si je suis de trop, je puis me retirer dans ma chambre, dit la Maman avec une dignité blessée.

--Oh! Maman! s'écria Adeline.

--Vous savez bien que vous n'êtes jamais de trop, dit madame Adeline sans s'émouvoir. Je demande qu'au lieu de vous retirer dans votre chambre après le dîner, vous assistiez au récit de cette visite.

Il n'était pas rare que la Maman, toujours jalouse de son autorité, fît des algarades de ce genre à sa bru, et alors Adeline, qui ne voulait pas être juge entre sa femme et sa mère, sortait d'embarras par une diversion plus ou moins adroite; il recourut à ce moyen:

--Tu sais, fillette, dit-il à Berthe, que j'ai pensé à toi; comme tu me l'avais recommandé, j'ai été me promener dans l'allée des Acacias mardi et vendredi, mais, quoique j'aie bien regardé toutes les femmes élégantes, je ne peux pas te dire si cette année les redingotes seront longues ou courtes: j'en ai vu qui descendaient jusqu'aux bottines et j'en ai vu qui s'arrêtaient un peu plus bas que les hanches; tu peux donc faire la tienne comme tu voudras.

--Si j'en faisais faire trois, dit Berthe en riant, une longue, une moyenne et une courte?

--C'est une idée. Je dois dire aussi, pour être fidèle à la vérité, que j'ai vu peu de foulé: ce qui est fâcheux pour Elbeuf, mais c'est ainsi.

Après sa fille, ce fut le tour de sa nièce: il s'était acquitté de deux commissions dont elle l'avait chargé: il avait acheté l'_Atlas_ qu'elle désirait et commandé une boîte de pastels telle que la voulait papa Nourry.

--Je pense qu'il en sera content et te mettra tout de suite à dessiner ses oiseaux.

--Oh! merci, mon oncle; comme tu es gentil!

Le dîner tourna un peu plus court qu'à l'ordinaire; le dessert à peine servi, Berthe se leva de table et fit signe à Léonie de se lever aussi. Ce n'était pas la présence de la Maman qui empêchait de parler de la visite du père Eck, c'était la leur; Berthe l'avait compris et ne voulait pas retarder le moment des explications.

--Viens, dit-elle à sa cousine.

Elles montèrent à leur chambre, tandis qu'Adeline poussait le fauteuil de sa mère dans le bureau, dont madame Adeline fermait la porte.

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Eh bien... M. Eck est venu me demander la main de Berthe pour son neveu Michel.

--Le père Eck! s'écria Adeline.

--Ce juif! s'écria la Maman en levant au ciel ses mains que l'indignation rendait tremblantes.

Comme madame Adeline ne répondait rien, la Maman reprit:

--Ce juif! il ose nous demander notre fille! Un Allemand!

--Il ne faut rien exagérer, dit Adeline, il est plus Français que nous, puisqu'il l'est par le choix, et qu'il a payé cet honneur d'une partie de sa fortune.

--Crois-tu donc que s'il avait trouvé son intérêt à être Prussien, il ne le serait pas?

--Enfin, il ne l'est pas.

--Mais il est juif; tu ne diras pas qu'il n'est pas juif!

--Assurément non.

--Et tu gardes ce calme en le voyant nous faire cette injure!

--Je suis au moins aussi surpris que vous.

--Surpris! C'est surpris que tu es! Tu crois que c'est la surprise qui me soulève de ce fauteuil où depuis quatre ans je reste inerte.

--Crois-tu donc que M. Eck ait voulu nous faire injure?

--Que m'importe qu'il ait voulu ou qu'il n'ait pas voulu; l'injure n'en existe pas moins.

--Un homme dans la position de M. Eck ne nous fait pas injure en nous demandant la main de notre fille.

--Il ne s'agit pas de sa position, il s'agit de sa religion: il est juif, n'est-ce pas! et son neveu l'est aussi?

--Mon Dieu, Maman, permets-moi de dire que c'est là un préjugé d'un autre âge. Le temps n'est plus où le juif était un paria, il s'en faut de tout; il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir quelle place il occupe aujourd'hui dans notre monde: la finance, la haut commerce, l'industrie.

Puis, comme il voulait enlever à cet entretien la violence passionnée que sa mère y mettait, il prit un ton enjoué:

--Si les choses marchent du même pas, il est facile de prévoir qu'avant peu ce sera le chrétien qui sera l'esclave du juif: lis le compte rendu des premières représentations: en tête des personnes citées, ce sont des juifs que tu trouveras.

Mais au lieu de calmer sa mère, il l'exaspéra.

--Je suis bien vieille, dit-elle, je suis paralysée, je n'ai plus d'initiative, je n'ai plus d'autorité, je n'ai plus la fortune qui la fait respecter, je ne suis plus rien, mais au moins je suis encore ta mère et jamais je ne te permettrai de plaisanter ma foi. Ah! Constant, la Chambre t'a perdu! A vivre avec ces avocats et ces journalistes habitués à discuter le pour et le contre et à trouver qu'il y a autant de bonnes raisons pour une opinion que pour une autre, tu es devenu ce qu'ils sont eux-mêmes, un incrédule; tu ne sais plus ce qui est bien, tu ne sais plus ce qui est mal; vous appelez cela de la tolérance; il n'y a pas de tolérance pour le mal, il doit être écrasé.

