Chapter 2
Il la regardait, il la contemplait avec un bon sourire, fier de sa beauté qui lui semblait incomparable; où trouver une fille de dix-huit ans plus charmante? Elle avait des cheveux d'un blond soyeux qu'il ne voyait chez aucune autre, une fraîcheur de carnation, une profondeur, une tendresse dans le regard vraiment admirables, et avec cela si bonne de coeur, si facile, si aimable de caractère!
Comme il ne voulait pas faire de jaloux, il avait aussi des mots affectueux pour la petite Léonie, sa nièce, âgée de douze ans, dont il était le tuteur et qui vivait chez lui, travaillant sous la direction de maîtres particuliers, parce qu'elle était trop faible de santé pour être envoyée à Rouen au couvent des Dames de la Visitation où toutes les filles des Adeline avaient été élevées.
Le dîner se prolongeait; quand il était fini, l'heure était avancée; alors il roulait lui-même sa mère jusqu'à la chambre qu'elle occupait au rez-de-chaussée, de plain-pied avec le salon, depuis qu'elle était paralysée; puis, après avoir embrassé Berthe et Léonie, qui montaient à leurs chambres, il passait avec sa femme dans le bureau, et alors commençait entre eux la causerie sérieuse, celle des affaires, qui, plus d'une fois, se prolongeait tard dans la nuit.
Ils avaient là sous la main les livres, la correspondance, les carrés d'échantillons, ils pouvaient discuter sérieusement et se mettre d'accord sur ce qui, pendant la semaine, avait été réservé: elle lui rendait compte de ce qu'elle avait fait et de ce qu'elle voulait faire; à son tour, il racontait ses démarches à Paris dans l'intérêt de leur maison, il disait quels commissionnaires, quels commerçants il avait vus, et, tirant de ses poches les échantillons qu'il avait pu se procurer chez les marchands de drap et chez les tailleurs, ils les comparaient à ceux qui avaient été essayés chez eux.
Pendant quelques années, quand ils avaient arrêté ces divers points, leur tâche était faite pour la soirée: la semaine finie était réglée, celle qui allait commencer était décidée; mais des temps durs avaient commencé où les choses ne s'étaient plus arrangées avec cette facilité: la consommation se ralentissant, il fallait être plus accommodant pour la vente et accepter des acheteurs avec lesquels les petits fabricants seuls, forcés de courir des aventures, avaient consenti à traiter jusqu'à ce jour; de grosses faillites avaient été le résultat de ce nouveau système; elles s'étaient répétées, enchaînées, et il était arrivé un moment où la maison Adeline, autrefois si solide, avait eu de la peine à combiner ses échéances.
III
Un soir qu'on attendait Adeline, la famille était réunie dans le bureau dont on venait de fermer les volets après le départ des ouvriers et des employés. Dans son fauteuil, la Maman achevait la lecture de l'_Officiel_, Berthe tournait les pages d'un livre à images, devant un pupitre Léonie achevait ses devoirs, et en face d'elle madame Adeline couvrait de chiffres un cahier formé de lettres de faire part qui, cousues ensemble, servaient de brouillon et économisaient une main de papier écolier. La cour si bruyante dans la journée était silencieuse; au dehors, on n'entendait que les rafales d'un grand vent de novembre, et dans le bureau que le poêle qui ronflait, le gaz qui chantait et la plume de madame Adeline courant sur la papier. De temps en temps elle s'interrompait pour consulter un carnet ou un registre, puis le frôlement de sa main descendant le long des colonnes de ses additions, recommençait. C'était hâtivement qu'elle faisait son travail, et le geste avec lequel elle tirait ses barres trahissait une main agitée.
--Est-ce que vous avez une erreur de caisse, ma bru? demanda la Maman.
--Non.
La Maman, relevant ses lunettes, la regarda longuement
--Qu'est-ce qui ne va pas!
--Mais rien.
