Aziyade Extrait Des Notes Et Lettres D Un Lieutenant De La Mari

Chapter 5

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Peu a peu, de modeste qu'elle etait, la maison d'Arif-Effendi est devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portieres de Smyrne, des faiences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme.

La roulette a fourni des tentures de satin bleu brode de roses rouges, defroques du serail; et les murailles, qui jadis etaient nues, sont aujourd'hui tapissees de soie. Ce luxe, cache dans une masure isolee, semble une vision fantastique.

Aziyade aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison d'Abeddin-Effendi est un capharnauem rempli de vieilles choses precieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts aux reserves de leurs maitres.

Elle reprendra tout cela quand le reve sera fini, et ce qui est a moi sera vendu.

VII

Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues promenades sans but, et le tapage de Stamboul?

Partir le matin de l'Atmeidan, pour aboutir la nuit a Eyoub; faire, un chapelet a la main, la tournee des mosquees; s'arreter a tous les cafedjis, aux turbes, aux mausolees, aux bains et sur les places; boire le cafe de Turquie dans les microscopiques tasses bleues a pied de cuivre; s'asseoir au soleil, et s'etourdir doucement a la fumee d'un narguilhe; causer avec les derviches ou les passants; etre soi-meme une partie de ce tableau plein de mouvement et de lumiere; etre libre, insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimee vous attendra le soir.

Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou reveur, homme du peuple et poetique a l'exces, riant a tout bout de champ et devoue jusqu'a la mort!

Le tableau s'assombrit a mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul, qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetieres. Encore des echappees sur la nappe bleue de Marmara, les iles ou les montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un sceau de vetuste et de mystere,--et les objets exterieurs racontant les histoires farouches de la vieille Turquie.

Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons a Eyoub, apres avoir dine n'importe ou, dans quelqu'une de ces petites echoppes turques ou Achmet verifie lui-meme la proprete des ingredients et en surveille la preparation.

Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis si perdu et si paisible, dont l'eloignement meme est un des charmes.

VIII

Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux pere Ibrahim; vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mere Fatma; les Turcs ne savent jamais leur age. Physiquement, c'est un drole de garcon, de petite taille, bati en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure maigre et bronzee ferait supposer une constitution delicate;--tout petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour a tour pleins d'une douceur triste, ou petillants de gaiete et d'esprit. Dans l'ensemble, un attrait original.

Singulier garcon, gai comme un oiseau;--les idees les plus comiques, exprimees d'une maniere tout a fait neuve; sentiments exageres d'honnetete et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie a cheval. Le coeur ouvert comme la main: la moitie de son revenu est distribue aux vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public composent tout son avoir.

Achmet a mis deux jours a decouvrir qui j'etais et m'a promis le secret de ce qu'il est seul a savoir, a condition d'etre a l'avenir recu dans l'intimite. Peu a peu il s'est impose comme ami, et a pris sa place au foyer. Chevalier servant d'Aziyade qu'il adore, il est jaloux pour elle, plus qu'elle, et m'epie a son service, avec l'adresse d'un vieux policier.

--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui donnes, si tu tiens a me donner quelque chose; je serai un peu domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera.

Yousouf recut le lendemain son conge et Achmet prit possession de la place.

IX

Un mois apres, d'un air embarrasse, j'offris deux medjidies de salaire a Achmet, qui est la patience meme; il entra dans une colere bleue et enfonca deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer a ses frais. La question de ses gages se trouva reglee de cette maniere.

X

Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.

--_Sen tchok cheytan, Loti!... Anlamadum seni_! (Toi beaucoup le diable, Loti! Tu es tres malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!)

Son bras agitait avec colere sa large manche blanche; sa petite tete faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.

Il avait complote ceci avec Aziyade pour me faire rester: m'offrir la moitie de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour cela, j'etais _tchok cheytan_, et incomprehensible.

A dater de cette soiree, je l'ai aime sincerement.

Chere petite Aziyade! elle avait depense sa logique et ses larmes pour me retenir a Stamboul; l'instant prevu de mon depart passait comme un nuage noir sur son bonheur.

Et, quand elle eut tout epuise:

--_Benim djan senin, Loti_. (Mon ame est a toi, Loti.) Tu es mon Dieu, mon frere, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini d'Aziyade; ses yeux seront fermes, Aziyade sera morte.--Maintenant, fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_!

_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire a peu pres ceci: "Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je m'incline devant ta decision, et je l'adore."

Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je chanterai pour toi ma chanson:

_Cheytanlar , djinler, Kaplanlar, duchmanlar, Arslandar, etc..._

(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en chantant ma chanson pour toi.

