Baccara

Chapter 12

Chapter 123,948 wordsPublic domain

C'était même cette absence de passion pour le jeu, cette certitude que les cartes l'ennuyaient acquise dans sa première jeunesse, et confirmée pendant plus de vingt-cinq ans par une abstention absolue, qui lui avaient inspiré une complète sécurité lorsqu'il avait discuté dans sa conscience la question de savoir s'il accepterait ou s'il refuserait les propositions de Frédéric.

Qu'il se décidât, et il était assuré à l'avance de n'avoir rien à craindre pour lui-même: on ne devient pas joueur parce qu'on vit au milieu des joueurs et qu'on voit jouer; le jeu n'est pas une maladie contagieuse qui se gagne par les yeux, alors surtout qu'on plaint ou qu'on méprise ceux qui ont le malheur d'en être infectés.

Comme ces fiévreux et ces agités lui paraissaient ridicules ou pitoyables: sur leurs visages convulsés, rouges ou pâles, selon le tempérament, dans leurs mouvements saccadés, dans leurs regards ivres de joie ou navrés de douleur, dans leur exaltation ou leur anéantissement, il s'amusait à suivre les sensations par lesquelles ils passaient.

Et avec la satisfaction égoïste de celui qui, du rivage, jouit de l'horreur d'une tempête, il se disait qu'heureusement pour lui il était à l'abri de ce danger.

--Qu'irait-il faire dans cette galère?

Mais comme l'égoïsme justement ne faisait pas du tout le fond de sa nature, comme il était au contraire bonhomme, et compatissait d'un coeur sensible à la douleur et au malheur, plus d'une fois il avait cru devoir adresser des avertissements à quelques-uns de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, l'intéressaient plus particulièrement.

Et dans les premiers temps, amicalement, cordialement, en leur prenant le bras et en le passant sous le sien comme on fait avec un camarade, il leur avait dit ce qu'il croyait propre à leur ouvrir les yeux, les grondant, les chapitrant. Quelquefois même, dans des cas graves, il les avait fait comparaître dans son cabinet de président, et là, entre quatre yeux, il les avait sérieusement avertis: «Vous jouez trop gros jeu, mon jeune ami, et, permettez-moi de vous le dire, un jeu qui n'est pas en rapport avec vos ressources.»

Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour reconnaître que ses discours les plus affectueux étaient aussi peu efficaces que les semonces les plus vertes; tendres ou dures, ses paroles ne produisaient aucun effet.

Alors il avait renoncé aux discours, avec regret il est vrai, mais enfin il y avait renoncé, n'étant point homme à persister dans une tâche dont il reconnaissait lui-même l'inutilité.

--Ils sont trop bêtes! s'était-il dit.

Mais pour ne plus faire le Mentor, il ne renoncerait pas à faire le président: c'était lui qui avait la charge de l'honneur de son cercle, et l'honneur du _Grand I_ était que le jeu y fût contenu dans des limites raisonnables.

Il veillerait à cela; il protégerait les joueurs malgré eux et contre eux: son cercle ne deviendrait pas un tripot.

Alors on l'avait vu rester tard au cercle et quelquefois même y passer la plus grande partie de la nuit: continuellement il circulait dans les salons, rôdant autour des tables, regardant le jeu comme s'il avait eu mission de le surveiller; parfois, on l'apercevait endormi dans un fauteuil, surpris par la fatigue; mais, aussitôt qu'il s'éveillait, il reprenait ses promenades en cherchant à savoir ce qui s'était passé pendant qu'il sommeillait.

Plus d'une fois il était arrivé que pendant qu'il se tenait debout, les mains dans ses poches à côté de la table de baccara, un joueur lui avait dit:

--Et vous, mon président, n'en taillez-vous donc pas une?

Et alors il avait répondu en haussant les épaules

--Le baccara! mais c'est à peine si je sais les règles de ce jeu, si simples cependant.

--C'est si facile.

--Plus facile qu'amusant: il y a des présidents dont c'est la force de ne pas toucher une carte... et je suis de ceux-là.

