Baccara

Chapter 11

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Le plus souvent, les dîners d'inauguration sont écoeurants par leur banalité, mais celui du _Grand I_ était exquis, ayant été préparé dans les cuisines mêmes du cercle par un chef de talent. Il importait, en effet, au succès de l'entreprise, qu'on parlât de la cuisine du _Grand I_ et qu'on sût dans Paris qu'elle était supérieure, de beaucoup supérieure, à celle que pour le même prix on pouvait trouver ailleurs. Au premier abord, une spéculation consistant à donner pour deux francs cinquante, avec le vin, un déjeuner qui en vaut cinq, et pour quatre francs un dîner qui en vaut huit, peut paraître détestable; cependant elle est en réalité excellente, bien qu'elle se traduise par une allocation de vingt ou trente mille francs au cuisinier. Parmi les gens qui fréquentent les cercles, il en est qui savent compter, et qui se disent que deux francs cinquante d'économie sur le déjeuner, quatre francs sur le dîner, donnent deux cents francs par mois, soit deux mille quatre cents francs par an, ce qui en vaut vraiment la peine. Il est vrai qu'ils pourraient se dire aussi qu'il n'est peut-être pas très délicat de faire ce bénéfice; mais sans doute ils n'y pensent pas: la cagnotte payera ça. Et en effet elle le paye sans murmurer, car cette perte de vingt ou trente mille francs sur la table est une bonne affaire pour elle: c'est par le dîner que bien des joueurs sont attirés et retenus; et c'est par le déjeuner que plus d'une cagnotte a été sauvée des justes sévérités de la police. Si bien fondées que soient les plaintes contre un cercle, l'administration y regarde à deux fois avant de le fermer, quand son déjeuner est fréquenté par des gens ayant un nom honorable: des commerçants, des artistes, des médecins, des avocats qui levés avant midi pour s'asseoir à la table du restaurant ne sont pas des joueurs de profession; ceux-là font du cercle ce qu'il doit être, un lieu de réunion; et ce paratonnerre vaut plus qu'il ne coûte.

La bonne chère d'un côté, de l'autre l'attention de Raphaëlle, combinant leurs effets, le dîner fut très gai, et l'on arriva à l'heure des toasts sans avoir conscience du temps écoulé.

Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la santé des représentants de l'armée, de la diplomatie, de la politique, des lettres, des arts, du commerce et de l'industrie qu'il avait la fière satisfaction de voir réunis autour de lui dans un but patriotique.

A ce mot, plus d'un convive avait ouvert les oreilles, ne se doutant guère qu'en mangeant ce bon dîner, dans cette salle luxueuse, au milieu de ces belles tentures et de ces fleurs, il concourait à un but patriotique et accomplissait un devoir: vraiment doux, le devoir du cimier de chevreuil, et aussi celui du Château-yquem.

Mais Adeline était trop absorbé dans son discours, qu'il disait et ne lisait pas, pour rien voir; il continuait et développait la pensée sur laquelle il vivait depuis qu'il s'était décidé à demander l'autorisation de son cercle, et sur ses lèvres voltigeaient les grands mots de Paris-lumière, de ville de toutes les élégances et de tous les génies, de relèvement de la fortune publique par le luxe, de travail français, de production nationale.

Si les convives à l'intelligence alerte avaient été un peu surpris d'entendre parler du devoir patriotique qu'ils accomplissaient à cette table, ils ne le furent pas moins quand ils comprirent que l'ouverture de ce cercle n'avait pas d'autre but que de travailler au relèvement de la fortune publique.

--En voilà une bonne! murmura l'un d'eux.

Mais les commentaires ne purent pas s'échanger; Bunou-Bunou venait de se lever pour répondre au président, et aussitôt le silence avait succédé aux applaudissements: c'était un régal qu'un toast de Bunou-Bunou, qui dépensait des trésors de lyrisme dans ses rapports pour ériger une commune en chef-lieu de canton, et dont le choix d'adjectifs étonnants était affiché dans les bureaux des journaux.

--Je parie deux louis que nous allons entendre la fameuse phrase: «J'ignore si je m'abuse», dit un journaliste parlementaire; qui tient mes deux louis?