Suivait la chanson, chantee chaque soir d'une voix douce, chanson longue, monotone, composee sur un rythme etrange, avec les intervalles impossibles, et les finales tristes de l'Orient.

Quand j'aurai quitte Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyade.

XI

A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, decembre 1876.

Chere frere,

Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort: "Tout va bien!"

Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les coeurs troubles qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de desespoir, tu dis que tout t'echappe, tu en appelles passionnement a ma tendresse, et, quand je t'en assure moi-meme, avec passion, je trouve que tu oublies les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu voudrais toujours voir durer cet Eden. Mais voila, moi, c'est permanent, immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliees pour faire place a d'autres, et peut-etre en feras-tu plus tard plus de cas que tu ne penses.

Cher frere, tu es a moi, tu es a Dieu, tu es a nous. Je le sens, un jour, bientot peut-etre, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu verras combien cette _erreur_ est douce et delicieuse, precieuse et bienfaisante. Oh! mensonge mille fois beni, que celui qui me fait vivre et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mene le monde depuis des siecles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, qui change le deuil en allegresse, qui crie partout: " Amour, liberte et charite!"

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XII

Aujourd'hui, 10 decembre, visite au padishah.

Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtche, meme le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les gardes du sultan en costume ecarlate, les musiciens vetus de bleu de ciel et chamarres d'or, les laquais vert-pomme doubles de jaune-capucine tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur.

Les acroteres et les corniches du palais servent de perchoir a des familles de goelands, de plongeons et de cigognes.

Interieurement, c'est une grande splendeur.

Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous leurs grands plumets, comme des momies dorees. Des officiers des gardes, costumes un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes.

Le sultan est grave, pale, fatigue, affaisse.

Reception courte, profonds saluts; on se retire a reculons, courbes jusqu'a terre.

Le cafe est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore.

Des serviteurs a genoux vous allument des chibouks de deux metres de long a bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux reposent sur des plateaux d'argent.

Les _zarfs_ (pieds des tasses a cafe) sont d'argent cisele, entoures de gros diamants tailles en rose, et d'une quantite de pierres precieuses.

XIII

En vain chercherait-on dans tout l'islam un epoux plus infortune que le vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; et quatre femmes dont la plus agee a trente ans, quatre femmes qui, par extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent mutuellement le secret de leurs equipees.

Aziyade elle-meme n'est pas trop detestee, bien qu'elle soit de beaucoup la plus jeune et la plus jolie, et ses ainees ne la vendent pas.

Elle est leur egale d'ailleurs, une ceremonie dont la portee m'echappe, lui ayant donne, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_epouse_.

XIV

Je disais a Aziyade:

--Que fais-tu chez ton maitre? A quoi passez-vous vos longues journees dans le harem?

--Moi? repondit-elle, je m'ennuie; je pense a toi, Loti; je regarde ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits objets a toi, que j'emporte d'ici pour me faire societe la-bas.

Posseder les cheveux et le portrait de quelqu'un etait pour Aziyade une chose tout a fait singuliere, a laquelle elle n'eut jamais songe sans moi; c'etait une chose contraire a ses idees musulmanes, une innovation de giaour, a laquelle elle trouvait un charme mele d'une certaine frayeur.

Il avait fallu qu'elle m'aimat bien pour me permettre de prendre de ses cheveux a elle; la pensee qu'elle pouvait subitement mourir, avant qu'ils fussent repousses, et paraitre dans un autre monde avec une grosse meche coupee tout ras par un infidele, cette pensee la faisait fremir.

--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivee en Turquie, que faisais-tu, Aziyade?

--Dans ce temps-la, Loti, j'etais presque une petite fille. Quand pour la premiere fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'etais dans le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans mon appartement, assise sur mon divan, a fumer des cigarettes, ou du hachisch, a jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou a ecouter des histoires tres droles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait raconter parfaitement.

"Fenzile-hanum m'apprenait a broder, et puis nous avions les visites a rendre et a recevoir avec les dames des autres harems.

"Nous avions aussi notre service a faire aupres de notre maitre, et enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous appartient en propre un jour a chacune: mais nous aimons mieux nous arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.

"Nous nous entendons relativement fort bien.

"Fenzile-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus agee et la plus considerable du harem. Besme est colere, et entre quelquefois dans de grands emportements, mais elle est facile a calmer et cela ne dure pas. Aiche est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son appartement!...

