Baccara

Chapter 16

Chapter 163,946 wordsPublic domain

--Que se passe-t-il donc? Parlez, je vous en prie.

--On triche chez vous.

--C'est impossible.

--Si vous me répondez avec cette certitude, je n'ai rien à ajouter.

--Mais, qui triche?

--Cela est plus délicat; nous avons des soupçons, mais, comme il arrive le plus souvent, les preuves manquent; tandis que mes agents peuvent protéger le pauvre diable à qui l'on vole cent sous, ils ne peuvent rien pour le monsieur à qui l'on vole cent mille francs, puisqu'ils n'entrent pas dans vos cercles. Enfin, j'ai des rapports sérieux qui ne permettent pas le doute; on triche chez vous; il est vrai qu'on triche aussi ailleurs; mais ce qui se passe ailleurs ne vous regarde pas, tandis que vous avez intérêt à savoir ce qui se passe chez vous, afin d'éviter un éclat: voilà pourquoi je vous avertis.

Bien que bouleversé par cette révélation, Adeline trouva de chaudes paroles de remerciement, puis il expliqua les mesures qu'il allait prendre avec son gérant et son commissaire des jeux pour découvrir les voleurs.

Mais aux premiers mots le préfet l'arrêta:

--Croyez-moi, ne prenez des mesures avec personne; prenez-les avec vous-même. Vous avez confiance dans votre gérant, c'est parfait; mais enfin il n'en est pas moins vrai qu'en cette occasion il est dans son tort puisqu'il n'a rien vu; ou s'il a vu sans vous prévenir, il y est encore bien plus gravement; et c'est toujours un mauvais moyen de recourir à ceux qui sont en faute. Opérez vous-même. Ne vous fiez qu'à vous. Il ne vous est pas difficile de surveiller vos gros joueurs.

--Notre plus gros joueur est le prince de Heinick.

--Surveillez le prince de Heinick comme les autres: il n'y a pas de prince devant le tapis vert, il n'y a que des joueurs, et la façon dont un joueur surveille un autre joueur vous montre quelle confiance on s'inspire mutuellement dans cette corporation.

--Faut-il donc soupçonner tout le monde?

--Hé, hé!

--Mais alors ce serait à quitter la société.

--Au moins une certaine société.

Sur ce mot le préfet voulut s'éloigner, mais Adeline le retint: il était épouvanté de la responsabilité qui lui tombait sur les épaules, et il ne l'était pas moins de son incapacité qu'il avoua franchement. Comment découvrir les nouvelles tricheries, quand il connaissait à peine les anciennes? Il lui faudrait quelqu'un pour l'éclairer, le guider. Il termina en demandant au préfet de lui donner ce quelqu'un:

--Il y a des inspecteurs de la brigade des jeux; donnez m'en un.

--Si les inspecteurs connaissent les grecs, les grecs connaissent encore mieux les inspecteurs; que je vous en donne un, et que vous l'introduisiez dans votre cercle, les choses, tant qu'il sera là se passeront avec une correction parfaite.

Adeline se montra si désappointé que le préfet ne voulut pas le laisser sur cette réponse décourageante.

--Je vais m'informer si on peut vous donner quelqu'un qui exerce une surveillance sans danger d'être reconnu, et aussi sans provoquer l'attention: mes agents ne se recrutent pas dans le monde de la diplomatie, malheureusement, et il y en a plus d'un dont la tournure et la tenue seraient déplacées dans votre cercle. Demain vous aurez ma réponse.

Cette nuit-là, Adeline la passa au cercle à surveiller les joueurs, rôdant autour des tables, cherchant, examinant, mais ne voyant rien d'irrégulier. À la vérité, le prince de Heinick eut une banque exceptionnellement heureuse, mais sans que rien pût éveiller les soupçons dans sa manière de tailler, qui était la plus correcte au contraire, la plus élégante qu'on eût encore vue au _Grand I_. C'était presque du bonheur; en tout cas, pour plus d'un ponte, c'était presque un honneur de se faire gagner son argent par un si noble banquier, numéroté dans l'_Almanach de Gotha_, et apparenté à des Altesses: «J'ai attrapé hier avec le prince Heinick une culotte qui peut compter!» Ça pose de se faire culotter par un prince.

