Baccara

Chapter 22

Chapter 223,735 wordsPublic domain

--Eh _pien_, les affaires s'arrangeront. Je sais que vous ne pouvez pas donner de dot à mademoiselle _Perthe_ en ce moment. Je connais _fotre_ situation. Nous nous en passerons. Mademoiselle _Perthe_ est une fille qui vaut encore six cent mille francs, en mettant les choses au pire; c'est assez, si vous voulez bien donner votre concours à Michel pour la fabrique que nous allons établir, et qui remplacera la vieille fabrique «en chambre» _Ateline_, par la fabrique «industrielle» Eck et Debs-_Ateline_. Dans six mois, nous marchons. Nous pouvons avoir pour soixante-quinze mille francs les bâtiments de l'établissement Vincent, qui en ont coûté quatre cent mille il y a six ans; nous y installons nos métiers; nos essais sont faits; nos échantillons sont prêts; dans six mois, je _fous_ le _tis_, nous filons et nous battons; pas de tâtonnements, pas de coûteuses expériences. Nous ferons venir de Roubaix les ouvriers qui nous manqueront; assez d'ouvriers ont émigré d'_Elpeuf_ à Roubaix, pour que nous fassions revenir quelques-uns de ces pauvres émigrés; cela sera _trôle_.

Il se mit à rire, enchanté de ce bon tour de concurrence commerciale.

--L'engouement du peigné commence à se calmer, on s'aperçoit que deux toiles appliquées l'une contre l'autre sans que la laine soit mélangée se coupent vite à l'usage; on s'aperçoit aussi que les couleurs vives qui plaisent chez le tailleur virent et passent exposées à l'air, et _betit_ à _betit_ on revient au foulé; le _chour_ où l'évolution sera complète, nous serons là monsieur _Ateline_, et nous livrerons conforme. Ah! ah!

Il parlait en marchant de long en large dans son bureau, alerte, léger comme s'il avait trente ans et commençait la vie avec l'élan de la jeunesse: Ah! ah! cela serait drôle! Peut-être ne pensait-il guère à Berthe et à Michel, en ce moment, mais à coup sûr, il voyait les broches de son nouvel établissement tourner et il entendait ses métiers battre.

--Il faudra reprendre la _marmotte_, monsieur _Ateline_, et avec votre gendre visiter la clientèle parisienne: Eck et Debs-_Ateline_; nous livrons conforme; la vieille maison _Ateline_ revit, et il faut croire qu'elle ne s'éteindra pas de sitôt; maintenant cela dépend de _fous_; allez trouver _fotre_ mère. A bientôt, mon cher ami; mes amitiés à mademoiselle _Perthe_.

Quel revirement! Adeline était entré le désespoir au coeur et la honte au front; il sortit relevé, rayonnant; sa vie finie recommençait avec sa fille et par son gendre.

S'il avait osé, il aurait couru pour être plus tôt auprès de Berthe, mais qu'eût dit Elbeuf s'il avait vu courir son député?

Au moins marcha-t-il aussi vite que possible, pour ne pas se laisser retenir par les gens qui voulaient l'aborder, saluant à droite et à gauche, sans se donner le temps de reconnaître ceux à qui il distribuait ses coups de chapeau.

Certes, oui, il reprendrait la _marmotte_ et avec joie. Berthe mariée, mariée à l'homme qu'elle aimait, quel apaisement, quelle tranquillité! il la verrait heureuse; les broches de la nouvelle fabrique tournaient aussi devant ses yeux, et les métiers battaient à ses oreilles: la langue que le père Eck venait de lui parler l'avait rajeuni de vingt ans; comme elle sonnait mieux que l'éternel: «Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait, rien ne va plus?»

Sous prétexte de faire nettoyer la charrette devant elle, Berthe était restée dans la cour; quand elle aperçut son père, elle courut à lui.

Mais, avant d'arriver, elle lut dans les yeux de son père que c'était une bonne nouvelle qu'il apportait.

En deux mots il lui raconta ce qui s'était passé: le consentement donné par madame Eck, la création de la fabrique nouvelle dans les établissements Vincent.