Jusqu'alors Frédéric, qui avait assisté aux tentatives que son président faisait pour détourner du jeu quelques jeunes joueurs, n'était jamais intervenu entre eux et lui, bien que cette campagne ne fût pas du tout pour lui plaire, puisqu'elle ne tendait à rien moins qu'à diminuer les produits de la cagnotte: il importait de le ménager, et d'ailleurs les probabilités n'étaient pas pour qu'il réussît dans ces tentatives. Qui a jamais empêché un joueur de jouer? c'était ce qu'il avait pu répondre à Raphaëlle furieuse contre Adeline.--Laissons-le faire, laissons le dire; cela n'est pas bien dangereux, et, d'autre part, cela peut nous être utile; il est bon qu'on sache dans Paris que le président du _Grand I_ éloigne les joueurs au lieu de les attirer; ça vous pose bien.--Et s'il les détourne?--Je te promets qu'il n'en détournera pas un seul, tandis qu'il détournera peut-être quelqu'un que nous avons intérêt à éloigner de chez nous.--Le préfet de police?--C'est toi qui l'as nommé; comment veux-tu qu'on prenne jamais un arrêté de fermeture contre un cercle où le jeu est combattu par son président?--Ce n'est pas en discourant contre le jeu qu'il arrivera à jouer lui-même, et tu sais bien que nous ne le tiendrons que quand il sera endetté à la caisse; jusque-là j'ai peur qu'il ne nous manque dans la main; qui mettrions-nous à sa place?--Sois tranquille, il jouera, et il s'endettera... peut-être plus que tu ne voudras.--Pousse-le.

Le jour où Adeline s'était félicité de ne pas toucher aux cartes, Frédéric, cédant comme toujours à l'impulsion de Raphaëlle, avait relevé ce mot:

--Croyez-vous, mon cher président, dit-il de son ton le plus doux et avec ses manières les plus insinuantes, que l'homme qui a le plus d'influence sur un joueur soit celui qui ne joue pas lui-même? Savez-vous ce que j'ai entendu dire à un de ceux que vous avez dernièrement catéchisés--je vous demande la permission de ne pas le nommer--c'est que vous n'entendez rien au jeu.

--C'est parfaitement vrai.

--Très bien; mais vous comprenez que cela enlève beaucoup d'autorité à vos paroles; on ne voit dans votre intervention qu'une opposition systématique; ce n'est point pour celui qui joue que vous prenez parti, c'est contre le jeu lui-même; c'est de la théorie, ce n'est pas de la sympathie.

--J'ai joué autrefois.

--Alors il est bien étonnant que vous ne vous soyez pas remis au jeu; qui a joué jouera....

--Jamais de la vie.

--... Ce qui est aussi vrai que: qui a bu boira. Enfin je n'insiste pas; je dis seulement que vos paroles auraient plus d'influence si on voyait en vous un ami au lieu de voir un adversaire.

En effet, il n'insista pas, laissant au temps et à la réflexion le soin d'achever ce qu'il avait commencé: il connaissait son Adeline et savait avec quelle sûreté germait le grain qu'on semait en lui.

Avec l'expérience qu'il avait du monde et des choses du jeu, il savait combien sont rares les guérisons radicales chez les joueurs, et combien, au contraire, sont fréquentes les rechutes: que d'anciens joueurs qui étaient restés dix ans, vingt ans sans jouer, retournaient au jeu dans leur âge mur, alors que toute passion semblait morte en eux et que celle-là se réveillait d'autant plus forte qu'elle était seule désormais!

III

Autrefois Adeline eût ri de cet axiome: «qui a joué jouera», comme de tant d'autres qu'on répète sans trop savoir pourquoi, parce qu'ils sont monnaie courante, par habitude, sans y attacher la moindre importance, mais à cette heure il en était jusqu'à un certain point frappé.

Qui avait formulé ce proverbe? l'expérience évidemment, et comme les proverbes vont rarement seuls, il lui en était venu un autre qui s'imposait, dans les circonstances particulières où il se trouvait, et celui-là c'était «qu'il n'y a pas de fumée sans feu»; pour que l'expérience populaire se fût formulée en cette petite phrase: «qui a joué jouera», il fallait que bien des faits lui eussent donné naissance.

