Chapter 20
--Mon cher président....
Adeline connaissait trop bien cette ritournelle pour ne pas deviner la chanson qu'elle allait amener: «Vingt-cinq louis, dix louis, un louis, mon cher président.» Il était difficile de refuser ces pauvres diables dont plusieurs portaient des noms autrefois honorables et que le jeu avait roulés dans ces bas-fonds.
Mais si ces demandes qu'il attendait jusqu'à un certain point ne l'avaient pas surpris, il y en avait une qui l'avait réellement stupéfié.
Comme, vers trois heures du matin, il se disposait enfin à rentrer chez lui, il avait trouvé, dans le hall Salzman, qui se disposait aussi à partir.
Ils avaient endossé leurs pardessus en même temps, et, en même temps aussi, ils avaient descendu l'escalier.
--Vous rentrez chez vous, mon président? demanda Salzman.
--Sans doute.
--Eh bien, si vous le voulez, nous irons ensemble jusqu'à la place de l'Opéra.
Ordinairement, Adeline rentrait à pied chez lui; après avoir joué, la marche le calmait et rafraîchissait son sang; quelquefois même, pour mieux se remettre, il prenait le chemin le plus long; mais c'était léger d'argent qu'il faisait cette promenade nocturne et les voleurs qui l'eussent arrêté auraient perdu leur temps; tandis que ce matin-là, il avait plus de quatre vingt mille francs en billets de banque dans ses poches.
--Je vais prendre une voiture, répondit-il.
--Alors, avant de nous séparer, je vous demande un moment d'entretien, deux minutes.
L'heure était étrangement choisie, alors surtout que quelques instants auparavant cet entretien pouvait avoir lieu plus commodément pour tous les deux; cependant Adeline ne refusa pas ces deux minutes.
--Volontiers.
Ils étaient arrivés sur le trottoir de l'avenue en ce moment complètement désert, tandis que sur la chaussée quelques coupés du cercle attendaient la sortie des joueurs.
--Vous conviendrez, mon cher président, dit Salzman, que celui qui vous a donné cette banque a la main heureuse.
--Cela, c'est vrai.
--Et vous conviendrez aussi, je pense, que l'inspiration que j'ai eue de vous laisser ma suite n'a pas été moins heureuse que la main... pour vous au moins.
Adeline, qui ne prévoyait guère la tournure qu'allait prendre cet entretien bizarre, devint attentif à ce mot.
--Mais si elle a été heureuse pour vous, continua Salzman, elle ne l'a guère été pour moi, car si j'avais taillé jusqu'au bout, les quatre-vingt-dix mille francs qui sont dans votre poche seraient dans la mienne... et franchement, ils y arriveraient à propos.
--Chacun taille à sa manière, répliqua Adeline, qui voulait prendre ses précautions.
--Sans doute, mais on ne peut tailler que ce qu'il y a dans les cartes, et dans ma suite il y avait une jolie série. Cependant, rassurez-vous, je ne viens pas vous proposer de partager, bien que j'en connaisse plus d'un qui, à ma place, n'aurait pas ma discrétion; Je viens seulement vous demander cinq cents louis, non comme partage, mais comme prêt, parce que j'en ai besoin, un extrême besoin.
Sans avoir aucun grief contre Salzman et sans rien savoir de mauvais sur son compte, Adeline ne l'aimait point, cette façon de demander ces cinq cents louis, en s'adressant à lui comme à un associé, acheva ce que les préventions avaient commencé.
--Je regrette de ne pouvoir pas faire ce que vous désirez, dit-il sèchement, mais cela m'est tout à fait impossible.
--Cependant....
--Tout à fait impossible.
Et Adeline se dirigea vers un des coupés dont il ouvrit la portière.
A ce moment, plusieurs joueurs descendant du cercle arrivaient sur le trottoir.
--Rue Tronchet, dit Adeline en refermant la portière.
Le coupé partit, laissant Salzman ébahi; sous les yeux des joueurs qu'il sentait sur lui, il n'avait pu ni rien ajouter, ni retenir Adeline.
XVIII
Cette façon de demander en faisant valoir des droits au partage avait exaspéré Adeline. Vraiment ce Salzman était trop impudent: pourquoi dix mille francs seulement, et non le tout? Est-ce que, si lui Adeline avait perdu au lieu de gagner, Salzman serait venu lui proposer de prendre une part dans sa perte?
