Baccara

Chapter 15

Chapter 153,981 wordsPublic domain

--Et vous croyez, dit-il d'un accent amer, que c'est la passion qui me fait jouer? Passionné, oui, je l'ai été: quand j'étais plus jeune, tout jeune, j'ai passé des nuits au jeu pour le jeu lui-même et les secousses qu'il donne; mais ce temps est loin de moi.

--Alors, pourquoi jouez-vous?

Il secoua la tête; puis, après un assez long intervalle de silence, en homme qui prend son parti:

--Vous demandez pourquoi je joue, pourquoi je me suis remis à jouer après être resté sept années sans toucher aux cartes: simplement par calcul, sans aucune passion, pour que le jeu donne aux miens ce que mon travail était insuffisant à leur continuer, notre vie ordinaire, rien de plus. Je gagnais soixante mille francs environ bon an mal an. J'ai voulu, quand je n'ai presque plus rien gagné, parce que ma peinture ne se vendait plus, que la transition d'une vie large à une vie étroite ne fût pas trop dure, et j'ai demandé au jeu d'équilibrer notre budget; il l'a culbuté. Que d'autres, gênés comme moi, ont fait comme moi!

--Et comme vous se sont ruinés! s'écria Adeline avec un accent d'une violence qui surprit Combaz, et ont ruiné leur famille. Il manque deux, trois, dix mille francs, pour se remettre en état, on les demande au jeu; et le jeu vous en prend dix mille, cent mille, tout ce qu'on a.

--A moins qu'il ne vous les rende: on ne perd pas toujours.

Cet argument de tous les joueurs ne pouvait pas ne pas toucher Adeline.

Sans doute, dit-il, on a des bonnes et des mauvaises séries; mais depuis trois mois que vous jouez, vous êtes dans une mauvaise; ne vous obstinez point. Peut-être, si vous aviez quelques centaines de mille francs derrière vous, pourriez-vous continuer et attendre la veine; mais vous ne les avez pas. Ne risquez pas le peu qui vous reste, puisque, ce reste perdu, vous seriez réduit à la misère. Vous, ce n'est rien: un homme se tire toujours d'affaires. Mais les vôtres, votre femme, vos filles! Vous ne vouliez pas que leur vie fût amoindrie; que sera-t-elle quand on les mettra à la porte de l'hôtel où elles sont nées, et que, brisé ou affolé, vous serez incapable de vous remettre au travail, pensez donc que par votre fait elles peuvent mourir de faim, ou, ce qui est pire, traîner une jeunesse de misère. Il en est temps encore, arrêtez-vous. Vous serez gênés, cela est certain, mais la gêne n'est pas la honte, n'est pas la misère; vous attendrez; des temps meilleurs reviendront.

Evidemment Combaz était touché; à l'examiner, il était facile de comprendre que ce qu'Adeline disait, il se l'était dit à lui-même bien des fois; mais par cette répétition, ces paroles avaient pris une force que la conscience seule ne leur donnait pas.

Adeline essaya de profiter de l'avantage qu'il avait obtenu:

--Vous venez pour jouer?

--Je sens que je vais avoir une série, c'est ce qui m'a décidé une dernière fois.

--Combien croyez-vous qu'on prêtera?

--Rien.

--Alors?

--J'ai pu me procurer trois mille francs.

--Eh bien, ne les risquez pas; avec trois mille francs vous pouvez faire vivre votre famille pendant plusieurs mois; rentrez chez vous et remettez cet argent à votre femme, qui se désespère en ce moment, qui pleure auprès de ses filles, en sachant que vous êtes ici; la joie que vous lui donnerez ce soir sera si grande, que si vous vouliez revenir demain, son souvenir vous retiendra.

Ce mot qu'Adeline avait trouvé dans son coeur de père et de mari arracha Combaz à ses hésitations.

Avec un élan d'épanchement, il lui prit la main et la serra longuement.

--Je rentre chez moi, dit-il.

--Eh bien, nous ferons route ensemble; j'ai justement affaire place Malesherbes.

--Vous ne vous fiez pas à moi? dit Combaz en riant.

Adeline changea la conversation, car s'il était vrai qu'il ne se fiât point à cette bonne résolution d'un joueur, il trouvait imprudent de laisser voir ses doutes; et jusqu'à la place Malesherbes ils s'entretinrent de choses et d'autres amicalement, sans qu'une seule fois il fût question de jeu.