Il avait fait son examen de conscience bravement, loyalement, en homme qui veut lire en soi, et il avait vu que, depuis quelque temps, il suivait le jeu avec une curiosité qu'il n'avait pas aux premiers jours de l'ouverture de son cercle.

S'ils étaient encore coupables, les joueurs, ils n'étaient plus ridicules: il les comprenait, et admettait maintenant qu'on se passionnât pour ces luttes à coups de cartes, qui se passent en quelques minutes, et peuvent avoir pour résultat la ruine ou la fortune. Il en avait vu de ces ruines et de ces fortunes subites, et il en avait suivi les phases avec émotion--avec cette sympathie dont parlait Frédéric.

C'était un symptôme, cela.

En fallait-il conclure que, parce qu'il s'intéressait maintenant au jeu, il allait prendre les cartes lui-même.

Il ne le croyait pas, il se défendait de le croire, mais enfin il n'en était pas moins vrai qu'il y avait là quelque chose de caractéristique, ce serait mensonge et hypocrisie de ne pas en convenir.

Quand il avait vu des joueurs changer leurs jetons et leurs plaques à la caisse contre cent ou cent cinquante mille francs de billets de banque, il n'avait pas pu se défendre contre un certain sentiment d'envie et ne pas se dire que c'était de l'argent facilement, agréablement gagné en quelques heures.

De là à se dire que si cette bonne aubaine lui arrivait, elle serait la bienvenue, il n'y avait pas loin, et ce petit pas il l'avait franchi.

Le jeu a cela de bon qu'il n'exige pas un talent particulier pour y réussir, un long apprentissage, au moins dans le baccara, le gain comme la perte sont affaire de hasard, de chance personnelle: il y a des gens qui ont cette chance, et ils gagnent; il y en a qui ne l'ont pas, et ils perdent, voilà tout. Quand il était tout jeune, et qu'il jouait des billes à pair ou non avec ses camarades, il avait une chance constante, cela était un fait. Plus tard, pendant son voyage en Allemagne, lorsqu'il était entré à Bade dans la salle de la roulette, il avait mis un louis sur le 24, qui était le chiffre de son âge, et le 24 était sorti. A Hombourg, il avait en riant avec sa maîtresse recommencé la même expérience, et le 24 était sorti encore. Deux numéros pleins sortant ainsi exprès pour lui, à son appel pour ainsi dire, cela n'était-il pas particulier et ne constituait-il pas une chance personnelle? A la vérité, elle n'avait pas continué, et il avait perdu à la roulette et au trente et quarante plus, beaucoup plus que les soixante-douze louis qu'il avait tout d'abord gagnés. Mais cette perte n'était pas, semblait-il, caractéristique, comme son gain, et elle ne prouvait nullement qu'à un moment donné il n'avait pas eu la chance--une chance providentielle. S'use-t-elle? Quand on l'a eue et qu'on l'a égarée, ne revient-elle pas? C'étaient là des questions qu'il n'avait pas songé à examiner, puisqu'il avait renoncé au jeu pendant de longues années, mais qui maintenant lui revenaient.

Comme cela arrangerait ses affaires si, en quelques coups de cartes, il gagnait deux cent mille francs: quelle joie pour Berthe, car ils seraient pour elle; et s'il est vrai, comme on le dit, que la chance est aux jeunes, ne serait-ce pas la chance de Berthe qui réglerait cette partie qu'il ne jouerait pas pour lui-même? En somme, il y a une justice supérieure qui dirige les choses et les destinées en ce monde, et cette justice ne pouvait pas permettre qu'une bonne et brave fille comme Berthe, qui n'avait jamais fait que du bien, fût malheureuse.

Il avait alors été frappé d'une remarque qui, jusqu'à ce jour, ne s'était pas présentée à son esprit. C'est que celui qui a de la fortune ou qui gagne largement, sûrement, ce qui est nécessaire à ses besoins, ne considère pas le jeu au même point de vue que celui qui est gêné et qui, quoi qu'il fasse, se retrouve toujours devant un trou. Les gains du jeu eussent été de peu d'intérêt pour lui quand il possédait sa fortune héréditaire qu'augmentaient tous les ans les bénéfices de sa maison de commerce, tandis que maintenant que cette fortune avait disparu et que sa maison ne donnait plus de bénéfices, ces gains arriveraient bien à propos pour combler le trou qu'il voyait sans cesse devant lui.

