Aziyade Extrait Des Notes Et Lettres D Un Lieutenant De La Mari

Chapter 13

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Oui, c'etait la-bas, a Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un de nos jours d'ecole buissonniere et de temerite. Mais c'est si grand, Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui etait a Andrinople!...

C'etait une belle apres-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux, elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne.

Il etait triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par excellence, et ou tout semble s'etre immobilise depuis les derniers empereurs byzantins.

La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une necropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les epaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et qu'il eut autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes basses, contournees, mysterieuses, surmontees d'inscriptions dorees et d'ornements bizarres.

Entre la partie habitee de la ville et ses fortifications s'etendent de vastes terrains vagues occupes par des masures inquietantes, des ruines eboulees de tous les ages de l'histoire.

Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces murailles; a peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige blanche; toujours les memes creneaux, toujours les memes tours, la meme teinte sombre apportee par les siecles,--les memes lignes regulieres, qui s'en vont, droites et funebres, se perdre dans l'extreme horizon.

Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour de nous, dans la campagne, c'etaient des bois de ces cypres gigantesques, hauts comme des cathedrales, a l'ombre desquels par milliers se pressaient les sepultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle part autant de cimetieres que dans ce pays, ni autant de tombes, ni autant de morts.

--Ces lieux, disait Aziyade, etaient affectionnes d'Azrael qui, la nuit, y arretait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait comme un homme sous ces ombrages terribles.

Cette campagne etait silencieuse, ces sites imposants et solennels.

Et cependant nous etions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, heureux d'etre jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu.

Son yachmak, tres epais, etait ramene sur ses yeux jusqu'a derober tout son front; a peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses prunelles, si limpides et si mobiles; son feredje d'emprunt etait d'une couleur foncee, d'une coupe severe, que n'adoptent point d'ordinaire les femmes elegantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-meme ne l'eut point reconnue.

Nous marchions d'un pas souple et rapide, frolant les modestes marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant a pleine poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver.

Tout a coup, dans ce grand silence, nous entendimes un delicieux chant de mesange, en tout semblable a celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux de meme espece repetent dans tous les coins du monde la meme chanson.

Aziyade s'arreta court, etonnee; avec une mine de stupefaction comique, du bout de son doigt teint de henne, elle me montrait le petit chanteur pose pres de nous sur une branche de cypres. Ce petit oiseau, tout petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se demenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous nous mimes a rire.

Et nous restames la longtemps a l'ecouter, jusqu'au moment ou il prit son vol, effraye par six grands chameaux qui s'avancaient d'une allure bete, attaches a la queue leu leu par des ficelles.

Apres ... apres, nous vimes poindre une troupe de femmes en deuil qui se dirigeaient vers nous.

C'etaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tete; elles portaient un petit cadavre, a decouvert sur une civiere, suivant leur rite national.

--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyade devenue serieuse.

En effet, c'etait une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une delicieuse poupee de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle etait vetue d'une elegante robe de mousseline blanche et portait sur la tete une couronne de fleurs d'or.

Il y avait une fosse creusee au bord du chemin. On enterre ainsi les morts n'importe ou, le long des routes ou au pied des murs ...

--Approchons-nous, dit Aziyade, redevenue enfant; on nous donnera des bonbons.

On avait derange pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas etre fort ancien; la terre qui en etait sortie etait pleine d'ossements et de lambeaux de diverses etoffes. Il y avait surtout un bras, plie a angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de devorer.

Il y avait la deux _popes_ a grands cheveux de femme, couverts de sordides oripeaux dores, sales, patibulaires, assistes de quatre mauvais droles d'enfants de choeur.

Ils marmotterent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mere lui enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eut fait sourire, si elle n'eut pas ete faite par cette mere.

Quand elle fut couchee tout au fond sur le sol humide, sans planches, sans biere, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le vieux coude; et elle fut promptement enfouie.

On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec.

Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragees blanches, en remit une poignee a chacun des assistants, et nous en eumes aussi, bien que nous fussions Turcs.

Quand Aziyade tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux etaient pleins de larmes ...

XXXII

Le fait est que ce petit oiseau etait drole de se trouver si heureux de vivre, et d'etre si gai au milieu de ce site funebre!...

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5

AZRAEL

I

20 mai 1877.

... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. La-bas, quelque chose se dessine; l'horizon se frange de mosquees et de minarets;--mon coeur bat, c'est Stamboul!

Je mets pied a terre.--C'est une emotion vive que de me retrouver dans ce pays ...

Achmet n'est plus la, a son poste, caracolant a Top-Hane sur son cheval blanc. Galata meme est mort; on voit que quelque chose de terrible comme une guerre d'extermination se passe au-dehors.

... J'ai repris mes habits turcs. Je cours a Azarkapou. Je monte dans le premier caique qui passe. Le caiqdji me reconnait.

--Et Achmet?... dis-je.

--Parti, parti pour la guerre!

J'arrive chez Eriknaz, sa soeur.

--Oui, parti, dit-elle. Il etait a Batoum, et, depuis la bataille, nous sommes sans nouvelles.

Les sourcils noirs d'Eriknaz s'etaient contractes avec douleur; elle pleurait amerement ce frere que les hommes lui avaient ravi, et la petite Alemshah pleurait en regardant sa mere.

Je me rendis a la case de Kadidja; mais la vieille avait demenage, et personne ne put m'indiquer sa demeure.

II

Alors, je me dirigeai seul vers la mosquee de Mehmed-Fatih, vers la maison d'Aziyade, sans arreter aucun projet dans ma tete troublee, sans songer meme a ce que j'allais faire, pousse seulement par le besoin de m'approcher d'elle et de la voir!...

Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait ete autrefois l'opulent Phanar; ce n'etait plus qu'une grande devastation, une longue suite de rues funebres, encombrees de debris noirs et calcines. C'etait ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller a Eyoub, ou m'attendait ma cherie ...

On criait dans ces rues; des groupes d'hommes a peine vetus, leves pour la guerre, a moitie armes, a moitie sauvages, aiguisaient leurs yatagans sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zebres d'inscriptions blanches.

Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de l'Eski-Stamboul.

J'approchais toujours. J'etais dans la rue sombre qui monte a Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!...

Les objets exterieurs etalaient au soleil des aspects sinistres qui me serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et rien que le bruit de mes pas ...

Sur les paves, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille, rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes maigres et nues, d'un noir d'ebene; elle trottinait tete basse, et se parlait a elle-meme ... C'etait Kadidja.

Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une intonation aigue de negresse ou de macaque, et un ricanement de moquerie.

--Aziyade? dis-je.

--_Eulu! eulu_! dit-elle en appuyant a plaisir sur ces mots bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, designent la mort.

--_Eulu! eulmuch_! criait-elle, comme a quelqu'un qui ne comprend pas.

Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait sans pitie de ce mot funebre:

--Morte! Morte!... elle est morte!

On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme un coup de foudre; il faut un moment a la souffrance, pour vous etreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur d'etre si calme. Et la vieille me suivait pas a pas, comme une furie, avec son horrible _Eulu! eulu_!

Je sentais derriere moi la haine exasperee de cette creature, qui adorait sa maitresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ...

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III

Je me retrouvai appuye contre une fontaine de marbre, pres de la maison peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyade avait habitee; j'etais assis et la tete me tournait; les maisons sombres et desertes dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempee dans l'eau froide de la fontaine, faisait matelas a ma tete ... Alors, je vis la vieille Kadidja pres de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridees de singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ...

Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde a nous; ils causaient avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues, des nouvelles de la premiere bataille de Kars. On etait aux mauvais jours des debuts de la guerre, et les destinees de l'islam semblaient deja perdues.