Le lendemain, Adeline attendait le préfet avec une impatience nerveuse.

--J'ai votre homme, mon cher député, rassurez-vous. Un ancien agent politique versé dans la brigade des jeux. Il paraît qu'il a été _affranchi_ par les grecs et qu'il n'a pas voulu travailler avec eux ni pour eux. On me dit qu'il opère d'une façon surprenante. En tout cas, il connaît tous les tours de ces messieurs, et si celui qui s'exécute chez vous est neuf, il est assez intelligent pour le découvrir. J'oubliais de vous dire qu'il est assez bien pour passer inaperçu dans votre cercle et partout; en plus décoré, d'un ordre étranger, pour services politiques. Il sera demain matin chez vous, si vous voulez. À quelle heure?

--Dix heures.

Comme dix heures sonnaient le lendemain, on frappa à la porte d'Adeline, et dans son petit salon entra un homme de quarante-cinq ans, de tournure militaire, correctement habillé comme tout le monde et avec aisance, les mains gantées; la tête était énergique, le visage montrait des traits détendus et fatigués comme ceux des comédiens qui ont exprimé toute la gamme des passions, mais ce qui frappait plus encore chez lui, c'était de beaux yeux noirs brillants qui semblaient devoir embrasser, sans mouvements apparents, un rayon visuel plus considérable qu'il n'est donné à une vue ordinaire.

--Je viens de la part de M. le préfet de police.

En quelques mots, Adeline expliqua ce qu'il attendait de lui.

--Très bien, monsieur; vous voudrez bien me présenter comme... une personne de votre connaissance.

--Assurément; votre nom?

--Nous dirons Dantin, si vous voulez bien; c'est un nom commode, noble ou bourgeois, selon les dispositions de celui qui l'entend et lui met ou ne lui met pas d'apostrophe.

Dantin allait se retirer; Adeline le retint.

--M. le préfet m'a dit que vous connaissiez toutes les tricheries des grecs.

--Toutes, non; car on en invente tous les jours, qu'on apporte toutes neuves dans les cercles, mais je connais à peu près toutes celles qui ont servi; quant aux inédites, une certaine expérience me permet de les deviner quelquefois!

--M. le préfet m'a dit que vous opériez vous-même d'une façon surprenante.

--M. le préfet est trop bon; j'ai acquis un certain doigté. Au reste, je me mets à votre disposition, et si vous voulez que je vous donne une... séance, je suis prêt. Vous avez des cartes.

Mais Adeline n'avait pas de cartes, il fallait en envoyer chercher.

Quand on les apporta, Dantin, qui s'était assis devant le bureau d'Adeline, les prit, les mêla, et, tout en causant, parut les examiner assez légèrement.

--Elles sont bien minces, mais enfin elles seront suffisantes, je l'espère.

Il les étala sur le bureau et les remua à deux mains avec de grands mouvements des épaules et des coudes; puis, les ayant rassemblées, il les posa en tas devant Adeline.

--Si vous voulez couper: bas, haut, comme vous voudrez. Maintenant si vous voulez bien me désigner le neuf que vous désirerez, je vais vous le donner; vous voyez que ni la carte de dessus ni celle de dessous ne sont des neuf.

Adeline demanda le neuf de pique et ne quitta pas des yeux les doigts de Dantin.

--Le voici, dit celui-ci; en voulez-vous un autre?

--Oui, le neuf de trèfle, dit Adeline, se promettant bien de voir comment Dantin opérait.

Mais il ne vit rien, ni pour le neuf de trèfle, ni pour ceux de coeur et de carreau qu'il lui servit ensuite, et il resta ébahi.

--Ainsi vous ne m'avez pas vu, dit Dantin, et vous ne m'avez pas davantage entendu.

--Pas du tout.

