Aziyade Extrait Des Notes Et Lettres D Un Lieutenant De La Mari
Chapter 12
Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette vie d'Orient, j'ai peine a me figurer qu'elle est finie et que je vais partir.
Je regarde ce vieux portique noir, la-bas, et cette rue deserte qui s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est la qu'elle habite, et, en m'avancant de quelques pas, je verrais encore sa demeure.
Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquietude: il a devine ce que je pense, et compris ce que je veux faire.
--Ah! dit-il, Loti, aie pitie d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit adieu; a present, laisse-la!
Mais j'avais resolu de la voir, et j'etais sans force contre moi-meme.
Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause meme du simple bon sens: Abeddin etait la, le vieil Abeddin, son maitre, et toute tentative pour la voir devenait insensee.
--D'ailleurs, disait-il, si meme elle sortait, tu n'as plus de maison pour la recevoir. Ou trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalite pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui disent que tu es la, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la laisseras dans la rue. Cela t'est egal, a toi qui vas partir; mais, Loti, si tu fais cela, je te deteste et tu n'as pas de coeur.
Achmet baissa la tete, et se mit a frapper du pied contre le sol, parti qu'il avait coutume de prendre quand ma volonte dominait la sienne.
Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.
Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et deserte: on eut dit la rue d'une ville morte.
Pas une fenetre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pave, deux carcasses dessechees de chiens morts.
C'etait un quartier aristocratique: les vieilles maisons, baties en planches de nuances foncees, decelaient une opulence mysterieuse; des balcons fermes, des shaknisirs en grande saillie, debordant sur la rue triste; derriere les grilles de fer, des treillages discrets en lattes de frene, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres et des oiseaux. Toutes les fenetres de Stamboul sont peintes et fermees de cette maniere.
Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les passants, par l'ouverture des rideaux, decouvrent des tetes humaines, jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses.
Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebaille seulement; quelqu'un est derriere, qui la referme aussitot. L'interieur ne se devine jamais.
Cette grande maison la-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle d'Aziyade. La porte est surmontee d'un soleil, d'une etoile et d'un croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les treillages des shaknisirs representent des tulipes bleues melees a des papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un etre vivant l'habite; on ne sait jamais si, des fenetres d'une maison turque, quelqu'un vous regarde ou ne vous regarde pas.
Derriere moi, la-haut, la grande place est doree par le soleil couchant; ici, dans la rue, tout est deja dans l'ombre.
Je me cache a moitie derriere un pan de muraille, je regarde cette maison, et mon coeur bat terriblement.
Je pense a ce jour ou je l'avais vue, et pour la premiere fois de ma vie, derriere les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres femmes ne rient de moi; j'ai peur d'etre ridicule, et surtout j'ai peur de la perdre ...
XX
Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en plein l'immense mosquee, les portiques arabes et les minarets gigantesques. Les oulemas qui sortaient de la priere du soir s'etaient tous arretes sur le seuil, et s'etageaient dans la lumiere sur les grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait : au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme qui avait une admirable tete mystique. Le turban blanc des oulemas entourait son beau front large; son visage etait pale, sa barbe et ses grands yeux etaient noirs comme de l'ebene.
Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la profondeur du ciel bleu et disait:
--Voila Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Eternel!
Et nous courumes, Achmet et moi, comme la foule, aupres de l'oulema qui voyait Allah.
XXI
Nous ne vimes rien, helas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, comme toujours, j'aurais donne ma vie pour cette vision divine, ma vie seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du surnaturel.
--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah?
--Ah! c'est vous, Loti, dit l'oulema Izzet; vous aussi, vous voulez voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infideles.
--Il est fou, dirent les derviches.
Et on emmena le visionnaire dans sa cellule.
Achmet avait profite de cette diversion pour m'entrainer sur le versant de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva a moitie egares.
XXII
Nous dinons sous les porches de la rue du Sultan-Selim. Il est deja tard pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil.
L'une apres l'autre, les etoiles s'allument dans le ciel pur; la lune eclaire la rue large et deserte, les arcades arabes et les vieilles tombes. De loin en loin un cafe turc encore ouvert jette une lueur rouge sur les paves gris; les passants sont rares et circulent le fanal a la main; par-ci par-la, de petites lampes tristes brulent dans les kiosques funeraires. Je vois pour la derniere fois ces tableaux familiers; demain, a pareille heure, je serai loin de ce pays.
