Chapter 17
Non seulement on ne l'avait pas poussé, mais encore on l'avait envoyé reprendre sa surveillance; il se l'était tenu pour dit: on n'a pas été fonctionnaire de la préfecture pendant de longues années sans apprendre à retenir sa langue.
Et, obéissant à la consigne, il avait repris sa surveillance en continuant à se donner l'air provincial.
--Eh bien, monsieur, lui demanda Frédéric, commencez-vous à connaître le jeu?
--Ça vient, mais l'embarras, c'est pour prendre des cartes; je ne pourrais jamais me décider.
--Alors vous ne jouez pas?
--Demain.
--Quel imbécile! se dit Frédéric en s'éloignant.
L'imbécile continua de regarder le jeu; mais comme, pendant le temps qu'il avait passé dans le cabinet du président, le nombre des joueurs avait augmenté, il ne se trouvait plus qu'au troisième rang, derrière les joueurs qui se penchaient sur la table pour surveiller leur mise: le tapis vert était encombré de jetons rouges et blancs et de plaques de nacre au milieu desquels éclatait çà et là l'or de quelques louis jetés par des joueurs fiévreux qui n'avaient pas eu la patience de les changer. Comme les filouteries du croupier ne l'intéressaient plus puisqu'il les connaissait, c'était aux joueurs et au banquier qu'il donnait toute son attention. Mais à l'exception d'une pauvre petite _poussette_, c'est-à-dire d'une plaque de vingt-cinq louis à cheval et qu'un ponte avait adroitement poussée quand son tableau avait gagné, il ne vit rien que de régulier; tous ces joueurs, ponte en banquier, jouaient correctement.
Mais il en est du policier comme du chasseur à l'affût, il n'a qu'à attendre; il attendit donc.
Tout à coup il se fit un brouhaha, et il vit un groupe entrer dans la salle, vers lequel tous les yeux se tournèrent: au milieu de ce groupe s'avançait un grand jeune homme blond à lunettes, qui semblait marcher assez gauchement, un peu à l'aventure, le prince de Heinick, à qui l'on faisait une entrée, comme il arrive souvent pour les gros joueurs. Dantin, qui ne le connaissait pas, remarqua qu'il regardait en-dessus ou en dessous de ses lunettes qu'il portait assez bas sur le nez.
Tout de suite le prince vint à la table, et, deux joueurs s'étant écartés avec l'empressement de courtisans, il plaça sur le tapis une plaque de vingt-cinq louis qu'il perdit; il en avança une seconde qu'il perdit encore.
--C'est assez, dit-il, je n'ai pas la veine; nous verrons si je serai aussi malheureux en banque.
Et aux regards qu'on fixa sur lui, il fut facile de comprendre que plus d'un joueur se promettait de profiter de cette déveine, quand il serait en banque: il avait assez gagné, l'heure de la restitution allait sonner.
Sans suivre le jeu pour voir d'où soufflait le vent, le prince alla s'asseoir dans un coin, et resta là d'un air indifférent et ennuyé jusqu'au moment où la banque lui fut adjugée. Alors tout le monde se pressa autour de la table, et l'on vit apparaître le premier croupier, un Béarnais appelé Camy, qui avait longtemps opéré à Pau, à Biarritz, à Luchon, et qui ne travaillait que pour les banques importantes ou pour les joueurs de qualité.
Le prince de Heinick, assis à son fauteuil, avait demandé des cartes neuves; et le garçon d'appel avait apporté trois jeux au croupier. En poussant, en se faufilant adroitement, Dantin avait fini par arriver au second rang derrière les pontes assis, et il n'était qu'à trois pas du banquier, dans les meilleures conditions pour le bien voir; au quatrième rang, Adeline se tenait derrière lui. Quand on posa les cartes sur le tapis, il les examina et constata que les bandes timbrées paraissaient intactes. Le croupier déchira les enveloppes, battit les cartes et les passa à un ponte qui les battit à son tour.
--Encore un peu, monsieur, si vous voulez bien, dit le prince avec un aimable sourire; je suis féticheur.