--Dans un mois tu peux être mariée, avant six mois la fabrique peut marcher.

Elle lui sauta au cou et le serra dans une longue étreinte.

--Mais il nous faut maintenant le consentement de ta grand'mère.

--Le donnera-t-elle? dit Berthe avec angoisse.

--Puisque madame Eck a donné le sien, il me semble impossible qu'elle le refuse.

Mais ce ne fut pas le sentiment de madame Adeline quand il lui exprima cette espérance.

--Maman ne voudra pas nous faire ce chagrin, dit-il.

--On est peu sensible au chagrin qu'on fait aux gens, quand on est convaincu que c'est dans leur intérêt qu'on agit et pour leur bien,--et cette conviction est celle de ta mère. Au reste elle t'attend dans sa chambre; va tout de suite lui parler.

--Bonjour, mon garçon, dit la Maman en le voyant entrer. Berthe m'a annoncé que tu venais passer quinze jours avec nous, cela va nous faire du bon temps à tous; je suis bien heureuse de cela.

Elle l'attira et l'embrassa.

--Quand on est jeune, on peut rester séparé de ceux qu'on aime, dit-elle, qu'importe? on a devant soi de beaux jours pour se rattraper; mais à mon âge, quand les heures sont comptées, celles de l'absence sont bien longues.

--Tu pourras faire ce bon temps meilleur encore, dit-il.

--Moi, mon garçon, et comment?

Il expliqua comment: aux premiers mots, la Maman voulut lui couper la parole:

--Il ne devait jamais être question de ce mariage entre nous, dit-elle vivement.

--Il n'en a pas été question tant que les conditions ont été les mêmes, mais aujourd'hui elles sont changées.

Et il dit quels étaient les changements qu'apportaient à ces conditions le consentement donné par madame Eck et l'acquisition des établissements Vincent.

--Je crois bien qu'elle consent, cette vieille juive, s'écria la Maman, voilà vraiment un beau sacrifice.

--Elle peut être aussi attachée à sa religion que tu l'es à la tienne.

--Est-ce que c'est une religion? Et puis, si elle était attachée à sa religion, comme tu dis, elle ne céderait pas plus que je peux céder moi-même. Il ne manquerait plus que j'imite une juive! Peux-tu me le demander?

--Je te demande de faire le bonheur de Berthe et le mien, rien autre chose, et c'est cela seul que tu dois considérer.

--Et mon salut, et l'honneur des Adeline. Est-ce quand on sent la main de la mort suspendue sur sa tête qu'on se damne? Ne la vois-tu pas, cette main? Attends qu'elle m'ait frappée, tu feras après ce que tu voudras, je ne serai plus là; veux-tu empoisonner mes derniers jours?

--Je veux faire le bonheur de Berthe et assurer notre repos à tous: elle aime Michel Debs....

--La malheureuse!

--Le mariage qui se présente est plus beau que dans notre situation nous ne pouvons l'espérer, voilà pourquoi je te demande ton consentement, pourquoi je te prie, je te supplie de ne pas persister dans ton refus qui nous désespérerait tous.

--Constant, je donnerais ma vie pour toi avec joie, je le jure sur ta tête; mais c'est mon salut que tu me demandes; je ne peux pas te le donner; ne me parle donc plus de ce mariage, jamais, tu entends, jamais!

III

--Eh bien? demanda madame Adeline aussitôt que son mari revint dans le bureau où elle était seule avec Berthe.

--Elle résiste.

--Tu vois! s'écrièrent la mère et la fille.

--Aviez-vous donc pensé qu'elle céderait au premier mot?

Certes non, elles ne l'avaient point pensé.

--Il faut qu'elle s'accoutume à cette idée, continua Adeline, nous reviendrons à la charge, moi de mon côté, toi du tien, Hortense, toi aussi, Berthe; pour ne rien négliger, je vais voir M. l'abbé Garut ce soir même et lui demander de nous aider; il me semble qu'il ne peut pas nous refuser son concours.

--En es-tu sûr? demanda madame Adeline.

