Chapter 10
A l'exception du général Epaminondas et de l'ancien ambassadeur, il n'y avait rien à dire sur ces noms; encore ce qu'on aurait pu opposer à ceux qui n'étaient pas nets manquait-il de précision: on accusait le général de tricher, mais il n'avait jamais été chassé d'aucun cercle; l'ancien ambassadeur vivait dans les tripots, cela était certain, mais en vivait-il réellement comme on le racontait? Barthelasse et les directeurs de casinos qui l'avaient employé s'étaient bien gardés de publier leurs mémoires avec pièces justificatives à l'appui; combien d'autres aussi haut placés que lui étaient comme lui des déclassés!
--Vous voyez, dit Adeline, qui était fier de sa liste, que je ne vous présente que des noms en qui on doit avoir pleine confiance.
--Évidemment.
--Et je crois que plus d'une fois on a accordé des autorisations à des gens qui ne présentaient pas les garanties que nous offrons.
--Malheureusement; mais c'est qu'alors nous avons été trompés. Nous ne sommes pas infaillibles. Il est arrivé, j'en conviens, qu'on nous a présenté des listes de noms aussi honorables que ceux de la vôtre, avec un gérant offrant toutes les garanties de moralité, de solvabilité, et que cependant le cercle que nous avons autorisé s'est changé, au bout de quelques mois, en un tripot et un coupe-gorge, avec _bourrage_ de la cagnotte et _étouffage_ des jetons. Mais est-ce notre faute? N'est-ce pas plutôt celle des fondateurs qui se sont laissé tromper et par qui nous avons été trompés nous-mêmes? Voilà ce qu'il faut examiner et le point sur lequel j'appelle toute votre attention, en insistant, si vous le permettez, sur l'estime que vous m'inspirez.
Si Adeline était un naïf et un ignorant qui se laissait duper par des coquins assez adroits pour se cacher, il y avait dans cette tirade de quoi lui ouvrir les yeux et lui donner à réfléchir.
Mais ce n'était pas seulement en son ami le vicomte qu'Adeline avait foi, c'était aussi en lui-même, en son honnêteté, en sa clairvoyance; il ne serait pas un président qui laisserait aller les choses au hasard; il lui donnerait son temps, à son cercle, il le surveillerait, il le gouvernerait d'une main ferme.
--Si ces cercles sont devenus des tripots, dit-il, c'est que leurs administrateurs ne les ont point administrés, c'est que leurs présidents ne les ont point présidés; pour moi, je puis vous donner ma parole que je serai un président sérieux et que le tableau que vous venez de m'esquisser ne se réalisera point pour nous.
Était-il réellement sourd, ou bien ne voulait-il pas entendre? Le préfet voulut faire une dernière tentative; affectueusement il lui prit le bras et le passant sous le sien:
--Voyons, mon cher député, franchement est-ce que vous croyez que la fondation d'un nouveau cercle est bien urgente, et que vous et vos amis vous ne trouveriez pas dans un des cercles déjà existants le centre de réunion intime que vous voulez? n'y a-t-il pas déjà assez de cercles?
--Non, mon cher préfet, et, puisque l'occasion s'en présente, laissez-moi vous dire que le gouvernement ne favorise pas assez le développement de la vie mondaine à Paris. Quand le luxe va à Paris, la fabrication va en province.
Et, presque dans les mêmes termes que Frédéric, Adeline répéta ce thème qui lui avait été soufflé, sans avoir conscience qu'il était un écho.
--Évidemment c'est un point de vue, dit le préfet, quand Adeline fut arrivé au bout de son morceau.
Et il en resta là. A quoi bon aller plus loin? il avait dit ce qu'il avait pu pour éclairer cet aveugle inconscient ou conscient, il n'était ni prudent ni politique d'insister davantage. Qui pouvait savoir ce qu'il adviendrait de ce collègue? Pour être préfet de police, on n'est pas professeur de morale. Et il n'était pas du tout dans son caractère de mettre les points sur les i.