Mais personne ne lui répondit, et ce fut avec raison, car le premier mot qui sortit de la bouche inspirée du député fut précisément la fameuse phrase qui planait sous la coupole du palais Bourbon:

--Messieurs, j'ignore si je m'abuse....

Le rire étouffa la reconnaissance de l'estomac, et parmi ceux qui avaient déjà entendu cette phrase célèbre, il y en eut plus d'un qui se cacha la figure dans sa serviette; d'autres se fâchèrent et déclarèrent qu'au lieu de les obliger à écouter ces jolies choses, «on ferait bien mieux d'en tailler une petite.»

Heureusement les discours tournèrent court; il fallait enlever les tables pour la soirée, et il n'y avait pas de temps à perdre.

En sortant de la salle à manger, Adeline se rendit dans son cabinet, où il trouva sa femme et Berthe qui venaient d'arriver avec Michel Debs.

Ils étaient venus d'Elbeuf dans l'après-midi,--ce qui avait donné à Michel et à Berthe la joie de se trouver pendant trois heures dans le même compartiment en face l'un de l'autre, les yeux dans les yeux,--et ils n'avaient pas encore visité les salons du cercle.

--Voulez-vous offrir votre bras à ma fille? dit Adeline à Michel; en attendant que la soirée commence, nous ferons un tour dans les salons; il faut que je vous montre _mon_ cercle.

C'était de la meilleure foi du monde qu'il disait «mon cercle»: n'était-ce pas lui qui avait obtenu l'autorisation de l'ouvrir, n'en était-il pas le président, ne décidait-il pas des admissions, tout le monde n'était-il pas chapeau bas devant lui: Frédéric se tenait si discrètement à l'écart qu'il n'avait pas paru au dîner; il se montrerait seulement à la soirée, comme bien d'autres.

Ils avaient commencé leur tour, Adeline donnant le bras à sa femme, Michel conduisant Berthe; à mesure qu'ils avançaient, l'impression n'était pas la même chez la mère que chez la fille: madame Adeline se montrait effrayée du luxe qu'elle voyait, Berthe en était émerveillée; quant à Michel, il n'avait d'yeux que pour Berthe, et s'il ne pouvait être toujours tourné vers elle, il la regardait venir dans les glaces, et par cela seul qu'il la voyait s'appuyer sur son bras, il la sentait plus à lui: à la douceur du contact de la main s'ajoutait le ravissement des yeux: qu'elle était charmante dans sa toilette rose!

Ils arrivèrent à la salle de baccara, dont Adeline ouvrit la porte, et ils se trouvèrent dans une grande pièce, plus longue que large et très haute, puisque de deux étages on en avait fait un seul en supprimant le plancher; le plafond était à caissons dorés et les murs étaient tendus de belles tapisseries tombant sur des boiseries sombres.

--Comment trouvez-vous ça? demanda Adeline avec fierté.

--On dirait une chapelle, répondit Berthe.

En rentrant dans le grand salon, M. de Cheylus et Frédéric vinrent au-devant d'eux, et les présentations eurent lieu:

--Mon cher président, on vous réclame, dit Frédéric; si ces dames veulent bien m'accepter à votre place, je vais les installer; je resterai avec elles pour leur nommer vos invités; il faut bien qu'elles les connaissent, puisqu'elles sont les maîtresses de la maison.

Et ce fut réellement en maîtresses de la maison qu'il les traita: on ne pouvait être plus respectueux, plus aimable, plus Mussidan; madame Adeline, qui avait pour lui une répulsion instinctive, fut gagnée. C'était vraiment l'homme que si souvent son mari lui avait dépeint.

Les salons s'emplirent «_et la fête commença_». Comme le programme en avait été très habilement composé, ce fut au milieu des applaudissements qu'il s'exécuta; de tous côtés partaient des exclamations enthousiastes, et les compliments accablaient Adeline, qui ne savait à qui répondre, un peu grisé de ce triomphe.

Cependant tout le monde n'applaudissait point, et dans les coins se manifestaient de sourdes protestations et des impatiences.

--Ça ne finira donc jamais, leur bête de fête?

--On n'en taillera donc pas une petite?