Autrefois, la Maman ne se serait pas contentée de cette réponse, car évidemment, puisqu'il n'y avait pas d'erreur de caisse, quelque chose préoccupait sa bru; mais depuis qu'elle s'était fait rembourser sa part de propriété dans la maison de commerce, elle n'avait plus la même liberté de parole. Ce remboursement ne s'était pas fait sans résistance, sinon chez Adeline soumis à la volonté de sa mère, au moins chez madame Adeline. Qu'une mère avec deux enfants donnât la moitié de sa fortune à l'un de ses fils, il n'y avait rien à dire, mais qu'elle voulût la donner entière en dépouillant ainsi l'un pour l'autre, ce n'était pas juste. Et la bru s'était expliquée là-dessus avec la belle-mère nettement. De ce jour, les relations entre elles avaient changé de caractère. Quand la Maman possédait la moitié de la maison de commerce, elle était une associée, et on lui devait les comptes qu'on rend à un associé. Sa part remboursée, les inventaires ne lui avaient plus été communiqués, les comptes ne lui avaient plus été rendus. Qu'eût-elle pu demander? elle n'était plus rien dans cette maison. À la vérité, son fils semblait s'entretenir aussi librement avec elle qu'autrefois, mais le fils et la bru faisaient deux; d'ailleurs, c'était sur certains sujets seulement que cette liberté se montrait; sur la marche des affaires, ils étaient avec elle aussi réservés l'un que l'autre. Quand elle insistait près de Constant, il répondait invariablement que les choses allaient aussi bien qu'elles pouvaient aller; mais l'embarras et même la réticence se laissait voir dans ses réponses. Et alors, avec inquiétude, avec remords, elle se demandait si, en enlevant douze cent mille francs à son fils, elle ne l'avait pas mis dans une situation critique: les affaires allaient si mal, on parlait si souvent de faillites; les acheteurs qu'elle était habituée à voir autrefois venaient maintenant si rarement à Elbeuf. Si encore elle avait pu rejeter sur sa bru la responsabilité de cette situation, c'eût été un soulagement pour elle. Mais, malgré l'envie qu'elle en avait, cela ne semblait pas possible. Jamais, il fallait bien le reconnaître, la fabrique n'avait été dirigée avec plus d'intelligence et plus d'ordre; la surveillance était de tous les instants du haut jusqu'en bas, aussi bien pour les grandes que pour les petites choses; et dans tous les services on trouvait de ces économies ingénieuses que seules les femmes savent appliquer sans rien désorganiser et sans soulever des plaintes.
Elle n'avait pas pu insister, il avait fallu que, se contentant de ce rien, elle reprît la lecture de son journal: cependant, il était certain qu'il se passait quelque chose de grave; jamais elle n'avait vu sa bru aussi nerveuse, et cela était caractéristique chez une femme calme d'ordinaire, qui mieux que personne savait se posséder, et ne dire comme ne laisser paraître que ce qu'elle voulait bien.
Cependant, si absorbée qu'elle voulût être dans sa lecture, elle ne pouvait pas ne pas entendre les coups de plume qui rayaient le papier; à un certain moment, n'y tenant plus, elle risqua encore une question:
--Est-ce que vous craignez quelque nouvelle faillite?
--MM. Bouteillier frères ont suspendu leurs payements.
Madame Adeline reprit ses comptes en femme qui voudrait n'être pas interrompue; mais l'angoisse de la Maman l'emporta.
--Vous êtes engagée avec eux pour une grosse somme?
--Assez grosse.
--Et elle vous manque pour votre échéance?
--Constant doit m'apporter les fonds.
