Chapter 13
Bien qu'Adeline s'efforçât de se contenir, il exultait, car sa joie allait au delà du coup gagné, qui par lui-même ne donnait réellement qu'un résultat peu important: il avait la chance; maintenant la preuve était faite, et elle confirmait ses pressentiments basés sur les espérances de sa jeunesse: quelle faute il eût commise de ne point tenter l'aventure!
Ce fut avec une parfaite sérénité qu'il donna les cartes pour le second coup; jamais on n'avait vu un banquier aussi tranquille; c'était à croire que le gain comme la perte lui étaient indifférents; les vieux joueurs qui l'examinaient d'un oeil curieux étaient démontés par son assurance:
--Qui aurait cru cela de lui?
Pour eux comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs, il avait été admis jusqu'à ce moment que, s'il ne jouait pas, c'était tout simplement parce qu'il n'était pas en situation de supporter une perte de quelque importance.
Le second coup fut insignifiant, le banquier perdit au tableau de droite et gagna au tableau de gauche; le troisième, le quatrième furent pour lui, quand il arriva à sa dernière taille, il était en bénéfice d'environ une vingtaine de mille francs.
Alors sa sérénité s'envola et de nouveau l'émotion lui étreignit le coeur, des gouttes de sueur lui coulèrent dans le cou: sans doute ce n'était point une fortune, celle dont il avait rêvé quand il balançait la question de savoir s'il jouerait ou ne jouerait point, mais c'était une somme, et le dernier coup qui lui restait pouvait la doubler ou la réduire à rien; enfin, ce dernier coup allait décider si oui ou non il avait la chance,--ce qui était le grand point.
Cette fois ce ne fut pas en beau banquier qu'il donna les cartes; il semblait qu'elles ne pouvaient se détacher de ses doigts, comme s'il espérait, en les gardant dans ses mains, leur donner le temps de devenir ce qu'il désirait qu'elles fussent: lentement, il releva les siennes, n'osant pas les regarder.
Il avait cinq.
La situation était critique; qu'allaient faire ses adversaires? Ils ne demandèrent de cartes ni l'un ni l'autre.
Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait les oreilles rebattues par les discussions sur le tirage à cinq: doit-on ou ne doit-on pas tirer? Mais de tout ce qu'il avait entendu sur ce point délicat, il ne lui était pas resté grand'chose de précis dans l'esprit, et il n'était pas en état en ce moment de se rappeler la théorie et de la raisonner.
Ce qui fait l'intensité des angoisses du jeu, c'est la rapidité avec laquelle les résolutions doivent se prendre: avait-il intérêt à s'en tenir à cinq ou à se donner une carte? S'il se donnait un deux, un trois ou un quatre, il améliorait son point et le rapprochait de neuf; mais s'il se donnait un cinq, un six, un sept, il avait dix, onze ou douze et perdait. Un vieux joueur aurait instantanément résolu théoriquement la question; mais il n'était pas un vieux joueur, il s'en fallait de tout, et il n'avait qu'une ou deux secondes pour la décider.
Jamais appel à la chance ne s'était présenté dans des conditions plus caractéristiques: il devait donc prendre une carte, ce serait elle qui rendrait l'arrêt.
Ce fut un trois qu'il tira; ce qui lui donna huit; le tableau de droite avait cinq, celui de gauche sept; les quarante mille francs étaient à lui.
Décidément la preuve était faite, l'arrêt était rendu: il avait la chance.
Ce fut d'ailleurs le cri de tous.
Parmi ceux qui s'empressaient à le féliciter, Frédéric ne fut pas le dernier, et il sut le faire plus intelligemment (pour lui) que les autres.
Quand Adeline lui répéta que c'était la première fois qu'il jouait, il ne fut pas assez sot pour douter de cette affirmation, voyant tout de suite le parti qu'il en pouvait tirer:
--La façon dont vous avez joué prouve une chose, qui est que vous avez le génie du jeu; et votre gain en prouve une autre, qui est que vous avez la chance: avec ces deux dons extraordinaires, il faut vraiment que vous méprisiez bien la fortune pour ne pas jouer.
