Chapter 18
Ce fut seulement quand Adeline fut arrivé au bout de son réquisitoire qu'il prit la parole--d'un air consterné, et aussi outragé.
--D'abord je dois vous dire qu'avant une heure Julien et Théodore seront chassés du cercle; ce sont des misérables qui méritent d'autant moins de pitié que nous avions plus de confiance en eux; j'avoue que de ce côté je suis en faute; j'ai péché par trop de confiance précisément; je ne les ai point surveillés avec les yeux du soupçon; je suis dans mon tort, je le reconnais.
Il avait débité ce petit couplet la tête basse, humblement; mais il la releva et reprit sa fierté, son air Mussidan:
--Maintenant, permettez-moi d'ajouter que je suis... plus que surpris, plus que peiné, en un mot, profondément blessé, que tout ce qui vient de se passer se soit fait en dehors de moi, par-dessus ma tête, en me tenant à l'écart, comme si je n'avais pas la responsabilité de l'administration de ce cercle; vous comprendrez donc que je vous demande les raisons pour lesquelles vous avez agi de cette façon.
Cette susceptibilité était trop légitime pour qu'Adeline s'en fâchât; il en attendait même l'explosion, et il n'eût pas compris que chez un homme comme le vicomte elle n'éclatât point; aussi sa réponse était-elle prête:
--J'ai dû me conformer aux désirs du préfet; le service qu'il m'a rendu, qu'il nous a rendu, était assez grand pour que je n'eusse qu'à accepter les conditions qu'il mettait à son concours.
Il fallait accepter cette explication ou se fâcher: Frédéric ne se fâcha point. Il avait mieux à faire, c'était d'amener Adeline à parler longuement de cet agent, afin de savoir au juste jusqu'où celui-ci avait été dans ses découvertes.
Mais Adeline avait tout dit, il ne put que se répéter.
Alors Frédéric expliqua son insistance; il voulait savoir; il cherchait à profiter des observations de cet agent, non pour le passé, mais pour l'avenir: il ne fallait pas que ce qui venait d'arriver pût se reproduire, non seulement avec les croupiers et les garçons de jeu, mais encore avec les grecs comme le prince de Heinick; la tricherie de celui-ci avait été si originale, si audacieuse qu'elle l'avait trompé; malgré les soupçons que cette sûreté de tirage et cette veine invraisemblable provoquaient, il n'avait pu la découvrir; mais dorénavant des précautions seraient prises qui empêcheraient toute fraude; on ne se servirait plus que de cartes unies et on taillerait avec trois jeux de couleurs différentes, blancs, roses, chamois, ce qui couperait radicalement le filage; tous les soirs, les cartes ayant servi seraient brûlées devant les joueurs; à la vérité, ce serait une perte de cinq ou six mille francs par an que produisait la revente de ces cartes, mais la sécurité absolue ne saurait se payer trop cher; d'ailleurs, cette leçon donnée aux autres cercles qui, malgré les prohibitions légales, vendent leurs cartes, serait productive: elle prouverait une fois de plus que, bien décidément, le _Grand I_ était un cercle modèle.
Que le _Grand I_ dût devenir, dans un temps donné, plus cercle modèle qu'il ne l'était déjà, cela ne pouvait pas changer les résolutions d'Adeline.
Depuis que le préfet lui avait dit: «On triche chez vous», il avait vécu sous le poids écrasant d'une obsession qui ne le lâchait ni jour ni nuit: il se voyait devant le tribunal obligé de répondre comme témoin aux questions du président, et d'écouter la tête basse ses admonestations; que de demandes mortifiantes pour son caractère, blessantes pour son honneur ne lui adresserait-on point?
Et tout en entendant les questions sévères ou bienveillantes du président, tout en voyant son sourire narquois ou dédaigneux, il se répétait les paroles du père Eck:
«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs; ce n'est pas seulement pour la fortune que la famille est bonne.»
Alors, dans cette agitation tumultueuse, il avait fait un voeu comme le marin au milieu de la tempête: s'il échappait au danger qui le menaçait, il renoncerait à cette existence si peu faite pour lui, et, suivant le conseil du père Eck, il laisserait ces gens à leurs plaisirs, qui n'étaient pas du tout les siens.
