Baccara

Chapter 21

Chapter 213,922 wordsPublic domain

Le premier mouvement d'Adeline fut de mettre Barthelasse à la porte, mais il réfléchit qu'un entretien qui commençait de la sorte pouvait lui apprendre des choses qu'il avait intérêt à connaître, et il se retint, décidé à écouter jusqu'au bout.

--Voyez-vous, monsieur le président, continua Barthelasse, on a les plus fausses idées sur le jeu. Qu'est-ce que le jeu, je vous le demande? Une affaire d'adresse, rien de plus. Ceux qui sont adroits gagnent, ceux qui sont maladroits perdent. Ainsi, moi, si je n'avais pas été adroit, est-ce que j'aurais gagné les deux millions qui composent ma petite fortune, je vous le demande? Qu'est-ce que j'étais dans ma jeunesse? un pauvre diable de lutteur sans autre avenir que de me faire casser une côte de temps en temps ou les _reinss_ un beau jour, et de mourir sur la paille. J'ai regardé autour de moi pour chercher si je ne pourrais pas trouver mieux. J'allais beaucoup au café et dans les petits cercles, la profession veut ça. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les gagnants au jeu étaient ceux qui avaient de l'adresse, qui savaient filer la carte, pour dire les choses. Alors je me suis demandé ce que c'était qu'un voleur, et après avoir réfléchi, je me suis répondu que l'homme qui gagne de l'argent sans travail, sans peine, sans étude, était un voleur et qu'il méritait ce nom justement; mais que celui, au contraire, qui gagnait cet argent par son adresse, son industrie et son art, ne pouvait jamais être un voleur.

Barthelasse fit une pause et étudia sur le visage de son président l'effet qu'avait pu produire ce début.

--Continuez, dit Adeline.

Se voyant encouragé, Barthelasse qui, jusque-là, avait cherché ses mots, s'exprima plus librement et plus vite:

--Sûr de ne pas me tromper, je me suis mis au travail. Tout en continuant mon métier de lutteur, tous les soirs je me faisais les doigts sur une meule d'oculiste, car je n'avais pas, vous le pensez bien, les doigts doux d'un pianiste, et la nuit, dans ma petite chambre, je m'essayais à filer la carte, et sans lumière encore, car ce qui est difficile c'est d'opérer sans bruit, vous le savez comme moi: on ne voit pas filer la carte, on l'entend, et dans l'obscurité je ne pouvais pas me monter le coup, mes oreilles m'avertissaient. Pendant deux ans je n'ai pas dormi quatre heures par nuit. A la fin, le bon Dieu a récompensé ma persévérance: je ne m'entendais plus. C'était au moment de la guerre de Crimée; j'avais amassé un peu d'argent je me suis embarqué à Marseille pour Constantinople sur un vapeur qui portait des officiers. Nous n'étions pas en mer depuis douze heures qu'on s'ennuyait ferme. On a joué pour se distraire. C'était mon début; je puis dire, sans me vanter qu'il a été heureux. Les officiers avaient la bourse garnie pour la campagne. A Constantinople, je gagnais dix mille francs. Aussitôt je me suis rembarqué pour la France; il y avait aussi des officiers à bord qui rentraient en convalescence, et s'ils avaient moins d'argent que leurs camarades, ils en avaient cependant un peu... qu'ils perdirent. J'ai fait ainsi dix voyages et ça a été le commencement de mon petit avoir.

--Où voulez-vous en venir? murmura Adeline qui se tenait à quatre pour ne pas éclater.

--A ceci: je suppose que vous jouez cent mille francs, toute votre fortune, vous en perdrez nonante mille; il vous en reste dix mille, vous allez les jouer c'est la vie de votre famille que vous risquez, c'est votre honneur. Vous êtes bien ému, n'est-ce pas? autrement vous ne seriez pas un bon père, et vous en êtes un. A ce moment une petite fée se penche à votre oreille et vous dit: «Tu vas te piquer avec une épingle et te faire un peu de mal; mais tu vas gagner ces dix mille francs et les nonante mille que tu as perdus, et ainsi tu vas sauver ta famille, ton honneur, tu vas être un bon père.» Qu'est-ce que vous feriez?