Malheureusement pour sa bourse, Adeline n'eut pas à répondre qu'aux complimenteurs; les emprunteurs s'abattirent aussi sur lui, M. de Cheylus en tête, qui lui tira cinquante louis; puis cinq ou six autres, et enfin Frimaux, qui se fit rendre les cinq louis qu'il avait perdus.
Adeline n'avait pas l'esprit tourné à la raillerie, et ce soir-là moins que jamais; cependant il ne put pas s'empêcher de lancer une légère allusion à l'Odéon.
--L'Odéon! s'écria Frimaux, ils l'ont gratté! alors, vous comprenez!
Le lendemain, à la Chambre, les félicitations recommencèrent. Les amis d'Adeline ne parlaient que de sa chance; ce n'était pas quarante mille francs qu'il avait gagnés, c'était deux cent mille, trois cent mille.
De peur de se laisser entraîner à risquer ses quarante mille francs ou ce qui lui en restait, c'est-à-dire trente-cinq mille francs, Adeline, en homme sage qui veut faire la part du feu, les envoya à Elbeuf, où ils seraient plus en sûreté qu'entre ses mains. Seulement, il se garda bien de dire à sa femme d'où ils venaient; pour qu'elle ne s'inquiétât point, il lui inventa une histoire vraisemblable: ils avaient subi assez de faillites en ces derniers temps et d'assez grosses pour qu'il fût tout naturel d'admettre que dans l'une d'elles s'était trouvée cette somme: les débiteurs qui payent intégralement ce qu'ils doivent pour obtenir leur réhabilitation sont rares, mais enfin on en trouve.
Quand Adeline arriva à son cercle, ceux qu'il avait battus la veille l'entourèrent:
--Vous allez nous donner notre revanche, mon cher président.
--Il faut que vous nous rendiez un peu de l'argent que vous nous avez enlevé hier si joliment.
Il répondit en riant que cela était impossible, attendu que cet argent roulait vers Elbeuf; puis sérieusement il expliqua qu'il n'était pas joueur et ne voulait pas le devenir; il n'avait consenti, la veille à tailler une banque qu'en cédant aux sollicitations de ceux qui le tourmentaient, non pour lui, mais pour eux, pour leur être agréable, pour le plaisir du cercle.
--Eh bien, et nous, ne ferez-vous rien pour nous? ne nous devez-vous rien?
Après tout, puisqu'il avait la chance, pourquoi ne pas en profiter? Il ne méprisait pas la fortune comme le croyait Frédéric,--loin de là.
Mais ce soir-là il ne retrouva point la chance, sa chance, celle qui lui appartenait et lui était personnelle; elle l'abandonna au moins en partie; c'est-à-dire qu'après des hauts et des bas, sa banque se termina par une perte de six mille francs.
Comme il n'avait pas cette somme sur lui, il dit à la caisse qu'il payerait le lendemain.
--La caisse n'acceptera pas votre argent, mon cher président, dit Frédéric, ce n'est pas pour vous que vous avez joué aujourd'hui, c'est pour le cercle. C'est vous même qui l'avez dit; je vous rapporte vos propres paroles: le jour où vous vous serez refait, si vous tenez à rembourser ces six mille francs, nous ne pourrons pas les refuser: mais, jusque-là, la caisse vous est fermée... pour recevoir, avec votre chance, avec votre génie du jeu, votre revanche sera facile: vous rattraperez vos six mille francs, et bien d'autres avec.
C'était ainsi qu'il avait été pris,--en se laissant incorporer dans la troupe des joueurs la plus nombreuse, celle qui court après son argent.
V
Si le féticheur trouve toujours de bonnes raisons pour expliquer comment son fétiche, infaillible hier, ne vaut plus rien aujourd'hui, le joueur n'en trouve pas de moins bonnes pour justifier sa perte et se prouver à lui-même à grand renfort de «si» qu'elle pouvait être évitée.
Cela était arrivé pour Adeline: quand il avait gagné, il avait bien joué; au contraire, il avait mal joué quand il avait perdu.