D'ordinaire, il savait mal refuser, mais cette fois il avait répondu comme il fallait à ce drôle.
Heureusement il serait bientôt débarrassé de celui-là et des autres ses pareils, car s'il n'avait pas donné sa démission ce soir-là, après avoir payé sa dette à la caisse, il n'en était pas moins décidé à maintenir cette démission et à abandonner la _Grand I_ aussitôt qu'il pourrait le faire décemment, sans paraître se sauver comme en ce moment: ce n'était plus maintenant qu'une affaire de jours; la partie de cette nuit serait vite oubliée; alors il sortirait du _Grand I_ pour ne jamais remonter son escalier, ni celui-là, ni aucun escalier de cercle: l'expérience qu'il avait faite suffisait, il ne toucherait, plus à aucune carte.
Mais il se trompait en croyant qu'on oublierait vite cette partie: le lendemain, à la Chambre, on ne lui parla que de sa veine extraordinaire; il y eut même un de ses collègues qui lui demanda sérieusement s'il était vrai, comme on le racontait, qu'il eût gagné cinq cent mille francs. Adeline se récria.
--On ne parle que de ça!
Et aux regards qui le poursuivaient, Adeline vit qu'on s'occupait en effet de lui beaucoup plus qu'il n'aurait voulu: on chuchotait; on se taisait quand il approchait; il trouva qu'il passait vraiment trop à l'état de phénomène; la première fois qu'il avait fait un gros gain, ses amis l'en avaient plaisanté; maintenant, semblait-il, ce n'était plus de la plaisanterie, c'était de l'étonnement.
Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'il eût gagné près de quatre-vingt-dix mille francs? Était-ce un de ces gains extraordinaires qui peuvent provoquer la surprise?
Au cercle, il retrouva Salzman, et il eut la stupéfaction de voir celui-ci l'aborder comme s'il ne s'était rien passé entre eux dans la nuit.
--Je ne vous en veux pas, mon cher président, dit l'Américain, j'avoue même qu'à votre place j'aurais probablement répondu comme vous; seulement, il est bien entendu que si je vous repasse jamais une suite du même genre, nous ferons nos conditions avant, n'est-ce pas?
Si ces paroles étaient bizarres, le ton, qui était celui de la bonhomie et de la drôlerie, leur enlevait toute signification douteuse; Adeline ne chercha donc pas autre chose que ce qu'il avait compris: l'intention chez l'Américain de tourner en plaisanterie ce qui avait commencé par être sérieux, et n'avait pas réussi sous cette forme. Mais trois jours après se présenta un incident qui lui fit se demander s'il ne s'était pas trompé.
C'était le soir, la partie était assez animée, et Salzman venait de prendre la banque; on avait apporté des cartes que Camy avait battues pendant que Salzman répétait d'un voix indifférente:
--Messieurs, faites votre jeu.
Et le jeu se faisait mal, les pontes ne paraissant pas disposés à aventurer de grosses sommes avec ce nouveau banquier.
Au montent où le croupier présentait les cartes à un joueur pour les faire couper, un autre joueur avança la main et les prit.
--Permettez, dit-il.
A ce moment même Adeline arrivait auprès de la table, et il vit le joueur qui avait pris les cartes se préparer à les battre sérieusement.
--Qu'est-ce à dire? demanda Salzman, qui avait eu un court instant d'hésitation, en homme qui se demande s'il va se fâcher de cette marque de défiance, ou s'il va ne pas la relever.
Bien que cette question eût été faite sur le ton de la provocation, ce fut avec calme et sans élever la voix que le joueur répondit:
--Rien autre chose que ce que je fais.
Et avec le même calme, il continua à battre les cartes, qui claquaient entre ses doigts.
Salzman était un grand gaillard d'Américain maigre, comme s'il était desséché dans l'alcool, qui, du haut de son fauteuil de banquier, paraissait plus grand encore; il essaya d'asséner à cet insolent un regard de défi, mais l'insolent, bien que tout petit et chétif; ne se laissa pas intimider, il soutint ce regard et lui répondit.
--Est-ce une querelle que vous me cherchez? demanda Salzman.
--Est-ce chercher une querelle que d'user de son droit?