Adeline ne se contenait plus, mais Barthelasse lui ferma la bouche avec son meilleur sourire:

--Ne me répondez pas: vous vous feriez un peu de mal; vous vous piqueriez; eh bien, souffrez cette petite piqûre, désagréable, j'en conviens, et laissez la petite fée, qui est moi, agir. Dans six mois, vous aurez gagné trois ou quatre cent mille francs et, dans un an, vous aurez votre petit million, avec lequel vous assurerez le bonheur de votre fille qui est une si charmante demoiselle. Hein, qu'en dites-vous?

Adeline étouffait d'indignation:

--Vous avez déjà commencé votre rôle de fée? dit-il.

--Une simple petite politesse, une prévenance, pour vous montrer ce qu'on peut faire dans ce genre, mais ce n'est vraiment pas la peine d'en parler; vous verrez mieux que cela.

--Et c'est d'accord avec M. de Mussidan?

--Il ne fait rien sans moi; je ne fais rien sans lui.

--Ah!

Ce cri troubla Barthelasse qui, jusque-là, avait pris l'indignation d'Adeline pour l'embarras d'un homme qui n'aime pas qu'on lui parle en face de certaines choses, aussi avait-il évité de le regarder pendant la fin de son discours. Que signifiait ce cri? Est-ce qu'il se fâchait, le président?

--Envoyez-moi M. de Mussidan, dit Adeline, c'est à lui que je répondrai.

--Mais...

--Envoyez-moi M. de Mussidan.

Barthelasse sortit, assez inquiet. Frédéric n'était pas loin.

--Eh bien?

--Je ne sais pas trop: ça a bien commencé, et puis ça paraît se fâcher; il est incompréhensible, cet homme; au reste, il va s'expliquer avec vous, il vous demande.

Frédéric entra dans le cabinet et trouva Adeline le visage convulsé.

--Le misérable a tout dit, s'écria Adeline les poings levés, vous, vous un Mussidan, vous avez fait de moi un voleur!...

Frédéric resta un moment décontenancé, puis se remettant:

--Voleur! Pourquoi voleur? Est-ce qu'au jeu il y a des voleurs!

QUATRIÈME PARTIE

I

Voleur!

C'était le mot qu'Adeline se répétait en suivant l'avenue de l'Opéra pour rentrer rue Tronchet; il rasait les maisons et marchait vite, son chapeau bas sur le front, n'osant lever les yeux de peur qu'on ne le reconnût et qu'on ne lui jetât le mot qu'il se répétait:

--Voleur!

Pourquoi allait-il chez lui? Il n'en savait rien. Pour se cacher. Parce qu'il avait besoin d'être seul. Pour qu'on ne le vît point; pour qu'on ne lui parlât point.

Tout le monde ne savait-il pas qu'il était un voleur? L'allusion de ce joueur à la «suite» le prouvait bien; et par cela seul qu'il ne l'avait pas immédiatement relevée, il avait passé condamnation, exactement comme ce Salzman qui sous le coup de cette injure avait si piteusement courbé le front.

Comment prouver qu'au lieu d'être complice de ce vol il en était lui-même victime? Où trouverait-il quelqu'un, même parmi ceux qui le connaissaient, même parmi ses amis, pour accepter une justification aussi invraisemblable? Qui le connaîtrait maintenant, ou plutôt qui le reconnaîtrait? Qui aurait le courage de continuer à rester son ami?

Arrivé chez lui, il n'alluma pas de lumière, mais, se laissant tomber dans un fauteuil, il resta là anéanti; un flot de larmes jaillit de ses yeux; comme un enfant qui vient de perdre sa mère, comme un amant de vingt ans abandonné par sa maîtresse, il pleurait misérablement, désespérément, abîmé dans sa faiblesse: c'étaient sa fierté, sa dignité, son honneur, sa vie qui étaient perdus à jamais, c'étaient la vie, la dignité, l'honneur des siens; sa fille, fille d'un voleur!

Ce moment de défaillance et d'affolement ne dura pas; la honte le prit de se trouver si faible; ce n'était pas en s'abandonnant qu'il rachèterait sa faute, si elle pouvait être rachetée.

Il avait gagné, il avait volé quatre-vingt-sept mille francs; avant tout, il devait les rendre à ceux qu'il avait dépouillés; après, il verrait à se défendre contre ceux qui l'accuseraient.

