Aziyade Extrait Des Notes Et Lettres D Un Lieutenant De La Mari

Chapter 4

Chapter 44,013 wordsPublic domain

De loin en loin, si une lampe dessine sur le pave le grillage d'une fenetre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe funeraire qui n'eclaire que de grands catafalques surmontes de turbans. On vous egorgerait la, devant cette fenetre grillee, qu'aucun secours humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont moins rassurantes que l'obscurite.

A tous les coins de rue, on rencontre a Stamboul de ces habitations de cadavres.

Et la, tout pres de nous, ou finissent les rues, commencent les grands cimetieres, hantes par ces bandes de malfaiteurs qui, apres vous avoir devalise, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne jamais s'en meler.

Un veilleur de nuit m'engagea a rentrer dans ma case, apres s'etre informe du motif de ma promenade, laquelle lui avait semble tout a fait inexplicable et meme un peu suspecte.

Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et celui-la en particulier, qui devait voir par la suite des allees et venues mysterieuses, fut toujours d'une irreprochable discretion.

XXIII

"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidele."

"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-etre pas un ami ..."

(_Extrait d'une vieille poesie orientale_.)

XXIV

LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY

Eyoub ..., 1876.

... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que chaque jour ton point de vue et le mien s'eloignent davantage. L'idee chretienne etait restee longtemps flottante dans mon imagination alors meme que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant. Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombe; je ne connais rien de si vain, de si mensonger, de si inadmissible.

J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu le sais.

J'avais desire me marier, je te l'avais dit; je t'avais confie le soin de chercher une jeune fille qui fut digne de notre toit de famille et de notre vieille mere. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais malheureuse la femme que j'epouserais, je prefere continuer une vie de plaisirs ...

Je t'ecris dans ma triste case d'Eyoub; a part un petit garcon nomme Yousouf, que meme j'habitue a obeir par signes pour m'epargner l'ennui de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole a ame qui vive.

Je t'ai dit que je ne croyais a l'affection de personne; cela est vrai. J'ai quelques amis qui m'en temoignent beaucoup, mais je n'y crois pas. Samuel, qui vient de me quitter, est peut-etre encore de tous celui qui tient le plus a moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en fumee, et je me retrouverai seul.

Ton affection a toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure; affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire a quelque chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ... J'ai besoin de me rattacher a quelqu'un; si c'est vrai, fais que je puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se fait autour de moi, et j'eprouve une angoisse profonde ...

Tant que je conserverai ma chere vieille mere, je resterai en apparence ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire adieu, et puis je disparaitrai sans laisser trace de moi-meme ...

XXV

LOTI A PLUMKETT

Eyoub, 15 novembre 1876.

Derriere toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence, derriere Arif-Effendi, il y a un pauvre garcon triste qui se sent souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce garcon, tres renferme par nature, cause quelquefois d'une maniere un peu intime,--mais vous etes de ces gens-la.--J'ai beau faire, Plumkett, je ne suis pas heureux; aucun expedient ne me reussit pour m'etourdir. J'ai le coeur plein de lassitude et d'amertume.

Dans mon isolement, je me suis beaucoup attache a ce va-nu-pieds ramasse sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut enchasse dans du fer. De plus, sa societe est naive et originale, et je m'ennuie moins quand je l'ai pres de moi.

Je vous ecris a cette heure navrante des crepuscules d'hiver; on n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, en l'honneur d'Allah, sa complainte seculaire. Les images du passe se presentent a mon esprit avec une nettete poignante; les objets qui m'entourent ont des aspects sinistres et desoles; et je me demande ce que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub.

Si encore elle etait la,--elle, Aziyade!...

Je l'attends toujours,--mais, helas! comme attendait soeur Anne ...

Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le decor change et mes idees aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, enveloppe dans un manteau de fourrure, les pieds sur un epais tapis de Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse.

Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du choix. Et puis ce qui est passe est passe, n'est-ce pas? et ne vous interesse plus.

Plusieurs maitresses, desquelles je n'ai aime aucune, beaucoup de peripeties, beaucoup d'excursions, a pied et a cheval, par monts et par vaux; partout des visages inconnus, indifferents ou antipathiques; beaucoup de dettes, des juifs a mes trousses; des habits brodes d'or jusqu'a la plante des pieds; la mort dans l'ame et le coeur vide.