Jamais il n'avait fait son examen de conscience avec cette anxiété et cette intensité de pensée: que lui avait-elle donné, cette existence qu'il n'avait acceptée qu'en vue de résultats que l'imagination lui montrait si superbes et que la réalité s'obstinait à tenir aussi éloignés qu'au premier jour? Quelles affaires bonnes pour ses intérêts personnels lui avait apportées cette présidence qui devait lui créer tant de relations utiles? Aucune. Si, laissant de côté son intérêt personnel, il ne prenait souci que de l'intérêt général, il était bien forcé de s'avouer aussi que cette fondation de son cercle, qui devait concourir au développement de la vie brillante à Paris, avait tout simplement concouru au développement du jeu: où étaient-ils, les commerçants que le cercle avait enrichis? Il ne les voyait pas; tandis qu'il ne voyait que trop bien ceux qu'il avait appauvris ou ruinés--lui tout le premier. Car le plus clair de cette misérable aventure, c'était sa dette à la caisse du cercle, les soixante mille francs qui, à cette heure, en formaient le chiffre.
Cependant, malgré cette dette, il fallait qu'il accomplît son voeu, et qu'en donnant sa démission il reprît sa liberté, sa dignité. Il n'y avait pas à hésiter, pas à balancer; le repos, l'honneur peut-être étaient à ce prix. Ce qu'il avait vu pendant ces quelques jours, ce qu'il avait appris l'épouvantait. Eh quoi, c'étaient là les moeurs de ce monde, le vol, partout le vol, en haut comme en bas, pas une main nette; et toutes ces hontes, il les couvrait de son nom: «Allons chez Adeline»; c'était chez Adeline que les croupiers _étouffaient_ les jetons; chez Adeline que le prince de Heinick volait au jeu; deux siècles de travail et de probité aboutissaient à ce résultat.
Son parti était pris; coûte que coûte, il fallait qu'il sortît de cet enfer, qui ne dévorait pas seulement sa fortune et son honneur, mais qui le dévorait lui-même, du moins ce qu'il y avait de bon en lui, pour n'y laisser que ce qui s'y trouvait de mauvais: s'il est des passions qui élèvent le coeur et l'esprit, ce n'est pas précisément celle du jeu; depuis qu'il était à son cercle, tous les genres de joueurs lui avaient passé devant les yeux et dans des conditions où la bête humaine se livre le plus franchement; il ne voulait pas leur ressembler.
À la vérité, c'était renoncer aux espérances qu'il avait caressées pour Berthe, mais pouvait-il payer de son honneur la dot qu'il avait cru lui gagner? elle serait la première à ne pas le vouloir.
Lorsque Frédéric le quitta pour aller congédier Julien et Théodore, il n'hésita pas une minute, contrairement à ce qui arrivait toujours lorsqu'il avait une résolution difficile à prendre, il quitta le _Grand I_ et partit pour Elbeuf, car, avant de donner sa démission, il fallait qu'il s'acquittât à la caisse,--ce qui n'était possible qu'en redemandant à sa femme les trente-cinq mille francs qu'il lui avait envoyés quand il avait joué pour la première fois, et en arrangeant avec elle une combinaison pour se procurer les vingt-cinq mille autres.
Quelle douleur pour la pauvre femme; pour lui quelle humiliation!
L'affaire du prince l'avait empêché d'aller à Elbeuf comme à l'ordinaire; il envoya une dépêche à sa femme pour lui annoncer son arrivée, et, quand il entra dans la salle à manger, il trouva tout son monde l'attendant devant la table mise: la Maman dans son fauteuil, sa femme, Berthe et Léonie.
--Comme tu es gentil de nous rendre le samedi que tu ne nous avais pas donné, dit Berthe en l'embrassant.
--Alors, la politique chauffe? dit la Maman.
Depuis que la Maman s'était expliquée sur le mariage de Berthe avec Michel, elle ne parlait plus que de politique quand il venait passer un jour à Elbeuf; c'était sa manière de protester contre ce mariage; elle ne boudait pas, mais elle évitait les sujets où il aurait pu être question d'intérêts de famille. Comme de leur côté, Adeline et madame Adeline ne tenaient pas moins à ce que ces sujets ne fussent pas abordés, et comme, du sien, Berthe veillait à ne pas offrir à sa grand'mère la plus légère occasion de manifester franchement ou par des allusions son hostilité, c'étaient des conversations politiques sans fin auxquelles tout le monde prenait part.