--C'est à essayer; en attendant je vais envoyer un mot à Michel pour qu'il vienne dîner avec nous demain: ce sera son entrée officielle dans la maison en qualité de fiancé, et je crois que cela produira un certain effet sur Maman; si elle a la preuve que son opposition n'empêche rien, elle comprendra qu'il est inutile de persister dans son refus, qui n'a d'autre résultat que de nous rendre tous malheureux, elle et nous; et puis, il est bon qu'elle connaisse mieux Michel: c'est un charmeur; il est bien capable de prendre le coeur de la grand'maman comme il a pris celui de la petite-fille.

Berthe vint à son père et l'embrassa en restant penchée sur lui un peu plus longtemps peut-être qu'il n'en fallait pour un simple baiser.

--Nous avons quinze jours à nous, dit Adeline, employons-les bien; et, pour commencer, soyez avec Maman comme à l'ordinaire, ne paraissez pas vouloir la fléchir par trop de soumission, ni l'éloigner par trop de raideur.

Mais ce fut la Maman qui ne se montra pas ce qu'elle était d'ordinaire, quand le lendemain son fils lui annonça que Michel Debs dînerait le soir avec eux.

--Un juif à notre table! s'écria-t-elle dans un premier mouvement de surprise et d'indignation.

Mais aussitôt elle se calma:

--Tu es le maître, dit-elle.

--Nous faisons chacun ce que nous croyons devoir faire; moi, pour ne pas désespérer ma fille; toi... pour ne pas blesser ta conscience.

Adeline n'était pas sans inquiétude quand il se demandait comment se passerait ce dîner, et quel accueil la Maman ferait à Michel: il fallait qu'elle sentît qu'il était vraiment le maître, comme elle le disait, et qu'elle crût que par son opposition elle n'empêcherait pas le mariage de sa petite-fille; ces deux preuves faites pour elle, il semblait probable qu'elle ne persisterait pas dans un refus dont elle reconnaîtrait elle-même l'inutilité.

Mais ses craintes ne se réalisèrent pas: si la Maman n'accueillit pas Michel en ami et encore moins en petit-fils, au moins ne lui fit-elle aucune algarade; quand il lui adressa la parole, elle voulut bien lui répondre, et elle le fit sans mauvaise humeur apparente, comme s'il était un inconnu ou un indifférent qu'elle ne devait jamais revoir. Quand, après le dîner, Michel, qui avait une très jolie voix de ténor, chanta avec Berthe le duo de _Faust_: «Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,» elle ne quitta pas le salon, et sa seule manifestation de mécontentement fut de dire à sa belle-fille:

--Si j'avais eu une fille, je ne lui aurais jamais laissé chanter de pareilles polissonneries avec un jeune homme.

Madame Adeline voulut marcher dans le même sens que son mari:

--Quand ce jeune homme est un fiancé? dit-elle.

La Maman resta interdite.

Après que Michel fut parti et que la Maman fut rentrée dans sa chambre, Adeline, madame Adeline et Berthe tinrent conseil sur ce qui venait de se passer:

--Vous voyez! dit Adeline.

--J'ai tremblé tant qu'a duré le dîner, dit madame Adeline.

--Et moi donc! murmura Berthe.

--Le premier pas est fait, dit Adeline comme conclusion, il n'y a qu'à continuer, demain, après-demain; ne pensons qu'à cela, ne nous occupons que de cela; Maman nous aime trop pour ne pas céder; il faudra, ma petite Berthe, lui savoir d'autant plus grand gré de son sacrifice qu'il aura été plus douloureux pour elle.

Mais le lendemain il ne put pas, comme il le voulait, ne s'occuper que du mariage de sa fille.

Il avait donné ordre rue Tronchet qu'on lui envoyât sa correspondance à Elbeuf; quand on la lui remit, il trouva au milieu des lettres et des journaux une grande enveloppe cachetée à la cire et portant la mention: «Personnelle»; son contenu paraissait assez lourd. Ce fut elle qu'il ouvrit tout d'abord, et en tira trois journaux. Il allait les rejeter pour prendre les autres lettres, lorsque ses yeux furent attirés par une annotation à l'encre rouge «Voyez page 3.» Il alla tout de suite à cette page, et un encadrement au crayon rouge lui désigna ce qu'il devait lire:

«On sait que le député Adeline était président d'un des cercles où, depuis quelques mois, se joue la plus grosse partie; il vient de donner sa démission.