--Si....
Quand on reconnaît ses torts, on est bien près de les réparer; évidemment il avait la chance; seulement, que peut la chance si elle est contrariée? et il avait contrarié la sienne par son ignorance plus encore que par la maladresse; mais cette ignorance n'était-elle pas toute naturelle chez quelqu'un qui jouait pour la seconde fois? Ce n'est pas la théorie qui enseigne à bien jouer, c'est la pratique; ce n'est pas la théorie qui donne le coup d'oeil, le sang-froid et la décision, c'est la pratique.
Cette pratique, ce métier, il aurait pu les apprendre en prenant place tout simplement devant l'un ou l'autre des deux tableaux, et en pontant sagement quelques louis risqués avec prudence, ce qui ne l'eût ni appauvri ni enrichi; mais pour n'avoir taillé que deux banques, il n'en avait pas moins gagné une maladie d'un genre spécial, que le contact seul du cuir sur lequel s'assied le banquier communique à tant de joueurs, sans que rien, si ce n'est la ruine complète, puisse désormais les en guérir--celle qui consiste à vouloir toujours et toujours être banquier.
A remplir ce rôle, les esprits les plus fermes se laissent éblouir, les natures les plus calmes se laissent fasciner. C'est la bataille avec l'affolement de la mêlée, non celle où l'on fait le coup de fusil en soldat, mais celle où l'on commande et où, sous le panache, on ressent toutes les angoisses orgueilleuses de la responsabilité. Du haut du fauteuil où il trône, le banquier tient tête à l'assaut et brave les regards braqués sur lui de trente ou quarante joueurs qui veulent le dévorer: «dix manants contre un gentilhomme.»
Il n'y avait rien du gentilhomme ni du spadassin dans Adeline, pas plus qu'il n'y avait sur sa tête le moindre panache; cependant, comme tant d'autres qui n'ont point eu le dégoût de s'asseoir sur ce cuir chaud, il avait subi ces éblouissements et ces fascinations: banquier toujours, ponte jamais.
Et il avait taillé; malheureusement sa chance ne lui avait pas été fidèle constamment, et plus d'une fois elle avait passé du côté des manants, si bien que, de petites sommes en petites sommes, par trois, par cinq mille francs, il en était arrivé à devoir cinquante mille francs à son cercle.
Quand il avait perdu, Frédéric se trouvait là à point pour le réconforter:
--Vous vous rattraperez.
Et quand il avait gagné se trouvaient là non moins à point quelques besoigneux pour lui faire une saignée:
--Mon cher président...
La voix était si dolente, l'histoire si touchante qu'il ne pouvait pas refuser, bien qu'il eût vu plus d'une fois les quelques louis qu'il venait de prêter changés aussitôt en jetons et tomber sur le tapis vert: eux aussi, les emprunteurs, croyaient au rattrapage; comment les en blâmer?
Et le matin, pâle, les yeux bouffis, on le voyait à moitié endormi descendre le noble escalier de son cercle, dont les marches s'enfonçaient sous ses pieds; dans la rue, le frisson du matin le secouait, le réveillait, et honteux, fâché contre les autres, il regagnait son petit logement de la rue Tronchet, où il avait si tranquillement dormi autrefois, et où maintenant il n'avait à passer avant la Chambre que quelques heures agitées.
Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour beaucoup d'hommes sont celles où la voix de la conscience prend le plus de force, il s'était dit qu'il devait renoncer à son cercle et donner sa démission,--seul moyen sûr de ne pas céder à la tentation. Mais il fallait commencer par rembourser ce qu'il devait à la caisse, et il n'avait pas cet argent.
Et puis la déveine qui le poursuivait depuis quelque temps prouvait-elle vraiment qu'il avait perdu sa chance? S'il avait gagné quarante mille francs le jour où, pour la première fois, il avait taillé une banque alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi n'en gagnerait-il pas cinquante mille, cent mille, maintenant qu'il connaissait toutes les combinaisons du baccara? En réalité, il ne s'était endetté que d'une quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait envoyé trente-cinq mille à Elbeuf qui, Dieu merci, étaient intacts. Pour quinze mille francs aventurés, devait-il renoncer à toutes ses espérances? Que fallait-il pour qu'elles pussent se réaliser, au delà même de ce qu'il avait promis à Berthe? Quelques minutes de veine! Était-il fou de croire qu'elles ne se représenteraient pas pour lui!
