Aziyade Extrait Des Notes Et Lettres D Un Lieutenant De La Mari

Chapter 9

Chapter 93,891 wordsPublic domain

S'habiller en turc a Salonique, dans un costume qui, pour un oeil quelque peu attentif, pechait meme par l'exactitude des details; circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressee par un passant eut pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour a une femme musulmane sous son balcon, entreprise sans precedent dans les annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutot pour tromper l'ennui de vivre, plutot pour rester excentrique aux yeux de camarades desoeuvres, plutot par defi jete a l'existence, plutot par bravade que par amour.

Et le succes venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure reussissant par l'emploi des moyens les plus propres a la faire tourner en tragedie.

Ce qui tendrait a prouver qu'il n'y a que les choses les plus notoirement folles qui viennent a bonne fin, qu'il y a une chance pour les fous, un Dieu pour les temeraires.

... Elle, la curiosite et l'inquietude avaient ete les premiers sentiments eveilles dans son coeur. La curiosite avait fixe aux treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au debut plus d'etonnement que d'amour.

Elle avait tremble pour lui d'abord, pour cet etranger qui changeait de costume comme feu Protee changeait de forme, et venait en Albanais tout dore se planter sous sa fenetre.

Et puis elle avait songe qu'il fallait qu'il l'aimat bien, elle, l'esclave achetee, l'obscure Aziyade, puisque, pour la contempler, il risquait si temerairement sa tete. Elle ne se doutait pas, la pauvre petite, que ce garcon si jeune de visage avait deja abuse de toutes les choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blase, en quete de quelque nouveaute originale; elle s'etait dit qu'il devait faire bon etre aimee ainsi,--et tout doucement elle avait glisse sur la pente qui devait l'amener dans les bras du giaour.

On ne lui avait appris aucun principe de morale qui put la mettre en garde contre elle-meme,--et peu a peu elle s'etait laissee aller au charme de ce premier poeme d'amour chante pour elle, au charme terrible de ce danger. Elle avait donne sa main d'abord, a travers les grilles du yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses levres, jusqu'au soir ou elle avait ouvert tout a fait sa fenetre, et puis etait descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont elle avait la jeunesse et la fraiche candeur.

Comme l'ame de Marguerite, son ame etait pure et vierge, bien que son corps d'enfant, achete par un vieillard, ne le fut deja plus.

LI

Et maintenant que nous agissons d'une maniere sure et reflechie, avec une connaissance complete de tous les usages turcs, de tous les detours de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler, nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de reves.

Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus raisonnables causent gravement de leurs sottises passees, nous causons de ces temps troubles de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou sur la mer comme des insenses,--sans pouvoir encore echanger une pensee, ni meme seulement une parole.

Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime. --La " petite fleur bleue de l'amour naif " s'est de nouveau epanouie dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus profond de mon ame, je l'aime et je l'adore ...

LII

Un beau dimanche de janvier, rentrant a la case par un gai soleil d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes.

--Qu'est-ce qui brule? demandai-je avec impatience.

J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brulerait.

--Cours vite, Arif! me repondit un vieux Turc, cours vite, Arif! c'est ta maison!

Ce genre d'emotion m'etait encore inconnu.

Je m'approchai pourtant d'un air indifferent de ce petit logis que nous avions arrange l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec tant d'amour.

La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menacante; de vieilles femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de sorcellerie et de malefices. Les vieilles mefiances n'etaient qu'endormies, et je recueillais les fruits d'etre un personnage inquietant et invraisemblable, ne pouvant se reclamer de personne et sans appui.

J'approchais lentement de notre case. Les portes etaient enfoncees, les vitres brisees, la fumee sortait par le toit; tout etait au pillage, envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent a Constantinople dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau noire melee de suie, du platre calcine et des planches enflammees ...

Le feu cependant etait eteint. Un appartement brule, un plancher, deux portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais domine la situation; les bachibozouks avaient arrache aux pillards leur butin, fait evacuer la place et disperse la foule.

Deux zapties en armes faisaient faction a ma porte enfoncee. Je leur confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y chercher Achmet, garcon de bon conseil, dont la presence amie m'eut ete precieuse au milieu de ce desarroi.

Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les bouges: Achmet ce soir-la fut introuvable.

Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni portes, roule, par un froid mortel, dans des couvertures mouillees qui sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes reflexions furent sombres; cette nuit fut une des nuits desagreables de ma vie.

LIII

Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les degats; ils etaient relativement minimes, et le mal pouvait aisement se reparer. La piece detruite etait vide et inhabitee; on eut imagine un incendie de commande comme distraction, qu'on l'eut fait faire comme celui-la; les plus legers objets se retrouvaient partout, deranges et salis, mais presents et intacts.