--Comme vous le savez, c'est là la grande difficulté du filage, l'oreille perçoit ce qui échappe aux yeux; heureusement, j'ai travaillé une heure ce matin, car, pour filer il faut faire ses gammes comme le musicien; si je restais un jour sans travailler, vous ne m'entendriez peut-être pas, mais moi je m'entendrais. Maintenant, comme je n'ai pas de prétention au rôle de sorcier, au contraire, regardez ces cartes; pendant que j'occupais votre attention en vous disant qu'elles étaient mauvaises, je les ai marquées de quelques coups d'ongles, à peine perceptibles pour l'oeil, mais sensibles pour mes doigts. Puis, au lieu de battre les cartes comme tout le monde, j'ai fait ce qu'on appelle la _salade_; et je vous ai donné à couper; mais, au moyen de cette carte légèrement bombée, j'ai fait un petit _pont_, dans lequel vous avez coupé. Et voilà. Quant au filage, c'est affaire de travail, d'habitude et d'adresse.

XI

À neuf heures, Dantin arriva au _Grand I_, et par un valet de pied fit passer son nom au président, qui à ce moment causait avec son gérant.

--Dantin, fit Adeline avec un mouvement de surprise assez bien joué, faites-le monter.

Puis s'adressant à Frédéric:

--Un ami de Nantes.

Vivement il alla au-devant de cet ami, qui, présenté de cette façon, devait passer inaperçu, ou tout au moins ne provoquer aucune curiosité: ce n'était point le premier provincial d'Elbeuf, de Rouen ou d'ailleurs à qui Adeline faisait les honneurs de son cercle: le malheur était que ces provinciaux, peu intelligents, se laissaient rarement séduire par les charmes du baccara, ou, s'ils se risquaient quelquefois à ponter un louis au tableau de droite ou de gauche, ils allaient rarement plus loin quand ils l'avaient perdu: les louis n'ayant pas du tout la même valeur à Elbeuf ou à Rouen qu'à Paris.

À cette heure, il n'y avait presque personne au cercle: quelques vieux bien sages qui jouaient tranquillement au whist ou à l'écarté; mais le baccara chômait; si Dantin était venu si tôt, c'est qu'il voulait passer l'inspection des lieux avant celle des joueurs.

Ce fut ce qu'il fit avec Adeline en jouant le provincial à la perfection, c'est-à-dire avec une discrétion qui n'allait pas jusqu'aux gros effets du paysan, mais en homme de sa tenue qui, pour la première fois, pénètre dans un cercle parisien et naturellement regarde autour de lui avec curiosité, parce que ce qu'il voit l'amuse et aussi le surprend un peu.

Cependant, il fallait passer le temps, la promenade dans les salons ne pouvait se recommencer indéfiniment, et, d'autre part, deux amis qui se retrouvent après une longue séparation ne peuvent pas se mettre à lire les journaux en face l'un de l'autre.

--Verriez-vous un inconvénient à ce que nous fissions quelques carambolages? demanda Dantin; il importe de gagner l'heure sans provoquer l'attention.

Adeline eut un mouvement d'hésitation, mais il fut court.

--Après tout! se dit-il.

Ils se mirent à un billard jusqu'à ce que l'arrivée des joueurs permît de commencer la partie; alors ils passèrent dans la salle de baccara; mais les joueurs assis à la table n'étaient guère sérieux, et la galerie autour d'eux était peu nombreuse; encore Dantin ne se laissa-t-il pas tromper sur la qualité de ces joueurs, qui, pour lui, n'étaient que des _allumeurs_ chargés de lancer la partie avec quelques modestes jetons de cinq francs qu'on leur remet à la caisse; quant au banquier, c'était non moins certainement un autre allumeur qui avait pris la banque avec quinze louis avancés par la caisse; si la partie avait marché pour de bon, le croupier l'aurait menée d'une autre allure.

Entre la première et la seconde banque, Frédéric s'approcha de l'ami du président, et les présentations se firent.

--M. d'Antin.

--M. le vicomte de Mussidan.

--Monsieur ne joue pas? demanda Frédéric, qui ne dédaignait pas d'allumer lui-même la partie, même au détriment des amis de son président.

--Pour jouer il faut savoir, répondit Dantin avec franchise et simplicité, et je vous avoue qu'à Nantes nous ne cultivons pas encore le baccara.

--Cependant...

--Au moins dans ma société; c'est même la première fois que je vois jouer ce jeu.

--Il est bien facile.

--Il me semble; je ne dis pas que je ne me risquerai pas demain, mais aujourd'hui je regarde; il y a des choses que je ne comprends pas. Ainsi, pourquoi le banquier ne paye-t-il pas et ne reçoit-il pas?