--Je ferai faire l'enquête d'usage, dit-il en terminant l'entretien.
Elle fut confiée à un agent de la brigade des jeux qui, après avoir visité le local de l'avenue de l'Opéra et constaté qu'il n'avait pas deux escaliers, ce qui est le grand point dans ce genre de recherches, se rendit chez les vingt membres fondateurs qui avaient signé la demande, se bornant à une seule question: celle de savoir si la signature mise au bas de cette demande était bien la leur, puis il fit son rapport, qu'il transmit à son chef, lequel à son tour en fit un second corroborant le premier, qu'il transmit au chef de la police municipale, qui en fit un troisième corroborant le second.
Tout était en règle: le préfet n'avait qu'à donner ou à refuser l'autorisation.
Pouvait-il la refuser quand elle était demandée par un homme dans la position d'Adeline?
Il la donna.
--Après tout, on verra bien.
Il en avait assez dit pour se garder: si Adeline sombrait, il l'avait averti; si, au lieu de faire naufrage, il arrivait un jour au ministère, ce service rendu lui donnerait droit à son bon souvenir.
VIII
L'autorisation obtenue, le cercle ne pouvait pas ouvrir ses salons dès le lendemain, malgré l'envie qu'en avaient Raphaëlle et Frédéric: si le personnel était engagé à l'avance, si le mobilier était prêt, il fallait laisser le temps aux tapissiers de clouer les tapis et de poser les tentures, aux sommeliers de meubler la cave, au tabletier de bien graver sur les jetons et les plaques la marque du nouveau cercle, de façon à ce que la caisse n'en ait pas trop de faux à rembourser aux joueurs qui se servent de cette monnaie, plus facile, plus productive et moins dangereuse à contrefaire que les billets de banque. Il y a en effet des plaques en nacre qui valent dix mille francs, et si l'un de ces industriels est pincé au moment où il tâche d'en écouler quelques-unes, il est aussi simplement que discrètement expulsé du cercle, sans encourir les travaux forcés que la vignette des billets de banque promet aux contrefacteurs.
D'ailleurs, à côté des travaux matériels à accomplir pour la parfaite organisation du cercle, il y en avait d'un autre genre qui devaient tout autant et plus encore que ceux-là, peut-être concourir à sa prospérité--c'étaient ceux de la publicité: un cercle de ce genre ne pouvait pas ouvrir ses portes sans tambour ni trompette, et il y avait longtemps que Raphaëlle avait engagé son orchestre.
Il avait commencé: _pianissimo_, il était vaguement question d'un nouveau cercle;--_piano_, il ne ressemblerait en rien à ceux qui avaient existé jusqu'à ce jour;--_adagio_, on y trouverait un luxe et un confort inconnus en France, en même temps qu'une sécurité absolue contre les tricheries; à l'avance les joueurs seraient certains de n'avoir pas à se surveiller les uns les autres, ce qui supprime tout le plaisir du jeu;--_andante_, ses salons seraient avenue de l'Opéra, dans la plus belle maison que Paris ait vu construire en ces dernières années;--l'attention étant alors suffisamment éveillée, les trompettes avaient enfin donné son nom: _maestoso ma non troppo_, c'était le «Grand international»;--_largo_, il avait pour fondateurs l'élite du monde de la diplomatie (l'ancien ambassadeur aux gages de Barthelasse), de l'armée (le général Épaminondas), de la politique (le comte de Cheylus, Adeline, Bunou-Bunou), de l'aristocratie (le duc d'Arcala), des arts (Bagarry et Fastou), de l'industrie, de la finance, du commerce parisien, représentés par une kyrielle de noms sérieux bien faits pour inspirer confiance;--_fortissimo_, ce n'était pas une spéculation louche comme tant d'autres; _con calore_, c'était une affaire nationale, _con fuoco_, qui dans l'esprit de ses fondateurs devait concourir, _tempo di marcia_, au relèvement de la fortune publique.