Et de temps en temps, pendant que ce travail se faisait en lui, retentissait à son oreille la phrase qu'il était habitué à entendre:

--Eh bien, mon président, vous ne jouez jamais!--Quel beau banquier vous feriez!

Le beau banquier est celui qui gagne sans que sa physionomie riante, ses gestes désordonnés, ses éclats de voix insultent au malheur des pontes, et qui, quand il a neuf en main, ne s'amuse pas à étudier longuement son point pour torturer à l'avance ceux que dans quelques secondes il va saigner à blanc.

Et, bien qu'il ne fût pas vaniteux, Adeline était flatté qu'on ne crût pas, que, s'il jouait, il serait un de ces pauvres diables de pontes qui viennent misérablement au cercle pour jouer la _matérielle_, c'est-à-dire tâcher de gagner quelques louis qu'il leur faut pour la vie au jour le jour; recommençant le lendemain ce qu'ils ont fait la veille, attelés à ce labeur aussi dur que n'importe quel travail et qui, en usant les nerfs par une tension constante, conduit au gâtisme ceux qui le continuent longtemps.--Banquier et beau banquier même, certainement il le serait... s'il voulait, mais il ne voulait pas l'être, pas plus que ponte d'ailleurs.

Quand Raphaëlle avait fondé _son_ cercle, car dans l'intimité elle disait _son_ cercle, comme Frédéric et Adeline le disaient eux-mêmes, elle aurait voulu être la seule à mettre de l'argent dans l'affaire, de manière à toucher seule les bénéfices. Malheureusement cela lui avait été impossible, et elle avait dû accepter de ses amis ce qui lui manquait, ou plutôt d'un ami de Frédéric, son ancien patron, le vieux Barthelasse. Brûlé partout, aussi bien comme joueur; que comme directeur de cercle, Barthelasse en était réduit dans sa vieillesse, ce qui était un grand chagrin pour lui--à faire valoir par les mains des autres la fortune que quarante années de travail lui avaient acquise--c'était lui qui disait travail. Au lieu d'apporter son argent à Raphaëlle, il aurait voulu, lui, être le chef de partie du cercle, c'est-à-dire le caissier prêteur auquel le joueur décavé fait des emprunts pour continuer de jouer. Mais Raphaëlle n'avait pas été assez naïve pour accepter cette combinaison, qui met dans la poche du chef de partie, le plus net des bénéfices qu'on peut faire dans un cercle. C'était elle qui voulait être chef de partie, et en acceptant l'argent de Barthelasse, elle ne consentait à accorder à celui-ci qu'une part proportionnelle à son apport. Ils s'étaient fortement querellés sur ce point, ils s'étaient non moins fortement injuriés, puis ils avaient fini par s'entendre et s'associer; un homme leur appartenant remplirait ce rôle de chef de partie en prêtant non son argent, mais le leur à elle et à lui, et à eux deux ils se partageraient les bénéfices.

Pour surveiller cette opération des plus délicates, puisqu'il s'agit d'accorder ou de refuser de grosses sommes par oui ou par non, et instantanément, sans avoir le temps d'étudier la solvabilité et l'honnêteté de l'emprunteur, Barthelasse ne quittait pas le cercle tant qu'on y jouait. Et, par les salons, on le voyait rouler ses larges épaules d'ancien lutteur. Que faisait-il là, on n'en savait trop rien; il semblait être un surveillant aux fonctions assez mal définies. Mais qu'un emprunteur s'adressât à Auguste, le chef de partie, Barthelasse survenait, et, à distance, sans en avoir l'air, d'un signe convenu, il disait lui-même le oui ou le non, que le chef de partie répétait.

Plusieurs fois, se trouvant seul avec Adeline--car, en public, il ne se permettait pas de lui adresser la parole--il lui avait dit le mot que tout le monde répétait: «Vous ne jouez pas, monsieur le président?» mais sans jamais insister; un jour, cependant, qu'Adeline répondit à cette invite par un sourire, il alla plus loin:

--Mais un _présidint_ qui ne touche jamais aux cartes dans son cercle, dit-il avec son accent provençal le plus pur, c'est un pâtissier qui ne mange jamais de ses gâteaux.--Et pourquoi? se dit-on.--Je vous le demande? Alors il s'en trouve qui disent: «C'est qu'ils sont empoisonnés.» D'autres: «C'est qu'ils sont faits _malpropremint_.»