Ce soir, 15 novembre, a dix heures, voici quelle est la situation:

C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tete est la seule qui brule a cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur de l'islam; c'est ici qu'est la mosquee sainte ou sont sacres les sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le plus fanatique de tous ...

Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien enveloppe dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre pour un derviche.

Il a tire les verrous de ses portes, et goute le bien-etre egoiste du chez soi, bien-etre d'autant plus grand que l'on serait plus mal au-dehors, par cette tempete, dans ce pays peu sur et inhospitalier.

La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles, porte aux reves bizarres et aux meditations profondes; son plafond de chene sculpte a du jadis abriter de singuliers hotes, et recouvrir plus d'un drame.

L'aspect d'ensemble est reste dans la couleur primitive. Le plancher disparait sous des nattes et d'epais tapis, tout le luxe du logis; et, suivant l'usage turc, on se dechausse en entrant pour ne point les salir. Un divan tres bas et des coussins qui trainent a terre composent a peu pres tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets decoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran sont peints partout, meles a des fleurs et a des animaux fantastiques.

A cote, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyade, qui devrait etre deja pres de moi, si elle avait tenu sa promesse.

Une autre petite chambre, aupres de la mienne, est vide egalement: c'est celle de Samuel, qui est alle me chercher a Salonique des nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne parait revenir.

Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort different. Je l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc.

XXVI

A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury ..., 1876.

Frere cheri,

Depuis hier, je traine le desespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu veux disparaitre!... Un jour, peut-etre prochain, ou notre bien-aimee mere nous quittera, tu veux disparaitre, m'abandonner pour toujours. Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passe,--la vieille case de Brightbury vendue, les objets cheris disperses,--et toi qui ne seras pas mort ...! qui seras la quelque part a vegeter sous la griffe de Satan, quelque part ou je ne saurai pas, mais ou je sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutot te fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tete.

Ce que tu dis me revolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec, puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin de moi-meme ou personne n'est ... c'est ta place a toi, et quand tu me quitteras, elle sera vide et me brulera.

J'ai perdu mon frere, je suis prevenue--affaire de temps, de quelques mois peut-etre,--il est perdu pour le temps, et l'eternite, deja mort de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voila, l'enfant cheri qui plonge dans un abime sans fond,--l'abime des abimes! Il souffre, l'air lui manque, la lumiere, le soleil; mais il est sans force; ses yeux restent attaches au fond, a ses pieds; il ne releve plus sa tete, il ne peut plus, le prince des tenebres le lui defend ... Quelquefois pourtant il veut resister. Il entend une voix lointaine, celle qui a berce son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge, vanite, folie! " et le pauvre enfant, lie, garrotte, au fond de son abime, sanglant, eperdu, ayant appris de son maitre a appeler le bien mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit.

Rien ne me surprend de ta pauvre ame travaillee et chargee, meme pas le sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien!

Tu l'as meme perdue, pauvre frere, cette soif d'honnetete dont tu me parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste, fraiche, tendre et jolie, aimable, la mere de petits enfants que tu aurais aimes. Je la voyais, la, dans le vieux salon, assise sous les vieux portraits ...

Un vent plein de corruption a passe la-dessus. Ce frere dont le coeur ne peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera la pour le cherir et egayer son front. Ses maitresses se riront de lui, on ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonne, desespere ... alors, il mourra!

Plus tu es malheureux, trouble, ballotte, confiant, plus je t'aime. Ah! mon bien-aime frere, mon cheri, si tu voulais revenir a la vie! si Dieu voulait! si tu voyais la desolation de mon coeur, si tu sentais la chaleur de mes prieres!...

Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie chretienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux, des gens absurdes, un methodisme maussade, une austerite sans couleur, sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout cela qui peut te seduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jesus, et le Jesus que tu crois n'est pas le maitre radieux que je connais et que j'adore. De celui-la, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni eloignement. Tu souffres etrangement, tu brules de douleur ... il pleurera avec toi.

Je prie a toute heure, bien-aime; jamais ta pensee ne m'avait tant rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je sais que tu croiras un jour. Peut-etre ne le saurai-je jamais,-- peut-etre mourrai-je bientot,--mais j'espererai et je prierai toujours!

Je pense que j'ecris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur a lire! Mon bien-aime a commence a hausser les epaules. Viendra-t-il un jour ou il ne me lira plus?...

XXVII

--Vieux Kairoullah, dis-je, amene-moi des femmes!