--Messieurs, messieurs! dit Adeline en intervenant vivement.
--Ne craignez rien, mon cher président, dit Salzman, je cède la place à monsieur.
D'un air de dignité hautaine qui n'était pas précisément en accord avec ses paroles, il se leva de son fauteuil.
--Comme cela, l'affaire n'aura pas de suite, dit le joueur, qui décidément ne perdait pas la tête.
Tout à l'algarade qui venait de se produire et à laquelle il avait coupé court par son intervention, Adeline ne pensa pas immédiatement à ce dernier mot; ce ne fut que plus tard qu'il se le rappela et l'examina.
«L'affaire n'aura pas de suite.»
Que voulait dire cela?--Était-ce simplement le cri de triomphe d'un grincheux, constatant qu'on n'osait pas lui tenir tête? Ou bien n'était-ce pas une allusion à la suite que, lui, Adeline, avait prise quand Salzman avait abandonné sa banque?
Cette supposition le jeta dans un trouble profond.
Si elle était fondée, il y avait derrière elle une accusation qui s'adressait à lui.
Il resta étourdi sous le coup dont cette pensée le frappa: «L'affaire n'aura pas de suite!» On croyait donc que, comme il avait pris la suite de Salzman, il allait la prendre encore, et de nouveau gagner comme il avait gagné ce soir-là; c'est-à-dire que l'injure faite à Salzman en lui battant les cartes rejaillissait sur lui.
Il ne dormit pas cette nuit-là, et jusqu'au jour il tourna et retourna cette idée dans sa tête affolée.
Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait eu les oreilles rebattues d'histoires de tricheries, et vingt fois, cent fois il avait vu les soupçons s'attaquer aux gens qui à ses yeux étaient les plus honorables; cependant jamais l'idée ne lui était venue qu'un jour on pourrait le soupçonner lui-même.
Bien qu'il eût toujours été d'humeur pacifique et que l'âge n'eût fait que confirmer ses dispositions naturelles, il n'était pas homme cependant à répondre à ce soupçon qui montait jusqu'à lui, comme l'avait fait Salzman. Il attendit le matin impatiemment, et aussitôt que l'heure fut arrivée où il avait chance de rencontrer au cercle quelqu'un qui pût lui donner le nom et l'adresse de ce joueur qu'il ne connaissait point, il partit pour l'avenue de l'Opéra. Mais justement il ne rencontra personne pour lui répondre: tous ceux qui avaient assisté à la scène de la nuit étaient encore chez eux à dormir, et le personnel de service à cette heure matinale ne savait rien: un garçon croyait que ce joueur était un créole, mais il ne l'affirmait pas; par qui avait il été présenté ou amené? il l'ignorait; sans doute M. de Mussidan, M. Maurin, M. Barthelasse ou Camy le connaissaient.
Il fallut qu'Adeline attendit encore. Le premier qui arriva fut Maurin; mais comme à l'ordinaire il ne savait rien, car dans ce cercle dont il était gérant en nom, tout lui passait par-dessus la tête et Frédéric l'avait si bien annihilé, si bien terrorisé, qu'il avait pris la prudente habitude de ne rien voir, pas même ce qui lui crevait les yeux; comme cela il ne risquait pas de se compromettre: «Je chercherai, je réfléchirai, comptez sur moi», étaient les trois seules réponses qu'il se permît, lorsqu'on lui demandait quelque chose, et il n'en démordait pas. C'était auprès de Frédéric qu'il cherchait, et ce que celui-ci voulait qu'il dît, il le répétait consciencieusement, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Ce fut ainsi qu'il se tira d'affaire avec Adeline: «Je chercherai, comptez sur moi, monsieur le président.»
Enfin Frédéric arriva, mais lui aussi ignorait le nom de ce joueur, et ne savait pas qui l'avait présenté.
Alors Adeline se fâcha:
--Comment! c'était ainsi qu'on entrait au _Grand I_. Alors, à quoi servait le comité? A quoi servait le président? S'il ne servait à rien, il n'avait qu'à se retirer. Un cercle ainsi administré n'était qu'une simple maison de jeu ouverte à tous; il ne la couvrirait pas de son nom... plus longtemps.