Adeline se répéta ce «malproprement» plus d'une fois. Etait-il possible qu'on crût dans le monde qu'à son cercle il se passait des choses malpropres? Evidemment son abstention systématique pouvait être mal interprétée. De même pouvaient être mal interprétés aussi ses discours contre le jeu; ne pouvait-on pas se dire que s'il ne jouait pas lui-même, et s'il cherchait à détourner du jeu ceux à qui il s'intéressait, c'était parce qu'il savait que dans _son_ cercle on ne jouait pas loyalement?

Mais alors?

Justement cette intervention de Barthelasse avait eu lieu au moment où il venait d'être fortement ébranlé par une partie qui s'était jouée sous ses yeux: un commerçant de ses amis, qu'il savait gêné dans ses affaires et plus près de la faillite que de la fortune, avait gagné deux cent mille francs qui le sauvaient. Et en présence de cette veine heureuse Adeline s'était tout naturellement demandé si elle n'aurait pas pu être pour lui. Qu'il prît la banque à la place de son ami, et il gagnait ces deux cent mille francs. Puisque la fortune avait eu des yeux cette nuit-là, elle aurait aussi bien pu en avoir pour lui que pour son ami.

Mais était-ce bien la fortune? Si l'on voit la main de la fatalité dans un injuste malheur, ne peut-on pas voir celle de la Providence dans un bonheur mérité?

On va vite sur cette pente: de là à se dire qu'il était vraiment trop timide en ne tentant pas la chance, il n'y avait pas loin.

Il ne s'agissait pas de devenir joueur comme il en voyait tant, qui ne vivaient que par le jeu et pour le jeu.

Il s'agissait simplement de tenter la chance une fois.

Il ne serait pas ruiné parce qu'il aurait perdu quelques milliers de francs; avec le calme et la raison qui étaient son caractère même, il n'y avait pas à craindre qu'il se laissât entraîner au delà du chiffre qu'à l'avance il se serait décidé de risquer; à la vérité ce serait une perte, mais enfin elle n'irait pas loin.

Tandis que, si la chance le favorisait comme cela pouvait arriver, comme il lui semblait juste que cela arrivât, son gain pouvait être considérable.

Et, gain ou perte, il s'en tiendrait là: un homme comme lui ne s'emballe pas; il se connaissait bien.

Il jouerait donc,--une fois, rien qu'une fois, et après ce serait fini: on n'est pas joueur parce qu'on prend un billet de loterie.

Cependant, cette résolution arrêtée, il ne la mit pas tout de suite à exécution, et il passa bien des heures autour de la table de baccara, se disant que ce serait pour ce soir-là, sans que ce fût jamais pour ce soir-là.

Enfin, un soir que la partie languissait en attendant la sortie des théâtres et que le croupier venait de prononcer la phrase sacramentelle:

--Qui prend la banque?

Il se décida à quitter la place où il semblait cloué, et, s'avançant vers la table:

--Moi, dit-il.

IV

--Le président prend la banque!

C'était le cri qui instantanément avait couru dans tout le cercle.

Même dans les salons des jeux de commerce, les joueurs de whist et d'écarté, les joueurs de billard aussi, de tric-trac, même d'échecs, avaient quitté leur partie pour voir cette curiosité: le président taillant une banque; éveillés par ce brouhaha, ceux qui sommeillaient dans le salon de lecture ou çà et là dans les coins sombres, avaient suivi le courant qui se dirigeait vers la salle de baccara:

--Auguste, six mille.

A cette demande de son président, Auguste, le chef de partie, sans même consulter Barthelasse du regard, ce qui ne lui était jamais arrivé, s'était empressé d'apporter en jetons et en plaques sur un plateau les six mille francs, et respectueusement, religieusement, avec une génuflexion de sacristain devant l'autel, il les avait déposés sur la table.