Elle avait toujours à côté d'elle une forte canne avec laquelle elle faisait avancer ou reculer son fauteuil, quand elle ne voulait point appeler pour qu'on le roulât; elle la prit, et, d'une main encore vigoureuse, elle frappa le parquet avec une énergie qui disait celle de sa volonté.

--Il doit être écrasé.

Et de plusieurs coups de canne elle sembla vouloir écraser un être vivant, le père Eck, sans doute, ou son neveu, plutôt qu'une chose idéale--ce mal qui l'enflammait.

Adeline aimait sa vieille mère autant qu'il la respectait; aussi, lorsqu'elle abordait la question religieuse, tâchait-il toujours, lorsqu'il ne pouvait pas céder, de laisser tomber la conversation ou de la détourner. A quoi bon discuter? il savait qu'il ne lui ferait rien abandonner de ses idées; et d'autre part, il ne voulait pas prendre des engagements qu'il ne tiendrait pas. Mais en ce moment ce n'était pas une discussion plus ou moins théorique qui était soulevée, c'était une affaire personnelle, qui pouvait être la plus grave pour sa fille--celle de sa vie même.

--Je t'en prie, Maman, dit-il avec douceur, ne te laisse pas emporter par ton premier mouvement; avant de juger la demande de M. Eck injurieuse, sachons dans quelles conditions elle se présente.

--Toujours les conditions, les circonstances atténuantes.

Sans répondre à sa mère, il s'adressa à sa femme:

--Hortense, dis-nous ce qui s'est passé dans ton entretien avec M. Eck.

Il fit un signe furtif à sa femme pour qu'elle allongeât son récit autant qu'elle le pourrait: pendant ce temps, sa mère se calmerait sans doute.

Madame Adeline comprit ce que son mari voulait et rapporta à peu près textuellement les paroles de M. Eck.

Mais la Maman ne la laissa pas aller sans l'interrompre; aux premiers mots elle lui coupa la parole:

--Tu vois que ces juifs se rendent justice et qu'ils sentirent la répulsion qu'ils inspiraient en venant s'établir ici pour ruiner d'honnêtes gens par la concurrence.

--Je t'en prie, Maman, permets qu'Hortense continue, ou nous ne saurons rien.

Madame Adeline reprit, mais presque tout de suite la Maman interrompit encore:

--Vois-tu ta main ouverte! qu'avais-tu besoin de leur tendre la main! tout le mal vient de toi et de ton discours; ah! si tu m'avais écouté!

Quand madame Adeline appuya sur l'estime que tous les Eck et tous les Debs professaient pour Adeline, la Maman secoua la tête en murmurant:

--L'estime de ces gens-là! voilà une belle affaire vraiment! il n'y pas de quoi se rengorger comme tu le fais.

Madame Adeline continua lentement et la Maman fit des efforts pour se contenir; mais quand sa bru répéta les paroles même qui avaient été la conclusion du père Eck: «Est-ce que ce serait une mauvaise raison sociale: Eck et Debs-Adeline. Le vieil arbre repousserait avec des rameaux nouveaux», elle poussa un cri d'indignation:

--Et vous n'avez pas vu, vous, que ces juifs veulent s'emparer de notre maison! la fille, ils en ont bien souci; c'est le nom qu'ils veulent, c'est la maison qu'il leur faut.

Après cette explosion, il y eut un moment de silence: la Maman tenait les yeux fixés sur le plancher et paraissait suivre sa pensée, agitant ses lèvres sans former des mots distincts. Tout à coup elle prit la main de son fils violemment:

--Constant, la vérité: on me la cache ici, ta femme, toi-même. Maintenant il faut parler. Comment vont tes affaires? Tu es donc bien malade que ces gens pensent pouvoir hériter de toi?

Il hésita un moment en regardant sa femme:

--Ce n'est pas de ta femme qu'il faut prendre conseil, c'est de ton coeur, de ta conscience; je t'interroge, ne répondras-tu pas à ta mère?

Il hésita encore.

--C'est vrai ce que je crains? dit-elle doucement, tendrement.

--Oui.

VI

La Maman, si exaltée quelques minutes auparavant, avait tendu la main à son fils, et comme il était venu s'asseoir près d'elle, elle tenait la main qu'il lui avait donnée entre les siennes.

--Mon pauvre garçon, répétait-elle, mon pauvre garçon!

--Tu as raison de te plaindre, dit-il, après avoir consulté sa femme d'un rapide coup d'oeil, il est vrai que nous t'avons caché la vérité.

--Ah! pourquoi? Pouvais-tu avoir une meilleure confidente que ta mère, un autre soutien?

--Je ne voulais pas t'affliger, t'inquiéter. Tu as besoin de calme, de repos, et tu n'es que trop disposée à te donner la fièvre. A quoi bon te tourmenter pour des embarras qui devaient, semblait-il, être de peu de durée?