--Nous allons descendre jusqu'a Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux jusqu'a Balate, un caique jusqu'a Pri-pacha, et nous irons coucher chez Eriknaz qui nous attend.
Nous nous perdons pour aller a Oun-Capan, et les chiens aboient apres nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les vieux Turcs eux-memes se perdent la nuit dans ces dedales. Personne pour nous indiquer la route; toujours les memes petites rues, qui montent, descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers d'un labyrinthe.
A Oun-Capan, a l'entree du Phanar, deux chevaux nous attendent.
Un coureur nous precede, porteur d'un fanal de deux metres de haut, et nous partons comme le vent.
Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux. Dans les rues ou nous courons, le soleil en plein midi hesite a descendre, et deux chevaux ont peine a passer de front. D'un cote, c'est la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardees de fer et plus vieilles que l'islam, qui s'elargissent par le haut, et font voute sur la ruelle humide. Il faut courber la tete en passant a cheval sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous dans l'obscurite profonde leurs gros bras de pierre.
C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis d'Eyoub; arrives a Balate, nous en sommes bien pres, mais ce logis n'existe plus ...
Nous reveillons un batelier qui nous mene en caique sur l'autre rive ...
La, c'est la campagne, et de grands cypres noirs se dressent au milieu des platanes.
Nous commencons aux lanternes l'ascension des sentiers qui menent a la case d'Eriknaz.
XXIII
Eriknaz-hanum est d'une laideur agreable et distinguee, blanche comme de la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle nous recoit sans voile, comme une femme franque.
Tout son interieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte proprete. Ses amies Murrah et Fenzile, qui veillaient avec elle, a notre arrivee prennent la fuite en se cachant le visage. Elles etaient occupees a broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, a bouts retrousses comme des trompettes.
Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et niece d'Achmet, vient prendre sa place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite creature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette comme une poupee.
Apres le cafe et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux _yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous endormons tous deux d'un profond sommeil.
Un soleil radieux vient de grand matin nous eveiller, et quatre a quatre nous degringolons les sentiers qui menent a la Corne d'or. Un caique matinal est la qui nous attend.
La multitude des cases noires de Pri-pacha, etagees la-haut en pyramide, baignent dans la lumiere orangee, et toutes les vitres etincellent. Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchees, en robes rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison.
Voici Eyoub qui passe, voici le cafe de Suleiman, la petite place de la mosquee, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumiere du matin. Personne au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi.
Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et le vent du nord, me laisse comme derniere image un eblouissement de soleil.
Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumee; tout le long de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au serail, les domes et les minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisees. Les caiques dores commencent a circuler par centaines, charges de passants pittoresques ou de femmes voilees.
Au bout d'une heure, nous sommes a bord. Tout y est sens dessus dessous, et c'est bien le depart cette fois.
Il est fixe pour midi.
XXIV
--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore a Stamboul, fumer notre narguilhe ensemble pour la derniere fois ...
Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophane, Galata. Nous voici au pont de Stamboul.
La foule se presse sous un soleil brulant; c'est bien le printemps, pour tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumiere de midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de domes et de minarets, qui couronnent la-haut Stamboul; elle s'eparpille sur une foule bariolee, vetue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel.
Les bateaux arrivent et partent, charges d'un public pittoresque; les marchands ambulants hurlent a tue-tete, en bousculant la foule.
Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportes a tous les points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les echoppes, tous les passants, meme tous les mendiants, la collection complete des estropies, aveugles, manchots, becs-de-lievre et culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je distribue des aumones a tout ce monde, et recueille toute une kyrielle de benedictions et de salams.
Nous nous arretons a Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant la mosquee. Pour la derniere fois de ma vie, je jouis du plaisir d'etre en Turc, assis a cote de mon ami Achmet, fumant un narguilhe au milieu de ce decor oriental.
Aujourd'hui, c'est une vraie fete du printemps, un etalage de costumes et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se couvriront bientot de feuilles tendres. Les barbiers ont etabli leurs ateliers dans la rue et operent en plein air; les bons musulmans se font gravement raser la tete, en reservant au sommet la meche par laquelle Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.
... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque part ou rien ne changera plus, quelque part ou je ne serai pas perpetuellement separe de ce que j'aime ou de ce que j'ai aime?
Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophete!