Le soulagement qu'éprouva la Maman l'empêcha de remarquer le ton de cette réponse: quand son fils devait faire une chose, il la faisait, on pouvait être tranquille. La suspension de payement des frères Bouteillier suffisait et au delà pour expliquer l'état nerveux de madame Adeline; ils étaient parmi les meilleurs clients de la maison, les plus anciens, les plus fidèles, et leur disparition se traduirait par une diminution de vente importante. Sans doute cela était fâcheux, mais non irrémédiable; elle avait foi dans la maison de son fils au même point que dans la fortune d'Elbeuf, et n'admettait pas que la crise qu'on traversait ne dût bientôt prendre fin; les beaux jours qu'elle avait vus reviendraient, il n'y avait qu'à attendre. Elle demandait à Dieu de vivre jusque-là; si après avoir sauvé l'honneur des Adeline elle pouvait voir la solidité de leur maison assurée, elle serait contente et mourrait en paix. Depuis soixante-cinq ans elle n'avait pas manqué une seule fois, excepté pendant ses couches, la messe de sept heures à Saint-Étienne, où, par sa piété, elle avait fait l'édification de plusieurs générations de dévotes, mais jamais on ne l'avait vue prier avec autant de ferveur que depuis que les affaires de son fils lui semblaient en danger. Bien qu'elle ne quittât pas son fauteuil roulant et ne pût pas se prosterner â genoux, au mouvement de ses lèvres et à l'exaltation de son regard on sentait l'ardeur de sa prière. Ses yeux ne quittaient pas la verrière où saint Roch, patron des cardeurs, tisse, avec des ouvriers, du drap sur un métier des vieux temps et c'était lui qu'elle implorait particulièrement pour son fils comme pour son pays natal.
La plume de madame Adeline continuait à courir sur son brouillon quand dans la cour on entendit un bruit de pas. Qui pouvait venir? Il semblait qu'il y eût deux personnes. Les pas s'arrêtèrent â la porte du bureau, où discrètement on frappa quelques coups.
--Ma tante, faut-il ouvrir? demanda Léonie, se levant avec l'empressement d'un enfant qui saisit toutes les occasions d'interrompre un travail ennuyeux.
--Mais, sans doute, répondit madame Adeline, bien qu'un peu surprise qu'à cette heure on frappât â cette porte et non à celle de l'appartement.
Les verrous furent promptement tirés et la porte s'ouvrit.
-Ah! c'est M. Eck et M. Michel, dit Léonie.
C'était en effet le chef de la maison Eck et Debs, le père Eck, comme on l'appelait à Elbeuf, accompagné d'un de ses neveux.
--_Ponchour, matemoiselle_, dit le père Eck avec son plus pur accent alsacien et en entrant dans le bureau, suivi de son neveu.
L'oncle était un homme de soixante ans environ, rond de corps et rond de manières, court de jambes et court de bras, à la physionomie ouverte, gaie et fine, dont les cheveux frisés, le nez busqué et le teint mat trahissaient tout de suite l'origine sémitique; le neveu, au contraire, était un beau jeune homme élancé, avec des yeux de velours, et des dents blanches qui avaient l'éclat de la nacre entre des lèvres sanguines et une barbe noire frisée.
--_Ponchour, mestames Ateline_, continua M. Eck, _Ponchour, matemoiselle Perthe_.
Ce dernier bonjour fut accompagné d'une révérence.
-_Gomment_, continua-t-il, M. _Ateline_ n'est _bas_-là, je _groyais_ qu'il _tevait refenir te ponne_ heure; et, en _foyant te_ la lumière au _pureau_, j'ai _gru_ que c'était lui qui _trafaillait; foilà gomment_ j'ai frappé à cette _borte_; excusez-moi, _mestames_.
Ce fut une affaire de leur trouver des sièges, car le bureau était meublé avec une simplicité véritablement antique: une table en bois noir, deux pupitres, des rayons en sapin régnant tout autour de la pièce pour les registres et la collection des échantillons de toutes les étoffes fabriquées par la maison depuis près de cent ans, quatre chaises en paille, et c'était tout; pendant deux cents ans, cela avait suffi à plus de trois cent millions d'affaires.
C'était après la guerre que les Eck et Debs, établis jusque-là en Alsace, avaient quitté leur pays pour venir créer à Elbeuf une grande manufacture de «draps lisses, élasticotines, façonnés noirs et couleurs», comme disaient leurs en-têtes, où s'accomplissaient, sans le secours d'aucun intermédiaire, toutes les opérations par lesquelles passe la laine brute pour être transformée en drap prêt à être livré à l'acheteur, et tout de suite ils étaient entrés en relations avec Constant Adeline, que son caractère autant que sa position mettaient au-dessus de l'envie et de la jalousie, et auprès de qui ils avaient trouvé un accueil plus libéral qu'auprès de beaucoup d'autres fabricants. Sans arriver à l'amitié, ces relations s'étaient continuées, s'étendant même aux familles. A la vérité, madame Adeline mère n'avait point vu madame Eck mère, une vieille femme de quatre-vingts ans, aussi fervente dans la religion juive qu'elle pouvait l'être dans la sienne; mais mesdames Eck et Debs faisaient à madame Constant Adeline des visites que celle-ci leur rendait, et les enfants, les deux frères Eck et les trois frères Debs avaient plus d'une fois dansé avec Berthe.