«Pourquoi?

«Nous allons tâcher de le découvrir.

«Si nous l'apprenons, nous le dirons à nos lecteurs.

«Si nos lecteurs le savent, qu'ils nous le disent.

«C'est en publiant les scandales qu'on en arrête le renouvellement: nous ne manquerons pas au devoir que notre titre nous impose.»

Adeline retourna la feuille pour voir le titre: «_Le François 1er_» avec le mot célèbre bien en vedette:

«Tout est perdu, fors l'honneur.»

Ce premier journal en disait trop pour qu'il n'eût pas hâte de voir le second:

«_Le Redresseur de torts_:

«Nous recevons des nouvelles de la Grèce: il parait que le désarroi règne dans l'_Épire_: on sait que cette province, où les affaires marchaient très bien pour les Grecs, était administrée par le député Adelinos, l'excellent agorète des Elheuviens; celui-ci vient de se retirer dans sa tente, auprès de sa fabrique noire; et l'on ne voit plus ses doigts légers courir sur le tapis vert; on se demande quels vont être les résultats de cette colère désastreuse, qui menace de précipiter chez Aidès tant de fortes âmes de héros criant la faim.»

Le troisième journal avait pour titre: l'_Honnête homme_; c'était en tête de la première page que se trouvait le trait à l'encre rouge:

«Sous ce titre:

UNE USINE A BACCARA

Nous commencerons prochainement une curieuse étude du jeu à Paris, prise dans le vif de la réalité, avec des portraits de personnages en vue que tout le monde reconnaîtra.

Elle montrera comment se montent les cercles qui ne sont que des entreprises financières, comment ils fonctionnent et les résultats qu'ils produisent sur la ruine publique.

Le sommaire des chapitres dira quel est l'intérêt de cette étude:

1er chap.--Association du demi-monde et de la gentilhommerie;

2e chap.--Où l'on trouve un président en situation d'obtenir une autorisation pour ouvrir un nouveau cercle;

3e chap.--Les jeux et les joueurs: tricheries des grecs et des croupiers; les ressources de la cagnotte;

4e chap.--Les séquences à l'usage de tout le monde;

5e chap.--_Mangeurs et mangés_.

Adeline fut atterré: il n'y avait pas à se méprendre sur l'envoi de ces journaux: on voulait l'intimider, le faire chanter, le _manger_.

C'était dans le bureau qu'il lisait ces journaux, en face de sa femme; le voyant troublé par cette lecture, elle lui demanda ce qu'il avait et si ces journaux lui apprenaient quelque mauvaise nouvelle.

Pouvait-il répondre franchement et confesser toute la vérité à sa femme? La honte lui ferma la bouche. Que pourrait-elle pour lui? Rien. Elle se tourmenterait de son impuissance.

--Des nouvelles agaçantes de la Chambre, oui, dit-il; mais pour nous, non. Les journaux, Dieu merci, ne s'occupent pas de mes affaires.

Il mit ses journaux dans sa poche: puis il continua la lecture de son courrier, mais sans savoir ce qu'il lisait; quand il fut tant bien que mal arrivé au bout, il se leva et sortit: il avait besoin de réfléchir et de se reconnaître; surtout il avait besoin de n'être plus sous le regard de sa femme.

Machinalement il avait suivi la rue Saint-Etienne et, tournant à gauche au lieu de la continuer tout droit, il avait pris la vieille rue Saint-Auct, qui par une rude montée tortueuse escalade la colline au haut de laquelle commence la forêt de la Londe. Il allait lentement, les reins courbés, la tête basse, comme dans cette même côte son père le lui avait appris quand il était enfant, pour ne pas se mettre trop vite hors d'haleine, et de temps en temps, s'arrêtant, il se retournait et regardait en soufflant la ville à ses pieds. Puis il reprenait sa montée, distrait de ses réflexions par les bonjours qu'il avait à rendre aux femmes assises devant leurs portes et aux gamins qui le poursuivaient de leurs cris: «Bonjour monsieur Adeline; bonjour monsieur Adeline», fiers de parler à leur député.