--Digression stupide, a propos d'une queue reservee sur le sommet de la tete ...
XXV
--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire.
--Achmet, dis-je, quand j'aurai traverse la mer de Marmara, l'Ak-Deniz (la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais dans cette mer si bleue, la Mediterranee, je serais moins loin de vous; ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu n'as aucune idee d'une etendue pareille, et il me faudra, la, naviguer plusieurs jours en remontant vers l'etoile (le nord) pour arriver dans mon pays--dans mon pays, ou nous voyons plus souvent la pluie que le beau temps, et les nuages que le soleil.
"Je serai la-bas bien loin de vous et cette contree ne ressemble guere a la tienne; tout y est plus pale, et les couleurs de toute chose y sont plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce moins transparent.
"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce n'est quand tu es alle en Arabie, faire a la Mecque le pelerinage que tout bon musulman doit au tombeau du prophete; seulement, au lieu de sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs laboures. Les maisons sont toutes carrees et pareilles; pour perspective, on n'a guere que le mur de son voisin, et souvent cette platitude vous etouffe, on voudrait s'elever pour voir plus loin.
"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idee de me promener sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garcon excentrique.
"Tout le monde est a l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et c'est pis qu'a Pera. Tout est prevu, regle, numerote; il y a des lois sur tout et des reglements pour tout le monde, si bien que le dernier des cuistres, marchand de bonneterie ou garcon coiffeur, a les memes droits a vivre qu'un garcon intelligent et determine, comme toi ou moi par exemple.
"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que nous faisons journellement a Stamboul, on aurait dans mon pays des pourparlers d'une heure avec le commissaire de police!
Achmet comprit tres bien cet apercu de civilisation occidentale, et resta un instant reveur.
--Pourquoi, dit-il, apres la guerre, n'amenerais-tu pas ta famille en Turquie d'Asie, Loti?
--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de mon pere Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois, nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de Stamboul, les _Moscov_ nous detruiront tous, et, quand tu reviendras, Loti, ton Achmet sera mort.
"Son corps restera quelque part dans la campagne, du cote du Nord; il n'aura meme pas une petite tombe en marbre gris, sous les cypres, dans le cimetiere de Kassim-Pacha; Aziyade sera passee en Asie, et tu ne retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle. Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frere!
Helas! Je crains ces Moscov autant que lui-meme, je tremble a cette idee horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne trouverais plus personne au monde qui put jamais me parler d'elle!...
XXVI
Les muezzins montent a leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi; il est temps de partir.
En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais presque cette vieille coquine.
Achmet me reconduit a bord, ou nous nous disons adieu au milieu du tohu-bohu des visites et de l'appareillage.
Nous partons, et Stamboul s'eloigne ...
XXVII
En mer, 27 mars 1877.
Un pale soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large est vif et froid. Les cotes, tristes et nues, s'eloignent dans la brume du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus?
Stamboul a disparu; les plus hauts domes des plus hautes mosquees, tout s'est perdu dans l'eloignement, tout s'est efface. Je voudrais seulement une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main; j'ai une envie folle de sa presence.
J'ai encore dans la tete tout le tapage de l'Orient, les foules de Constantinople, l'agitation du depart, et ce calme de la mer m'oppresse.
Si elle etait la, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma tete sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait pleurer et elle aurait confiance. J'ai ete bien tranquille et bien froid en lui disant adieu.
Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son ame et son coeur qui sont a moi; je l'aimerai encore au-dela de la jeunesse, au-dela du charme des sens, dans l'avenir mysterieux qui nous apportera la vieillesse et la mort.
Ce calme de la mer, ce ciel pale de mars me serrent le coeur. Je souffre bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir. J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis meme pas.
Elle est a cette heure dans son harem, ma bien-aimee, dans quelque appartement de cette demeure si sombre et si grillee, etendue, sans paroles et sans larmes, aneantie, a l'approche de la nuit.
Achmet est reste, nous suivant des yeux, assis sur le quai de Foundoucli; je l'ai perdu de vue en meme temps que ce coin familier de Constantinople, ou, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre.
Lui aussi pense que je ne reviendrai plus.
Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-la encore; son amitie m'etait douce et bienfaisante.
C'est fini de l'Orient, le reve est acheve. La patrie est devant nous; dans ce paisible petit Brightbury la-bas, on m'attend avec bonheur. Moi aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend.