Mais tout de suite il se heurtait à une difficulté; où trouver, où chercher ceux qui avaient perdu ces quatre-vingt-sept mille francs? Trente, quarante, cinquante personnes peut-être avaient joué contre lui dans cette banque. Quelles étaient-elles? Et à l'exception de cinq ou six qu'il avait remarquées, il ne savait pas le nom des autres, il ne se rappelait pas leur signalement: des joueurs, qu'il n'avait même pas regardés dans son agitation, et qu'il avait à peine vus à travers un brouillard; il retrouvait bien quelques figures; des yeux qui s'étaient fixés sur lui quand il abattait les 9: des effarements, des convulsions de physionomie quand il avait gagné de gros coups; mais tout cela se brouillait dans sa mémoire? Qui avait perdu les gros coups, qui avait perdu les petits? A qui devait-il dix mille francs; à qui devait-il deux louis?

Une seule chose certaine: il devait quatre-vingt-sept mille francs.

Entre quelles mains les payer?

Si le _Grand I_ avait été le cercle qu'il avait cru fonder, il ne serait pas impossible de retrouver ces mains: il n'aurait joué que contre des membres de ce cercle, c'est-à-dire contre des gens qu'il connaîtrait; mais combien d'inconnus avait-il vus défiler qui s'étaient montrés une fois, deux fois, huit jours, et qui n'étaient jamais revenus! sans doute ceux qu'il avait dépouillés étaient de ces passants.

Et cependant il fallait qu'il leur restituât ce qu'il leur avait pris.

Comment?

Il eut beau tourner et retourner cette question, il ne lui trouva pas de réponse.

Parmi ces joueurs il y avait, cela était bien certain, des étrangers qui avaient déjà quitté la France: où les chercher? en Russie, en Amérique? l'impossible. Pour ceux qui étaient encore à Paris, comment les prévenir? Il ne pouvait pas cependant publier un avis dans les journaux pour avertir les personnes qui avaient joué contre lui qu'elles pouvaient se présenter rue Tronchet, où il rembourserait à vue ce qu'elles avaient perdu; combien s'en présenterait-il, et ce ne serait pas les moins exigeantes, qui n'auraient rien perdu du tout? Pour quatre-vingt-sept mille francs qu'il était prêt à restituer, combien de millions ne lui demanderait-on pas!

Cependant il voulut tenter quelque chose, et comme il ne pouvait pas retourner au _Grand I_, le lendemain il irait chez Camy, et avec lui il reconstituerait autant que possible sa partie; quand il connaîtrait les noms de ses créanciers, il les chercherait et leur rendrait ce qu'il leur devait.

Cette idée le calma un peu; si son honneur était perdu, au moins sa conscience serait déchargée du poids qui l'écrasait.

Mais quand, dans le calme de la nuit, au réveil du matin il examina cette idée qui tout d'abord lui avait paru réalisable, il n'en vit plus que l'absurdité. Quelle raison donnerait-il pour expliquer cette restitution? La vraie? Il ne le pourrait jamais; au premier mot la honte l'étoufferait.

Peut-être un caractère plus ferme et plus digne que lui accepterait cette expiation, mais il s'en sentait incapable: jamais il n'aurait la force de s'infliger cette humiliation.

Comme l'idée de restitution entrée dans son esprit et dans son coeur ne le lâchait plus, il chercha quelque autre moyen de la satisfaire, et après bien des angoisses il s'arrêta à porter cet argent au directeur de l'Assistance publique; sans doute ce ne serait pas le rendre à ceux à qui il appartenait, mais au moins les pauvres en profiteraient et il ne salirait plus ses mains. Un autre à sa place trouverait peut-être mieux, mais il était si bouleversé qu'il ne pouvait pas sagement peser le pour et le contre de sa résolution; et telle était sa situation qu'il ne pouvait prendre conseil de personne.

En se levant il écrivit au président de la Chambre pour demander un congé de quinze jours, puis, quand l'heure de l'ouverture des bureaux fut arrivée, il se rendit à l'Assistance publique, emportant ce que les emprunteurs lui avaient laissé sur les quatre-vingt-sept mille francs, c'est-à-dire près de quatre-vingt-cinq mille francs.

Aussitôt qu'il eut fait passer sa carte, il fut reçu par le directeur, mais avec la prudente réserve d'un fonctionnaire qui va avoir à défendre son administration contre les sollicitations d'un député.

--Je suis chargé, dit Adeline en ouvrant sa serviette d'où il tira huit paquets de dix mille francs, de vous verser une somme de quatre-vingt-quatre mille sept cents francs, qui devront être employés en secours à domicile; la personne dont je suis l'intermédiaire entend n'être pas connue, elle désire seulement que l'insertion de ce versement figure au _Journal officiel_.