IV

Je veille, et, nuit et jour, mon front reve enflamme, Ma joue en pleurs ruisselle, Depuis qu'Albayde dans la tombe a ferme Ses beaux yeux de gazelle. (VICTOR HUGO, _Orientales_.)

La chose froide que je tenais serree dans mes bras etait une borne de marbre plantee dans le sol.

Ce marbre etait peint en bleu d'azur, et termine en haut par un relief de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorees en saillie, que machinalement je lisais ...

C'etait une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulieres aux femmes, et j'etais assis sur la terre, dans le grand cimetiere de Kassim-Pacha.

La terre rouge et fraichement remuee formait une bosse de la longueur d'un corps humain; de petites plantes deracinees par la beche etaient posees sur ce gueret les racines en l'air; tout alentour, c'etaient la mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni bouquets ni couronnes sur les tombes turques.

Ce cimetiere n'avait pas l'horreur de nos cimetieres d'Europe; sa tristesse orientale etait plus douce, et aussi plus grandiose. De grandes solitudes mornes, des collines steriles, ca et la plantees de cypres noirs; de loin en loin, a l'ombre de ces arbres immenses, des mottes de terre retournees de la veille, d'antiques bornes funeraires, de bizarres tombes turques, coiffees de tarbouchs et de turbans.

Tout au loin, a mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familiere de Stamboul, et la-bas ... Eyoub!

C'etait un soir d'ete; la terre, l'herbe seche, tout etait tiede, a part ce marbre autour duquel j'avais noue mes bras, qui etait reste froid; sa base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort.

Les objets exterieurs avaient ces aspects inaccoutumes que prennent les choses, quand les destinees des hommes ou des empires touchent aux grandes crises decisives, quand les destinees s'achevent.

On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la guerre sainte, ces etranges fanfares turques, unisson strident et sonore, timbre inconnu a nos cuivres d'Europe; on eut dit le supreme hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande race de Tchengiz.

Le yatagan turc trainait a mon cote, je portais l'uniforme de _yuzbachi_; celui qui etait la ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le _yuzbachi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicite d'etre envoye aux avant-postes, je partais le lendemain ...

Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacree de l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdatres des tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cypres, sur leurs troncs seculaires, sur leur melancolique ramure grise. Ce cimetiere etait comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme mysterieux, et portait a la priere.

J'y voyais comme a travers un voile funebre, et toute ma vie passee tourbillonnait dans ma tete avec le vague desordre des reves; tous les coins du monde ou j'ai vecu et aime, mes amis, mon frere, des femmes de diverses couleurs que j'ai adorees, et puis, helas! le foyer bien-aime que j'ai deserte pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille mere ...

Pour elle qui est la couchee, j'ai tout oublie!... Elle m'aimait, elle, de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et tout doucement, lentement, derriere les grilles dorees du harem, elle est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne, moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta volonte!"

Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'a moi et remplissait les grands cimetieres de rumeurs etranges.

Le soleil s'etait couche derriere la colline sacree d'Eyoub, et la nuit d'ete descendait transparente sur l'heritage d'Othman ...

... Cette chose sinistre qui est la-dessous, si pres de moi que j'en fremis, cette chose sinistre deja devoree par la terre, et que j'aime encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indefini, une ame, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me voir encore pleurant la sur cette terre?...

Mon Dieu, pour elle je suis pres de prier, mon coeur qui s'etait durci et ferme dans la comedie de la vie, s'ouvre a present a toutes les erreurs delicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre poussiere, je le saurai bientot peut-etre, je vais tenter de mourir pour le savoir ...

V

CONCLUSION

On lit dans le _Djeridei-havadis_, journal de Stamboul:

"Parmi les morts de la derniere bataille de Kars, on a retrouve le corps d'un jeune officier de la marine anglaise, recemment engage au service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi.

"Il a ete inhume parmi les braves defenseurs de l'islam (que Mahomet protege!), aux pieds du Kizil-Tepe, dans les plaines de Karadjemir."

FIN