--C'est le croupier qui paie et qui reçoit pour le banquier.

--Ah! c'est le croupier, le fameux croupier qui est assis en face du banquier; je croyais qu'il n'y en avait pas dans les cercles.

Frédéric s'éloigna en se disant que son président avait des amis vraiment bien naïfs,--ce qui d'ailleurs ne l'étonna pas.

--Vous n'aviez pas besoin de si bien jouer l'ignorance, dit Adeline, quand Frédéric fut passé dans une autre salle, le vicomte de Mussidan est le vrai gérant du cercle, et c'est un autre moi-même.

--Pardon, je ne savais pas.

Et Dantin se promit d'être circonspect: si le gérant et le président ne faisaient qu'un, il fallait être attentif à veiller sur sa langue. Il avait reçu l'ordre de se mettre à la disposition de M. Constant Adeline, député, président du _Grand I_, afin d'aider celui-ci à découvrir des vols, qui se commettaient dans son cercle. Mais quels étaient ces vols, quels étaient les voleurs, il n'en savait rien; c'était à lui de les trouver. Où les chercher? Justement parce qu'il connaissait les tricheries des grecs, il était disposé à voir des voleurs dans tous ceux qui vivent du jeu: joueurs de profession, croupiers, gérants. C'est là d'ailleurs une disposition commune aux policiers et qui fait leur force; s'ils étaient moins soupçonneux, ils ne découvriraient rien. Tel qu'il avait vu Adeline la veille, il le jugeait le plus honnête homme du monde, un brave et digne président, comme après tout il peut en exister. Mais si ce brave président ne faisait qu'un avec son gérant, et un gérant vicomte, c'est-à-dire un déclassé, la situation se trouvait autre qu'il l'avait jugée tout d'abord, et il était prudent de ne pas s'aventurer avec lui. Un député est un personnage influent et c'est niaiserie d'agir de façon à s'en faire un ennemi, surtout quand on n'a que sa place pour vivre et qu'on désire la garder, ce qui était le cas de Dantin. Dans sa jeunesse il avait volontiers joué les Don Quichotte, ce qui l'avait mené à être simple inspecteur de la brigade des jeux à quarante-cinq ans; il ne voulait pas descendre plus bas.

Cependant, la partie continuait et Dantin la suivait avec la franche curiosité du provincial qui voit jouer le baccara pour la première fois; de temps en temps il adressait à Adeline discrètement une question, que ses voisins pouvaient entendre en prêtant un peu l'oreille; elles étaient tellement naïves, ces questions, qu'elles ne pouvaient venir que d'un provincial renforcé.

Mais pour échanger quelques paroles avec Adeline de temps en temps, il n'en était pas moins attentif à ce qui se passait à la table, qu'il ne quittait pas des yeux, allant du banquier aux pontes et du croupier aux valets de service.

Peu à peu la partie s'était animée, les joueurs étaient arrivés, et la misérable petite banque de quinze louis du début était montée à cent, à deux cents, à cinq cents louis.

Il avait été convenu entre Adeline et lui que quoi qu'il vît il ne lui dirait rien, car Adeline voulait avant tout éviter un éclat, qui, colporté le lendemain dans le Paris des cercles et peut-être même dans tout Paris, compromettrait le _Grand I_ en même temps que la réputation de son président.

Cependant, bien que Dantin se fût conformé à cette instruction, plus d'une fois il avait regardé Adeline pour appeler son attention sur la table de jeu, mais Adeline n'avait pas paru comprendre, non en homme qui ne veut pas, mais parce qu'il ne voit pas ce qu'on lui montre, et que par cela il est dans l'impossibilité d'entendre ce qu'on lui insinue. Alors Dantin l'avait examiné, se demandant s'il avait affaire à un aveugle volontaire ou non, et si vraiment le président et le gérant ne faisaient qu'un.

Il s'éloigna un peu de la table, et tout bas il dit à Adeline qu'il voudrait bien l'entretenir pendant deux ou trois minutes.

--Vous avez vu quelque chose? demanda Adeline anxieux.

Dantin fit un signe affirmatif.

Ils passèrent dans le cabinet du président, et Adeline referma la porte avec soin.

--Qu'avez-vous vu? parlez bas.