L'attitude du directeur s'était modifiée, passant de la réserve à l'épanouissement; mais Adeline n'avait pas de remerciements à recevoir, il se retira, pour aller prendre tout de suite le train à la gare Saint-Lazare; ce serait seulement à Elbeuf, entouré des siens, qu'il respirerait.

Depuis qu'il était député et qu'il faisait si souvent cette route, il avait toujours quitté Paris avec allègement, comme si l'air qu'il respirait après les fortifications était plus pur, plus léger et plus sain, mais jamais ce sentiment de soulagement n'avait été aussi vif que lorsque par la glace de son wagon il vit l'Arc-de-Triomphe s'estomper dans les brumes du lointain. Par malheur ce soulagement, au lieu d'aller en augmentant comme d'ordinaire à mesure qu'il s'éloignait de Paris, alla en diminuant; il n'avait pas laissé à Paris le souvenir de cette terrible nuit, il l'avait emporté avec lui, et de nouveau il pesait de tout son poids sur sa conscience:

--Voleur!

Avant de quitter Paris, il avait annoncé son arrivée par une dépêche. Quand il descendit de wagon, il aperçut Berthe, qui était venue au-devant de lui toute seule dans la charrette anglaise qu'elle conduisait elle-même.

--Te voilà!

--Maman a bien voulu me laisser venir.

L'étreinte dans laquelle il la serra fut longue et passionnée, jamais il ne l'avait embrassée avec cet élan, avec cette émotion.

--Tu vas bien? demanda-t-elle avec surprise.

--Mais oui. Pourquoi me demandes-tu cela? Ai-je donc l'air malade?

--Je te trouve pâle.

Il fallait expliquer cette pâleur.

--Je suis fatigué, dit-il; pour me remettre je vais passer une quinzaine avec vous; j'ai pris un congé.

--Quel bonheur!

Et ce fut elle à son tour qui l'embrassa tendrement. Ils montèrent en voiture, et Berthe prit les guides.

--Veux-tu me laisser conduire? dit-elle, j'espère qu'on me regardera un peu moins au retour, puisque je ne serai pas seule.

En effet, ç'avait été un événement pour Elbeuf de voir mademoiselle Adeline traverser la ville toute seule dans sa charrette.

Il y a deux gares à Elbeuf, l'une dans la ville même, l'autre où descendent les voyageurs qui viennent de Paris, à une assez grande distance, au milieu d'une plaine; ils avaient donc toute cette plaine de Saint-Aubin à traverser, c'est-à-dire un bon bout de chemin où ils pouvaient causer librement.

--Tu m'as fait grand plaisir en venant au-devant de moi, dit Adeline.

--Je voulais te voir... et puis, je voulais te parler.

--Qu'est-ce qu'il y a?

Il se tourna vers elle pour la regarder: le visage souriant et heureux qu'il venait de voir s'était rembruni et attristé.

--J'ai peur, dit-elle.

--Michel?

--Ce n'est pas Michel qui me fait peur; il est plus aimable, plus tendre que jamais; c'est M. Eck, c'est madame Eck, la grand'maman.

--Que se passe-t-il?

--Je ne sais pas: Michel, qui me disait que sa grand'mère s'adoucissait et qu'elle semblait disposée à consentir à notre mariage, m'a prévenu hier en deux mots, les seuls que nous ayons pu échanger, qu'il y avait un revirement et que madame Eck paraissait fâchée contre lui et contre moi.

Adeline aussi eut peur: savait-on déjà quelque chose à Elbeuf? En se perdant, avait-il perdu sa fille avec lui?

Berthe continuait:

--Je n'imagine pas du tout en quoi j'ai pu blesser madame Eck et par là changer ses dispositions à mon égard; quant à Michel, il n'a rien fait qui puisse déplaire à sa grand'mère, cela est bien certain.

--Sans doute, ce n'est ni contre toi ni contre son petit-fils qu'elle est fâchée.

--Contre qui l'est-elle alors?

--Contre moi.

--Pourquoi le serait-elle contre toi.

Pourquoi le serait-elle? Il ne pouvait pas répondre à cette question; il n'osait même pas l'examiner.

--A cause de notre situation embarrassée.