Achmet deployait une activite fievreuse; trois vieilles juives rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scenes d'un haut comique.

Le jour suivant, tout etait deblaye, lave, seche, net et propre. Un trou noir beant remplacait deux pieces; ce detail a part, la maison avait repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale elegance.

Mes appartements etaient, ce soir-la meme, disposes pour une grande reception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhes, du ratlokoum et du cafe; il y avait meme un orchestre, deux musiciens: un tambour et un hautbois.

Achmet avait voulu tous ces frais, et combine cette mise en scene: a sept heures, je recevais les autorites et les notables qui allaient decider de mon sort.

Je craignais d'etre oblige de me faire connaitre, et de reclamer le secours de l'ambassade britannique: j'etais fort perplexe en attendant ma compagnie.

Cette facon de terminer l'aventure aurait eu pour consequence forcee un ordre superieur coupant court a ma vie de Stamboul, et je redoutais cette solution, plus encore que la justice ottomane.

Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, gravement assis sur mes tapis; mon proprietaire, les notables, les voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant vacarme; et Achmet versant a pleins bords du mastic et du cafe.

Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir failli bruler Eyoub; enfin, d'indemniser mon proprietaire et de reparer a mes frais.

Il ne faut guere compter que sur soi-meme en Turquie, mais en general on reussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un moyen de succes. Toute la soiree, je tranchai du grand seigneur, je payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et embrouillait a dessein les interets et les questions, magnifique dans son role;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la situation atteignait son paroxysme: mes hotes ne se comprenaient plus et se disputaient entre eux, j'etais hors de cause.

--Allons, Loti, dit Achmet, les voila tous a point et c'est mon oeuvre. Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je te suis vraiment bien precieux.

La situation etait compliquee et comique,--et Achmet, d'une gaiete folle et contagieuse; je cedai au besoin imperieux de faire une acrobatie, et, sautant sur les mains sans preambule, j'executai deux tours de clown devant l'assistance ahurie.

Achmet, ravi d'une pareille idee, tira profit de cette diversion; avec force saluts, il remit a chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, et la seance fut dissoute sans que rien fut conclu.

_Fin et moralite_.--Je n'allai point en prison et ne payai point d'amende. Mon proprietaire fit reparer sa maison en remerciant Allah de lui en avoir laisse la moitie, et je demeurai l'enfant gate du quartier.

Quand, deux jours apres, Aziyade revint au logis, elle le retrouva a son poste, en bon ordre et plein de fleurs.

Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermee, est un phenomene d'une explication difficile, et la cause premiere de l'incendie est toujours restee mysterieuse.

LIV

L'essence de cette region est l'oubli... Quiconque est plonge dans l'Ocean du coeur a trouve le repos dans cet aneantissement. Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas etre_...

(FERIDEDDIN ATTAR, poete persan.)

Il y avait reception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul: la fumee des parfums, la fumee du tembaki, le tambour de basque aux paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en reve les bizarres melodies de l'Orient.

Ces soirees qui m'avaient paru d'abord d'une etrangete barbare, peu a peu m'etaient devenues familieres, et chez moi, plus tard, avaient lieu des receptions semblables ou l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec des parfums et de la fumee.

On arrive le soir aux receptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir qu'au grand jour. Les distances sont grandes a Stamboul par une nuit de neige, et Izeddin entend tres largement l'hospitalite.

La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses murailles noires les mysterieuses magnificences du luxe oriental. Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettes du passe, de tout ce qui est marque au sceau d'autrefois,

On frappe a la porte, lourde et ferree; deux petites esclaves circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir.

On eteint sa lanterne, on se dechausse, operations tres bourgeoises voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est jamais souille de la boue du dehors; on la laisse a la porte, et les tapis precieux que le petit-fils a recus de l'aieul, ne sont foules que par des babouches ou des pieds nus.

Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont a vendre et elles le savent. Leurs faces epanouies sont regulieres et charmantes; des fleurs sont plantees dans leurs cheveux de bebe, releves tres haut sur le sommet de la tete. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent doucement de leur front.

Aziyade, qui avait ete, elle aussi, une petite esclave circassienne, avait conserve cette maniere de m'exprimer la soumission et l'amour ...

On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous observent, par l'entrebaillement d'une porte incrustee de nacre.

Dans une grande piece ou les tapis sont si epais qu'on croirait marcher sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont assis, les jambes croisees, dans des attitudes de nonchalance heureuse, et de tranquille reverie. Un grand vase, de cuivre cisele, rempli de braise, fait a cet appartement une atmosphere tiede, un tant soit peu lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au plafond de chene sculpte; elles sont enfermees dans des tulipes d'opale, qui ne laissent filtrer qu'une lumiere rose, discrete et voilee.

Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirees turques. Rien que des divans tres bas, couverts de riches soies d'Asie; des coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, ou reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles a huit pans, supportant des narguilhes que terminent de grosses boules d'ambre incrustees d'or.

Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont la sont choisis; non pas de ces fils de pacha, traines sur les boulevards de Paris, gommeux et abetis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_ eleves dans les Yalis dores, a l'abri du vent egalitaire empeste de fumee de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de jeunesse.

Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume europeen, ont repris le soir, dans leur inviolable interieur, la chemise de soie et le long cafetan en cachemire double de fourrure. Le paletot gris n'etait qu'un deguisement passager et sans grace, qui seyait mal a leurs organisations asiatiques.

... La fumee odorante decrit dans la tiede atmosphere des courbes changeantes et compliquees; on cause a voix basse, de la guerre souvent, d'Ignatief et des inquietants " Moscov ", des destinees fatales que Allah prepare au khalife et a l'islam. Les toutes petites tasses de cafe d'Arabie ont ete plusieurs fois remplies et videes; les femmes du harem, qui revent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre elles-memes les plateaux d'argent. On apercoit le bout de leurs doigts, un oeil quelquefois, ou un bras retire furtivement; c'est tout, et, a la cinquieme heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close, les belles ne paraissent plus.

Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un verre unique, ou, suivant l'usage, chacun boit a son tour.

On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que ce vin est tout a fait etranger a ce qui va suivre.

Peu a peu, cependant, la tete devient plus lourde, et les idees plus incertaines se confondent en un reve indecis.

Izeddin-Ali et Suleiman prennent en main des tambours de basque, et chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit plus vaguement la fumee qui monte, les regards qui s'eteignent, les nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive l'ivresse, l'oubli desire de toutes les choses humaines!

Les domestiques apportent les yatags, ou chacun s'etend et s'endort ...

... Le matin est rendu; le jour se faufile a travers les treillages de frene, les stores peints et les rideaux de soie.

Les hotes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un cabinet de marbre blanc, a l'aide de serviettes si brodees et dorees qu'en Angleterre on oserait a peine s'en servir.

Ils fument une cigarette, reunis autour du brasero de cuivre, et se disent adieu.

Le reveil est maussade... On s'imagine avoir ete visite par quelque reve des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans la boue de Stamboul, dans l'activite des rues et des bazars.

LV

Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restes dans ma memoire, meles au son de sa voix a elle, qui souvent m'en donnait des explications etranges.

Le plus sinistre de tous etait le cri des _beckdjis_, le cri des veilleurs de nuit annoncant l'incendie, le terrible _yangun var_! si prolonge, si lugubre, repete dans tous les quartiers de Stamboul, au milieu du silence profond.

Et puis, le matin, c'etait le chant sonore, l'aubade des coqs, precedant de peu la priere des muezzins, chant triste parce qu'il annoncait le jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question, tout, meme sa vie!

Une des premieres nuits qu'elle passa dans cette case isolee d'Eyoub, un bruit rapproche, dans l'escalier meme du vieux logis, nous fit tous deux fremir. Tous deux nous crumes entendre a notre porte une troupe de djinns, ou des hommes a turban, rampant sur les marches vermoulues, avec des poignards et des yatagans degaines. Nous avions tout a craindre, quand nous etions reunis, et il nous etait permis de trembler.

Mais le bruit s'etait renouvele, plus distinct et moins terrible, si caracteristique meme qu'il ne laissait plus d'equivoque:

--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout a fait rassuree ...

Le fait est que la vieille masure en etait pleine, et qu'elles s'y livraient, la nuit, des batailles rangees fort meurtrieres.

--_Tchok setchan var senin evde, Lotim_! disait-elle souvent. (Il y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!)

C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit present du jeune _Kedi-bey_.

Kedi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un enorme et tres imposant matou, avait alors a peine un mois; c'etait une toute petite boule jaune, ornee de gros yeux verts, et tres gourmande.

Elle me l'avait apporte en surprise, un soir, dans un de ces cabas de velours brode d'or dont se servent les enfants turcs qui vont a l'ecole.

Ce cabas avait ete le sien, a l'epoque ou elle allait, jambes nues et sans voile, faire son instruction tres incomplete chez le vieux pedagogue a turban du village de Canlidja, sur la cote asiatique du Bosphore. Elle avait tres peu profite des lecons de ce maitre, et ecrivait fort mal; ce qui ne m'empechait point d'aimer ce pauvre cabas fane, qui avait ete le compagnon de sa petite enfance ...

Kedi-bey, le soir ou il me fut offert, etait emmaillote en outre dans une serviette de soie, ou la frayeur du voyage lui avait fait commettre toute sorte d'incongruites.