Évidemment, ce n'était pas des jeux séquencés; Dantin pouvait être tranquille de ce côté; il n'avait plus qu'à surveiller les mains de cet aimable banquier pour voir si, en approchant son fauteuil de la table, il ne ferait pas passer de sa main droite dans sa main gauche une portée préparée à l'avance--un _cataplasme_, si cette portée était épaisse; un _rigolo_, si elle était mince; mais tout se passa avec une régularité parfaite, il n'y eut aucune applique.
Les jetons, les plaques, les louis et même quelques billets de banque s'étaient abattus sur le tapis.
--Combien y a-t-il? demanda le prince, affirmant ainsi mauvaise vue.
--Vingt-huit mille francs, répondit le croupier, qui, d'un coup d'oeil exercé, avait fait son compte.
--Rien ne va plus, dit le prince.
--Messieurs, rien ne va plus, répéta Camy.
Le prince donna les cartes avec lenteur, sans les quitter des yeux; les deux tableaux prirent des cartes; pour lui, il ne s'en donna pas, et, quand il montra son point, un murmure de surprise s'éleva: il s'était tenu à 4, et il gagnait; le tableau de droite avait 3, le tableau de gauche baccara.
--Quelle veine!
Cette veine calma l'ardeur des pontes; l'heure de la restitution ne paraissait guère arrivée: aussi quand le prince fit sa question ordinaire: «Combien, je vous prie?» le croupier n'annonça-t-il que sept mille francs; les prudents se réservaient; il fallait voir.
Ils virent qu'ils avaient eu tort de s'abstenir, car le banquier perdit cette taille en tirant une bûche qui laissa le même, son point de trois.
Alors l'espérance revint aux joueurs, et le croupier annonça qu'il y avait vingt mille francs, mais cette fois ils eurent tort encore, car ce fut le banquier qui gagna; et ce qu'il y eut de remarquable dans ce coup, c'est qu'il fut aussi audacieux que l'avait été le premier: le prince tira à six et amena un 2; ses adversaires avaient l'un 6, l'autre 7.
Si les pontes furent consternés, Dantin fut étonné, c'était trop beau, trop sûr pour lui; il y avait là quelque volerie, mais laquelle? Il n'y voyait rien; il avait beau prêter l'oreille, il n'entendait pas le plus léger bruit de filage dans cette pièce silencieuse où l'anxiété arrêtait les respirations. Devenait-il sourd? Il écouta s'il entendait le battement de sa montre dans la poche de son gilet, et il l'entendit.
La banque continua en suivant à peu près la même marche, sur quatre coups le banquier en gagnait trois, et presque toujours avec une sûreté de tirage extraordinaire. Quand, la banque finie, on apporta devant le prince la corbeille dans laquelle il devait emporter son gain, elle se trouva presque remplie de jetons et de plaques; c'était un désastre.
Pendant que le prince changeait toute cette mitraille d'ivoire et de nacre contre de vrais billets de banque, il voulut bien, toujours avec son aimable sourire, promettre à quelques joueurs qu'il reviendrait le lendemain et leur offrirait leur revanche.
C'en était assez pour ce soir-là; le cercle se vida presque complètement; bien certainement il ne se passerait plus rien de sérieux.
Adeline emmena Dantin dans son cabinet.
--Eh bien? demanda-t-il.
--Le prince est un filou.
--Vous avez vu?
--Rien.
--Alors, comment pouvez-vous porter une pareille accusation contre un homme dans sa situation et que nous a présenté un membre des grands cercles?
--Vous me demandez mon impression, je vous la donne; si vous voulez que je ne dise rien, je me tais.
--Mais qui vous fait croire...?
Dantin expliqua ce qui lui faisait croire que le prince était un filou, en insistant principalement sur la sûreté de son tirage:
--Il n'y a pas de séquences, dit-il en concluant, il n'y a très probablement pas de filage, mais il y a quelque chose, et ce quelque chose je le chercherai, j'espère même que je le trouverai, seulement il faudrait avant que j'eusse les cartes avec lesquelles le prince a taillé.
--Elles étaient neuves.
Dantin ne répliqua pas, mais il insista pour examiner ces cartes, et comme ce soir-là il était impossible de retrouver avec certitude dans la corbeille celles qui avaient servi au prince à tailler, il fut convenu que cet examen serait remis au lendemain. Ce retard contraria Adeline, qui aurait voulu ce soir même expulser de son cercle le croupier Julien, ainsi que le garçon de jeu Théodore; mais il fallait bien attendre et laisser le prince prendre encore une banque sans éveiller les soupçons de personne, alors même que cette banque du lendemain devait être aussi désastreuse que celle qui venait de finir.
