Aziyade Extrait Des Notes Et Lettres D Un Lieutenant De La Mari

Chapter 7

Chapter 73,957 wordsPublic domain

Samuel avait ouvert toute grande la fenetre de sa chambre, et dispose des cordes sur lesquelles il avait etendu ses couvertures, afin de les purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-meme s'etait installe dans mon lit, ou il dormait du sommeil des tetes jeunes et des consciences pures. Pour lui, c'etait bien la son cas.

Le lendemain, nous apprimes que cette madame Kedi etait la bete adoree, mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.

XXXI

C'etait Noel a la grecque; le vieux Phanar etait en fete.

Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient a toutes les portes, a tour de bras, et donnaient des serenades terribles, avec accompagnement de tambour.

Achmet, qui passait avec moi, temoignait un grand mepris pour ces rejouissances d'infideles.

Le vieux Phanar, meme au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empecher d'avoir l'air sinistre.

On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines, rongees de vetuste, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des jeunes filles, vetues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens des piastres de cuivre.

Ce fut bien pis quand nous arrivames a Galata; jamais, dans aucun pays du monde, il ne fut donne d'ouir un vacarme plus discordant, ni de contempler un spectacle plus miserable.

C'etait un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait en grande majorite l'element grec. L'immonde population grecque affluait en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer tout ce qu'il y avait la d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y entendait de braillements avines, de cris ecoeurants.

Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire tranquillement aux depens des infideles, pour voir comment ces chretiens du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si pathetiques discours, celebraient la naissance de leur prophete.

Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'etre obliges d'aller se battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conferait le titre immerite de citoyens, s'en donnaient a coeur joie de chanter et de boire.

XXXII

Je me souviens de cette nuit ou le bay-kouch (le hibou), suivit notre caique sur la Corne d'or.

C'etait une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos tetes. Nous ramions, Achmet et moi, a tour de role, dans le caique qui nous menait a Eyoub.

A l'echelle du Phanar, nous abordames avec precaution dans la nuit noire, au milieu de pieux, d'epaves et de milliers de caiques echoues sur la vase.

On etait la au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de Constantinople, lieu qui n'est frequente a pareille heure par aucun etre humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres a tete blanche, cachees dans certain recoin obscur qui nous etait familier, sous le balcon d'une maison en ruine ... C'etaient Aziyade, et la vieille, la fidele Kadidja.

Quand Aziyade fut assise dans notre barque, nous repartimes.

La distance etait grande encore, de l'echelle du Phanar a celle d'Eyoub. De loin en loin, une rare lumiere, partie d'une maison grecque, laissait tomber dans l'eau trouble une trainee jaune; autrement, c'etait partout la nuit profonde.

Passant devant une antique maison bardee de fer, nous entendimes le bruit d'un orchestre et d'un bal. C'etait une de ces grandes habitations, noires au-dehors, somptueuses au-dedans, ou les anciens Grecs, les Phanariotes, cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.

... Puis le bruit de la fete se perdit dans la brume, et nous retombames dans le silence et l'obscurite.

Un oiseau volait lourdement autour de notre caique, passant et repassant sur nous.

--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tete.

--_Bay-Kouch mi_? lui demanda Aziyade, tout encapuchonnee et emmaillotee. (Est-ce point le hibou?)

Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour rien.

--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _amma sen ... bilmezsen_! (C'est tres mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne sais pas!...)

C'etait singulier au moins, de voir circuler cette bete une nuit d'hiver, et elle nous suivit sans treve, pendant plus d'une heure que nous mimes a remonter de l'echelle du Phanar a celle d'Eyoub.

Il y avait un courant terrible, cette nuit-la, sur la Corne d'or; la pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'etait eteinte, et cela nous exposait a etre arretes par des bachibozouks de patrouille, ce qui eut ete notre perte a tous les trois.

Par le travers de Balata, nous rencontrames des caiques remplis de iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la grande synagogue, et ce lieu est le seul ou l'on trouve, la nuit, du mouvement sur la Corne d'or.

Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos tetes, et Aziyade pleurait, de froid et de frayeur.