--Vous voici à deux pas de chez vous, dit Adeline en arrivant à la place, bonsoir!

--Je vous porterai les remerciements de ma femme, dit Combaz en lui serrant les deux mains avec effusion, et je vous conduirai mes deux aînées pour qu'elles vous embrassent.

--J'irai chercher chez vous les remerciements de madame Combaz, dit Adeline, et les embrassements de vos chères petites; il ne faut pas que vous repassiez la porte du cercle.

--N'ayez donc pas peur, dit Combaz en riant.

Adeline s'en revint à pied, lentement, marchant allègrement, la conscience satisfaite: il avait sauvé un brave garçon. Sans doute dans ce sauvetage, il y avait eu bien des choses cruelles pour lui, bien des points de contact douloureux entre cette situation et la sienne, mais enfin la satisfaction du devoir accompli le portait: il avait fait son devoir.

En passant place de la Madeleine, il hésita s'il rentrerait chez lui se coucher où s'il irait faire un tour au cercle; sûr de ne pas se laisser entraîner au jeu ce soir-là, alors qu'il était encore tout frémissant de ses propres paroles, il se décida pour le cercle.

Quand il entra dans la salle de baccara, le croupier prononçait les mots qui, si souvent, retentissent dans une nuit: «Le jeu est fait». Machinalement il regarda qui taillait: un cri de surprise lui monta aux lèvres, c'était Combaz; alors il s'approcha de la table et regarda les enjeux: environ une vingtaine de mille francs et Combaz n'avait plus que quelques cartes dans la main gauche, le reste de sa taille, que ses doigts serraient nerveusement, tandis que sur son visage pâle glissaient des filets de sueur.

--Rien ne va plus?

À ce moment les yeux de Combaz rencontrèrent ceux d'Adeline et vivement il les détourna, puis il donna les cartes.

Le tableau de droite et le tableau de gauche, ayant demandé des cartes, reçurent l'un un dix, l'autre une figure; alors une hésitation manifeste se traduisit sur le visage de Combaz et ses yeux vinrent chercher une inspiration dans ceux d'Adeline. Devait-il ou ne devait-il pas tirer? Si furieux que fût Adeline, il était encore plus anxieux. Le joueur l'emporta sur le président, et ses yeux dirent ce qu'il eût fait lui-même. Combaz ne tira point et gagna.

--Je vous disais bien que j'allais avoir une série! s'écria Combaz en venant vivement à Adeline, c'est cette certitude qui m'a empêché de rentrer, j'ai pris une voiture, et vous voyez que j'ai eu raison.

--Au moins allez-vous vous sauver maintenant.

--Au plus vite.

Tandis que Combaz changeait ses jetons et ses plaques contre vingt-cinq beaux billets de mille francs, Adeline s'approcha de Frédéric.

--Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit plus prêté d'argent à M. Combaz.

--Et pourquoi donc, mon cher président?

--Il est ruiné.

--Il vaut au moins vingt-cinq mille francs, puisqu'il les empoche.

--Je désire qu'il les garde.

--Et la partie, qui la fera marcher, si nous écartons les joueurs? Vous savez bien que ce ne sont pas là nos conventions; les recettes baissent; intéressant, le peintre Combaz, sympathique, je le dis avec vous, mais si nous éloignons les sympathiques, qui nous fera vivre puisque les coquins ne viennent pas ici?

IX

Bien souvent Adeline avait invité le père Eck à venir dîner à son cercle, dans un de ses voyages à Paris; mais les voyages du père Eck à Paris étaient rares; il aimait mieux rester à Elbeuf à surveiller sa fabrique.

Tandis que le fabricant de nouveautés est obligé de venir à Paris deux fois par an et d'y passer chaque fois quinze jours ou trois semaines pour faire accepter par les acheteurs les échantillons de la saison prochaine, traînant chez les quarante ou cinquante négociants en draps qui sont ses clients sa _marmotte_, c'est-à-dire la caisse dans laquelle sont rangés ses échantillons,--le fabricant de draps lisses n'a pas à supporter ces ennuis et cette grosse dépense de préparer à l'avance, pour la saison d'hiver et la saison d'été, cinq ou six cents échantillons dont il lui faudra discuter, avec les acheteurs, chaque fil, chaque nuance, la force, l'apprêt; sa gamme de fabrication est beaucoup plus limitée, et d'un coup d'oeil, d'un mot, ses commandes sont faites ou refusées; pour les recevoir, il n'est pas nécessaire que le chef de la maison se dérange lui-même.