Frédéric, qui devait tant redouter cette démission, commençait justement à se rassurer et à croire que la séquence, ou plutôt le gain produit par elle, leur avait livré Adeline pour toujours: il avait si naïvement laissé paraître sa joie, le _Puchotier_, qu'il devait être pris, et bien pris; voilà que précisément cette menace de démission éclatait quand il s'imaginait qu'il n'en serait plus jamais question!
Heureusement il n'était pas homme à se laisser démonter, et tout de suite il se défendit: on le prenait à l'improviste, il n'avait pu interroger personne, ni faire aucune recherche; mais il promettait le nom de ce joueur et de ses parrains, pour le soir même; ce n'était pas dans un cercle comme le _Grand I_ qu'il se passait rien d'irrégulier; il était de son honneur d'en faire la preuve, et il la ferait pour ce cas particulier comme pour tout.
Si belle que fût l'occasion pour se retirer, Adeline ne poussa pas les choses à l'extrême cependant, car il voulait voir ce qu'il y avait sous cette allusion «à la suite», et en donnant sa démission il s'enlevait tout moyen de recherches.
--Alors à ce soir, dit-il, et n'oubliez pas qu'il me faut ce nom.
Comme l'heure d'aller à la Chambre approchait, il ne poussa pas son enquête plus loin pour le moment, et se rendit au Palais-Bourbon.
Si les jours précédents, il avait été frappé de la façon dont on le regardait, il le fut bien plus vivement encore dans les dispositions où il se trouvait et avec les inquiétudes qui l'angoissaient.
Pourquoi cette curiosité?
Il ne pouvait pas le demander, cependant, pas même à ses meilleurs amis; et par cela seul il se trouva singulièrement embarrassé, confus, comme s'il se sentait coupable.
Sans se sauver, mais cependant avec un sentiment de soulagement, il entra tout de suite dans la salle des séances, bien que le président ne fût pas encore monté à son fauteuil, et gagna son banc, où il avait Bunou-Bunou pour voisin.
Comme tous les jours, celui-ci était penché sur son pupitre, écrivant, car c'était son habitude d'arriver une heure au moins avant l'ouverture de la séance et de se mettre à sa correspondance; de sorte qu'il était un sujet de récréation et de conversation pour le public des tribunes qui occupait les longues minutes de l'attente à regarder dans le vaste hémicycle désert où ne circulaient que de rares huissiers, ce vieux bonhomme à la tête blanche qui, collé sur son papier, écrivait, écrivait, écrivait.
--Justement, je vous écrivais, dit Bunou-Bunou, quand Adeline, après lui avoir serré la main, s'assit auprès de lui.
--Comment? quand nous devions nous voir?
--C'est une lettre officielle; lisez-la; vous allez voir de quoi il est question.
--Votre démission de membre du comité du _Grand I_, dit Adeline très ému, et pourquoi?
Bunou-Bunou se montra embarrassé.
--Je vous en prie, insista Adeline.
--Je suis fatigué le soir, j'ai besoin de me coucher de bonne heure; alors vous comprenez.
Adeline avait peur de comprendre, cependant il eut le courage d'insister; si cruelle que pût être la vérité, il devait la demander.
--Ce n'est pas là votre raison, dit-il, le coeur serré, votre raison vraie; je fais appel à votre amitié; parlez-moi franchement, comme à un... ami.
--Eh bien, j'ai entendu dire des choses graves, très graves.
Adeline pâlit.
--Vous savez mieux que moi qu'à Paris il est d'usage de donner des surnoms aux cercles: ainsi la _Crémerie_, les _Mirlitons_, le _Grand I_. Mais ces surnoms sont quelquefois accompagnés d'autres qui sont des... qualificatifs. Ainsi il paraît qu'il y en a un qui s'appelle l'_Attique_, un autre qu'on appelle la _Béotie_, et ces appellations empruntées à la Grèce sont significatives. Eh bien, ce n'est pas tout; il parait que le _Grand I_ s'appelle l'_Épire_ ou, dans la langue du boulevard, _Le Pire_. Alors j'aime mieux me retirer. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'en restant je compromettrais ma réélection. Que ferais-je si je cessais d'être député? je ne suis plus bon à rien.
Bien que la chose fût grave, comme le disait Bunou-Bunou, elle l'était cependant moins qu'Adeline n'avait craint; il respira.