Mais ce soir-là la politique elle-même languit et plus d'une fois Adeline préoccupé laissa tomber l'entretien sans continuer avec sa mère la discussion commencée.
--Irons-nous, demain au Thuit? demanda Berthe toujours désireuse de ces promenades avec son père.
--Non, je repars demain matin pour Paris.
Aussitôt après le souper, Adeline roula sa mère chez elle; puis, ayant embrassé sa fille et Léonie, il passa dans le bureau avec sa femme:
--Qu'as-tu? demanda celle-ci, quand la porte fut refermée; comme tu es préoccupé ce soir!
--Une chose grave, qui va te causer un grand chagrin... et qui me cause, à moi, une cruelle humiliation.
Elle le regarda, effrayée; il détourna les yeux.
Alors elle vint à lui et, lui passant le bras autour du cou par un geste maternel, elle se pencha à son oreille:
--Tu as joué! dit-elle à voix basse, sans le regarder.
--Oui.
--Mon pauvre Constant!
--J'ai été entraîné, une fatalité.
--Je pense bien.
Le premier coup porté, elle s'était remise un peu, bien que le plus dur ne fût pas dit.
--Combien? demanda-t-elle.
--Il me faut vingt-cinq mille francs.
Bien que dans leur situation la somme fût très grosse, elle avait craint le malheur plus grand encore.
--Nous les trouverons, ne t'inquiète pas, dit-elle. Puis, voulant le relever:
--C'est un accident, dit-elle, une faillite: justement, nous n'en avons pas eu cette année.
--Chère femme, murmura-t-il, quelle bonté en toi, quelle indulgence!
--Veux-tu bien te taire! dit-elle, en essayant de sourire pour ne pas pleurer; est-ce qu'il doit être question d'indulgence entre nous?
--Plus que jamais, car je ne t'ai pas tout dit.
--Mon Dieu!
En effet, le hasard de l'entretien, et aussi la confusion, l'embarras, la préoccupation d'amoindrir la force du coup qu'il allait porter à sa femme, avaient changé la marche qu'Adeline voulait suivre: c'était vingt-cinq mille francs ajoutés aux trente-cinq mille mis de côté sur son gain qu'il lui fallait.
--Tu sais les trente-cinq mille francs de la faillite Beaujour?
--Ils ne provenaient pas de la faillite Beaujour.
--Qui t'a dit?... s'écria-t-il.
--Tu les avais gagnés au jeu.
Il la regarda interdit.
--Est-ce que tu sais mentir? Crois-tu qu'on peut vivre pendant vingt-six ans unis de coeur et de pensées sans se connaître et sans lire l'un dans l'autre? Quand tu m'as parlé de ces trente-cinq mille francs, j'ai bien vu d'où ils venaient. Et c'est là ce qui, depuis, a fait mon tourment; puisque tu avais joué, tu pouvais jouer encore; je tremblais; que de fois j'ai voulu te le dire, et puis j'attendais pour te laisser commencer. J'étais si bien certaine que ces trente-cinq mille francs provenaient du jeu, et que tu me les redemanderais un jour, que je n'ai jamais voulu les employer; ils sont à ta disposition, il n'y a qu'à les prendre.
Il la serra dans ses bras.
--Nous aurions toujours été heureux que je ne te connaîtrais pas! s'écria-t-il avec effusion.
--C'est donc soixante mille francs que tu dois? interrompit-elle.
--Oui.
--Eh bien, je trouve comme un soulagement à le savoir; j'ai l'esprit ainsi fait d'aller toujours au pire; J'ai craint plus que ça bien souvent; j'ai vu tout perdu. Que de fois je me suis réveillée ruinée, dans la rue, sans rien; tu vois ce qu'a été ma vie depuis que ces trente-cinq mille francs maudits me sont arrivés; et puis si tu te décides à payer ces soixante mille francs, c'est que tu renonces, n'est-ce pas, à les rattraper par le jeu?
--Ce n'est pas seulement à les rattraper que je renonce, c'est aussi à la présidence du cercle.
--Ah! Constant! s'écria-t-elle.
--Comme c'est à la caisse que je dois cette somme, je ne peux pas me retirer sans la payer; aussitôt que j'aurai payé, je donnerai ma démission.
--Tu la payeras dès demain! s'écria-t-elle, ce n'est pas acheter notre repos trop cher. Tout de suite ouvrant la caisse, elle chercha dans son portefeuille les valeurs avec lesquelles elle pouvait faire ces vingt-cinq mille francs.