--J'ai bien pensé à cela, et j'ai questionné maman, qui m'a dit que les affaires seraient meilleures cette année qu'elles ne l'avaient été l'année dernière. Madame Eck doit le savoir.

--Peut-être ne le sait-elle pas.

--Sois tranquille de ce côté, Michel l'en aura avertie.

--Alors, que veux-tu que je te dise?

--Rien; c'est moi qui t'explique ce qui se passe.

Il voulut la rassurer et aussi se rassurer lui-même.

--Peut-être ta grand'mère aura-t-elle dit quelque chose qui aura été rapporté à madame Eck.

-Je ne crois pas: pour grand'maman, je suis comme si j'étais morte ou encore au maillot; je n'existe plus; elle ne parle jamais de moi.

Ce qu'elle disait là, Adeline le savait comme elle; il fallait donc renoncer à cette explication.

Ils arrivaient au bout du pont, et devant eux, sur l'autre rive, se montrait Elbeuf avec sa confusion de maisons et de hautes cheminées qui vomissaient des nuages de fumée noire que le vent d'est chassait vers la forêt de la Lande où ils se déchiraient aux branches des arbres avant d'avoir pu s'élever au-dessus de la colline; encore quelques minutes et ils allaient entrer dans la ville.

--Tu vas me descendre au bout du pont, dit Adeline, et tu continueras seule jusqu'à la maison.

--Et maman?

--Tu diras à ta mère que je suis chez M. Eck.

Berthe laissa échapper une exclamation de joie.

--Ah! papa.

--Je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude, je ne veux pas y rester moi-même; le mieux est donc d'avoir tout de suite une explication avec M. Eck.

--Que vas-tu lui dire.

--C'est lui qui doit avoir à me dire, et il est trop loyal pour ne pas s'expliquer franchement.

Ils avaient traversé la Seine, ils allaient entrer dans la ville neuve; Berthe arrêta son cheval.

--Il me semblait que quand tu serais là j'aurais moins peur, dit-elle, et voilà que mon angoisse n'a jamais été plus forte.

Il descendit de voiture.

--Sois certaine que je la ferai durer le moins longtemps qu'il me sera possible. A tout à l'heure.

Tandis qu'elle tournait à droite pour entrer dans la vieille ville, il suivait droit son chemin pour gagner la ville neuve.

II

Si l'angoisse de Berthe était forte, celle d'Adeline ne l'était pas moins, car il ne prévoyait que trop sûrement ce qui se dirait dans cet entretien: averti de ce qui s'était passé au cercle, le père Eck ne voulait pas que son neveu épousât la fille d'un voleur.

C'était cette réponse qu'il allait chercher lui-même, sinon dans ces termes au moins concluant à ce résultat: le mariage de Berthe manqué.

Et il avait quitté Paris pour fuir cette accusation.

Sa main tremblait quand il frappa à la porte du bureau du père Eck.

--_Endrez._

Il entra:

--Ah! monsieur _Ateline_!

Il y avait plus de surprise que de contentement dans cette exclamation.

--J'allais justement faire demander à madame _Ateline_ quand vous deviez venir à _Elpeuf_.

--Vous avez à me parler?

Le père Eck hésita un moment

--_Voui_.

L'heure avait sonné pour Adeline.

--C'est de nos projets que je voulais vous entretenir, dit le père Eck. Depuis le jour où je vous ai _temandé_ la main de mademoiselle _Perthe_, je n'ai cessé de peser sur ma mère pour la décider à ce mariage, tantôt directement, tantôt par des moyens détournés. Et c'était difficile, très difficile, car c'est la première fois que dans notre famille l'un de nous veut épouser une chrétienne. Et puis il y avait l'éducation, les préjugés, si vous voulez, enfin, ce qui est plus respectable, il y avait la foi religieuse chez ma mère, vous le _safez_ très vive, et telle qu'on ne la rencontre plus que bien rarement aussi ardente. Enfin, tous les jours j'agissais, et je _tois_ dire que l'estime que vous lui _afiez_ inspirée m'était d'un puissant secours. Ah! s'il avait été question d'un autre que de M. _Ateline_, elle m'aurait fermé la bouche au premier mot et de telle sorte qu'il m'aurait été défendu de l'_oufrir_. Mais sans vous montrer, sans agir, par cela seul que vous étiez _fous_, _fous_ agissiez plus que moi: la jeune fille que Michel voulait épouser n'était plus une chrétienne, elle était mademoiselle _Ateline_, la fille de Constant _Ateline_; et en faveur de votre nom les principes de ma mère fléchissaient. Les choses en étaient là, et je n'avais _blus_ qu'une défense à emporter ou plutôt qu'un engagement à obtenir de _fous_, lorsqu'une indiscrétion, un propos fâcheux est venu tout rompre.