Quelle joie ce fut, quand nous amarrames sans bruit, dans l'obscurite profonde, notre caique a l'echelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en aveugles), traverser la petite place deserte, faire tourner doucement les serrures et les verrous, et refermer le tout derriere nous trois; passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussee, le dessous de l'escalier, la cuisine, l'interieur du four; laisser nos chaussures pleines de boue et nos vetements mouilles; monter pieds nus sur les nattes blanches, donner le bonsoir a Achmet, qui se retirait dans son appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore a clef; laisser tomber derriere nous la portiere arabe blanche et rouge; nous asseoir sur les tapis epais, devant le brasero de cuivre qui couvait depuis le matin, et repandait une douce chaleur, embaumee de pastilles du serail et d'eau de roses; ... c'etait pour au moins vingt-quatre heures, la securite, et l'immense bonheur d'etre ensemble!

Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit a chanter dans un platane sous nos fenetres.

Et Aziyade, brisee de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en pleurant a chaudes larmes.

XXXIII

Leur " madame " etait une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe et fait tous les metiers; leur " madame " (la madame de Samuel et d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur madame parlait toutes les langues et tenait un cafe borgne dans le quartier de Galata.

Le cafe de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il etait tres profond et tres vaste; il avait une porte de derriere sur une impasse mal famee des quais de Galata, laquelle impasse servait de debouche a plusieurs mauvais lieux. Ce cafe etait surtout le rendez-vous de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marches, et il etait prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.

Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'etait ordinairement elle qui preparait a manger a mes deux amis, leurs _affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" etait remplie pour nous d'attentions maternelles.

Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un coffre qui me servaient aux changements de decors. J'entrais en vetements europeens par la grande porte, et je sortais en Turc par l'impasse.

Leur " madame " etait italienne.

XXXIV

Eyoub, 20 janvier.

Hier finit en queue de rat la grande facetie internationale des conferenciers. La chose ayant rate, les Excellences s'en vont, les ambassadeurs aussi plient bagage, et voila les Turcs hors la loi.

Bon voyage a tout ce monde! heureusement nous, nous restons. A Eyoub, on est fort calme et assez resolu. Dans les cafes turcs, le soir, meme dans les plus modestes, se reunissent indifferemment les riches et les pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Egalite! inconnue a notre nation democratique, a nos republiques occidentales!) Un erudit est la qui dechiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour; chacun ecoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions bruyantes, a l'ale et a l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets de barrieres; on fait a Eyoub de la politique avec sincerite et recueillement.

On ne doit pas desesperer d'un peuple qui a conserve tant de croyances et de serieuse honnetete.

XXXV

Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de l'empire, reunis en seance solennelle a la Sublime Porte, ont decide a l'unanimite de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de felicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont pris cette resolution desesperee.

L'enthousiasme national etait grand dans cette assemblee ou l'on vit pour la premiere fois cette chose insolite: des chretiens siegeant a cote de musulmans; des prelats armeniens, a cote des derviches et du cheik-ul-islam; ou l'on entendit pour la premiere fois sortir de bouches mahometanes cette parole inouie: " Nos freres chretiens."

Un grand esprit de fraternite et d'union rapprochait alors les differentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un peril commun, et le prelat armenien-catholique prononca dans cette assemblee cet etrange discours guerrier:

"Effendis!

"Les cendres de nos peres a tous reposent depuis cinq siecles dans cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de defendre ce sol qui nous est echu en heritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi de nature. L'histoire nous montre de grands Etats qui ont tour a tour paru et disparu dans la scene du monde. Si donc les decrets de la Providence ont fixe le terme de l'existence de notre patrie, nous n'avons qu'a nous incliner devant son arret; mais autre chose est de s'eteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons perir d'une balle meurtriere ne renoncons donc pas a l'honneur de la recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguere encore, nous n'etions qu'un corps inerte; la charte qui nous a ete octroyee est venue vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la premiere fois, nous sommes invites a ce conseil; graces en soient rendues a Sa Majeste le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! desormais, que la question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le musulman aille a sa mosquee et le chretien a son eglise; mais, en face de l'interet de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons tous unis!"

XXXVI

Aziyade, qui etait fidele a la petite babouche de maroquin jaune des bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, trainant dans tous les recoins de la maison, et elle ecrivait son nom dans l'interieur, sous pretexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre.