--Nous nous en tirons encore à peu près, dit-elle; tout pouvait y rester.
--Même l'honneur.
Et il lui raconta comment il s'était résolu à donner sa démission.
XV
Pendant qu'Adeline roulait vers Elbeuf, Frédéric, Barthelasse et Raphaëlle tenaient conseil chez celle-ci.
Depuis que le _Grand I_ était ouvert, jamais il ne s'était trouvé dans des conditions aussi critiques; si l'avertissement du préfet: «On triche chez vous», n'annonçait rien de bon, puisqu'il révélait des plaintes certaines, la surveillance de l'agent et les précautions prises pour qu'elle pût s'exercer en cachette faisaient toucher du doigt les dangers de la situation.
Raphaëlle, qui n'allait pas au cercle, et par là ne pouvait avoir aucune responsabilité pour ce qu'il s'y passait, était furieuse contre ses associés, qu'elle accablait de ses reproches et de ses injures: Frédéric comme Barthelasse, et Barthelasse comme Frédéric, passant de l'un à l'autre, quand elle ne les réunissait pas dans le même sac pour les secouer en les cognant l'un contre l'autre.
--Non, vraiment, c'est trop bête; qu'est-ce que vous fichez dans le cercle, je vous le demande; il semble que pour vous--cela s'adressait à Barthelasse--tout soit dit quand vous avez empêché un prêt douteux de cinq cents louis, et que pour toi--ceci s'adressait à Frédéric--tu n'as qu'à dormir tranquillement dans un fauteuil quand tu as passé la revue de ton personnel, et que tu l'as trouvé correct. Et vous êtes du métier!
Elle haussa les épaules en les toisant avec pitié; puis se tournant vers Barthelasse:
--Vous dites que vous êtes le malin des malins--imitant son accent--oui, mon bon, vous le dites; tous les tours qui ont pu se faire, vous les connaissez, et quand un particulier à lunettes opère sous vos yeux, tire à six, ne tire pas à quatre, gagne honteusement vous trouvez ça tout naturel.
Insolent et fanfaron avec les hommes, Barthelasse, taillé en taureau, se laissait facilement intimider par les femmes qui lui tenaient tête, et par Raphaëlle plus que par toute autre, «si moucheron» qu'elle fût, comme il disait d'elle.
--Je n'ai pas trouvé ça naturel du tout, répliqua-t-il.
--Non; seulement, au lieu de chercher où il fallait, vous avez remâché toutes les vieilleries de votre honorable carrière, les télégraphistes que vous n'avez pas vus, par cette bonne raison qu'il n'y en avait pas, le filage que vous n'avez pas entendu, puisqu'il ne filait pas, enfin tout votre répertoire, au lieu de chercher dans le neuf; ça n'était pas bien difficile à inventer, cette petite marque d'aiguille à tricoter donnant juste le point de la carte, et ça n'était pas bien difficile non plus à découvrir, puisque ce policier l'a découverte.
Ce qui redoublait la confusion de Barthelasse, c'est que ce que Raphaëlle lui reprochait était ce qu'il se reprochait lui-même: «Comment n'avait-il pas eu l'idée de se servir d'une loupe?» car il les avait examinées, les cartes avec lesquelles le prince jouait, et comme Dantin, tout d'abord, il n'avait rien vu; au toucher, il n'avait rien senti.
Elle l'abandonna pour se jeter sur Frédéric.
--Et toi, tu parles à ce policier, et tu ne vois pas ce qu'il est: négociant à Nantes!
--J'ai eu des soupçons.
--Et tu les as gardés pour toi; tu ne pouvais donc pas l'interroger sur Nantes? il n'y a peut-être jamais mis les pieds, il t'aurait répondu des bêtises.
--Tu conviendras que ce n'est pas de la chance de tomber sur un agent que personne ne connaît.
--Il vous aurait fallu un commissaire avec son écharpe; vous auriez ouvert l'oeil; tandis que c'est l'agent qui l'a ouvert.
--Qu'a-t-il vu, interrompit Barthelasse, c'est là qu'est la question intéressante.
--C'est clair, ce qu'il a vu.
--Et la cagnotte? continua Barthelasse.
--Il ne t'a rien dit de la cagnotte, ton président? demanda Raphaëlle.
--Rien.