--J'ai vu que le croupier a _étouffé_ de quarante-cinq à cinquante louis, rien que dans les trois dernières banques, répondit Dantin en sifflant ses paroles du bout des lèvres.

--Que voulez-vous dire? murmura Adeline; je n'ai rien vu.

--Je vais vous reconstituer les tours, et quand nous rentrerons dans la salle, comme vous serez prévenu, vous les verrez se répéter si c'est toujours le même croupier, car il les réussit trop bien pour ne pas les recommencer.

--Mais c'est Julien!

Cela fut dit d'un ton de surprise indignée qui signifiait clairement que Julien était la dernière personne qu'Adeline aurait crue capable d'étouffer le plus petit louis.

--Vous avez donné l'habit à vos croupiers, continua Dantin, et c'est une sage précaution qui prouve que celui qui leur a imposé ce vêtement connaît les habitudes de ces messieurs, et sait comment, avec l'argent qui leur passe par les mains, il leur est facile de laisser tomber un jeton dans la poche de leur jaquette ou de leur veston, mais on aurait dû en même temps leur imposer une cravate serrée au cou.

--Pourquoi donc?

--Pour les empêcher de faire glisser des jetons dans leur chemise. Rappelez-vous le col de Julien, il est très lâche, n'est-ce pas? et la cravate est lâche aussi; alors qu'arrive-t-il? c'est que Julien, qui respire difficilement, paraît-il, surtout au moment où il paye ou quand il rend de la monnaie, passe sa main dans son col pour l'élargir, et laisse alors glisser dans cette ouverture un jeton qui s'arrête à sa ceinture. Il a fait ce geste trois fois, ci, trois louis. Comptez-les. De même qu'il éprouve le besoin de respirer, il éprouve aussi celui de se moucher: deux fois il a tiré son mouchoir, mais deux mouchoirs différents, et chaque fois il a fait passer un jeton de sa main gauche, où il le cachait, dans le mouchoir qu'il a replié et remis dans sa poche; ci, deux louis.

--Et personne n'a rien vu, s'écria Adeline, ni le gérant, ni le commissaire des jeux!

C'était le moment pour Dantin de ne pas s'aventurer.

--Je dois dire que tout cela était fait très proprement, avec adresse. Voyez-vous les tours d'un bon prestidigitateur?

--Continuez.

--Deux fois il a demandé de la monnaie: la première, le change a été fait loyalement, on lui a rendu la somme qu'il donnait; mais la seconde, quand il a tendu une plaque de vingt-cinq louis par-dessus son épaule, il en tenait deux dans sa main, et c'est seulement la monnaie d'une qu'on lui a rendue, ci, vingt-cinq louis.

--Mais alors Théodore serait son complice?

--Dame, ça se voit tous les jours. Maintenant passons à la dernière opération. Vous avez dû remarquer un ponte à sa droite, un monsieur à barbe rousse. Eh bien, il l'a payé deux fois: la première, en commençant par lui, il lui a payé sa mise de cinq louis, puis, en finissant, il est revenu au monsieur roux, et alors il lui a payé les dix louis que celui-ci avait laissés sur le tapis, ci quinze louis. Vous voyez que mon compte est exact; au moins le compte de ce que j'ai vu.

Adeline était atterré:

--Dans mon cercle, murmurait-il, dans mon cercle, chez moi, de pareils misérables!

Dantin se dit que si ce président ne valait pas mieux que d'autres qu'il avait connus, en tout cas c'était un habile comédien qui jouait admirablement la douleur indignée; aussi, que cette douleur fût ou ne fût pas sincère, était-il prudent de paraître la prendre au sérieux.