Bien qu'il fût préparé, Adeline sentit le rouge lui monter au visage et ce ne fut plus que dans une sorte de brouillard qu'il vit le père Eck.

--Vous vous rappelez peut-être, continua celui-ci, que, lors de mon voyage à Paris, je vous ai conseillé d'abandonner votre cercle, de laisser ces gens-là à leurs plaisirs qui n'étaient pas les vôtres, et que j'ai insisté autant que les convenances le permettaient; vous vous le rappelez, n'est-ce _bas_?

--Parfaitement.

--Eh _pien_, j'avais mes raisons; ce n'était pas seulement en mon nom que je parlais. Depuis mon retour, ma mère a vu des amis de Paris qui lui ont parlé de vous... et qui lui ont dit que vous jouiez dans votre cercle.

Le père Eck fit une pause, mais Adeline, qui avait baissé les yeux et les tenait attachés sur une feuille du parquet, n'osa pas les relever pour regarder ce qu'il y avait sous ce silence.

--On a rapporté beaucoup de choses à ma mère, continua le père Eck; beaucoup trop de choses.

Il dit cela tristement, avec embarras.

--Et alors ma mère a changé de sentiment sur ce mariage, vous comprenez?

Adeline ne répondit pas; que pouvait-il dire, d'ailleurs? la honte le serrait à la gorge et l'étouffait.

--Je suis _tésespéré_ de vous parler ainsi, mon cher monsieur _Ateline_, mais que voulez-vous, je vous le demande, hein, que voulez-vous?

--Rien, murmura Adeline accablé.

--Comment répondre à ma mère et la combattre, quand... j'ai le chagrin de le dire... je pense comme elle? C'était un grand effort que ma mère faisait en donnant son consentement à ce mariage, mais elle s'y décidait par estime pour _fous, monsieur Ateline_ tandis qu'il est au-dessus de ses forces de se résigner à ce que son petit-fils entre dans une famille dont le chef....

Adeline sentit le parquet s'enfoncer sous sa chaise.

--... Dont le chef joue; et tant que vous serez président de ce cercle, vous jouerez, cela est fatal.

--Président du cercle, murmura Adeline, c'est la présidence du cercle que madame Eck me reproche?

--Et que _foulez-vous_ que ce soit? C'est assez, hélas!

--Mais je ne le suis plus.

--_Fous_ n'êtes plus président du _Grand I_?

--J'ai donné ma démission; et je ne rentrerai jamais dans ce cercle... ni dans aucun autre.

--Jamais?

--Je le jure.

Le père Eck fit un bond et venant à Adeline les deux mains tendues:

--Votre main, que je la serre, mon cher ami. Ah! quel soulagement!

Ce n'était pas seulement le père Eck qui était soulagé. Adeline renaissait; de l'abîme au fond duquel il se noyait, il remontait à la lumière.

--Dites à madame Eck que jamais je ne toucherai une carte, s'écria Adeline, et que le jeu me fait horreur, vous entendez, horreur!

--Elle le saura, et il va de soi que ses sentiments d'il y a quelques jours seront ceux de _temain_: le mariage est fait. Obtenez le consentement de la Maman, et _tans_ un mois nos enfants seront mariés, je vous le promets. Si ma mère a cédé, il me semble que la vôtre cédera bien aussi: les conditions ne sont-elles _bas_ les mêmes? Je dois vous _tire_ que ma mère tient à ce consentement, et qu'elle retirerait le sien si madame _Ateline_ persistait dans son hostilité: elle veut l'union des familles, et cela est trop _chuste_ pour que nous ne respections pas sa volonté. Quant aux affaires, nous les arrangerons ensemble.

Dans son trouble de joie, Adeline avait oublié cette terrible question des affaires; ce mot le rejeta durement dans la réalité.

--Je dois vous dire....

Mais le père Eck lui ferma la bouche:

--Un seul mot: Avez-_fous_ d'autres dettes que celles qui grèvent la propriété du Thuit; des dettes personnelles, par exemple?

--Non.