Je revois ce nid, cheri pourtant, ou s'est passee mon enfance, les vieux murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse et les tilleuls, temoins d'autrefois, temoins des premiers reves et du bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre.
Souvent deja j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmente et dechire; j'y ai rapporte bien des passions, bien des esperances, toujours brisees; il est rempli de poignants souvenirs, son calme beni n'a plus sur moi son action salutaire; j'etoufferai la, maintenant, comme une plante privee de soleil ...
XXVIII
A LOTI, DE SA SOEUR
Brightbury, avril 1877.
Cher frere aime, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne negligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour.
Je fais souvent la reflexion qu'alors qu'on est si aime, si cheri, et qu'on est l'affection et la pensee dominante de tant de coeurs, il n'y a point de quoi se croire une vie _maudite_ et desheritee dans ce monde. Je t'ai ecrit a Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans doute jamais. Je te disais combien je prenais part a tes peines, a tes douleurs meme. Va, j'ai plus d'une fois verse des larmes en songeant a l'histoire d'Aziyade.
Je pense, cher petit frere, que ce n'est pas tout a fait ta faute, si tu laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est bien disputee, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientot quelqu'un qui la prendra tout a fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde.
Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton arrivee; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gater.
Adieu; tous nos baisers, et a bientot!
XXIX
Traduction d'un grimoire turc, ecrit sous la dictee d'Achmet par un ecrivain public de la place d'Emin-Ounou a Stamboul, et adresse a Loti, a Brightbury.
"ALLAH!
"Mon cher Loti,
"Achmet te fait beaucoup de salutations.
"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilene a Aziyade par la vieille Kadidja; elle l'a serree dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton depart.
"Le vieux Abeddin a soupconne et tout devine, car nous avions ete sans prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, a dit Kadidja, et ne l'a pas chassee, parce qu'il l'aimait beaucoup. Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde a elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont abandonnee, excepte Fenzile-hanum, qui est allee pour elle consulter le hodja (le sorcier).
"Elle est malade depuis ton depart; cependant le grand ekime (medecin) qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu.
"C'est la vieille qui avait un jour arrete le sang de sa main qui la soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a denoncee pour de l'argent.
"Aziyade te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas le moment de ton retour a Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle puisse jamais _voir tes yeux face a face_ et qu'il lui semble qu'il n'y a plus de soleil.
"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensee, crois-tu que je peux etre heureux un seul moment sans toi a Constantinople? Je ne le puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brise de peine.
"On ne m'a pas encore appele pour la guerre, a cause de mon pere, qui est tres vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientot.
"Je te salue
"Ton frere,
"ACHMET"
"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette derniere semaine. Le Phanar est tout brule."
XXX
LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL
Brightbury, 20 mai 1877.
Mon cher Izzedin-Ali,
Me voici dans mon pays, bien different du votre! sous les vieux tilleuls qui m'ont abrite enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous parlais a Stamboul, au milieu de mes bois de chenes verts. C'est le printemps, mais un pale printemps: de la pluie et de la brume, un peu comme est chez vous l'hiver.
J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble par instants que mon costume, c'est le votre, et que c'est a present que je suis deguise.
J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la famille que j'ai tant de fois deserte; j'aime ceux qui m'aiment ici, et dont l'affection rendait douces et heureuses mes premieres annees. J'aime tout ce qui m'entoure, meme cette campagne et ces vieux bois qui ont leur charme a eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il m'est difficile de definir pour vous, charme du passe, charme d'autrefois et des anciens bergers.
Les nouvelles se succedent, mon cher effendim, les nouvelles de la guerre; les evenements se precipitent. J'avais espere que le peuple anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'a moitie, si loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays, je fais pour lui des voeux sinceres, et sans doute vous me reverrez bientot.
Et puis, vous l'avez devine, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez soupconne et tolere la presence. Votre coeur est grand; vous etes au-dessus de toutes les conventions, de tous les prejuges. Je puis bien vous dire a vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai bientot.
XXXI
Brightbury, mai 1877.
J'etais assis a Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mesange a tete bleue chantait au-dessus de ma tete une chanson compliquee et fort longue; elle y mettait toute son ame de mesange, et son chant reveillait chez moi un monde de souvenirs.
C'etait confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu a peu les images vinrent, plus nettes et plus precises, je m'y retrouvai tout a fait.