Celles qui avaient servi etaient condamnees a un supplice affreux: lancees dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et precipitees dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des papoutchs_, le sacrifice des babouches.

C'etait un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et nous menait sur les toits, et, la au beau clair de lune, _mahitabda_, apres nous etre assures que tout sommeillait alentour, de consommer le kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches condamnees.

Tombera-t-elle dans l'eau, la papoutch, ou sur la vase, ou bien encore sur la tete d'un chat en maraude?

Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous deux avait devine juste, et gagne le pari.

Il faisait bon etre la-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si tranquilles, souvent pietinant sur une blanche couche de neige, et dominant le vieux Stamboul endormi. Nous etions prives, nous, de jouir ensemble de la lumiere du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprecier leur bonheur. La-haut etait notre lieu de promenade; la, nous allions respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en societe de la lune, compagne discrete qui tantot s'abaissait lentement a l'ouest sur les pays des infideles, tantot se levait toute rouge a l'orient, dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Pera.

XXXVII

Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement?

(VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.)

L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et partent, charges de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de partout, des soldats et des redifs, du fond de l'Asie, des frontieres de Perse, meme de l'Arabie et de l'Egypte. On les equipe a la hate pour les expedier sur le Danube, ou dans les camps de la Georgie. De bruyantes fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour leur depart. La Turquie ne s'etait jamais vu tant d'hommes sous les armes, tant d'hommes si decides et si braves. Allah sait ce que deviendront ces multitudes!

XXXVIII

Eyoub, 29 janvier 1877.

Je n'aurais pas pardonne aux Excellences leurs pasquinades diplomatiques, si elles avaient derange ma vie.

Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un instant j'avais eu peur de quitter.

Il est minuit, la lune promene sur mon papier sa lumiere bleue, et les coqs ont commence leur chanson nocturne. On est bien loin de ses semblables a Eyoub, bien isole la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai peine a croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si las de moi-meme, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime assez pouvoir me prendre un peu pour un autre.

Aziyade est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours.

Samuel est la pres de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journee repecher un noye, lequel etait, il parait, si vilain et lui a fait tant de peur, que, par prudence, il a apporte dans ma chambre sa couverture et son matelas.

Demain matin, des l'aubette, les redifs qui s'en vont en guerre feront tapage, et il y aura foule dans la mosquee. Volontiers je partirais avec eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une chose belle et entrainante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet elan que je sentirais pour mon pays, s'il etait menace comme elle, et en danger de mort.

XXXIX

Nous etions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquee du Sultan Selim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumee de nos chibouks qui montait en spirale dans l'air pur.

La place du Sultan Selim est entouree d'une antique muraille, dans laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cypres; on est la en bon quartier turc, et on peut aisement s'y tromper de deux siecles.

--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, Loti, quand tu seras parti: je menerai joyeuse vie et je me griserai tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est egal (_zarar yok_).Je suis comme Aziyade, quand tu seras parti, ce sera fini aussi de ton Achmet.

Et il fallut lui faire jurer d'etre sage; ce qui ne fut point une facile affaire.

--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras marie et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai la-bas ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'a Stamboul, mais je serai pres de toi, et c'est tout ce que je demande.

Je promis a Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier mes petits enfants.

Cette perspective d'elever mes bebes et de les coiffer en fez suffit a le remettre en joie, et nous nous perdimes toute la soiree en projets d'education, bases sur des methodes extremement originales.

XL

PLUMKETT A LOTI

Mon cher ami,

Je ne vous ecrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien a vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire.

Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'etais tres preoccupe de choses nullement agreables; que j'etais empoigne par dame Realite, etreinte dont il est fort dur de se debarrasser; que je languissais assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les liens sympathiques, les affinites mysterieuses qui, en certains moments, m'unissent si etroitement avec tout ce qui est aimable et beau, etaient rompus.

Je suis sur que vous comprenez tres bien ceci, car c'est la l'etat dans lequel je vous ai vu plus d'une fois plonge.

Votre nature ressemble beaucoup a la mienne, ce qui m'explique fort bien la tres grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est soi-meme. Lorsque je rencontre un autre moi-meme, il y a chez moi accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le desir, la tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe sympathique_.