Le père Eck ne se dérangeait donc que bien rarement; que serait-il venu faire à Paris? Ce n'était pas à Paris qu'étaient ses plaisirs, c'était à Elbeuf, dans sa fabrique dont il montait les escaliers du matin au soir comme le plus alerte de ses fils; c'était dans son bureau à consulter ses livres; c'était surtout le jour des inventaires qu'il clôturait tout seul quand il faisait comparaître devant lui ses fils et ses neveux et qu'il leur disait en deux mots: «Voilà ta part, Samuel; la tienne, David, la tienne, Nathaniel, la tienne, Nephtali, la tienne, Michel; maintenant, allez travailler.»

Cependant, un jour qu'une affaire importante réclamait sa présence à Paris, il s'était décidé à partir; par la même occasion il verrait Adeline, et ce fameux cercle dont Michel parlait si souvent. Vers six heures, il alla attendre Adeline à la sortie de la Chambre.

--Je _fiens tiner_ avec _fous_ à _fotre_ cercle.

Bunou-Bunou, chargé de son portefeuille qu'il traînait à bout de bras, accompagnait Adeline; la présentation eut lieu en règle, et le père Eck exprima toute la satisfaction qu'il éprouvait à connaître un député dont il avait lu si souvent le nom dans les journaux. Ordinairement ce n'était pas un bon moyen pour mettre en belle humeur Bunou-Bunou que de lui parler des journaux, tant ils s'étaient moqués de lui, mais la physionomie ouverte du père Eck et son air bonhomme effacèrent vite la mauvaise impression que ce mot «journaux» avait commencé à produire..

Ce fut en s'entretenant de choses et d'autres qu'ils gagnèrent l'avenue de l'Opéra. Quand, en montant le grand escalier, Adeline vit les regards étonnés que le père Eck promenait autour de lui, sur les revêtements de marbre aussi bien que sur la livrée fleur de pêcher des valets de pied, il sourit intérieurement, comme si ce luxe lui était personnel et devait éblouir le futur oncle de Berthe.

--Voulez-vous que je vous montre nos salons? dit-il en entrant dans le hall.

--Je n'avais aucune idée de ce qu'est un cercle, c'est très _peau_.

Dans chaque salon, le père Eck après avoir promené partout un regard curieux, et tâté le tapis du pied, en homme qui connaît la qualité de la laine, répétait à mi-voix pour ne pas troubler l'auguste silence de ces vastes pièces:

--C'est très _peau_.

En attendant le dîner, ils se retirèrent dans le cabinet d'Adeline avec Bunou-Bunou et quelques commerçants qui connaissaient le père Eck. Comme ils étaient là à causer, M. de Cheylus entra, et s'arrêta à la porte pour écouter le père Eck qui lui tournait le dos, et soutenait une discussion contre Bunou-Bunou.

--Ah! ah! dit M. de Cheylus s'avançant, il me semble reconnaître l'accent de mon ancien département.

--M. le comte de Cheylus, ancien préfet de Strasbourg, dit Adeline; M. Eck, de la maison Eck et Debs.

Mais le père Eck n'aimait pas qu'on le plaisantât sur son accent:

--Oui, monsieur, dit-il en venant à M. de Cheylus, je suis Alsacien, ou si je ne le suis _blus_ ce n'est _bas_ ma faute, c'est celle de certaines _bersonnes_; je suis fier de mon accent et je voudrais en _afoir_ davantage pour hisser haut le drapeau de mon pays.

Puis s'adoucissant en voyant M. de Cheylus un peu effaré:

--Malheureusement l'habitude de _fifre_ toujours maintenant avec des Normands l'a _peaucoup_ atténué, comme vous pouvez le _foir_, et je le regrette: l'accent, mais c'est le fumet du _pon_ vin; voudriez-vous des pâtés de Strasbourg qui ne sentissent rien?

--Certes non, dit M. de Cheylus, qui ne se fâchait jamais de rien ni contre personne.

À table, le père Eck répéta son même mot, en ne lui faisant subir qu'une légère variante:

--C'est très _pon_; vraiment, pour le prix, c'est très _pon_.