Cela avait ete bien souvent mon reve aussi, de penetrer une fois dans l'appartement d'Aziyade, pour avoir seulement une idee du lieu ou ma bien-aimee passait son existence. Nous avions beaucoup discute ce projet, au sujet duquel Fenzile-hanum avait meme ete consultee; mais nous ne l'avions pas mis a execution, et plus je suis au courant des coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eut ete folle.

--Notre harem, concluait Aziyade, est repute partout comme un modele, pour notre patience mutuelle et le bon accord qui regne entre nous.

--Triste modele en tout cas!

Y en a-t-il a Stamboul beaucoup comme celui-la?

Le mal y est entre d'abord par l'intermediaire de la jolie Aiche-hanum. La contagion a fait en deux ans des progres si rapides, que la maison de ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues ou tous les serviteurs sont subornes. Cette grande cage si bien grillee et d'un si severe aspect, est devenue une sorte de boite a trucs, avec portes secretes et escaliers derobes; les oiseaux prisonniers en peuvent impunement sortir, et prennent leur volee dans toutes les directions du ciel.

XV

Stamboul, 25 decembre 1876.

Une belle nuit de Noel, bien claire, bien etoilee, bien froide.

A onze heures, je debarque du Deerhound au pied de la vieille mosquee de Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune.

Achmet est la qui m'attend, et nous commencons aux lanternes l'ascension de Pera, par les rues biscornues des quartiers turcs.

Grande emotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte fantastique illustre par Gustave Dore.

J'etais convie la-haut dans la ville europeenne, a une fete de Christmas, pareille a celles qui se celebrent a la meme date dans tous les coins de la patrie.

Helas! les nuits de Noel de mon enfance ... quel doux souvenir j'en garde encore!...

XVI

LOTI A PLUMKETT

Eyoub, 27 septembre 1876.

Cher Plumkett,

Voila cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Ou allons-nous? je vous le demande; et dans quel siecle avons-nous recu le jour? Un sultan constitutionnel, cela deroute toutes les idees qu'on m'avait inculquees sur l'espece.

A Eyoub, on est consterne de cet evenement; tous les bons musulmans pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi qui considere comme faceties toutes les choses serieuses, la politique surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalite, la Turquie perdra beaucoup a l'application de ce nouveau systeme.

J'etais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque funeraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain qui fit etrangler en sa presence son fils Mustapha, ni son epouse Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la Constitution; la Turquie sera perdue par le regime parlementaire, cela est hors de doute.

XVII

Stamboul, 27 septembre.

7 Zi-il-iddje 1293 de l'hegire.

J'etais entre, pour laisser passer une averse, dans un cafe turc pres de la mosquee de Bayazid.

Rien que de vieux turbans dans ce cafe, et de vieilles barbes blanches. Des vieillards (des _hadj-baba_) etaient assis, occupes a lire les feuilles publiques, ou a regarder a travers les vitres enfumees les passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par l'ondee, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs babouches et leurs socques a patins. C'etait dans la rue une grande confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait a torrents.

J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils portaient etait _eski_, jusqu'a leurs grandes lunettes d'argent, jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononce avec veneration, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi bien a de vieilles coutumes qu'a de vieilles formes de vetement ou a de vieilles etoffes. Les Turcs ont l'amour du passe, l'amour de l'immobilite et de la stagnation.

On entendit tout a coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie du Seraskierat; les vieillards echangerent des signes d'intelligence et des sourires ironiques.

--Salut a la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en s'inclinant d'un air de moquerie.

--Des deputes! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des representations du peuple.

--_Voi, voi, voi, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile de gaze; et les croyants disaient plus regulierement leurs prieres; et les Moscow avaient moins d'insolence!

Cette salve d'artillerie annoncait aux musulmans que le padishah leur octroyait une constitution, plus large et plus liberale que toutes les constitutions europeennes; et ces vieux Turcs accueillaient tres froidement ce cadeau de leur souverain.

Cet evenement, qu'Ignatief avait retarde de tout son pouvoir, etait attendu depuis longtemps; on put, a dater de ce jour, considerer la guerre comme tacitement declaree entre la Porte et le czar, et le sultan poussa ses armements avec ardeur.

Il etait sept heures et demie a la turque (environ midi). La promulgation avait lieu a Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus sous ce deluge.

Les vizirs, les pachas, les generaux, tous les fonctionnaires, toutes les autorites, en grand costume tous, et chamarres de dorures, etaient parques sur la grande place de Top-Kapou, ou etaient reunies les musiques de la cour.