--Il n'y a pas fait d'allusion?
--Aucune.
--Alors c'est que l'agent n'a rien vu de ce côté, dit Raphaëlle.
--Pourquoi aurait-il tout vu des autres côtés, et rien de celui-là? demanda Barthelasse; il a de bons yeux, le coquin!
--Puisqu'il n'a rien dit.
--C'est le président qui n'a rien dit à Frédéric, mais l'agent savons-nous ce qu'il a dit au président?
--Puisque le président n'a parlé de rien, répéta Raphaëlle avec colère.
--Parce qu'on ne parle pas d'une chose, cela prouve-t-il qu'on ne la connaît pas?
--S'est-il gêné pour parler de Julien et de Théodore, et pour exiger leur renvoi immédiat? s'est-il gêné pour renvoyer lui-même Léon?
--Julien, Théodore, Léon, qu'est-ce que ça lui fait? je vous le demande, hein! s'écria Barthelasse; tandis que la cagnotte, qu'est-ce qu'elle lui rapporte? trente-six beaux mille francs; et vous croyez qu'il va se fâcher avec elle; il ignore, on ne lui a rien dit, l'agent n'a rien vu; c'est son genre, à cet homme, d'ignorer ce qu'il ne veut pas savoir; ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous le dis; et il n'est pas le seul; j'en ai connu plus d'un comme ça.
--Il ne s'agit pas des gens que vous avez connus, interrompit Raphaëlle, agacée par les histoires de Barthelasse, il s'agit de notre président.
--Eh bien, le nôtre a eu les yeux ouverts par l'agent, et s'il ne parle pas de la cagnotte, c'est qu'il ne lui convient pas d'en parler, il accepte tacitement; il laisse aller les choses, puisqu'il ne sait rien.
--Il accepte?
--Il a accepté, il me semble; la caisse est là pour le dire.
--Oui, mais acceptera-t-il maintenant?
--Que veux-tu dire? demanda Raphaëlle effrayée.
--Que j'ai peur.
--De quoi?
--Qu'il ne nous quitte.
--Il doit soixante mille francs, s'écria Barthelasse, nous le tenons!
--Il peut les payer; alors comment le tenons-nous, par quoi?
--Qu'a-t-il donc dit?
--Rien, répondit Frédéric; mais son air a parlé pour lui; ce brave homme n'était pas plus fait pour être président de cercle que moi je ne le suis pour être évêque; c'est de force que nous l'avons fourré là-dedans; je sais le mal que j'ai eu; il ne pense qu'à s'en aller; et s'il n'est pas encore parti, c'est parce que nous lui faisions certains avantages qui dans sa position lui étaient agréables, et aussi parce qu'il en espérait d'autres qui ne se sont nullement réalisés; mais ce qui s'est réalisé, ce sont des ennuis et des tourments qui l'épouvantent. Il a peur d'être compromis, et ce qui vient de se passer l'a tout à fait affolé. C'est une terreur qui s'est emparée de lui, et qui lui fera commettre toutes les bêtises. Je ne serais pas du tout surpris qu'en ce moment il n'eût pas d'autre idée que de se procurer les soixante mille francs qu'il nous doit, pour nous planter là. Alors que deviendrons-nous?
Les trois associés se regardèrent avec stupeur.
--Personne mieux que moi ne sait combien il est embêtant, continua Frédéric, combien on a de difficultés à manoeuvrer avec lui, combien il est gênant; mais tout cela n'empêche pas qu'il ait du bon et que si nous le perdons nous ne retrouverons jamais son pareil: c'est un paratonnerre; estimé de tout le monde et de tous les mondes, ami du préfet, tant qu'il nous couvrait nous n'avions rien à craindre, ni le cercle, ni nous; l'aventure du prince le prouve bien. Il faut convenir qu'en l'inventant Raphaëlle a eu la main heureuse; elle l'eût fabriqué elle-même qu'elle ne l'eût pas mieux réussi.
--En tout cas je l'aurais fait plus solide, de façon à ce qu'il durât plus longtemps.
--Que ne dira-t-on pas s'il nous lâche? On cherchera pour quelles raisons il se retire, sans compter qu'il les dira peut-être lui-même, ses raisons. Alors nous voilà livrés aux _mangeurs_; si nous refusons leurs services, ils nous poursuivront; si nous les acceptons il faudra les payer, et d'un prix combien plus cher que les trente-six mille francs que nous donnions au _Puchotier!_ Avec lui nous étions tranquilles et c'était crânement que je répondais que nous n'avions besoin de personne: «Merci, nous avons notre président.»