Elle le fut; les choses se passèrent exactement comme la veille: même façon de jouer et de tirer, même gain, même impossibilité pour Dantin de rien voir.
Comme cela avait été convenu, aussitôt que la banque fut finie, il se rendit dans le cabinet du président, où celui-ci arriva presque aussitôt, accompagné de Bunou-Bunou, mis dans le secret, afin de donner plus de solennité à l'examen. Ils apportaient les cartes de la dernière banque. Vivement Dantin les prit, les palpa, les examina; toutes passèrent par ses doigts et sous ses yeux.
--Je ne trouve rien, dit-il enfin.
--Vous voyez, monsieur, avec quelle légèreté vous avez soupçonné le prince, dit Adeline sévèrement; par bonheur, personne n'en saura rien.
--Je jure que c'est un grec, s'écria Dantin.
--Il ne faut pas accuser sans preuve, dit Bunou-Bunou sentencieusement et avec non moins de sévérité qu'Adeline; si nous n'avions pas agi avec prudence, dans quelle situation nous mettiez-vous?
Comme Adeline, Bunou-Bunou s'était révolté à l'idée que le prince de Heinick pouvait être un filou, et, comme Adeline, il regardait l'agent avec une pitié méprisante:
--Ces policiers!
Ce n'était pas seulement des soupçons de Dantin sur le prince qu'Adeline avait entretenu son collègue, c'était aussi des accusations portées contre Julien et Théodore; aussi, en voyant le découragement de l'agent, tous deux se demandaient-ils si accusations et soupçons ne se valaient pas.
Dantin était trop fin pour ne pas deviner ce qui se passait en eux, mais que dire? le mot de Bunou-Bunou lui fermait la bouche: «On n'accuse pas sans preuve»; et cette preuve, il ne l'avait pas.
--Votre surveillance n'ayant pas produit de résultat, au moins pour les joueurs, dit Adeline, je pense qu'il est inutile de la continuer; vous pouvez ne pas revenir demain.
--Très bien, monsieur, dit Dantin, je ferai mon rapport.
Il se dirigea vers la porte; comme il allait l'ouvrir, il revint vivement, en se frappant le front:
--Les lunettes! s'écria-t-il, les lunettes!
Adeline et Bunou-Bunou le regardèrent en se demandant s'il était pris d'un accès de folie.
--Ce n'est pas pour rien qu'on a de pareilles lunettes. Il y a sur ces cartes des signes que nous ne voyons pas avec nos yeux, mais que lui voit avec ses lunettes. Avez-vous une loupe?
--Nous n'en portons pas sur nous, dit Bunou-Bunou, d'un air goguenard.
--Les opticiens sont fermés à cette heure; mais, heureusement, j'en ai une chez moi, je vais la chercher; dans vingt minutes, je serai de retour; je vous en prie, messieurs, donnez-moi vingt minutes.
--Nous ne vous les refuserons pas, dit Adeline avec condescendance.
XIII
--Voilà un particulier qui a failli nous mettre dans de beaux draps, dit Bunou-Bunou quand Dantin eut refermé la porte.
--C'est le rôle d'un policier de voir partout des coquins.
--Cependant vous conviendrez que monter jusqu'au prince de Heinick, c'est vif.
--Je me demande s'il n'a pas cru voir ce qu'il dit avoir vu des manoeuvres de Théodore et de Julien.
--Je me le demande aussi.
--Nous voyez-vous expulsant ces pauvres garçons, les accusant!
--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que dans ces fonctions d'agent de police on doit prendre bien souvent le rêve pour la réalité.
--C'est ainsi que courent de par le monde tant de légendes sur les tricheries dans les cercles: personne n'a vu voler, mais on connaît des gens qui ont vu, et alors...
--Et alors?
--Et le préfet de police, avec ses airs mystérieux et discrets: «Mon cher député, on triche chez vous»; ah! ah! ah!
--Ah! ah! ah!
--Et notez que c'est le meilleur agent de la brigade des jeux!