Si Raphaëlle avait été présente, elle aurait vu que, parmi ces mécontents se trouvaient quelques-uns de ceux à qui elle avait eu la prévenance de faire remettre des jetons de nacre.

Enfin la fête s'acheva, et le souper, bien que traînant un peu en longueur, se termina aussi: les invités peu à peu se retirèrent, au moins ceux qui étaient venus avec leurs femmes.

Quand il ne resta plus que des hommes, on envahit la salle de baccara, et, quoiqu'elle fût vaste, on s'y entassa si bien que ce fut à peine si ceux qui s'étaient assis à la table purent remuer les coudes.

--Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait; rien ne va plus.

Le lendemain, les journaux racontaient cette fête, mais, ce qui valait mieux, le bruit se répandait dans Paris, se colportait, se répétait qu'il y avait une caisse sérieuse au nouveau cercle et qu'elle s'ouvrait facilement.

Le _Grand I_ était fondé.

TROISIÈME PARTIE

I

Le _Grand I_ n'était ouvert que depuis quelques mois et déjà Adeline se demandait comment, pendant tant d'années il avait pu vivre à Paris ailleurs que dans un cercle.

Elles avaient été si longues pour lui, si vides, si mortellement ennuyeuses, les soirées qu'il passait à tourner dans son petit appartement de la rue Tronchet, ou à se promener mélancoliquement tout seul autour de la Madeleine, allant du boulevard à la gare Saint-Lazare et de la gare au boulevard en gagnant ainsi l'heure de se coucher! Que de fois, en entendant les sifflets des locomotives, avait-il eu la tentation de monter l'escalier de la ligne de Rouen et de s'asseoir dans le wagon qui l'emmènerait jusqu'à Elbeuf! Il manquerait la séance du lendemain, eh bien! tant pis, il se trouverait au moins, parmi les siens; il embrasserait sa fille à son réveil; quelle joie dans la vieille maison de l'impasse du Glayeul! Là étaient la liberté, la gaieté, le repos; Paris n'était qu'une prison où il faisait son temps, et ce temps était si dur, si morne, que, plus d'une fois, il avait pensé à se retirer de la politique pour vivre tranquille à Elbeuf, dans sa famille, avec ses amis, pendant la semaine surveillant sa fabrique, taillant ses rosiers du Thuit le dimanche, heureux, l'esprit occupé, le coeur rempli, entouré, enveloppé d'affection et de tendresse, comme il avait besoin de l'être.

Mais du jour où le _Grand I_ avait été ouvert, cette existence monotone du provincial perdu dans Paris avait changé: plus de soirées vides, plus de dîners mélancoliques en tête à tête avec son verre, plus de déjeuners hâtés au hasard des courses et des rendez-vous d'affaires; il avait un chez lui, un nid chaud, capitonné, luxueux, joyeux,--_son_ cercle, où toutes les mains se tendaient pour serrer la sienne, où les sourires les plus engageants accueillaient son entrée, où il était, pour tous «Monsieur le président.»

A _sa_ table, qui ne ressemblait en rien à celle des restaurants médiocres qu'il avait jusque-là fréquentés avec la prudente économie d'un provincial, il était un vrai maître de maison; on l'écoutait, on le consultait, on le traitait avec une déférence dont les premiers jours il avait été un peu gêné, mais à laquelle il n'avait pas tardé à si bien s'habituer que ce n'était plus seulement pour les valets, empressés à lui prendre son pardessus et son chapeau, qu'il était «monsieur le président», il l'était devenu pour lui-même, croyant à son titre, le prenant au sérieux, s'imaginant «que c'était arrivé»; président! ne le fût-on que de la Société des bons drilles, on est toujours «Monsieur le président» pour quelqu'un et conséquemment pour soi.

Mais bien plus encore que les satisfactions de la vanité, celles de la camaraderie et de l'amitié l'avaient attaché à son cercle. En sortant de la Chambre il n'était plus seul sur le pavé de Paris, comme pendant si longtemps il l'avait été, il ne s'arrêtait plus sur le pont de la Concorde pour regarder l'eau couler en se demandant de quel côté il allait aller, à droite, à gauche, sans but, au hasard.