Et puis, d'autre part, sa présence, sa présidence étaient indispensables à son cercle qu'il aimait.
Si sa direction et sa surveillance avaient été utiles dans les premiers temps, elles l'étaient maintenant encore et même plus que jamais. Son cercle, c'était lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: «Allons au Grand International» ou simplement comme les boulevardiers. «Allons au _Grand I_», ils disaient familièrement: «Allons chez Adeline»; cela lui créait des devoirs en même temps qu'une responsabilité.
Déjà le _Grand I_ n'était plus ce qu'on l'avait vu à l'ouverture et des changements s'étaient faits, inappréciables sans doute pour tout le monde, mais qui n'échappaient pas à ses yeux de père toujours attentif.
A sa table d'hôte paraissaient maintenant des figures qui ne s'y montraient pas autrefois et qui l'étonnaient; corrects, ils l'étaient trop; décorés, ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est décent d'en porter; avec cela des noms et des titres plus longs, mieux faits, plus retentissants qu'il ne s'en trouve dans la réalité.
D'où venaient ces gens-là? Quand il avait fait des recherches, il avait trouvé qu'ils étaient le plus souvent présentés par des parrains suffisants, ou membres réguliers de plusieurs cercles. A la vérité, il surveillait toujours avec la même sévérité les admissions des membres permanents, et sous sa direction les votes avaient toujours été sérieux. Mais un article des statuts disait que, comme cela se fait dans tous les cercles, un membre permanent pouvait amener un invité; et cette petite porte entr'ouverte, qui n'a l'air de rien et qui est en réalité plus fréquentée que la grand'porte, avait laissé passer plus d'un nouveau venu qui l'inquiétait.
Il ne les eût vus qu'une fois à sa table qu'il ne s'en serait pas autrement tourmenté, des invités sans doute; mais au contraire ils venaient régulièrement et ils amenaient avec eux des invités à l'air généralement honnête et simple, des braves gens ceux-là à coup sûr, qui ne faisaient pas long feu au cercle: ils dînaient une fois ou deux, jouaient le soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais. Il avait essayé d'obtenir des explications de Frédéric, mais inutilement: malgré sa connaissance du monde parisien, Frédéric n'en savait pas plus que lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens si corrects et si décorés n'étaient pas des _rameneurs_ comme on aurait pu le supposer dans un autre cercle que le _Grand I_, c'est-à-dire des racoleurs chargés d'amener des _pigeons_ que le baccara planterait. Au _Grand I_ ces moeurs n'étaient pas en usage, et d'ailleurs il ne fallait pas croire tout ce qu'on racontait des voleries qui se passaient dans les cercles; c'étaient là des histoires de journaux; pour lui qui avait beaucoup vécu dans les cercles à Paris, il n'avait jamais vu une vraie volerie...
Et comme alors Adeline lui avait fait observer que ces paroles étaient en contradiction avec les histoires qu'il lui avait racontées autrefois, Frédéric s'était rejeté sur la province:
A Nice, à Biarritz, dans les villes d'eaux, là où on ne se connaît pas, tout est possible; mais à Paris! dans un cercle comme le _Grand I_, où il n'y a que des amis, avec des parrains comme les leurs!