--Vous avez raison, dit-il, et je vous approuve si complètement que moi aussi je vais me retirer.
--Vous feriez cela?
--Nous avons réunion du comité mercredi, venez-y, nous donnerons nos deux démissions en même temps.
--Ah! mon cher ami, s'écria Bunou-Bunou, quel plaisir vous me faites!
Et les tribunes étonnées virent le député aux cheveux blancs serrer les mains de son voisin dans un transport d'effusion; mais on n'eut pas le temps de s'adresser des questions sur cette scène pathétique; un flot de députés envahissait la salle, et, au dehors, on entendait les tambours battre aux champs.
XIX
Frédéric ne s'était pas mépris sur le semblant de concession que lui avait fait Adeline en ne donnant pas immédiatement sa démission: ce n'était pas parce qu'il renonçait à son idée que le président retardait cette démission, c'était parce qu'il voulait obtenir auparavant le nom de ce joueur. Pour qui le connaissait, le doute n'était pas possible, et Frédéric commençait à bien le connaître.
Le danger était donc menaçant.
Comment l'empêcher d'éclater?
La question était assez grave pour qu'il ne voulût pas prendre la responsabilité de l'examiner et de la trancher tout seul; c'était entre associés qu'elle devait se décider.
Au lieu de s'occuper du joueur, aussitôt qu'Adeline fût parti, il alla prendre Barthelasse chez lui et le conduisit chez Raphaëlle: le joueur, on verrait plus tard.
Mais le conseil ne put pas s'ouvrir tout de suite, Raphaëlle recevant en ce moment même la visite de M. de Cheylus. Elle se prolongea cette visite, et plus d'une fois Barthelasse crut que Frédéric, dont l'impatience et le mécontentement étaient visibles, allait le quitter pour rompre ce tête-à-tête. A la fin, M. de Cheylus voulut bien partir, et Raphaëlle entra dans le petit salon où ils attendaient.
--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, inquiète de les voir.
Ce fut Frédéric qui expliqua ce qu'il y avait et ce qui les amenait.
Dans leur association, Raphaëlle jouait le rôle de l'associé qui rend les autres responsables de tout ce qui va mal, et porte à son avoir tout ce qui va bien.
--Il est joli, le résultat de votre séquence, dit-elle en se tournant vers Barthelasse.
--Ce n'est pas la séquence qui le fait donner sa démission, puisqu'il a attendu jusqu'à maintenant.
--Je n'en sais rien, mais, en tout cas, elle ne l'a pas retenu, vous le voyez; et pour moi, il n'est pas du tout prouvé que ce n'est pas votre séquence qui décide la démission qu'il balançait, et qu'il aurait, sans doute, balancée longtemps encore. Pourquoi aussi lui avez-vous fourni des coups si gros, des huit, des neuf; ne pouvait-il pas gagner avec des points moins forts, qui n'auraient pas provoqué la surprise?
--J'ai voulu empêcher des hésitations de tirage, ce qui, avec lui, était possible, puisqu'il taillait sans savoir qu'il devait gagner: quand on est d'accord avec le banquier, on fait ce qu'on veut, mais ce n'était pas le _cass_, et puis il me semblait qu'il n'était pas mauvais qu'il se sentît un peu compromis.
--Et voilà le résultat; il s'est si bien senti compromis qu'il s'en va.
Barthelasse secoua la tête par un geste énergique.
-C'est justement parce qu'il ne s'est pas senti assez compromis qu'il s'en _vatt_, s'écria-t-il; s'il avait vu qu'il ne pouvait aller nulle part, il serait resté avec nous.
--Ça, c'est une idée.
--Et une bonne, encore.
--Enfin, il s'en va, dit Frédéric pour prévenir une discussion inutile.
--Eh bien, zut, s'écria Raphaëlle, il nous embêtait, à la fin!
--C'est comme ça que tu le prends? fit Frédéric étonné.
--Faut-il s'en faire mourir? Il était devenu si hargneux qu'on ne pouvait plus vivre avec lui.
--Ce n'est pas là la question, fit Frédéric; il s'agit de savoir si nous pourrons vivre sans lui.
--Et comment? dit Barthelasse.
--Nous le remplacerons par un autre, dit Raphaëlle; il n'y a pas qu'un président au monde; j'y ai pensé.