--Si vieille que je sois, je ne suis pas en enfance; je n'avais pas mérité que tu me fisses injustement ce chagrin; m'éloigner de toi, nous séparer, je ne comprends pas qu'une pareille pensée ait pu te venir.

Madame Adeline avait pour principe de ne jamais intervenir entre son mari et sa belle-mère, mais c'était à condition que d'une façon directe ou indirecte elle ne fût pas elle-même prise à partie: dans ces derniers mots elle vit une allusion à son influence et ne voulut pas la laisser passer sans répondre.

--Permettez-moi, Maman, de vous faire observer qu'il nous était bien difficile de nous plaindre de nos embarras, sans paraître en faire remonter la responsabilité à l'effort que nous nous sommes imposé pour vous rembourser votre part, car c'est à partir de ce moment même que notre gêne a commencé. Nous avions compté sur de bonnes années; nous en avons eu de mauvaises. Fallait-il à chaque perte ou à chaque inventaire vous dire: «Voilà la situation!» Cela eût-il été discret et délicat? Nous ne l'avons pensé, ni Constant ni moi; je ne l'ai pas plus influencé qu'il ne m'a influencée lui-même. Cela s'est fait tacitement, spontanément entre nous. D'ailleurs je pensais comme lui que ce n'était vraiment pas la peine de vous tourmenter pour des embarras qui, pour moi comme pour lui, semblaient ne pas devoir durer.

--Et quand vous avez vu qu'ils duraient?

--Il était trop tard pour vous porter un si gros coup.

--Enfin, quels sont-ils?

Ce fut Adeline qui, sur un signe de sa femme, reprit la parole:

--Un mot va te répondre: tu as vu les cinquante mille francs que j'ai remis à Hortense en arrivant; d'où crois-tu qu'ils viennent?

--De chez un banquier?

--De chez un ami. Encore le mot ami est-il trop fort. En réalité, de chez une simple connaissance ù qui je n'aurais jamais pensé à m'adresser, qui est venue à moi et qui m'a presque fait violence pour que j'accepte ce prêt.

Sa femme le regarda avec une telle surprise qu'il voulut tout de suite la rassurer.

--C'est le vicomte de Mussidan, de qui je t'ai parlé, que je rencontre chez mon collègue le comte de Cheylus toutes les fois que j'y vais; un homme du monde, charmant, très lancé. Je dînais hier chez M. de Cheylus, et le vicomte de Mussidan comme toujours s'y trouvait. On n'a guère parlé que de la débâcle des Bouteillier, qui tenaient dans le monde parisien une place égale à celle qu'ils occupaient dans le commerce. Sans avouer l'embarras dans lequel elle me mettait, je n'ai pas caché qu'elle était un coup sensible pour nous et qui se produisait aussi mal à propos que possible. Quand je suis sorti, M. de Mussidan m'a accompagné; nous avons causé des Bouteillier, longuement causé: très galamment il s'est mis à ma disposition, en me demandant d'user de lui comme d'un ami; qu'il serait heureux de m'obliger; enfin tout ce que peut dire un homme aimable. Je l'ai remercié, mais, bien entendu, j'ai refusé. Ce matin, il est venu chez moi et a recommencé ses offres de services d'une façon si pressante que j'ai fini par accepter ses cinquante mille francs; il se serait fâché si j'avais persisté dans mon refus.

--Voilà qui est bien étonnant, dit la Maman.

--Qui serait étonnant de la part de tout autre, mais qui l'est beaucoup moins de la sienne: c'est, je vous le répète, le plus charmant homme que j'aie rencontré, et si je ne suis pas son ami, je crois pouvoir dire qu'il est le mien; jamais personne ne m'a témoigné autant de sympathie; s'il connaissait Berthe, je croirais qu'il veut être mon gendre.

--Peut-être veut-il être tout simplement celui de la maison Adeline, dit la Maman.

--Je crois que la maison Adeline ne dit pas grand'chose à un jeune homme lancé comme lui et vivant dans un monde où la gloire des maisons de commerce n'est pas cotée. Quoi qu'il en soit, les choses sont ainsi: c'est lui qui m'a prêté ces cinquante mille francs, et il nous rend un service dont nous devons lui être reconnaissants.

--En es-tu donc là, mon pauvre enfant, de ne pas pouvoir trouver cinquante mille francs? s'écria la Maman.

--Non, Dieu merci; mais j'en suis là de savoir gré à celui qui m'épargne le souci de les chercher. Au lendemain de la débâcle des Bouteillier, dans laquelle on sait que nous sommes pris, il est bon qu'on ne croie pas, dans notre monde, que je puis avoir un besoin immédiat de cinquante mille francs; notre crédit déjà bien ébranlé s'en serait mal trouvé; la prêt de ce brave garçon nous donne le temps de respirer et de nous retourner: n'est-ce pas, Hortense?

--Assurément, surtout si, comme tu l'espères, les Bouteillier reprennent leurs payements.

--Mais enfin, demanda la Maman, comment cette situation s'est-elle créée? comment en est-elle arrivée là?

--Ah! comment! comment! dit Adeline en secouant la tête d'un geste découragé.