Ce qui tourmentait Adeline, c'était que précisément le _Grand I_ ne fût pas exclusivement composé, comme il l'avait espéré, sinon d'amis, au moins de membres ayant entre eux des relations d'intimité qui créent une sorte de solidarité et de responsabilité collective. Il aurait voulu qu'on n'y vînt que pour s'y réunir, pour s'y grouper en un noyau de gens ayant tous un même but, et ce qu'il voyait chaque jour lui donnait à craindre qu'on n'y vint que pour y jouer. Quelques mois passés dans son cercle lui en avaient plus appris sur la vie parisienne que plusieurs années à la Chambre; Il voyait maintenant quelle place considérable le jeu tient dans un certain monde où la gêne est la règle à peu près commune, où l'on dépense chaque mois plus qu'on n'a, et où l'on ne compte que sur une bonne chance pour combler le déficit qui, de jour en jour, s'est agrandi, et il ne voulait pas que le _Grand I_ fût le lieu de rendez-vous de ces besoigneux; justement parce qu'il en était un lui-même, il ne voulait pas que les autres trouvassent chez lui les occasions et les facilités qui l'avaient perdu.
Au lieu d'être un sujet de contentement pour lui, les bénéfices de la cagnotte en étaient un de contrariété: il eût voulu qu'elle donnât moins, puisque les produits étaient en proportion du jeu: un louis pour une banque de vingt-cinq louis, trois louis pour une banque de cent. Un matin qu'il assistait à l'ouverture de cette fameuse cagnotte, il avait été stupéfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques: près de dix mille francs. Dix mille francs de bénéfices pour une nuit de jeu!
Son étonnement avait été si grand qu'il l'avait franchement montré à Frédéric, occupé à compter les jetons et les plaques: le cercle était vide, il ne restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse, que lui, Frédéric, Barthelasse, Maurin, le caissier, et quelques employés.
--Dix mille francs! est-ce possible?
Frédéric l'avait regardé d'une façon étrange, sans répondre, avec un sourire énigmatique.
A la fin, il s'était décidé:
--Vous voyez, mon cher président.
De nouveau ils s'étaient regardés, et Adeline avait baissé les yeux, n'osant pas insister: n'était-ce pas avouer qu'il croyait possible le _bourrage_ de la cagnotte, ce fameux _bourrage_ dont il avait plus d'une fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction de jetons et de plaques par le croupier au détriment des joueurs; mais, pour que ce bourrage puisse se faire, il faut la complicité du gérant et des croupiers, et rien ne lui permettait de soupçonner Frédéric d'une pareille infamie.
--Faut-il les refuser? demanda Frédéric en plaisantant.
--Puisqu'ils y sont! répondit Adeline.
--Je suis heureux de voir, acheva Frédéric, que nous sommes d'accord.
D'accord! d'accord! Ils ne l'étaient plus toujours comme au commencement.
Un jour, sur le boulevard, Adeline rencontra un commerçant de Bordeaux, avec qui il avait eu autrefois des relations: celui-ci vint à lui en souriant, les mains tendues:
--Vous êtes bien aimable de m'avoir invité à dîner, ce soir, à votre cercle, dit le commerçant.
--Je vous ai invité? dit Adeline stupéfait, pour ce soir?
--Voici votre lettre; n'est-ce pas pour ce soir?
C'était une invitation lithographiée avec élégance et sur beau bristol, signée: «le président Adeline.»
Seule l'adresse était manuscrite.
J'ai été bien surpris quand le garçon de l'hôtel m'a remis cette lettre, car je ne suis arrivé que d'hier dans la nuit.
--A ce soir, dit Adeline qui avait hâte d'échapper à des explications plus qu'embarrassantes.
Ces explications, c'était à Frédéric de les lui donner: comment, les garçons d'hôtel distribuaient des invitations signées de son nom: «le président Adeline!»
--Mais, mon cher président, répondit Frédéric en essayant de rire, ce qui vous étonne se fait partout.
--Eh bien, monsieur, cela ne se fera pas dans mon cercle.
--Alors, monsieur, nous fermerons la porte; avec quoi voulez-vous que nous payions nos frais si la partie ne marche pas? Pour qu'elle marche, il faut des joueurs.
--Mon nom ne servira pas à les attirer.
VI
L'histoire de la cagnotte avait jeté l'inquiétude dans l'association Mussidan, Raphaëlle, Barthelasse et Cie; qu'allait devenir l'affaire si ce président s'avisait de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait pas?