--Il n'y en a pas beaucoup d'aussi bons que celui-là, dit Barthelasse.
--Et où vois-tu cet autre? demanda Frédéric.
--A la Chambre.
--Ce n'est pas M. de Cheylus?
--Au contraire, c'est lui, et c'est pour cela que je l'ai fait venir; je lui ai inventé une belle histoire, et il accepte si Adeline se retire.
--On va nous tomber sur le dos, et il ne pourra pas nous défendre.
--Pourquoi ne le pourrait-il pas? On se montre souvent plus complaisant pour ses adversaires que pour ses amis. C'est la raison qui m'a fait penser à M. de Cheylus, quand j'ai vu qu'un jour ou l'autre le _Puchotier_ nous manquerait, et voilà pourquoi je l'ai fait venir. J'ajoute, pour vous mettre de belle humeur, qu'il se contentera de douze mille francs au lieu des trente-six mille que nous coûte le _Puchotier_; je lui ai dit que c'était parce que nous ne pouvions plus payer cette somme qu'Adeline se retirait.
--J'aime mieux Adeline à trente-six mille francs que Cheylus à douze mille, dit Barthelasse.
--Il ne s'agit pas de ce que vous aimez mieux, il s'agît de ce qui est possible; Adeline est mort, vive Cheylus!
--Êtes-vous sûr qu'il soit si mort que ça? interrompit Barthelasse.
--Malheureusement, répondit Frédéric.
--Voulez-vous me laisser essayer de le faire vivre encore? demanda Barthelasse.
--Ne dites donc pas de bêtises, répliqua Raphaëlle.
--Enfin, voulez-vous que j'essaye? Pour vous il est perdu, n'est-ce pas?
--Assurément.
--Et cela vous tourmente; vous seriez tous les deux bien aises qu'il restât notre président?
--Parbleu.
--Eh bien, laissez-moi faire.
--Quoi?
--Vous verrez. Puisqu'il est perdu, il n'y a rien à craindre, n'est-ce pas? Si je réussis, il reste. Si au contraire j'échoue, il ne s'en ira pas deux fois.
Une discussion s'engagea entre eux: Raphaëlle était agacée de voir Barthelasse qu'elle considérait comme un parfait imbécile, faire l'important; et de plus sa curiosité s'exaspérait qu'il ne voulût pas dire par quel moyen il comptait amener Adeline à ne pas donner sa démission.
--Ce que vous allez faire de bêtises! dit-elle au moment où il partait.
--C'est bon, nous verrons.
Il ne voulut pas davantage s'expliquer avec Frédéric en revenant au cercle.
--Puisque nous ne risquons rien, laissez-moi faire.
Dans ces conditions, Frédéric n'avait qu'à chercher le nom qu'Adeline lui avait demandé, mais ce fut inutilement; ce joueur était-il venu avec une lettre d'invitation, car ces lettres continuaient à être largement distribuées un peu partout? avait-il été amené par quelqu'un qui s'était dispensé de la formalité du registre? toujours est-il qu'on ne trouva rien. Aussi, quand Adeline arriva vers une heure, Frédéric se contenta-t-il de répondre simplement qu'il comptait avoir ce nom dans la soirée.
Il n'y avait pas cinq minutes qu'Adeline était dans son cabinet quand Barthelasse frappa à la porte et entra:
--Puis-je vous dire quelques mots, monsieur le président?
Adeline voulut répondre qu'il était occupé, puis il se résigna, se disant qu'il aurait plus tôt fait d'écouter que d'éconduire Barthelasse, dont il connaissait la ténacité.
--Monsieur le président, dit Barthelasse en s'asseyant, me permettrez-vous de vous demander si un bruit qu'on m'a rapporté est fondé? Est-il vrai que vous seriez dans l'intention de donner votre démission?
--Oui, cela est vrai.
Et pourquoi, je vous le demande... si vous le permettez?
--Parce qu'il se passe ici des choses qui ne peuvent pas convenir à un honnête homme.
Barthelasse prit son ton le plus bonhomme, le plus insinuant:
--J'ai beaucoup voyagé, monsieur le président, et dans mes voyages j'ai entendu un mot qui m'a frappé c'est que la conscience est une méchante bête qui arme l'homme contre lui-même; ne seriez-vous pas mordu par cette vilaine bête? je vous le demande.