Les politesses échangées, le père Eck prit son air bonhomme, et, regardant le cahier sur lequel madame Adeline faisait ses chiffres:
--_Touchours à l'oufrage, matame Ateline_, dit-il, je _foutrais bien afoir_ une _embloyée gomme fous_ et... au même _brix_.
Et il partit d'un formidable éclat de rire, car il était toujours le premier à sonner la fanfare pour ses plaisanteries, sans s'inquiéter de savoir s'il n'était pas quelquefois le seul à les trouver drôles.
Mais ses éclats de rire se calmaient comme ils partaient, c'est-à-dire instantanément; il prit une figure grave, presque désolée:
--_A brobos, matame Ateline, afez-fous tes noufelles_ de MM. Bouteillier frères? demanda-t-il.
--J'en ai reçu ce matin.
--_Fous safez_ qu'ils _susbendent_ leurs _bayements_?
--C'est ce qu'on m'écrit.
--Est-ce que _fous_ étiez engagés _afec_ eux?
--Malheureusement. Et vous?
--Nous? Oh! non. Ils auraient _pien foulu_, mais nous n'avons _bas foulu_, nous. _Tebuis_ trois ans, ils ne _m'insbiraient blus gonfiance_; c'était _tes chens_ qui menaient _drop_ de _drain: abbardement_ aux Champs-Élysées, château aux _enfirons_ de _Baris, filla_ à Trouville, _séchour_ à Cannes pendant l'hiver, cela ne _bouvait bas turer_.
Il y eut un silence; le père Eck paraissait assez gêné, et madame Adeline l'était aussi jusqu'à un certain point, se demandant ce que pouvait signifier cette visite insolite; elle voulut lui venir en aide:
--Est-ce que vous êtes satisfait de vos nouveaux procédés de teinture? demanda-t-elle en portant la conversation sur un sujet de leur métier, qui pouvait fournir une inépuisable matière et que d'ailleurs elle était bien aise de tirer au clair.
--Oh! _drès satisvait_.
--Et cela vous revient vraiment moins cher que, chez MM. Blay?
Il ouvrit la bouche pour répondre, puis il la referma, et ce fut seulement après quelques secondes de réflexion qu'il se décida:
--_Matame Ateline, matame Adeline_, je ne _beux bas fous tire, l'infentaire_ n'a _bas_ été _vait_.
Cela fut répondu avec une bonhomie si parfaite qu'on aurait pu croire à sa sincérité, mais il la compromit malheureusement en se hâtant de changer de sujet.
--Quand _fous foutrez fenir_ à la maison, _chaurai_ le _blaisir_ de _fous_ montrer ça; mais ce que je _foutrais pien fous_ montrer, c'est nos nouveaux métiers-fixes à _filer_; c'est _fraiment_ une _pelle infention_; seulement _tepuis_ un an que nous les avons installés, tous les fils cassaient, nous allions faire _bour_ cinquante mille _vrancs_ de _véraille_, quand mon _betit_ Michel a _drouvé_ un _bervectionnement_ aussi simple que _barvait_; il faut voir ça; je lui ai fait _brendre_ un _prefet_. Il a vraiment le _chénie_ de la mécanique, ce garçon-là.
--Est-ce que M. Michel va directement exploiter son brevet?
--Il le _fentra_; tous les Eck, tous les Debs restent ensemble, _touchoure_.
--Ce qu'on appelle à Elbeuf les Cocodès, dit Michel en riant et en répétant une plaisanterie qui était spirituelle à Elbeuf.
Il y eut encore un silence, puis M. Eck se levant, vint auprès de madame Adeline:
--Est-ce que je _bourrais fous tire_ un mot en _barticulier_?
Passant la première, madame Adeline le conduisit dans le salon.
IV
--Quelle mauvaise nouvelle lui apportait-on?