Pendant que se jouait cette symphonie Adeline, dont la présence à Paris n'était pas utile, puisque l'aménagement du cercle ne le regardait en rien, avait été passer quelques jours à Elbeuf.
Comme toujours il était arrivé le soir, et il avait trouvé sa famille dans la salle à manger, l'attendant devant le couvert mis.
Comme toujours il vint à sa mère, qu'il embrassa respectueusement.
--Comment vas-tu la Maman?
--Bien, mon garçon, et toi? Sais-tu que je commençais à être inquiète de toi?
--Pourquoi donc?
--Tu es marqué parmi ceux qui se sont abstenus à la Chambre, et depuis plusieurs jours tu n'as pas dit un mot, pas même une interruption.
--Tu sais bien que je n'interromps jamais.
--Tu as tort; quand on a son mot à dire, on le dit: ça fait plaisir aux électeurs, qui voient que leur député est à son banc.
--J'étais pris par le travail des commissions.
En réalité, ç'avait été par le travail de la fondation de son cercle qu'Adeline avait été pris; mais il ne pouvait pas le dire à sa mère, puisqu'il n'en avait pas encore parlé à sa femme, attendant, pour le faire, qu'il eût obtenu son autorisation: ce serait ce soir-là qu'il lui annoncerait cette grande nouvelle.
Mais il ne put pas aborder ce sujet tout de suite après le souper; car en quittant la table, la Maman, au lieu de se retirer dans sa chambre comme tous les soirs, lui demanda de la rouler dans le bureau,--ce qui ne se faisait que dans les circonstances extraordinaires.
Que voulait-elle donc? Qu'avait-elle à dire?
Avec elle il n'y avait jamais longtemps à attendre; les paroles ne se figeaient point sur ses lèvres, et ce qu'elle avait dans le coeur ou dans l'esprit elle s'en débarrassait au plus vite; aussitôt que Berthe et Léonie se furent retirées, elle commença:
--Mon fils, il se passe ici d'étranges choses.
Adeline regarda sa femme avec inquiétude, s'imaginant qu'une difficulté ou une querelle s'était élevée entre sa mère et elle, ce qu'il redoutait le plus au monde.
--Je m'en suis plainte à ma bru, continua la Maman, mais comme elle n'a pas tenu compte de mes observations, il faut bien que je te les fasse à toi-même, quoiqu'il m'en coûte d'_affaiter_ ton retour de querelles, quand tu rentres chez toi pour te reposer.
Madame Adeline voulut épargner à son mari l'impatience de chercher où tendait ce discours.
--Il s'agit de Michel Debs, dit-elle doucement.
--Justement, il s'agit de ce Michel Debs qui ne démarre pas d'ici.
--Oh! Maman! interrompit madame Adeline.
--Je suis _fiable_ peut-être; quand je dis quelque chose on peut me croire: bien sûr que ce _clampin_ ne reste pas ici du matin au soir, je ne prétends pas ça, mais il cherche toutes les occasions pour y venir et pour voir Berthe. Qu'est-ce que cela signifie?
--Tu sais bien qu'il aime Berthe; il est tout naturel qu'il cherche à la rencontrer.
--Alors tu autorises ces visites?
Ce n'est pas pour rien qu'on est Normand.
--Je ne trouve pas mauvais que Berthe connaisse mieux ce garçon; il me semble que c'est toujours ainsi qu'on devrait procéder dans un mariage.
--Et s'il lui plaît?
--Dame!
--Tu l'accepterais pour gendre?
--Voudrais-tu faire le malheur de ta petite-fille?
--C'est justement pour n'avoir pas à faire son malheur que j'ai demandé à ta femme de fermer notre porte à ce garçon; elle ne m'a pas écoutée; il a continué à venir et on a continué à lui faire bonne figure; je me suis tenue à quatre pour ne pas le mettre moi-même à la porte; c'est un scandale, une abomination; tout Elbeuf sait qu'il vient chez nous pour Berthe; à la messe on me regarde.