C'était chose tellement extraordinaire, tellement stupéfiante de voir «M. le président» tailler une banque, que Julien le croupier oubliait de presser la marche de la partie. Il attendait qu'autour de la table chacun eût trouvé sa place, ce qui était difficile, car ceux qui occupaient déjà des sièges n'avaient eu garde de les abandonner.

Dans cette salle ordinairement silencieuse où sous ce haut plafond régnait toujours une sorte de recueillement comme dans une église ou un tribunal, s'était élevé un brouhaha tout à fait insolite.

Cependant Adeline s'était assis sur sa chaise de banquier, un peu surpris de se trouver si élevé au-dessus des pontes assis autour de la table; son coeur battait fort, et il regardait autour de lui vaguement, sans trop voir, car c'était au delà de cette table qu'étaient son esprit et sa pensée.

En attendant que le jeu commençât, un de ceux qui se tenaient à côté de sa chaise se pencha sur son épaule, et d'une voix moqueuse:

--Tenez-vous bien, mon président, la lutte sera terrible: Frimaux revient de l'Odéon.

Un éclat de rire courut autour de la table et tous les yeux s'arrêtèrent sur un joueur assis à côté du croupier et qui n'était autre que Frimaux, le plus grand féticheur du cercle. Au théâtre, où il avait fait représenter quelques pièces avec des fortunes diverses, des chutes écrasantes ou de solides succès, selon les hasards de la collaboration, Frimaux n'avait qu'un souci: donner ses premières un vendredi ou tout au moins un 13. Au cercle, où régulièrement il passait quatre heures par jour, du 1er janvier au 31 décembre, pour gagner sa pauvre existence à la sueur de son front, comme il le disait lui-même, c'est-à-dire les quatre ou cinq louis nécessaires à sa vie--la matérielle--il ne jouait que dans certaines circonstances particulières qui devaient lui donner la veine: pendant trois mois il avait été convaincu qu'il ne pouvait gagner que s'il tournait le dos à l'avenue de l'Opéra: toutes les fois qu'il lui faisait face, il tirait des _bûches_, c'était fatal; maintenant il ne gagnait que quand il revenait de l'Odéon; aussi tous les soirs après son dîner descendait-il des hauteurs des Batignolles où il demeurait pour s'en aller à l'Odéon, dont il faisait sept fois le tour en monologuant comme un personnage de l'ancien répertoire: «J'aurai la veine ce soir»; puis il revenait au _Grand I_, où pendant quatre heures il restait inébranlable dans sa foi, malgré la déveine qui souvent s'acharnait sur lui, trouvant toujours les raisons les plus sérieuses pour se l'expliquer sans jamais ébranler sa confiance en son fétiche, aussi solide que les pierres mêmes de l'Odéon. Pour tout le reste parfaitement incrédule d'ailleurs, sans foi ni loi, se moquant de Dieu comme du diable, et ne croyant même pas à sa paternité, bien que madame Frimaux fût la plus honnête femme du monde.

--Parfaitement, dit Frimaux d'un ton sec, car il n'aimait pas qu'on se moquât de lui.

--Vous n'avez pas besoin de le dire, ça se voit.

En effet, Frimaux, qui pour son pieux pèlerinage ne prenait jamais de voiture--le fiacre n'est pas mascotte--était crotté comme un chien.

Cependant peu à peu l'ordre s'était fait parmi ceux qui se pressaient autour de la table:

--Messieurs, faites votre jeu....

Du haut de son siège, Adeline voyait tous les yeux ramassés sur lui et particulièrement ceux de Frédéric, placé en face de lui, derrière trois rangs de joueurs et de curieux que sa haute taille lui permettait de dépasser.

--Rien ne va plus?

Adeline, qui avait usé son émotion d'avance, était maintenant assez calme: ce fut bellement, en beau banquier, qu'il donna les cartes aux deux tableaux et se donna les siennes, et comme il avait un abatage, c'est-à-dire une figure et un neuf (le plus haut point pour gagner), ce fut aussi en beau banquier, sans faire languir la galerie et sans empressement de mauvais goût, qu'il mit ses cartes sur la table.

Il n'y eut qu'un cri:

--Et il ne voulait pas jouer!