--Mon Dieu, monsieur le président, permettez-moi de vous dire que ce qui arrive chez vous se passe dans bien d'autres cercles. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas des croupiers honnêtes, c'est très possible, seulement, comme dans notre profession ce n'est pas les honnêtes gens que nous voyons, j'en connais plus d'un qui vaut le vôtre. C'est qu'il est mauvais de manier sans contrôle possible de grosses sommes qui semblent, à un moment donné, n'appartenir à personne: pourquoi celui qui les distribue n'en garderait-il pas une part pour lui? C'est comme cela que tant de croupiers font en deux ou trois ans des fortunes étonnantes, que ne justifient ni leurs appointements plus que modestes, ni le tant pour cent qu'ils touchent sur la cagnotte, ni les gros pourboires de vingt, vingt-cinq louis que certains banquiers leur donnent, on ne sait pourquoi, si ce n'est peut-être pour les remercier de les avoir volés proprement. Ils sont partis de bas, garçons de café pour la plupart, valets de pied; ils ont vu le jeu et l'ont appris avec ses adresses, un jour qu'un croupier manque, ils le remplacent et font comme ils ont vu faire leurs prédécesseurs. En deux ou trois ans, ils sont riches; à moins qu'ils ne soient joueurs eux-mêmes. À Pau, à Biarritz, quand vous voyez une charrette anglaise brûler le pavé tirée par un cheval de prix et chercher à accrocher toutes les voitures qu'elle rencontre, ne demandez pas à qui; c'est à un croupier: les plus belles villas, aux croupiers; les plus belles maîtresses, aux croupiers. À Paris, voulez-vous que je vous en nomme qui lavaient la vaisselle, il y a cinq ans et qui ont aujourd'hui des galeries de tableaux de cinq ou six cent mille francs. Ça ne se gagne pas honnêtement en quelques années, ces fortunes, alors surtout qu'on a autour de soi des _mangeurs_ qui vous en dévorent une grosse part, car on n'opère pas ces voleries sans que d'habiles gens vous voient, et il faut partager avec eux; le monsieur roux payé deux fois était un mangeur; et si j'allais dire à votre croupier ce que j'ai vu, soyez sûr qu'il m'offrirait une part de ce qu'il a gagné pour me fermer la bouche. C'est ainsi que les croupiers ont autour d'eux toute une bohème qui vit d'eux tranquillement, sans danger, sans rien faire. Allez un jour dans le café où se réunissent les croupiers à côté de Saint-Roch, et si vous les entendez se plaindre, vous verrez comme on les fait chanter.

Adeline restait accablé.

--Est-ce tout ce que vous avez vu? demanda-t-il enfin.

Dantin hésita un moment:

--N'est-ce pas assez? dit-il sans répondre franchement.

--Eh bien, retournez dans le salon du baccara et reprenez votre surveillance, je vous rejoindrai tout à l'heure.

XII

Si Dantin avait hésité un moment pour répondre à la question d'Adeline, c'est que le tout qu'il disait n'était pas le tout qu'il avait vu.

En plus de l'_étouffage_ des jetons, il y avait eu le _bourrage_ de la cagnotte, et, pendant ses quelques secondes de réflexion, il s'était demandé s'il devait parler de ce _bourrage_.

Il n'était pas dans un cercle fermé, et, bien qu'il ne sût rien de la situation qui avait été faite au président du cercle dans lequel il opérait, il devait croire que ce président comme tant d'autres touchait un traitement; or ce traitement c'était, toujours comme chez les autres, la cagnotte qui le payait; comment dans ces conditions parler du _bourrage_ de cette cagnotte à un président qui en vivait? n'était-ce pas lui dire en face: «On vous paye avec de l'argent volé»; cela n'est agréable à dire à personne; et, d'autre part, quand on n'est qu'un pauvre diable d'employé de la préfecture de police, ce serait plus que de l'imprudence de dire à un ami du préfet «Vous n'êtes qu'un _mangeur_.»

C'était déjà bien assez gros d'avertir ce président de cercle que son croupier étouffait les jetons, mais enfin c'était possible: le croupier pouvait opérer pour lui-même et sans autre partage que celui qu'il aurait à faire avec ses complices. Mais la cagnotte, ce n'était pas le croupier qui en avait la clef, c'était le gérant, et s'il la _bourrait_, ce ne pouvait être que par ordre du gérant; or, si Dantin s'en tenait au mot d'Adeline «Mon gérant est un autre moi-même», il fallait y regarder à deux fois avant de dénoncer ce _bourrage_.

De là son hésitation, et de là aussi sa réponse ambiguë qui n'accusait personne, mais qui laissait la porte ouverte aux questions.

Que le président le poussât, en homme qui réellement veut tout savoir, il répondrait aux questions nettement posées.

Qu'on ne le poussât point, il n'en dirait pas davantage, surtout à propos de choses qu'on ne lui demandait pas.