Il était vrai que tout Elbeuf s'occupait du mariage de Michel Debs avec Berthe Adeline. Des discussions s'étaient engagées sur ce sujet. On ne parlait que de cela. Et comme ni les Eck et Debs, ni les Adeline n'avaient fait de confidence à personne, on se demandait si c'était possible. Pour tâcher de deviner quelque chose, les dévotes de Saint-Etienne dévisageaient la vieille madame Adeline, et devant ces regards elle s'exaspérait, elle s'indignait, non pas tant parce qu'elle était un objet de curiosité que parce qu'elle devinait les hésitations de celles qui l'examinaient: comment pouvaient-elles la croire capable d'accepter un pareil mariage!
--Maintenant, reprit-elle, tu vas me répondre franchement et décider entre ta femme et moi: autorises-tu ces visites? Parle.
Si Normand que fût Adeline, il lui était difficile de ne pas répondre à une question posée en ces termes et avec cette solennité; cependant il l'essaya.
--Je fai dit que c'était une sorte d'épreuve.
--Alors tu les autorises?
--Mais....
--Oui ou non, les autorises-tu? Autrement consens-tu à ce que je fasse comprendre à ce jeune homme... poliment qu'il ne doit plus se présenter ici?
Cette fois, il n'y avait plus moyen de reculer.
--C'est impossible, dit-il.
Il allait expliquer et justifier cette impossibilité, elle lui coupa la parole.
--Roule-moi dans ma chambre.
--Mais, Maman.
--Je te demande de me rouler dans ma chambre. Si je pouvais me servir de mes jambes, je serais déjà sortie. Je t'ai déjà dit ce que je pensais de ce mariage: mieux vaut que Berthe ne se marie jamais que de devenir la femme d'un juif. Je te le répète. Je sais bien que tu n'as pas besoin de mon consentement pour faire ce mariage, mais réfléchis à ce que je te dis: il n'aura jamais ma bénédiction.
--Mais, Maman....
--Roule-moi dans ma chambre.
Il n'y avait pas à discuter, il fit ce qu'elle demandait, et, tristement, il revint auprès de sa femme.
--Tu vois, dit celle-ci.
--Et justement au moment où j'apportais de bonnes nouvelles, où je croyais qu'un pas décisif était fait pour assurer ce mariage.
--Quelle bonne nouvelle? demanda-t-elle avec plus d'appréhension que d'espérance, comme ceux que le sort a frappés injustement et qui n'osent plus croire à rien de bon.
Il raconta comment par son ami le vicomte de Mussidan, qui l'avait si gracieusement obligé au moment de la crise provoquée par la faillite Bouteillier, il avait été amené à s'occuper de la fondation d'un cercle, dont le but était le relèvement de la fortune publique, il expliqua la situation qu'on lui faisait, situation honorifique et situation matérielle; enfin, il dit avec quel empressement on lui avait accordé l'autorisation qu'il demandait.
--Et tu ne m'avais parlé de rien! s'écria-t-elle.
--Tout était subordonné à l'autorisation administrative, c'est d'avant-hier que je l'ai.
Ce n'était pas la joie que donne une bonne nouvelle qui se peignait sur le visage de madame Adeline, tout au contraire.
--Comme tu accueilles cela! dit-il. Dans notre position ce n'est donc rien qu'un gain de soixante-quinze mille francs et un traitement de trente-six mille?
--C'est parce que c'est beaucoup que j'ai peur.
--De quoi?
--Je ne sais pas.
--Eh bien, alors?
--Je n'entends rien à ces choses, tu n'y entends rien toi-même; comment me rassurerais-tu? Ce que je comprends, c'est qu'il s'agit de jeu, et que c'est sur les produits du jeu que votre cercle doit marcher.
--Comme tous les cercles: un joueur joue chez nous, il nous paye pour jouer comme un spéculateur paye un agent de change pour jouer à la Bourse.