Et comme il ne soupçonnait pas les mystères de la cagnotte, à un certain moment il ajouta:

--C'est vraiment une _pelle_ chose que l'association! Quels miracles elle produit! Je n'aurais jamais cru que, moyennant une cotisation de cent francs par an, on pouvait _chouir_ de ces _peaux_ salons et de cette _ponne_ table, avec des domestiques aussi _pien_ dressés, et de tout ce luxe.

Mais quand le soir il vit dans la salle de baccara les sommes qui se jouaient en deux ou trois minutes, il commença à changer d'avis sur les cercles.

--C'est vrai, demanda-t-il à Adeline, que ces plaques de nacre valent 5,000 francs et 10,000 francs?

--Parfaitement.

--Mais c'est une abomination; si les joueurs mettaient 10,000 _vrancs_ en or sur le tapis vert, ils y regarderaient à deux fois, à dix fois; ces plaques, ça glisse des doigts comme les haricots de ceux des enfants. Et je vois des commerçants à cette table, des gens qui savent ce que c'est que l'argent gagné. C'est une honte!

Adeline, qui jusque-là avait été ravi des émerveillements du père Eck, voulut changer la conversation qui menaçait de prendre une mauvaise voie et de conduire à un résultat complètement opposé à celui qu'il avait espéré au commencement de cette visite.

Mais on ne changeait pas le cours des idées du père Eck, pas plus qu'on ne le faisait taire quand il voulait parler; il continua:

--Je _tis_ que le jeu ainsi compris est une honte; c'est une spéculation, non une distraction; ils jouent _bour_ gagner, non pour s'amuser entre honnêtes gens. Et voyez quelles vilaines figures ils ont, comme ils sont pâles ou rouges, comme ils grimacent: tous les mauvais instincts de la bête se marquent sur leurs visages. Allons-nous-en!

Mais Adeline ne voulut pas le laisser partir sur cette mauvaise impression; s'il fut bien aise de quitter la salle de baccara où cette indignation d'un _Puchotier_, beaucoup plus _Puchotier_ que lui encore, était née, il manoeuvra pour que le père Eck ne quittât pas le cercle dans cet état violent, et, après lui avoir fait traverser les salons des jeux de commerce où quelques membres jouaient tranquillement, silencieusement, en automates, au whist et à l'écarté, il le conduisit dans son cabinet, où Bunou-Bunou, bien chauffé et bien éclairé, répondait scrupuleusement, comme tous les soirs il le faisait, aux vingt ou trente lettres de solliciteurs qu'il avait reçues dans la journée.

--Et c'est _bour_ cela qu'on fonde des cercles? dit le père Eck, en s'asseyant devant la cheminée.

--Mais non, mais non, mon cher ami; le jeu n'est qu'un accessoire, qu'un accident, et ce soir, particulièrement, la partie a pris un développement insolite.

Et Adeline expliqua dans quel but autrement plus élevé leur cercle avait été fondé; malheureusement il fut interrompu, dans sa démonstration que le père Eck écoutait sans paraître bien touché, par M. de Cheylus, qui entra en riant:

--Il se joue en ce moment une comédie qui aurait bien amusé M. Eck s'il en avait été témoin, dit-il.

--Quelle comédie?

--Le comte de Sermizelles vient de perdre 12,000 fr.; où les avait-il eus? me direz-vous. Je n'en sais rien, mais enfin il se les était procurés, puisqu'il les a perdus. Alors, convaincu qu'il va rencontrer une série, il cherche cinq louis seulement pour l'entamer. À la caisse, brûlé. Auprès d'Auguste, brûlé. Auprès de tous les garçons, brûlé, archi-brûlé, et si bien brûlé qu'il ne trouve même pas un louis. Ou bien on ne lui répond pas, ou bien on ne le fait qu'avec les refus les plus humiliants. Il ne se rebute pas; tout le personnel y passe. Il fallait voir ses grâces, ses sourires, ses chatteries, et, devant les humiliations, son impassibilité. Averti par Auguste, je suivais son manège. C'est la comédie que j'aurais voulu que vît M. Eck. J'en ris encore. Enfin il tombe sur une bonne âme ou sur un mauvais plaisant qui lui dit que le chef a de l'argent. Et voilà mon comte qui, par l'escalier de service, se précipite à la cuisine. Il y est en ce moment.