À ce moment on frappa à la porte. Adeline n'eut que le temps de jeter un journal sur les cartes qui couvraient son bureau; c'était Frédéric qui venait aux renseignements; en voyant ces allées et venues, ces conciliabules, il n'était pas sans inquiétude; que signifiait tout cela? Mais en trouvant son président et Bunou-Bunou riant aux éclats, il se rassura; évidemment il ne se passait rien de grave; et après quelques mots pour justifier tant bien que mal son entrée, il se retira se disant qu'à coup sûr ils se moquaient du commerçant de Nantes.
--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que c'est de la démence toute pure de prétendre qu'il peut se trouver des signes quelconques sur des cartes neuves enfermées dans des enveloppes scellées du timbre de l'État. Vous qui connaissez le jeu mieux que moi, voulez-vous m'expliquer ce qu'il a voulu dire?
--Je n'en sais vraiment rien.
--Et c'est le meilleur agent de la brigade des jeux.
--Et nous restons là à l'attendre au lieu d'aller nous coucher.
Ils n'attendirent pas longtemps; avant que les vingt minutes fussent écoulées, Dantin arriva.
--Voulez-vous me permettre de fermer la porte, dit-il d'une voix haletante.
--Si vous voulez.
L'examen de Dantin, armé de sa loupe, ne fut pas long:
--Le voilà, le signe! s'écria-t-il; tenez, messieurs, regardez vous-mêmes, là.
Et donnant la loupe et la carte à Adeline, il lui montra du doigt où il fallait regarder.
Les cartes avec lesquelles on jouait au _Grand I_ et qu'on fabriquait exprès pour lui, au lieu d'être unies, étaient tarotées en losanges roses et blancs, et la marque qui se voyait avec la loupe était une toute petite tache imperceptible, faite sur un des losanges qui répondait au point même de la carte, sur le premier pour l'as, sur le troisième pour le 3, sur le neuvième, sur le douzième (afin de laisser un écart facilement appréciable) pour le 10 et les figures; de sorte qu'en voyant cette petite marque on savait la carte comme si on la regardait à découvert.
--Comment a-t-on fait ces taches? dit Dantin, je n'en sais rien puisque je n'y étais pas, mais je jurerais que c'est avec une pointe d'aiguille rougie, approchée des cartes, qui a terni le vernis. En tout cas, c'est du bel ouvrage, propre, original... et trouvé.
--Mais ces cartes étaient dans des enveloppes scellées par la régie! dit Bunou-Bunou.
--Il en est des bandes de la régie comme des enveloppes gommées de la poste, on les ouvre sans les déchirer en les exposant à la vapeur de l'eau bouillante; on retire alors les cartes une à une par le bout ouvert; on les marque; quand elles sont sèches, on les replace une à une; on gomme la bande; et le tour est joué: voilà des cartes neuves qui doivent inspirer toute confiance; celui qui n'a pas une loupe ou de fortes lunettes n'y voit rien: ce sont de très habiles opticiens que messieurs les Allemands.
--Mais il faut un complice, dit Adeline.
--Aussi, y en a-t-il un... ou deux; en tout cas, le garçon d'appel qui apporte les jeux, et qui substitue à ceux qu'on lui a remis ceux qui ont été préparés.
--Est-ce possible? murmura Bunou-Bunou.
--Vous allez le voir quand vous interrogerez ce garçon; mais, en attendant, laissez-moi, je vous en prie, vous prouver qu'avec ces cartes on joue à jeu découvert, et vous montrer comment le prince opère. Tout à l'heure, vous avez douté de moi, je m'en suis bien aperçu; laissez-moi me réhabiliter et vous convaincre que je ne suis pas le fou... que vous avez cru.
Ils étaient trop confus de leur incrédulité pour lui refuser ce qu'il demandait: il prit place au milieu du bureau en faisant asseoir Adeline à sa droite et Bunou-Bunou à sa gauche, comme s'ils étaient à une table de baccara où il serait banquier; puis, tenant sa loupe de sa main gauche, de la droite il donna les cartes.
--Maintenant, dit-il, avant que vous releviez vos cartes je vais vous dire vos points: à droite, il y a une figure et un 6, à gauche un as et un 7; moi j'ai une figure et un 5; je dois donc tirer, et je le fais d'autant plus sûrement que je sais que la carte que je vais retourner est un 4.
Disant cela, il la retourna: c'était bien un 4, comme les points qu'il avait annoncés étaient bien ce qu'il avait dit.