Il était rare que maintenant il sortît seul de la Chambre, presque tous les soirs Bunou-Bunou l'accompagnait, chargé d'un portefeuille bourré de paperasses, et toujours régulièrement M. de Cheylus, qui, mis à la porte par Raphaëlle le jour même où elle n'avait plus eu besoin de lui, était heureux de trouver au cercle un bon dîner qui ne lui coûtait rien,--le _suif_.

D'autres collègues aussi se joignaient à eux quelquefois, invités par Adeline, ou bien s'invitant eux-mêmes, quand ils étaient en disposition de s'offrir un dîner meilleur et moins cher que dans n'importe quel restaurant.

--Je vais dîner avec vous.

On partait en troupe, et par les Tuileries quand il faisait beau, par les arcades de la rue de Rivoli quand il pleuvait, on gagnait l'avenue de l'Opéra, en causant amicalement. Lorsqu'à travers les glaces de la porte à deux battants, le valet de service dans le vestibule avait vu qui arrivait, il se hâtait d'ouvrir en saluant bas, et par le grand escalier décoré de fleurs en toute saison, Adeline faisait monter ses invités devant lui; si quelqu'un, par déférence d'âge ou pour autre raison, voulait lui céder le pas, il n'acceptait jamais:

--Passez donc, je vous prie, je suis chez moi.

C'était chez lui qu'il recevait ses amis; c'était à lui les valets qui dans le hall s'empressaient autour de ses invités; à lui ces vitraux chauds aux yeux, ces tableaux signés de noms célèbres.

A vivre sous ces corniches dorées, à marcher sur ces tapis doux aux pieds, à s'engourdir dans des fauteuils savamment étudiés, à n'avoir qu'un signe à faire pour être compris et obéi, il s'était vite laissé gagner par le besoin de la vie facile et confortable qui exerce un attrait si puissant sur certains habitués des cercles qu'ils se trouvent mal à leur aise partout ailleurs que dans leur cercle. Et pour lui cette attraction avait été d'autant plus envahissante qu'il avait toujours vécu au milieu d'une simplicité patriarcale: point de tapis, point de vitraux à Elbeuf, et des domestiques qui ne comprenaient pas à demi-mot.

Mais ce qu'il n'avait jamais eu à Elbeuf, et ce qu'il avait trouvé dans son cercle, c'était la conversation facile et légère de _ses_ dîners qui, en une heure, lui apprenait la vie de Paris avec ses dessous, ses scandales, ses histoires amusantes ou tragiques, ses drôleries ou ses douleurs. Bien qu'habitué aux propos graves et lourds de la province, qui partent de rien pour arriver à rien, il aimait cependant la raillerie fine et le mot vif, et quand il avait à sa table--ce qui d'ailleurs, arrivait souvent--des gens d'esprit à la langue aiguisée ou à la dent dure, aussi capables d'inventer ce qu'ils ne savaient point que de bien dire ce qu'ils répétaient, c'était pour lui un régal de les écouter. Un jour celui-ci, le lendemain celui-là, tous venaient lui donner leur représentation sans qu'il eût à se déranger; il n'avait qu'à leur sourire, qu'à les applaudir, ce qu'il faisait du reste avec une amabilité pleine de bonhomie.

Comme la nature l'avait doué de l'esprit de justice en même temps que d'une âme reconnaissante, il ne pouvait pas jouir de cette existence agréable sans se dire que c'était à Frédéric qu'il la devait.

Parfait le vicomte. Il avait rencontré en lui le collaborateur le plus zélé en même temps que le plus discret, deux qualités qui ordinairement s'excluent l'une l'autre.

Bien qu'il surveillât tout, bien qu'il fît tout, et ne quittât guère le cercle, jamais Frédéric ne se mettait en avant: Maurin, qui avait toujours le titre de gérant, était, il est vrai, bien effacé, mais ce qui importait à Adeline, c'était que lui, président, ne le fût point; c'était que la gestion financière n'empiétât point sur la direction morale, et, après dix mois d'exercice, il se sentait aussi maître de cette direction qu'au jour où, pour la première fois, il avait pris la présidence.