Le vieux Kairoullah etait assis devant moi par terre. Il etait ramasse sur lui-meme, comme un insecte malfaisant et immonde; son crane chauve et pointu luisait a la lueur de ma lampe.

Il etait huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub etait aussi noir et silencieux qu'un tombeau.

Le vieux Kairoullah avait un fils de douze ans nomme Joseph, beau comme un ange, et qu'il elevait avec adoration. Ce detail a part, il etait le plus accompli des miserables. Il exercait tous les metiers tenebreux du vieux juif declasse de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec le Yuzbachi Suleiman, et plusieurs de mes amis musulmans.

Il etait cependant admis et tolere partout, par cette raison que, depuis de longues annees on s'etait habitue a le voir. Quand on le rencontrait dans la rue, on disait: " Bonjour, Kairoullah! " et on touchait meme le bout de ses grands doigts velus.

Le vieux Kairoullah reflechit longuement a ma demande et repondit:

--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coutent tres cher. Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins couteuses, que je puis ce soir meme vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par exemple, vous sera agreable sans doute ...

Sur cette phrase enigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses socques, et disparut.

Une demi-heure apres, la portiere de ma chambre se soulevait pour donner passage a six jeunes garcons israelites, vetus de robes fourrees, rouges, bleues, vertes et orange. Kairoullah les accompagnait avec un autre vieillard plus hideux que lui-meme, et tout ce monde s'assit a terre avec force reverences, tandis que je restais aussi impassible et immobile qu'une idole egyptienne.

Ces enfants portaient de petites harpes dorees sur lesquelles ils se mirent a promener leurs doigts charges de bagues de clinquant. Il en resulta une musique originale que j'ecoutai quelques minutes en silence.

--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kairoullah en se penchant a mon oreille.

J'avais deja compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; j'eus seulement la curiosite de pousser plus loin cette etude d'abjection humaine.

--Vieux Kairoullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ...

Le vieux Kairoullah reflechit un instant et repondit:

--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ...

... Quand j'eus chasse tout ce monde comme une troupe de betes galeuses, je vis de nouveau paraitre la tete allongee du vieux Kairoullah, soulevant sans bruit la draperie de ma porte.

--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitie de moi! Je demeure tres loin et on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me mettre a la porte a pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir.

Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fut mort de froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eut point assassine. Je me contentai de lui assigner un coin de ma maison, ou il resta accroupi toute une nuit glaciale, pelotonne comme un vieux cloporte dans sa pelisse rapee. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa poitrine comme un rale; et j'en eus tant de pitie, que je me levai encore pour lui jeter un tapis qui lui servit de couverture.

Des que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaitre, avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se retrouver meme jamais nulle part sur mon chemin.

* * * * *

3

EYOUB A DEUX

I

Eyoub, le 4 decembre 1876.

On m'avait dit: " Elle est arrivee! "--et depuis deux jours, je vivais dans la fievre de l'attente.

--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille negresse qui, a Salonique, accompagnait la nuit Aziyade dans sa barque et risquait sa vie pour sa maitresse), ce soir, un caique l'amenera a l'echelle d'Eyoub, devant ta maison.

Et j'attendais la depuis trois heures.

La journee avait ete belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or avait une activite inusitee; a la tombee du jour, des milliers de caiques abordaient a l'echelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appeles dans les centres populeux de Constantinople, a Galata ou au grand bazar.

On commencait a me connaitre a Eyoub, et a dire:

--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi?

On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'etais un chretien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus ombrage a personne, et on me donnait quand meme ce nom que j'avais choisi.

II

Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi!

(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.)

Le soleil etait couche depuis deux heures quand un dernier caique s'avanca seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel etait aux avirons; une femme voilee etait assise a l'arriere sur des coussins. Je vis que c'etait elle.

Quand ils arriverent, la place de la mosquee etait devenue deserte, et la nuit froide.

Je pris sa main sans mot dire, et l'entrainai en courant vers ma maison, oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ...

Et, quand le reve impossible fut accompli, quand elle fut la, dans cette chambre preparee pour elle, seule avec moi, derriere deux portes garnies de fer, je ne sus que me laisser tomber pres d'elle, embrassant ses genoux. Je sentis que je l'avais follement desiree: j'etais comme aneanti.

Alors j'entendis sa voix. Pour la premiere fois, elle parlait et je comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui repondais dans la vieille langue anglaise des choses incoherentes que je n'entendais meme plus!