Adeline et Bunou-Bunou se regardaient consternés; la démonstration était plus que faite.
--Me permettrez-vous de vous demander, dit Dantin, ce que vous voulez faire?
La même réponse sortit instantanément de leurs deux bouches:
--Pas de scandale; il faut étouffer l'affaire.
Cette réponse était trop conforme à la tradition pour que Dantin s'en étonnât: pas de scandale, c'est la mot de tous les présidents de cercle lorsqu'un scandale éclate chez eux; dans la rue où il y a tout le monde, on crie «au voleur»; dans un cercle où il n'y a qu'un monde choisi, on ne crie rien du tout; on expulse poliment le voleur sans prévenir personne, de façon à lui laisser toutes les facilités d'aller voler chez le voisin.
Si Adeline voulait éviter un scandale auquel son nom serait mêlé et qui compromettrait le _Grand I_, il ne voulait pas cependant que le prince allât continuer son industrie dans les autres cercles de Paris.
--Il est bien entendu, dit-il, que nous n'accorderons pas l'impunité au prince de Heinick, et que nous ne nous contenterons pas de lui écrire une lettre banale pour lui interdire l'entrée de notre cercle; il faut qu'il quitte Paris et la France.
--Qu'il aille exercer son industrie dans son pays, dit Bunou-Bunou, je n'y vois pas d'inconvénient, au contraire.
--Et le garçon de jeu? demanda Dantin.
--Je vais le chasser.
--Ne livrant pas l'auteur principal à la justice, dit Bunou-Bunou, nous ne pouvons pas lui livrer le complice.
--Ne désirez-vous pas savoir comment cette complicité s'est établie?
--Certainement.
--Nous allons l'interroger.
Et Adeline, ayant sonné, dit au domestique qui se présenta d'aller lui chercher Léon.
--Si vous voulez bien le permettre, dit Dantin, je l'interrogerai moi-même; j'obtiendrai peut-être des aveux plus vite, en même temps que je le forcerai à ne pas ébruiter l'affaire.
--Faites.
Léon entra, l'air embarrassé et inquiet, regardant autour de lui.
--Répondez à tout ce que monsieur vous demandera, dit Adeline en désignant de la main Dantin, adossé à la cheminée.
--Comment t'appelles-tu? dit celui-ci d'un ton rude.
--Mais... Léon.
--Ce n'est pas un nom, tu en as un autre?
--Chemin.
--Tu es Normand?
--C'est vrai.
--D'où?
--D'Arques.
--C'est au Casino de Dieppe que tu as appris le métier?
--Oui.
--Tu es marié?
Il fit un signe affirmatif.
--Où est ta femme; que fait-elle?
--Elle tient un café à Arques.
--Eh bien, tu prendras ce matin le train de six heures quarante-cinq pour Dieppe, et tu resteras auprès de ta femme, à tenir ton café avec elle; si tu reviens à Paris, la police correctionnelle et après Poissy. Mais avant de partir tu vas dire à ces messieurs ce que le prince de Heinick te donne pour que tu lui apportes des cartes préparées, et comment l'affaire s'est arrangée entre vous.
--Des cartes préparées!
Dantin enleva le journal qui recouvrait les trois jeux.
--Les voici.
Léon était déjà à moitié anéanti, cette façon brutale de l'interroger en affirmant lui avait fait perdre la tête; la vue des cartes l'acheva.
--Je n'ai jamais parlé au prince, je vous le jure, balbutia-t-il.
--Eh bien, qui est-ce qui te remet les jeux?
--Je ne sais pas son nom: un petit homme jaune, grêlé, que j'ai connu au café où je vais; il m'a dit que le prince ne pouvait jouer qu'avec ses cartes, des cartes neuves faites exprès pour lui, un fétiche, quoi.
--Bien sûr.
--Sans ça, et si les cartes n'avaient pas eu leur bande, je n'aurais jamais consenti. On peut prendre des renseignements, tout le monde dira que je suis un honnête homme: j'ai quatre enfants.
--Ça vaut cher, un fétiche comme celui-là, car il est fameux.
Léon hésita un moment.
--Ne fais pas le malin, dit Dantin rudement.
--Mille francs.