Je vous parle un langage peu litteraire. Je m'en apercois bien: j'emploie un vocabulaire emprunte a la dynamique et fort different de celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensee.

Ces sympathies, nous les eprouvons d'une foule de manieres differentes. Vous qui etes musicien, vous les avez ressenties a l'egard de quoi, s'il vous plait? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui nait en nous a l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air a notre tympan et de la a notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans notre cervelle? Voyez donc ce phenomene bizarre: vous etes impressionne par une suite de sons, vous entendez une phrase melodique qui vous plait. Pourquoi vous plait-elle? Parce que les intervalles musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimes par certains chiffres plutot que par certains autres; changez ces chiffres, votre sympathie n'est plus excitee; vous dites, vous, que cela n'est plus musical, que c'est une suite de sons incoherents. Plusieurs sons simultanes se font entendre, vous recevez une impression qui sera heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffres, qui sont les rapports sympathiques d'un phenomene exterieur avec vous-meme, etre sensitif.

Il y a de veritables affinites, entre vous et certaines suites de sons, entre vous et certaines couleurs eclatantes, entre vous et certains miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. Bien que les rapports de convenance entre toutes ces differentes choses et vous-meme soient trop compliques pour etre exprimes, comme dans le cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent.

Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement a ce que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage, que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre je ne sais quoi qui fait le diable a quatre dans votre imagination. Ne vous recriez pas! la moitie du temps, votre amour ne tient a rien de plus.

Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une delicatesse de sentiment, une elevation de caractere qui sont la vraie cause de votre amour ... Helas! gardez-vous bien de confondre ce qui est en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de la: attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs a ce qui nous plait. Faire une chasse a la femme que l'on aime et prendre son ami pour un homme de genie.

J'ai ete amoureux de la Venus de Milo et d'une nymphe du Correge. Ce n'etaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif d'echange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'etait l'affinite physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement complique, que l'on ne sait plus ou donner de la tete; les neuf dixiemes des gens ne comprennent plus rien a quoi que ce soit.

Tout cela pose, passons a votre definition a vous, Loti. Il y a affinite entre tous les ordres de choses et vous. Vous etes une nature tres avide de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez etre heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces emotions, il n'y a pas de bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces emotions, vous serez toujours un pauvre exile.

Celui qui est apte a ressentir ces emotions d'un ordre superieur, pour lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu impressionne par tout ce qui sera en dessous de ses desirs. Qu'est-ce donc que l'attrait d'un bon diner, d'une partie de chasse, d'une jolie fille pour celui qui a verse des larmes de ravissement en lisant les poetes, qui s'est delicieusement abandonne au courant d'une suave melodie, qui s'est plonge dans cette reverie qui n'est pas la pensee, qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime?

Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal proportionnes, emprisonnes dans des culottes ou des habits noirs, tout cela grouillant sur des paves boueux, autour de murailles sales, de boites a fenetre et de boutiques?

Votre imagination se resserre et la pensee se fige dans votre cerveau ...

Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensees et celles qu'ils expriment?

Si votre pensee s'elance dans l'espace et dans le temps; si elle embrasse l'infinie simultaneite des faits qui se passent sur toute la surface de la terre, qui n'est qu'une planete tournant autour du soleil, --qui n'est lui-meme qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si vous songez que cet infini simultane n'est qu'un instant de l'eternite, qui est un autre infini, que tout cela vous apparait differemment, suivant le point de vue ou vous vous placez, et qu'il y en a une infinite de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela, l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans votre esprit ces eternels problemes, qu'est-ce que tout cela? que suis-je moi-meme au milieu de cet infini?

Vous aurez bien des chances pour ne pas etre en communion intellectuelle avec ceux qui vous entourent.

Leur conversation ne vous touchera guere plus que celle d'une araignee qui vous raconterait qu'un plumeau devastateur lui a detruit une partie de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient d'heriter d'un gros tas de platras dans lequel il pourra giter tout a l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises recoltes, et qu'il avait herite d'une maison de campagne.)

Vous avez ete amoureux, vous l'etes peut-etre encore; vous avez senti qu'il existait un genre de vie tout special, un etat particulier de votre etre a la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects entierement nouveaux.