--Est-ce _bossible!_ s'écria le père Eck en levant les bras au ciel.

--Vous ne connaissez pas le comte; le jeu est dans son sang comme dans celui de toute sa famille. Son frère, qui d'ailleurs ne s'est pas ruiné, était si foncièrement joueur qu'il ne prenait même pas la peine d'administrer sa fortune. À sa mort on a trouvé chez lui des tas de titres d'obligations de chemins de fer, d'emprunts, avec tous leurs coupons. Pourquoi se donner le mal de détacher ces coupons avec des ciseaux quand on fait des différences de trente ou quarante mille francs toutes les nuits? Vous comprenez si la race est joueuse. Enfin, pour le moment, le comte est aux prises avec le chef et tâche de l'amadouer. Venez voir sa rentrée, qu'il ait ou n'ait pas obtenu d'argent, elle sera curieuse.

Quand ils entrèrent dans la salle, le comte n'y était pas, mais presque aussitôt il arriva allègrement, gaiement, et il courut à la caisse: sur la tablette, il déposa un tas de pièces de cinq francs, de deux francs, de cinquante centimes et même une poignée de gros sous.

--Il y a cent francs, dit-il, donnez-moi un jeton de cinq louis.

Et vivement il courut à la table où le croupier annonçait justement une nouvelle taille: «Messieurs, faites votre jeu.» Sans hésitation, en homme qui poursuit une idée, le comte plaça son jeton à gauche: il était radieux, sûr de gagner. Et, en effet, il gagna. Il laissa sa mise doublée et gagna encore. Puis encore une troisième fois.

Mais cela n'avait plus d'intérêt pour le père Eck, qui n'avait nulle envie de passer la nuit à regarder jouer. Il en avait assez; il en avait trop. Adeline le reconduisit à son hôtel, rue de la Michodière, et promit de venir le prendre le lendemain matin pour une course qu'ils avaient à faire ensemble.

Adeline fut exact et il trouva le père Eck sous la porte, l'attendant.

Comme c'était au Palais-Royal qu'ils allaient, ils descendirent l'avenue de l'Opéra, et, en passant devant son cercle, Adeline voulut entrer pour donner un ordre. Dès la porte cochère, ils entendirent un brouhaha de voix qui partait de l'escalier du cercle, et à travers les glaces de la porte contre laquelle il était adossé ils virent un homme en veste et en calotte blanche, un cuisinier évidemment, qui pérorait avec de grands mouvements de bras, barrant le passage au comte de Sermizelles, défait, exténué, qui voulait sortir.

Que signifiait cela?

Ce fut ce qu'Adeline se demanda; mais il n'y avait pas plus moyen d'entrer que de sortir, le cuisinier obstruait solidement le passage et d'ailleurs il ne voyait pas son président, à qui il tournait le dos. Autour de lui et du comte, il y avait une confusion de gens qui criaient ou qui riaient, des membres du cercle, des croupiers, des domestiques.

À ce moment, dans la cour parut Auguste, qui était descendu par l'escalier de service.

--Que se passe-t-il donc? demanda Adeline en allant à lui vivement.

--M. le comte de Sermizelles avait emprunté hier cent francs au chef; il a gagné cent vingt-cinq mille francs avec; mais il a tout perdu et il ne lui reste pas un sou pour rembourser Félicien, qui ne veut pas le laisser partir.

--Vous m'avez donné votre parole d'honneur de me rendre mon argent ce matin, hurlait Félicien, et vous voulez filer. Vous ne passerez pas!

Adeline frappa à la glace de façon à se faire ouvrir, et, mettant cinq louis dans la main du cuisinier:

--Laissez sortir M. le comte, dit-il, et vous-même quittez le cercle à l'instant.

Quand il reprit sa route avec le père Eck, ils marchèrent côte à côte assez longtemps sans rien dire. À la fin, le père Eck prit le bras d'Adeline:

--Mon cher monsieur _Ateline_, je sais qu'on n'aime pas les conseils qu'on ne demande pas, _bourtant_ je vous en donnerai un: croyez-moi, laissez ces gens-là à leurs plaisirs, ce n'est _bas_ la place d'un brave homme comme vous. Vous serez mieux dans _fotre_ famille. Si nous avons un peu réussi dans la vie, c'est par les liens de la famille: c'est en étant unis, c'est en nous serrant. Et ce n'est _bas_ seulement pour la fortune que la famille est _ponne_.