--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!)

On me les avait dits avant Aziyade, ces mots eternels; mais cette douce musique de l'amour frappait pour la premiere fois mes oreilles en langue turque. Delicieuse musique que j'avais oubliee, est-ce bien possible que je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais; tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon ame blasee ...

Alors, je la soulevai dans mes bras, je placai sa tete sous un rayon de lumiere pour la regarder, et je lui dis comme Romeo:

--Repete encore! redis-le!

Et je commencais a lui dire beaucoup de choses qu'elle devait comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais une foule de questions en lui disant:

--Reponds-moi!

Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tete n'y etait plus, et que je parlais dans le vide.

--Aziyade, dis-je, tu ne m'entends pas?

--Non, repondit-elle.

Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages:

--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!)

III

Eyoub, decembre 1876.

Aziyade parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, et ne s'entendent pas. C'est bien la cette petite personne mysterieuse, qui le plus souvent s'evanouit quand parait le jour, et que la nuit ramene ensuite, a l'heure des djinns et des fantomes.

Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tete enfantine et serieuse, et on en trouve en effet, quand la lumiere tombe sur certains petits cheveux impalpables, rebelles a toutes les coiffures, qui entourent delicieusement ses joues et son front.

Elle considere comme tres inconvenants ces petits cheveux, et passe chaque matin une heure en efforts tout a fait sans succes pour les aplatir. Ce travail et celui qui consiste a teindre ses ongles en rouge orange sont ses deux principales occupations.

Elle est paresseuse, comme toutes les femmes elevees en Turquie; cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et ecrire son nom. Elle l'ecrit partout sur les murs, avec autant de serieux que s'il s'agissait d'une operation d'importance, et epointe tous mes crayons a ce travail.

Aziyade me communique ses pensees plus avec ses yeux qu'avec sa bouche; son expression est etonnamment changeante et mobile. Elle est si forte en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement encore ou meme s'en dispenser tout a fait.

Il lui arrive souvent de repondre a certaines situations en chantant des passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui serait insipide chez une femme europeenne, a chez elle un singulier charme oriental.

Sa voix est grave, bien que tres jeune et fraiche; elle la prend du reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue turque la font un peu rauque quelquefois.

Aziyade est agee de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de prendre elle-meme et brusquement des resolutions extremes, et de les suivre apres, coute que coute, jusqu'a la mort.

IV

Autrefois a Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la mienne pour passer aupres d'elle seulement une heure, j'avais fait ce reve insense: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin ignore, ou le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai realise a peu pres ce reve, contraire a toutes les idees musulmanes, impossible a tous egards.

Constantinople etait le seul endroit ou pareille chose put etre tentee; c'est le vrai desert d'hommes dont Paris etait autrefois le type, un assemblage de plusieurs grandes villes ou chacun vit a sa guise et sans controle,--ou l'on peut mener de front plusieurs personnalites differentes,--Loti, Arif et Marketo.

... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de decembre ebranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenetres. Proteges par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes chargees,--par l'inviolabilite du domicile turc,--assis devant le brasero de cuivre ... petite Aziyade, qu'on est bien chez nous!

V

LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY

Chere petite soeur,

J'ai ete dur et ingrat de ne pas t'ecrire plus tot. Je t'ai fait beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que j'ai ecrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu.

Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient a defaut d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais.

Il faudrait m'interesser a quelque chose, dis-tu? a quelque chose de bon et d'honnete, et le prendre a coeur. Mais j'ai ma pauvre chere vieille mere; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me suis donne a moi-meme. Pour elle, je me compose une certaine gaiete, un certain courage: pour elle, je maintiens le cote positif et raisonnable de mon existence, je reste Loti, officier de marine.

Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un vieux debauche qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne. Mais je ne serai point cet objet-la: quand je ne serai plus bien portant, ni jeune, ni aime, c'est alors que je disparaitrai.

Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai mort.

Pour vous, pour toi, a mon retour, je ferai un supreme effort. Quand je serai au milieu de vous, mes idees changeront; si vous me choisissez une jeune fille que vous aimiez, je tacherai de l'aimer, et de me fixer, pour l'amour de vous, dans cette affection-la.

Puisque je t'ai parle d'Aziyade, je puis bien te dire qu'elle est arrivee.--Elle m'aime de toute son ame, et ne pense pas que je puisse me decider a la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passe et les ingrats,--un peu aussi les absents ...

VI