Le ciel etait noir et tourmente; pluie et grele tombaient abondamment et inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple lecture de la charte, et les vieilles murailles crenelees du serail, qui fermaient le tableau, semblaient s'etonner beaucoup d'entendre proferer en plein Stamboul ces paroles subversives.

Des cris, des vivats et des fanfares terminerent cette singuliere ceremonie, et tous les assistants, trempes jusqu'aux os, se disperserent tumultueusement.

A la meme heure, a l'autre bout de Constantinople, au palais de l'Amiraute, s'etaient reunis les membres de la conference internationale.

C'etait un effet combine a dessein: les salves devaient se faire entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plenipotentiaires, et l'aider dans sa peroraison.

XVIII

-- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poetes ? Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux ! " Helas ! ont repondu leurs voix longtemps muettes, Nous voyons bien la-bas un jour mysterieux !

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C'est peut-etre le soir qu'on prend pour une aurore "

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(VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.)

Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-la, la grande place du Seraskierat, esplanade immense sur la hauteur centrale de Stamboul, d'ou, par-dessus les jardins du serail, le regard s'etend dans le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute tour aux formes bizarres etaient illumines comme aux soirs de grandes fetes. Le deluge de la journee avait fait de ce lieu un vrai lac ou se refletaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon surgissaient dans le ciel les domes des mosquees et les minarets aigus, longues tiges surmontees d'aeriennes couronnes de lumieres.

Un silence de mort regnait sur cette place; c'etait un vrai desert.

Le ciel clair, balaye par un vent qu'on ne sentait pas, etait traverse par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune etait venue plaquer son croissant bleuatre. C'etait un de ces aspects a part que semble prendre la nature dans ces moments ou va se consommer quelque grand evenement de l'histoire des peuples.

Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des lanternes et des bannieres; ils criaient: " Vive le sultan! vive Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes etaient comme enivres de se croire libres; et, seuls, quelques vieux Turcs qui se souvenaient du passe haussaient les epaules en regardant courir ces foules exaltees.

--Allons saluer Midhat-pacha, s'ecrierent les softas.

Et ils prirent a gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre a l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, quelques semaines apres, partir pour l'exil.

Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allerent ensemble prier dans la grande mosquee (la Suleimanieh) et de la passerent la Corne d'or, pour aller, a Dolma-Bagtche, acclamer Abd-ul-Hamid.

Devant les grilles du palais, des deputations de tous les corps, et une grande masse confuse d'hommes s'etaient reunis spontanement dans le but de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste.

Ces bandes revinrent a Stamboul par la grande rue de Pera, acclamant sur leur passage lord Salisbury (qui devait bientot devenir si impopulaire), l'ambassade britannique et celle de France.

--Nos ancetres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancetres, qui n'etaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y a quatre siecles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le laisserons-nous envahir par l'etranger? Mourons tous, musulmans et chretiens, mourons pour la patrie ottomane, plutot que d'accepter des conditions deshonorantes ...

XIX

La mosquee du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquerant) nous voit souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres grises, etendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant quelque reve indecis, intraduisible en aucune langue humaine.

La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de grands espaces ou circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, coiffes de larges turbans blancs. La mosquee qui s'eleve au centre est une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus venerees.

L'immense place est entouree de murailles mysterieuses, que surmontent des files de domes de pierres, semblables a des alignements de ruches d'abeilles; ce sont des demeures de softas, ou les infideles ne sont point admis.

Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses saintes, et rien n'y est encore arrive d'Occident.

XX

Pres de cette place est une rue sombre et sans passants, ou pousse l'herbe verte et la mousse. La est la demeure d'Aziyade; la est le secret du charme de ce lieu. Les longues journees ou je suis prive de sa presence, je les passe la, moins loin d'elle, ignore de tous et a l'abri de tous les soupcons.

XXI

Aziyade est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.

--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est a moi de l'etre, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.

Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de penetration et de persistance, que je detournai la tete sous ce regard.

--Moi, dis-je, ma cherie! Je ne me plains de rien quand tu es la, et je suis plus heureux qu'un roi.

--En effet, qui est plus aime que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien envier? Envierais-tu meme le sultan?

Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je puis envier; il est fatigue et vieilli et, de plus il est _constitutionnel_.

--Je pense, Aziyade, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il possede,--meme son emeraude qui est aussi large qu'une main, meme sa charte et son parlement,--pour avoir ma liberte et ma jeunesse.

J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante qu'elle fut, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine d'opera-comique. Mon costume y pretait d'ailleurs: une glace m'envoyait une image deplaisante de moi-meme, et je me faisais l'effet d'un jeune tenor, pret a entonner un morceau d'Auber.