Ce fut la question que madame Adeline, troublée, se posa, mais qu'elle eut la force, cependant, de retenir pour elle.
Bien qu'elle n'eût aucune raison de se défier de M. Eck, qu'elle savait droit en affaires, brave homme et bonhomme dans les relations de la vie, elle avait été si souvent, en ces derniers temps, frappée de coups qui s'abattaient sur elle à l'improviste et tombaient précisément d'où on n'aurait pas dû les attendre, qu'elle se tenait toujours et avec tous sur ses gardes, inquiète et craintive.
Dans la ville, on disait que les Eck et Debs tentaient depuis longtemps des essais pour fabriquer la nouveauté mécaniquement et en grand comme ils fabriquaient le drap lisse: était-ce là la cause de cette visite étrange? Dans ces Alsaciens ingénieux qui savaient si bien s'outiller et qui réussissaient quand tant d'autres échouaient, allait-elle rencontrer des concurrents qui rendraient plus difficile encore la marche de ses affaires!
Etait-ce un danger menaçant leur maison ou la situation politique de son mari qu'il venait lui signaler dans un sentiment de bienveillance amicale?
De quelque côté que courût sa pensée, elle ne voyait que le mauvais sans admettre le bon ou l'heureux; et ce qui augmentait son trouble, c'était de voir l'embarras qui se lisait clairement sur cette physionomie ordinairement ouverte et gaie.
Elle s'était assise en face de lui, le regardant, l'examinant, et elle attendait qu'il commençât; ce qu'il avait à dire était donc bien difficile?
Enfin il se décida:
--Quand nous nous sommes expatriés _pour fenir à Elpeuf_, nous n'_afons pas drouvé_ ici tout le monde bien _tisposé_ à nous recevoir. On _tisait_: «Qu'est-ce qu'ils _fiennent_ faire; nous n'_afons bas pesoin t'eux_? M. _Ateline_ n'a _bas_ été parmi ceux-là, au _gontraire_, il n'a obéi qu'à un sentiment patriotique pour les exilés et aussi pour sa ville où nous apportions du _trafail_; et cela, _matame_, nous a été au coeur; _tans_ la position où nous étions, quittant notre pays, recommençant la vie à un âge où beaucoup ne _bensent blus_ qu'au repos, nous _afons_ été heureux de _troufer_ une main loyalement _ouferte_.
Ces paroles n'indiquaient rien de mauvais, l'inquiétude de madame Adeline se détendit.
--Quand l'année _ternière_, continua M. Eck, nous _afons_ eu le chagrin de perdre mon _peau_-frère Debs, nous _afons_ encore retrouvé M. _Ateline. Fous safez_ ce qui s'est passé à ce moment et comment des gens se sont récusés pour ne pas lui faire des funérailles convenables; on _tisait_: «Quel besoin d'honorer ce _chuif_ qui est _fenu_ nous faire concurrence?» Toutes sortes de mauvais sentiments s'étaient élevés contre le _chuif_ autant que contre le fabricant, et ceux-là mêmes qui auraient dû se mettre en avant se sont mis en arrière. M. _Ateline_ était alors à _Baris_, retenu _bar_ les travaux de la Chambre, et il _bouvait_ très _pien_ y rester s'il avait _foulu_. Mais, _aferti_ de ce qui se passait ici,--peut-être même est-ce _bar fous, matame_?
--Il est vrai que je lui ai écrit.
M. Eck se leva et avec une émotion grave il salua respectueusement:
--J'aime à _safoir_, comme je m'en _toutais_, que c'est _fous_. Enfin, _aferti_, il a quitté _Baris_ et sur cette tombe, lui député, il n'a pas craint de _tire_ ce qu'il pensait d'un honnête homme qui avait apporté ici une industrie faisant vivre _blus_ de mille personnes, dans une ville où il y a tant de misère. Et pour cela il a trouvé des paroles qui retentissent toujours dans notre coeur, le mien et celui de tous les membres de notre famille.