X

Quand ils se furent séparés, Adeline resta sous l'impression de ces conseils, sans pouvoir la secouer: «Laissez ces gens-là à leurs plaisirs.» Est-ce que c'était pour le sien qu'il restait avec eux?

Mais dans la journée il lui vint un second avertissement qui le bouleversa plus profondément encore.

Comme il allait entrer dans la salle des séances, le préfet de police--celui-là même qui lui avait accordé l'autorisation d'ouvrir le _Grand I_,--l'arrêta au passage.

--Eh bien, mon cher député, êtes-vous content de votre cercle?

Adeline, croyant que c'était une allusion à la scène du matin, s'empressa de la raconter et de l'expliquer, tout en se disant que la préfecture était bien rapidement renseignée.

Mais le préfet se mit à rire:

--Je ne peux pas partager votre colère contre votre cuisinier, et même je trouve qu'il serait désirable que les joueurs eussent à payer quelquefois leurs emprunts à ce prix, ils emprunteraient moins. Ce n'était donc pas de cela que je voulais parler. Je vous demandais si vous étiez content de votre cercle.

--Pourquoi ne le serais-je point? Le nombre de nos membres augmente tous les jours; nos fêtes sont très réussies; notre situation financière est bonne; je n'ai que des remerciements à vous renouveler pour l'autorisation que vous m'avez accordée avec tant de bonne grâce.

Puis tout de suite il entama une apologie des cercles bien tenus et sévèrement surveillés, qui n'était à peu de chose près que la répétition de ce que Frédéric lui avait dit et répété plus de cinquante fois, sur tous les tons et avec toutes sortes de variantes, c'est-à-dire que si les tricheries sont jusqu'à un certain point possibles dans un cercle fermé, où, par cela même que tous les membres ne font en quelque sorte qu'une même famille, personne ne surveille son voisin, il n'en est pas de même dans les cercles ouverts, où, au contraire, la défiance et la surveillance sont la règle ordinaire, comme si on était dans une réunion de voleurs connus.

Mais le préfet l'interrompit en riant:

--Laissez-moi vous dire que les cercles fermés ne m'inspirent pas plus une confiance absolue que les cercles ouverts, attendu que partout où l'on joue on peut tricher, dans le cercle le plus élevé quelquefois, comme dans le _claquedents_ souvent, qu'on ait cent mille francs de rente, ou qu'on crève de faim. Je sais bien que lorsqu'on interroge un gérant de cercle ouvert sur les tricheries, il vous répond que par suite de sa surveillance elles sont si difficiles chez lui, qu'elles sont absolument impossibles; s'il s'en commet, c'est chez son voisin. Il est vrai que lorsqu'on passe à ce voisin, il nous dit qu'il a si bien découragé les philosophes qu'ils n'en paraît jamais un seul chez lui, tandis qu'ils vont tous à côté, où il se passe des choses abominables, et l'on est tout étonné, la première fois, de voir que le récit de ces choses abominables est le même dans les deux bouches; ce qui se fait ici se fait là, et ce qui se fait là se fait ici. C'est par ce simple rôle de confident, aux oreilles complaisantes que j'ai appris, quand j'étais jeune, les procédés de cette aimable philosophie qui enseigne l'art de s'approprier le bien d'autrui; et c'est pour cela que je résiste tant que je peux aux demandes qu'on m'adresse afin d'ouvrir de nouveaux cercles.

--Croyez-vous qu'on vole maintenant autant qu'il y a quelques années, quand le jeu était peu connu? demanda Adeline persistant dans les idées qu'il avait reçues.

--Autant, oui, et même davantage; seulement les procédés se sont perfectionnés, ils sont moins gros et par là plus difficiles à découvrir; parce que de nos jours on vole peu à main armée, s'ensuit-il qu'on vole moins qu'autrefois? Pas du tout; le voleur a changé de manière tout simplement, il en a adopté une nouvelle, moins dangereuse... pour lui: c'est ce qui explique votre réponse de tout à l'heure; quand vous vous êtes demandé, bien plus que vous ne me le demandiez à moi-même, pourquoi vous ne seriez pas content de votre cercle.