Il arriva au Chêne de la Vierge, qui est le point dominant du plateau, et, n'ayant plus personne autour de lui, il s'assit, se répétant tout haut le mot que, depuis qu'il était sorti, il répétait tout bas:

--Que faire?

Devait-il laisser passer ces attaques? Devait-il leur répondre?

Mais la question ainsi posée l'était mal; il s'agissait en effet non de savoir s'il pouvait laisser passer ces attaques en les dédaignant, mais bien de trouver les moyens de se défendre contre elles, car, voulûtil faire le mort, ceux qui avaient commencé cette campagne dans les journaux ne s'en tiendraient pas là; le sommaire de l'étude sur le jeu le disait: «_Mangeurs et Mangés_»; ils allaient s'abattre sur lui; comment les repousser?

Et il avait pu croire que, parce qu'il avait quitté Paris pour Elbeuf, il allait trouver auprès des siens l'oubli et la tranquillité!

Ne serait-il donc qu'un objet de mépris pour cette ville, qui s'étalait sous lui, et où, jusqu'à ce jour, son nom n'avait été prononcé qu'avec respect. Qu'il remontât cette côte dans quelques jours, et personne ne se lèverait plus sur son passage; on détournerait la tête, et si les gamins lui faisaient encore cortège, ce ne serait plus pour lui crier: «Bonjour, monsieur Adeline.»

Et c'était avec un brouillard devant les yeux, le coeur serré, les nerfs crispés, l'esprit chancelant, qui il regardait ce panorama qu'il n'avait jamais vu qu'avec un sentiment d'orgueil, fier de son pays natal, comme il était fier de lui-même:--la ville avec sa confusion de maisons, de fabriques et de cheminées qui vomissaient des tourbillons de fumée noire, et son vague bourdonnement de ruche humaine, le ronflement de ses machines qui montaient jusqu'à lui; et au loin, se déroulant jusqu'à l'horizon bleu, la plaine enfermée dans la longue courbe de la Seine, avec son cadre vert formé par les masses sombres des forêts.

Il resta là longtemps, regardant alternativement autour de lui et en lui. Alors, peu à peu, tout son passé lui revint, d'autant plus amer à cette heure d'examen qu'il avait été plus doux pendant qu'il le vivait. En suivant des yeux l'agrandissement de sa ville, il se revit grandir d'année en année. Elle aussi, elle avait subi comme lui une crise et l'on avait pu croire qu'elle sombrerait; mais, tandis qu'elle semblait prête à se relever et à reprendre sa marche, il se voyait précipité, sans lutte, sans secours possible, dans une catastrophe qui devait l'écraser.

Car il ne pouvait pas plus se défendre que céder.

Pour se défendre, il fallait commencer par avouer qu'il avait joué à son insu avec des cartes préparées par des gens qui voulaient le perdre, et les explications ne pourraient venir qu'ensuite: l'aveu, le monde le saisirait au bond; les explications, qui les écouterait?

S'il cédait, si une fois il accordait aux _mangeurs_ ce qu'ils lui demanderaient, ne faudrait-il pas céder toujours, tant que ceux qui voulaient l'exploiter lui verraient une ressource?

Il relut les journaux, pesant chaque mot, et il se rendit mieux compte de l'enveloppement qui se faisait autour de lui: ce n'était qu'une préparation, mais combien menaçante s'annonçait-elle!

Pour que sa femme ne les trouvât pas, il les déchira en petits morceaux qu'il jeta au vent; mais une rafale de l'ouest les prit en tourbillon et les emporta vers la ville; alors un frisson le secoua comme si chaque lambeau était un journal complet qu'Elbeuf allait lire.

Quand il rentra, sa femme lui dit qu'on était venu le demander; quelqu'un qui n'était pas un acheteur et qui devait revenir.