Aziyade, qui avait pris la peine de lui broder un collier a paillettes d'or fut tout a fait desolee de voir son eleve dans une situation si penible. Il avait si singuliere mine, elle-meme etait si desappointee, que nous fumes, Achmet et moi, pris d'un acces de fou rire en presence de ce deballage.

Cette presentation de Kedi-bey est restee un des souvenirs que de ma vie je ne pourrai oublier.

LVI

_Allah illah Allah, ve Mohammed! recoul Allah_ (Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophete!).

Tous les jours, depuis des siecles, a la meme heure, sur les memes notes, du haut du minaret de la djiami, la meme phrase retentit au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, une regularite fatale.

Ceux-la qui ne sont deja plus qu'un peu de cendre l'entendaient a cette meme place, tout comme nous qui sommes nes d'hier. Et sans treve, depuis trois cents ans, a l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers du soleil d'ete, la phrase sacramentelle de l'islam eclate dans la sonorite matinale, melee au chant des coqs, aux premiers bruits de la vie qui s'eveille. Diane lugubre, triste reveil a nos nuits blanches, a nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, precipitamment nous dire adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain quelque revelation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompe par quatre femmes, ne viendra pas nous separer pour toujours, si demain ne se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels toute justice humaine est impuissante, tout secours materiel, impossible.

Elle s'en va, ma chere petite Aziyade, affublee comme une femme du bas peuple d'une grossiere robe de laine grise fabriquee dans ma maison, courbant sa taille flexible,--appuyee sur un baton quelquefois, et cachant son visage sous un epais yachmak.

Un caique l'emmene, la-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'ou elle rejoint au grand jour le harem de son maitre, apres avoir repris chez Kadidja ses vetements de cadine. Elle rapporte de sa promenade, pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant ressembler a des achats de fleurs ou de rubans ...

LVII

...Achmet etait tres important et tres solennel: nous accomplissions tous deux une expedition pleine de mystere, et lui etait nanti des instructions d'Aziyade, tandis que moi, j'avais jure de me laisser mener et d'obeir.

A l'echelle d'Eyoub, Achmet debattit le prix d'un caique pour Azar-kapou. Le marche conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement:

--Assieds-toi, Loti.

Et nous partimes.

A Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands, boueuses, noires, sinistres, occupees par des marchands de goudron, de vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finimes par trouver, au fond d'un bouge inenarrable.

C'etait un vieux Grec en haillons, a barbe blanche, a mine de bandit.

Achmet lui presenta un papier sur lequel etait calligraphie le nom d'Aziyade, et lui tint, dans la langue d'Homere, un long discours que je ne compris pas.

Le vieux tira d'un coffre sordide une maniere de trousse pleine de petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affiles, preparatifs peu rassurants!

Il dit a Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent cependant de comprendre:

--Montrez-moi la place.

Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du cote gauche, sur l'emplacement du coeur ...

LVIII

L'operation s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit a l'artiste un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyade.

Le vieux Dimitraki exercait l'invraisemblable metier de tatoueur pour marins grecs. Il avait une legerete de touche, et une surete de dessin tres remarquables.

Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, labouree de milliers d'egratignures--qui, en se cicatrisant ensuite, representerent en beau bleu le nom turc d'Aziyade.

Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou defaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'eternite.

LIX

LOTI A PLUMKETT

Fevrier 1877.

Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul etait beau!

A huit heures, j'avais quitte le _Deerhound_.

Quand, apres avoir marche bien longtemps, j'arrivai a Galata, j'entrai chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux nous nous acheminames vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers musulmans.

La, Plumkett, deux chemins se presentent a nous chaque soir, entre lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub.

Traverser le grand pont de bateau qui mene a Stamboul, s'en aller a pied par le Phanar, Balate et les cimetieres, est une route directe et originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous n'entreprenons guere qu'a trois, quand nous avons avec nous notre fidele Samuel.

Ce soir-la, nous avions pris un caique au pont de Kara-Keui, pour nous rendre par mer tranquillement a domicile.

Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit! Stamboul etait enveloppe d'un immense suaire de neige.

C'etait un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de la ville du soleil et du ciel bleu.

Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases noires, defilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une monotone et sinistre teinte blanche.

Au-dessus de ces fourmilieres humaines ensevelies sous la neige, se dressaient les masses grandioses des mosquees grises, et les pointes aigues des minarets.

La lune, voilee dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumiere indecise et bleue.

Quand nous arrivames a Eyoub, nous vimes qu'une lueur filtrait a travers les carreaux, les treillages et les epais rideaux de nos fenetres: elle etait la; la premiere, elle etait rendue au logis ...

Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, betement accessibles a vous-memes et aux autres, vous ne pouvez point soupconner ce _bonheur d'arriver_, qui vaut a lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ...

LX