--Peut-être vous exagérez-vous les choses, dit Barthelasse; trente-six mille francs, c'est bon à garder.
--Mon cher, si vous aviez assisté à notre entretien, vous verriez que je n'exagère rien et vous seriez aussi inquiet que moi. Après le premier moment de surprise, quand il m'a raconté l'histoire du prince de Heinick et qu'il a exigé l'expulsion de Julien, de Théodore, sévèrement, comme un juge qui s'adresse à un coupable, je me suis vite remis et tout de suite je lui ai longuement expliqué toutes les précautions que nous prendrions, tous les sacrifices que nous nous imposerions pour que de pareilles choses ne puissent pas se renouveler, c'était à peine s'il m'écoutait; lui qui autrefois eût voulu explications sur explications, il avait l'air de me dire: «Vous savez que tout cela m'est indifférent, ce n'est pas pour moi»; et c'est ce qui a commencé à me donner l'éveil. Si son intention avait été de rester avec nous, il m'eût interrogé au lieu de me fermer la bouche.
--Mais alors pourquoi exiger le renvoi de Julien et de Théodore? demanda Barthelasse.
--Pour faire justice avant de partir; d'ailleurs vous devez bien penser qu'au premier mot je ne lui ai pas laissé le temps d'exiger, j'ai pris les devants.
--Mes pressentiments sont les mêmes que ceux de Frédéric, dit Raphaëlle; il doit vouloir se retirer. Que deviendrons-nous?
Il y eut un moment de silence et ils se regardèrent comme pour chercher, dans les yeux des uns des autres, les idées qu'ils ne trouvaient pas en eux.
--Je vais vous dire, s'écria Barthelasse, cet homme a trop perdu; s'il avait gagné, il ne demanderait qu'à continuer; mais toujours perdre, je m'imagine que ça dégoûte.
--Il n'a pas assez perdu, répliqua Raphaëlle; s'il nous devait deux cent mille francs, nous le tiendrions.
--S'il joue encore, on pourrait les lui faire perdre, dit Frédéric.
--Moi, je suis pour qu'on les lui fasse gagner, continua Barthelasse. D'abord ça n'appauvrira pas la caisse, qui n'a été que trop soulagée par cette canaille de prince, et puis il n'y a rien qui attache les gens comme le succès, c'est la leçon de la morale.
Raphaëlle et Frédéric n'étaient pas en situation de plaisanter, cependant cette leçon de la morale invoquée par ce vieux crocodile de Barthelasse, comme ils l'appelaient entre eux, les fit rire:
--Riez, riez, continua Barthelasse: je sais ce que je dis, j'ai des exemples: il y a sept ans, à Luchon, M. Jules Ramot me devait cinquante mille francs et je commençais à comprendre que j'aurais bien du mal à les rattraper jamais. Alors, qu'est-ce que j'ai fait? je lui ai passé des séquences sans rien lui dire, avec lesquelles il a gagné près de nonante mille francs. L'année d'après il est revenu; l'année suivante aussi; il ne voulait plus tailler que chez moi; et pourtant il ne s'était rien dit entre nous, mais entre galantes gens on s'entend à demi-mot. Ainsi de notre homme, j'en suis sûr. Demain, après-demain, un peu avant qu'il prenne la banque....
--Prendra-t-il jamais la banque chez nous maintenant?
--Laissez-moi supposer qu'il la prendra. Il est donc disposé à la prendre. Alors je m'approche, et je lui dis sans avoir l'air de rien: «Mon _présidint_, vous n'avez pas assez le respect de la veine, ne vous mettez donc en banque qu'avec Camy pour croupier, il fait gagner les banquiers»; et mon Camy, qui n'a pas son pareil, lui passe une belle séquence que j'ai préparée moi-même et qui lui donne sept ou huit coups sûrs: comme il est reconnu que notre _présidint_ est le plus honnête homme du monde, personne n'ose le soupçonner, et il empoche une belle somme qui lui inspire le goût de la chose; s'il n'a pas parlé du _bourrage_ de la cagnotte, il acceptera encore bien mieux les séquences qui lui profiteront personnellement, tandis que la plus grosse part de la cagnotte lui passe devant le nez.