Il fit une pause, ému bien manifestement par ces souvenirs; puis reprenant:
--Ne _fous temantez_ pas, _matame_ pourquoi je rappelle cela; _fous_ allez le savoir; c'est pour _fous_ le _tire_ que je _bous_ ai demandé ce moment d'entretien _bartigulier_. Après ces _exbligations, fous gomprenez_ quelle estime nous avons pour M. _Ateline_ et _tans_ quels termes nous _barlons_ de lui: ma mère, ma soeur, ma femme, mes fils, mes _nefeux_ et moi-même; il n'est _bersonne_ à _Elpeuf_ pour qui nous avons autant d'estime et, permettez-moi le mot, autant d'amitié. Ce qui vous touche nous intéresse et _pien_ souvent nous nous sommes _réchouis_ en apprenant une _ponne_ affaire pour _fous_, comme nous nous sommes affligés en en apprenant une mauvaise:--ainsi celle de ces Bouteillier.
Peu à peu, madame Adeline s'était rassurée: tout cela était dit avec une bonhomie et une sympathie si évidentes que son inquiétude devait se calmer comme elle s'était en effet calmée; mais à ces derniers mots, qui semblaient une entrée en matière pour une question d'argent, ses craintes la reprirent. Ces protestations de sympathie et d'amitié qui se manifestaient avec si peu d'à-propos n'allaient-elles aboutir à une conclusion cruelle, que M. Eck, qui n'était pas un méchant homme avait voulu adoucir en la préparant: c'était le terrible de sa situation de voir partout le danger.
--Certainement, continua M. Eck, il n'y a _bas pésoin_ d'être dans des conditions _bartigulières_ pour être charmé en voyant mademoiselle _Perthe_: c'est une _pien cholie_ personne... qui sera la fille de sa mère, et un jeune homme, alors même qu'il ne connaît pas sa famille, ne peut pas ne pas être séduit par elle, mais combien _blus_ fortement doit-il l'être quand il partage les sentiments que je _fiens_ de _fous_ exprimer. C'est _chustement_ le cas de mon _betit_ Michel; je _tis betit_ parce que je l'ai vu tout _betit_, mais c'est en réalité un sage garçon plein de sens, un travailleur, qui nous rend les _blus_ grands services dans notre fabrique, et qui est _pien_ le caractère le _blus_ aimable, le _blus_ facile, le _blus_ affectueux, le _blus_ égal que je _gonaisse_. Enfin _pref_ il aime _matemoiselle Perthe_, et je vous _temande_ pour lui la main de _fotre_ fille.
Bien des fois et depuis longtemps déjà, madame Adeline avait marié sa fille, choisissant son gendre très haut, alors que leurs affaires étaient en pleine prospérité, descendant un peu quand cette prospérité avait décliné, baissant à mesure qu'elles avaient baissé, jamais elle n'avait eu l'idée de Michel Debs. Un juif!
Sa surprise fut si vive que M. Eck, qui l'observait, en fut frappé.
--_Je fois_, dit-il, que _fous_ pensez à _matame Ateline_ mère, qui est une personne si rigoureuse dans sa religion. Nous aussi nous _afons_ notre mère qui pour notre religion n'est pas moins rigoureuse que la vôtre. C'est ce que j'ai _tit_ à mon _betit_ Michel quand il m'a _barlé_ de ce mariage. «Et ta grand'mère, et la grand'mère de _mademoiselle Perthe_, hein!»
Justement après être revenue un peu de son étourdissement, c'était à ces grand'mères qu'elle pensait, à celle de Berthe et à celle de Michel.
De celle-ci, que personne ne voyait parce qu'elle vivait cloîtrée comme une femme d'Orient, tout le monde racontait des histoires que le mystère et l'inconnu rendaient effrayantes.
Que n'exigerait-elle pas de sa bru, cette vieille femme soumise aux pratiques les plus étroites de sa religion? De quel oeil regarderait-elle une chrétienne à sa table, elle qui ne mangeait que de la viande pure, c'est-à-dire saignée par un sacrificateur, ouvrier alsacien versé dans les rites, qu'elle avait fait venir exprès?
Bien qu'elle n'eût ni le temps ni le goût d'écouter les bavardages qui couraient la ville, madame Adeline n'avait pas pu ne pas retenir quelques-unes des bizarreries qu'on attribuait à cette vieille juive et ne pas en être frappée.