Pour les admissions, lui et son comité étaient restés les maîtres absolus, et jamais le gérant n'avait essayé de leur faire admettre des membres douteux, comme il arrive dans tant de cercles, où le souci de faire marcher la partie passe avant tout; et, comme il devait arriver au _Grand I_, lui avait-on prédit charitablement en l'avertissant de se bien tenir de ce côté; mais ces cercles avaient pour gérant un Maurin, non un vicomte de Mussidan!

D'autre part, jamais il ne lui était venu à lui ni à son comité des plaintes, ou simplement des réclamations, tant la machine administrative fonctionnait avec régularité.

C'était bien le cercle modèle dont le vicomte avait parlé dans leurs entretiens du soir sur les boulevards, et que, grâce à la sévérité de sa surveillance, ils avaient pu réaliser.

--Où diable a-t-il appris l'administration? demandait parfois Adeline en faisant son éloge aux membres du comité.

A quoi M. de Cheylus, feignant d'ignorer les liens qui attachaient Raphaëlle à Frédéric et aussi la part que celui-ci avait prise à son expulsion, répondait qu'on ne fait bien que ce qu'on n'a pas appris à faire; mais cette réponse, il l'accompagnait d'un sourire railleur qui démentait ses paroles. Venant de tout autre, ce sourire énigmatique eût inquiété Adeline: chez M. de Cheylus il n'avait aucune importance; c'était simplement la vengeance d'un... battu.

Et quand M. de Cheylus était absent, Adeline riait avec les autres membres du comité de cette petite traîtrise.

--Il n'en prend pas son parti, le comte.

--Dame! il y a de quoi!

--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble qu'à la place de M. de Cheylus, au lieu d'en vouloir au vicomte, je lui en saurais gré. Peut-être trouverez-vous que ce que je dis là a l'air d'une naïveté; je vous affirme que c'est profond.

Cependant, devant la persistance du sourire de M. de Cheylus, Adeline, par excès de conscience plutôt que par curiosité, avait voulu savoir ce qu'il cachait, mais inutilement; M. de Cheylus n'avait rien répondu aux questions les plus pressantes; il n'avait rien voulu dire de plus que ce qu'il avait dit; il ne savait rien de plus sur le compte de «ce jeune homme» que ce que tout le monde savait.

Adeline eût eu le plus léger soupçon sur Frédéric qu'il eût cherché, au delà de ces sourires et de ces propos vagues, mais comment pouvait-il en avoir quand chaque jour se renouvelait sous ses yeux la preuve que le _Grand I_ était le modèle des cercles?

On sait que l'été fait le vide dans les cercles comme dans les théâtres: avec la chaleur, la vie mondaine de Paris s'endort: on est à Trouville, à Dieppe, «en déplacement de sport ou de villégiature»; plus tard on chasse, on ne va pas à son cercle, et plus ce cercle est d'un rang élevé, plus il est abandonné par ses membres. Cependant tous ces membres ne restent pas sans venir à Paris pendant cinq ou six mois, et ceux qui n'y sont pas ramenés pour une raison quelconque de sentiment ou d'affaires, le traversent en se rendant du nord dans le midi, ou de l'est dans l'ouest. Où passer ses soirées? au théâtre? ils sont fermés; à son cercle! la partie y est morte faute de combattants. Ne pourrait-on donc pas en tailler une? Il y a longtemps qu'on n'a pas joué; les doigts vous démangent. Si alors on entend parler d'un cercle où la partie a gardé un peu d'entrain, on y court; qu'il soit de second ou de troisième ordre, qu'importe, puisqu'on n'y entre qu'en passant? deux parrains vous présentent, et l'on s'assied à la table du baccara.

C'était ainsi que, pendant la belle saison, alors que les autres cercles chômaient, Adeline avait eu la satisfaction de voir venir au _Grand I_ les membres les plus connus des grands cercles. Frédéric ne manquait pas d'en faire la remarque, sans y insister plus qu'il ne fallait, d'ailleurs.

--Vous voyez comme on vient à nous.

Adeline était ébloui par les noms des ducs, des princes, des marquis qui défilaient sur les lèvres de son gérant, et quand il allait à Elbeuf il ne manquait pas de les répéter à sa femme.