--Crois-tu? Moi je n'aime pas cet argent. La source où on le prend me... (elle allait dire: me dégoûte, elle se reprit:)... me répugne.
--C'est celle où puisent tous les cercles; sois sûre qu'il n'y a que les joueurs qui trouvent immoral de payer un tant pour cent sur les sommes qu'ils risquent; le public serait plutôt disposé à trouver que ce tant pour cent n'est pas assez élevé.
--Mais si tu allais devenir joueur toi-même! A vivre avec les gens, on prend leurs défauts.
--Moi, joueur! à mon âge! dit-il en riant. Quand je n'ai qu'un souci, celui de vous gagner de l'argent, j'irais m'exposer à en perdre! Tu ne crois pas ce que tu dis.
--Enfin, si tu étais trompé par ces gens: tout ce monde qui vit par le jeu n'a pas bonne réputation.
--Crois-tu que je n'aurai pas les yeux ouverts? Je ne suis pas président à vie: le jour où je verrais la plus petite irrégularité compromettante, si petite qu'elle fût, je me retirerais!
--Et si tu ne la vois pas?
--As-tu le moyen de me donner cinquante mille francs demain pour rembourser le vicomte? Non, n'est-ce pas? As-tu, d'autre part, le moyen de me faire gagner trente-six mille francs par an, que nous pouvons mettre de côté? Non, n'est-ce pas? Eh bien! alors, ne repoussons pas l'occasion qui se présente, même si elle nous expose à un risque. Tu conviendras, au moins, que ce risque est bien petit. A nous deux, nous nous en garerons bien.
Que dire de plus? C'était son instinct qui protestait, et encore vaguement, sans avoir rien de précis à opposer aux réponses de son mari. Elle ne pouvait que subir le fait accompli,--au moins pour le moment. Mais s'il promettait d'ouvrir les yeux, elle, de son côté, se promettait de les ouvrir aussi.
Auprès de Berthe, sa bonne nouvelle reçut, le lendemain matin, un meilleur accueil.
--Alors, cela assure notre mariage! s'écria-t-elle quand il lui eut expliqué la situation.
--Au moins cela l'avance-t-il.
--Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux bien te dire maintenant que, depuis notre promenade dans les bois du Thuit, je ne vis pas; plus je trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais de qualités en lui, plus il me plaisait, plus je... l'aimais, plus je me tourmentais, me désespérais, en me disant que peut-être il faudrait renoncer à lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement, n'est-ce pas?
--Pas encore. Il faut ménager ta grand'mère et la sienne. Mais voici une idée qui me vient et qui va te consoler. Nous donnons une fête pour l'ouverture de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras avec ta mère, et j'inviterai Michel.
--Décidément, tu es le roi des pères!
--Comme les rois doivent offrir des toilettes royales à leurs filles, tu vas me dire quelle robe je dois commander à madame Dupont.
--Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai ma robe de tulle rose que je n'ai mise qu'une fois: elle me va très bien, elle suffira, puisque Michel ne la connaît pas et... que ce sera pour lui que je m'habillerai.
IX
Ç'avait été une grosse affaire de dresser le programme de la fête que le _Grand International_, ou le _Grand I_, comme on disait déjà en abrégeant son nom, devait donner pour son ouverture.
Il fallait quelque chose d'original, de neuf, de brillant, surtout de tapageur qui frappât l'attention. Et en un pareil sujet le neuf est difficile à trouver. On a tant fait d'ouvertures de n'importe quoi, qui devaient être tapageuses, que toutes les combinaisons, même absurdes, ont été épuisées; il est terriblement blasé sur ce genre de fêtes, le public parisien et surtout le public boulevardier.