Jamais il ne s'était inquiété des gens qui avaient affaire à lui; il verrait bien; mais il n'était plus au temps où il pouvait se dire tranquillement qu'il verrait bien; il avait peur de voir.

IV

Il y avait à peine un quart d'heure qu'Adeline avait repris sa place en face de sa femme, quand la porte du bureau s'ouvrit, poussée par un homme de trente à trente-cinq ans, portant sous son bras une serviette d'avocat bourrée de papiers: évidemment c'était l'ennemi.

--M. Adeline.

--C'est moi, monsieur.

--Pourrais-je vous entretenir quelques instants... en particulier?

Disant cela, il tendit sa carte à Adeline:

«LEPARGNEUX,

»Directeur de l'_Honnête Homme_.»

Adeline fit un signe à sa femme pour qu'elle ne le dérangeât point, et, passant le premier, il introduisit le directeur de l'_Honnête Homme_ dans le salon.

--Je ne sais, dit Lepargneux, en fouillant dans sa serviette qu'il venait d'ouvrir, si vous connaissez le journal dont je suis le directeur; nous n'avons pas encore une longue durée, et il a pu vous échapper, malgré l'importance considérable qu'il a vite conquise dans le monde parisien.

Il importait pour Adeline de ne pas se laisser emporter et de voir venir.

--Mon journal, continua Lepargneux, a récemment annoncé la publication d'une étude sur le jeu à Paris, intitulée: _Une Usine à Baccara_; la voici:

--J'ai vu cette annonce, répondit Adeline en refusant de prendre le journal que Lepargneux lui tendait.

--Et vous l'avez lue? demanda celui-ci.

Adeline fit un signe affirmatif, car s'il ne voulait pas aller au-devant des questions de ce singulier personnage, il ne trouvait ni digne ni adroit de chercher à se dérober.

--Je dois vous dire, continua Lepargneux, un peu déconcerté par le calme d'Adeline, que si je suis le directeur de l'_Honnête Homme_, je ne suis pas en même temps rédacteur en chef; il y a même entre ce rédacteur en chef et moi hostilité déclarée. Cela vous fait comprendre que je ne l'ai pas commandée cette étude sur le jeu; je ne l'ai connue que par cette annonce. Mais envoyant qu'elle devait donner des portraits de personnages en vue, que tout le monde reconnaîtrait, je me suis inquiété; je me suis demandé quels étaient ces personnages, et parmi les noms qu'on m'a cités se trouve le vôtre comme président de l'_Épire_....

Mais il s'interrompit, et avec toutes les marques de la confusion:

--Pardonnez-moi, s'écria-t-il, je veux dire du _Grand I_.

Puis, reprenant son récit:

--Je dois encore ajouter, si vous le permettez, que j'ai pour vous la plus haute estime, non seulement pour le député dont je partage les opinions, mais encore pour l'industriel et le commerçant, étant commerçant moi-même: Lepargneux, éponges en gros, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Dans ces conditions, vous comprenez que je ne pouvais pas permettre que vous figuriez de façon à être reconnu par tout le monde, dans une étude sur le jeu... ou bien des choses scandaleuses seront jetées au vent de la publicité. C'est pour empêcher cela que je me suis décidé à venir à Elbeuf afin de m'entendre avec vous.

--Vous entendre avec moi?

--Je comprends votre surprise. Vous vous dites, n'est-ce pas, qu'étant directeur de l'_Honnête Homme_ je n'ai besoin de m'entendre avec personne pour empêcher la publication dans mon journal de ce qui me déplaît. Eh bien, c'est une erreur. A côté de moi, directeur, il y a un rédacteur en chef qui fait le journal, et, comme nous sommes en guerre, il n'y met que ce qui précisément me déplaît. Il y a de ces antagonismes dans les journaux que le public ne soupçonne pas.

--En quoi tout cela me regarde-t-il? demanda Adeline, qui commençait à perdre patience.

--Vous allez le voir. Si j'étais seul maître dans mon journal, j'empêcherais la publication de tout ce qui vous touche. Mais je ne puis l'être qu'en mettant mon rédacteur en chef à la porte, ce qui ne m'est possible que si vous m'accordez votre concours.