--Tu vois comme on vient chez nous: nous sommes un centre, un terrain neutre, celui de la fusion, le trait d'union entre la France qui travaille et la France qui s'amuse, entre la bourgeoisie républicaine et le monde élégant.

Mais cela ne rassurait point madame Adeline; ce qu'elle voyait de plus clair, c'est que son mari venait moins souvent à Elbeuf; c'est que, quand il était chez lui, il ne se montrait plus aussi sensible qu'autrefois aux joies du foyer, rudoyant ses domestiques, boudant sa cuisine, blaguant son vieux mobilier qui, pour la première fois depuis quarante ans, lui semblait aussi peu confortable que ridicule.

II

Si grande que fût la satisfaction d'Adeline, elle n'était pourtant pas sans mélange.

Quand il se disait que Son Altesse le prince de... le duc de..., le marquis de..., étaient venus perdre quelques milliers de francs chez lui, il éprouvait un sentiment de vanité dont il ne pouvait se défendre; et quand il se disait aussi que le cercle qu'il présidait servait de trait d'union entre la bourgeoisie républicaine et le monde élégant, c'était un sentiment de juste fierté qui le portait et auquel il pouvait s'abandonner franchement, avec la conscience du devoir accompli.

Mais quand, d'autre part, il se disait qu'il devait près de cinquante mille francs à la caisse de _son_ cercle, qui n'était pas _sa_ caisse, par malheur, c'était un sentiment de honte qui l'anéantissait.

Comment avait-il pu se laisser entraîner à jouer?

C'était avec bonne foi, avec conviction qu'il avait rassuré sa femme lorsqu'elle avait manifesté la crainte qu'il ne devînt joueur.

--Moi, joueur!

Il se croyait alors d'autant plus sûrement à l'abri, qu'il avait joué dans sa jeunesse et que par expérience il connaissait les dangers du jeu.

Ce n'est pas quand on a été entraîné une première fois et qu'on a eu la chance de se sauver, qu'on se laisse prendre une seconde. A vingt ans on a une faiblesse et une ignorance, des emportements et des vaillances qu'on n'a plus à cinquante après avoir appris la vie.

Qu'il eût joué et perdu de grosses sommes en voyageant en Allemagne, il y avait eu alors toutes sortes de raisons et même d'excuses à sa faiblesse: sa maîtresse était joueuse; les casinos étaient devant lui avec leurs portes ouvertes et leurs tentations; l'argent qu'il risquait et qu'il n'avait point eu la peine de gagner ne lui coûtait rien, pas même un regret bien profond s'il le perdait, puisque cette perte était légère pour la fortune de ses parents.

Dans ces conditions, il avait pu jouer. Sa faute était simplement celle d'un jeune homme riche, d'un fils de famille qui s'amuse, sans faire grand mal à personne, ni à sa famille, ni à lui-même; ç'avait été une épreuve salutaire; s'il était entré dans la fournaise, il s'y était bronzé, et si complètement que depuis vingt-cinq ans il n'avait plus joué. Pourquoi eût-il joué? Il n'avait jamais eu le goût des cartes; s'asseoir pendant des heures devant un tapis vert, sous la lumière d'une lampe, rester immobile, ne pas parler, l'ennuyait; il était assez riche pour que l'argent gagné au jeu ne lui donnât aucun plaisir, et il ne l'était pas assez pour que celui perdu ne lui fût pas une cause de regret et de remords. Pendant vingt ans il n'avait cessé de répéter cette maxime aux jeunes gens qu'il voyait jouer:

--Que faites-vous là, jeunes fous? Voulez-vous bien vous sauver? Amusez-vous tant que vous voudrez, ne jouez pas.

Et voilà que lui, vieux fou, avait fait ce qu'il reprochait aux autres.

Comme il était sincère, pourtant, dans ses remontrances; comme il les trouvait misérables, ceux qui succombaient à la passion du jeu!

Encore ceux-là étaient-ils jusqu'à un point excusables, puisqu'ils étaient des passionnés, c'est-à-dire des êtres inconscients et par là des irresponsables; mais lui, quand pour la première fois il s'était assis à la table de baccara de son cercle, il n'avait pas été poussé par la main irrésistible de la passion.