Maintenant tu vas prendre tes hardes et filer sans dire mot à personne: si tu causes, au lieu d'aller jusqu'à Arques, où tu seras heureux comme le poisson dans l'eau, tu t'arrêteras à Poissy, où on ne s'amuse pas.
Léon ne se le fit pas dire deux fois; peu à peu il avait reculé vers la porte, il l'entr'ouvrit et se faufila dehors.
--Voilà! dit Dantin, mille francs, offerts pour substituer un jeu de cartes à un autre et la tête tourne.
Adeline et Bunou-Bunou tinrent conseil pour savoir comment ils procéderaient avec le prince, et il fut décidé qu'on attendrait son arrivée le lendemain, et qu'au lieu de le laisser entrer dans la salle du baccara, on le prierait de passer dans le cabinet du président.
--Vous vous trouverez là, dit Adeline à Dantin, et vous préciserez la tricherie, si le prince essaye de la contester.
Dantin allait se retirer, Adeline le retint:
--Nous vous devons des remerciements, dit-il, pour le service que vous nous avez rendu; nous vous devons aussi des excuses, car, je l'avoue à un certain moment nous avons douté de vous. Le préfet saura combien vous nous avez été utile en cette misérable affaire.
Quand Dantin arriva le soir à onze heures au _Grand I_, il remarqua qu'on le regardait d'une façon bizarre et qui lui parut soupçonneuse. En effet, les conciliabules dans le bureau du président, la disparition des cartes qui avaient servi à la banque du prince de Heinick, enfin l'absence inexpliquée de Léon avaient fait travailler les langues: ce n'est pas dans un cercle qu'on attend les coups du sort avec l'impassibilité d'une conscience tranquille. Cependant personne ne lui adressa la parole, pas même Frédéric qui causait avec Barthelasse, car Adeline vint au-devant de lui.
--Voulez-vous m'attendre dans mon cabinet? dit celui-ci, vous y trouverez M. Bunou-Bunou; je vous rejoins tout à l'heure.
En effet, Adeline ne tarda pas à arriver, accompagné du prince, qu'il fit passer devant lui poliment.
--Vous désirez me parler? demanda le prince avec une hauteur dédaigneuse.
--Oui, monsieur, nous avons à vous demander des explications sur votre façon de jouer.
--À moi!
Ce «moi» fut dit avec la fierté la plus superbe.
--Et nous vous prions de nous les donner devant monsieur, continua Adeline en désignant Dantin.
Celui-ci s'avança:
--Dantin, inspecteur de la brigade des jeux.
--Qu'est-ce à dire?
--C'est-à-dire que vous trichez, prince.
--Misérable!
--Vous trichez avec ces cartes--il présenta les cartes--que vous remet le garçon de jeu, à qui vous donnez mille francs.
Le prince hésita un moment en jetant autour de lui des regards féroces; puis tout à coup, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, les jambes flageolantes, comme s'il allait défaillir:
--Messieurs, ne me perdez pas... pour l'honneur de mon nom... un moment d'égarement, je vous expliquerai.
--Vous n'avez rien à expliquer, dit Dantin, vous avez à prendre demain matin le train de sept heures trente pour Cologne, et à ne jamais revenir en France.
--C'est impossible demain; la princesse...
--La princesse vous rejoindra.--Cologne, ou la police correctionnelle.
--Je partirai.
Le lendemain, à sept heures quinze, Dantin, de surveillance à la gare du Nord, vit le prince en costume de voyage et sans lunettes descendre de voiture et se diriger vers le guichet. Il le suivit de loin, mais en se tenant en dehors des barrières au lieu de passer dedans et en détournant la tête pour que le prince ne le reconnût pas.
--Compiègne, demanda le prince en posant un billet de banque sur la tablette du guichet.
Dantin lui prit le bras:
--Compiègne est en France; c'est Cologne que vous voulez dire?
--Cologne.
XIV
Quand le prince de Heinick fut en route pour Cologne, Adeline put enfin s'expliquer avec Frédéric et lui demander l'expulsion du croupier Julien et du garçon de jeu qui changeait si bien la monnaie,--ce qu'il fit franchement, sévèrement.
Aux premiers mots, l'émoi de Frédéric fut vif: un agent au cercle! qu'avait-il vu? qu'avait-il dit? que savait le président?
Aussi écoutait-il sans interrompre une seule fois; avant de se lancer, il fallait être renseigné.