L'histoire de la lettre d'invitation y jeta le désarroi quand Frédéric raconta l'algarade qui venait de lui être faite.
--Qu'as-tu répondu? demanda Raphaëlle.
--Rien.
Vous ne lui avez pas cassé les _rinss_? s'écria Barthelasse, dont le premier mouvement était toujours de revenir à son ancien métier de lutteur, malgré les efforts que de bonne foi il faisait pour se contenir et se calmer... à _Pariss_....
Raphaëlle haussa les épaules:
--On ne casse pas les reins aux gens dont on a besoin.
--C'est selon. Moi, quand les gens élevaient trop la voix, je n'avais qu'à faire ça:--il plia les jarrets, se ramassa sur lui-même, enfonça son cou court dans ses larges épaules en tendant ses deux bras en avant dans l'attitude de l'homme qui attend l'attaque de son adversaire dans l'arène;--et tout de suite c'était fini; on lui permet trop de faire ce qui lui plaît, à ce député. Pourquoi est-ce que nous lui donnons trente-six mille francs? Est-ce pour nous embêter? Je vous le demande. Hein!
--C'est à lui qu'il faut le demander, répliqua Frédéric impatienté.
--Je suis prêt quand vous voudrez, mon bon; si vous croyez que j'en ai peur.
--Il ne s'agit pas de ça, interrompit Raphaëlle sèchement, nous avons besoin de lui, il faut manoeuvrer en conséquence.
--Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, continua Barthelasse, on ne sera sûr de lui que quand on l'aura _affranchi_; le jour où il filera la carte, il sera à nous.
--Et vous croyez qu'il acceptera vos leçons?
--Pourquoi non? D'autres qui le valent bien les ont demandées, et je puis dire sans me vanter qu'ils s'en sont bien trouvés.
Plus d'une fois des discussions avaient eu lieu entre eux à ce sujet, car du jour où Adeline avait accepté la présidence du cercle, ils s'étaient demandé comment ils le garderaient à la tête de leur affaire. Tant qu'il ne connaissait rien aux dessous de la vie des cercles, ils pouvaient être tranquilles. Mais à mesure que ses yeux s'ouvriraient, et il n'était pas possible qu'ils ne s'ouvrissent point, sinon tout à coup, au moins peu à peu, la situation changerait.
--Nous l'_affranchirons_, avait dit Barthelasse, se servant de ce mot de l'argot de la philosophie qui vient sans doute d'une allusion aux préjugés dont sont encombrés les imbéciles et dont les grecs sont affranchis.
--Et vous vous imaginez qu'il se laissera affranchir? avait répondu Raphaëlle qui, mieux que Barthelasse, connaissait la nature de son président.
Mon Dieu, oui, il se l'imaginait, et il n'imaginait même pas qu'il en pût être autrement. De quoi s'agissait-il? De gagner à coup sûr et sans danger, en opérant soi-même, sans complice, avec une sécurité égale à celle de l'acrobate sur la corde raide, qui a appris à travailler. Alors pourquoi refuserait-il? Barthelasse ne le voyait pas, attendu qu'il n'y a rien de plus doux et de plus agréable que l'argent gagné par le travail.
Mais Raphaëlle et Frédéric, qui, sans être au fond beaucoup plus embarrassés de préjugés que Barthelasse, ne croyaient pas que tout le monde en fût arrivé comme eux à envisager la vie avec cette philosophie pratique qui enseigne à ne voir que l'argent gagné sans se soucier de la façon dont on le gagne, étaient certains du refus d'Adeline et même de son indignation, si on lui proposait tout simplement de lui apprendre à travailler pour jouer à coup sûr. Ce n'était point ainsi qu'il fallait procéder avec celui que d'un air de mépris ils appelaient «_Puchotier_» depuis qu'Adeline, se défendant un jour de ses ignorances parisiennes, s'était lui-même donné ce nom en disant qu'à Elbeuf les _Puchotiers_ sont les encroûtés de la ville, ceux qui repoussent tout progrès en ne jurant que par leur vieux Puchot. Quelle chance de se faire écouter si on lui parlait franchement?