Bagarry avait proposé un acte inédit de sa composition, mondain, léger et piquant; Fastou avait suggéré l'idée d'exposer quelques-unes de ses dernières oeuvres; des pianistes avaient assiégé Frédéric, Raphaëlle, M. de Cheylus et même Adeline; des guitaristes espagnols s'étaient offerts; un Américain célèbre dans son pays pour jouer des airs variés en faisant craquer ses bottes s'était mis à la disposition de Frédéric, qui avait refusé avec autant d'indignation que de mépris: son cercle servir à de pareilles exhibitions! C'était quelque chose d'artistique, de distingué, de noble qu'il lui fallait, en un mot, un programme caractéristique qui montrât bien à tous dans quelle maison on se trouvait.
Un moment il avait eu la pensée d'obtenir de son beau-frère Faré un petit acte inédit, dont la représentation eût été un «événement parisien»; mais le beau-frère avait obstinément refusé, et ce qui était plus indigne encore (le mot était de Raphaëlle), la soeur elle-même n'avait pas voulu s'interposer entre son frère et son mari pour amener celui-ci à donner cet acte. Il avait eu beau prier, supplier, s'indigner, se fâcher, invoquer la solidarité de la famille, elle avait résisté aux prières comme aux reproches et aux menaces:
--De l'argent s'il t'en faut, oui, encore comme autrefois; le nom de mon mari, jamais.
--Ton mari ne peut-il pas m'aider, quand une occasion se présente?
--Non, quand elle se présente mal.
--On dirait vraiment que M. Faré nous a fait un honneur en entrant dans notre famille.
--Au moins ferait-il honneur à votre maison de jeu en lui donnant son nom, et c'est pour cela que je ne le lui demanderai point.
--Nous nous en passerons.
Ils s'en passèrent en effet, mais, si le programme manqua de cette attraction, il en eut d'autres: d'abord un dîner pour les invités sérieux, ceux qui devaient largement le payer en services rendus; puis une soirée réunissant une élite de comédiens et de chanteurs comme on n'en voit que dans les grandes représentations à bénéfices, et à laquelle des femmes seraient invitées, ce qui serait une originalité, une innovation que l'influence du président ferait tolérer,--pour une fois; enfin un souper. Quand les nappes blanches auraient été remplacées par des tapis verts et qu'il ne resterait plus que des joueurs dans les salons, la vraie fête commencerait. Adeline aurait voulu qu'on ne jouât point ce jour-là, mais il avait dû céder aux réclamations de son comité: tout le monde s'était mis contre lui, même les honnêtes commerçants ses amis qui jusqu'à ce jour n'avaient fait parti d'aucun cercle; et c'était précisément ceux-là qui avaient montré le plus d'empressement à jouir des plaisirs qu'ils pouvaient enfin s'offrir en toute sécurité: ce ne serait pas chez eux qu'il y aurait à observer son voisin pour voir s'il ne triche pas.
Le dîner était pour huit heures; dès sept heures et demie les invités commençaient à monter le grand escalier, si bien rempli de plantes vertes et de camélias que le buste de la République, placé dans sa niche, disparaissait sous le feuillage et qu'il était impossible de distinguer si on avait devant les yeux une tête de saint ou d'empereur romain. Dans le vestibule, qui, par les dimensions, était un véritable hall, se tenaient les valets de pied en grande livrée: souliers à boucles d'argent, bas de soie, habit à la française fleur de pêcher, galonné d'argent. A tous les invités, le secrétaire remettait le programme, et pour quelques-uns, à ce programme il ajoutait discrètement une petite enveloppe contenant quelques jetons de nacre: c'était une attention délicate dont Raphaëlle avait suggéré l'idée; avec quelques milliers de francs, on pouvait donner de la gaieté au dîner... et, plus tard, de l'animation au jeu.
Dans le salon, les membres du comité recevaient leurs hôtes, qu'ils ne connaissaient pas pour la plupart; Adeline, adossé à la cheminée, souriant et accueillant, avait près de lui le comte de Cheylus, le général Epaminondas et l'ancien ambassadeur qui, pour cette solennité, avaient cru devoir sortir toutes leurs décorations: M. de Cheylus en était si haut cravaté, qu'il se tenait raide comme s'il souffrait d'un torticolis ou d'un lumbago.