Aziyade Extrait Des Notes Et Lettres D Un Lieutenant De La Mari
Chapter 11
--Aujourd'hui, a tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais non. Je veux faire plusieurs choses a ma tete. Tu ne diras rien, et tu approuveras tout.
A neuf heures du soir, rentrant en caique de Galata, j'entendis dans ma case un tapage inusite; il en sortait des chants et une musique originale.
Dans l'appartement recemment incendie, au milieu d'un tourbillon de poussiere, s'agitait la chaine d'une de ces danses turques qui ne finissent qu'apres complet epuisement des acteurs; des gens quelconques, matelots grecs ou musulmans, ramasses sur la Corne d'or, dansaient avec fureur; on leur servait du raki, du mastic et du cafe.
Les habitues de la case, Suleiman, le vieux Riza, les derviches Hassan et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupefaction.
La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyade tournant elle-meme la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes, orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois.
Aziyade etait devoilee, et les danseurs pouvaient, par la portiere entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'etait contraire a tous les usages, et aussi a la prudence la plus elementaire. On n'avait jamais vu dans le saint quartier d'Eyoub pareille scene ni pareil scandale, et, si Achmet n'eut affirme au public qu'elle etait Armenienne, elle eut ete perdue.
Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'etait drole et c'etait navrant; j'avais envie de rire, et son regard a elle me serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans pere ni mere a l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idees saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui regissent les femmes chretiennes.
Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce grand meuble des sons extravagants.
On a defini la musique turque: _les acces d'une gaiete dechirante_, et je compris admirablement, ce soir-la, une si paradoxale definition.
Bientot, intimidee de son oeuvre, intimidee de son propre tapage, et toute honteuse de se trouver sans voile a la vue de ces hommes, elle alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restat dans la case, et, apres avoir ordonne au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle pria qu'on lui donnat comme aux autres une cigarette et du cafe.
VIII
On avait, suivant la couleur et la forme consacrees, apporte a Aziyade son cafe turc dans une tasse bleue posee sur un pied de cuivre, et grande a peu pres comme la moitie d'un oeuf.
Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait cheri, elle demandait grace avec ses yeux, qui avaient plus de charme et de persuasion que toute parole humaine.
Elle avait fait pour cette soiree une toilette qui la rendait etrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et miserable. Elle portait une de ces vestes a longues basques dont les femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modele, une veste de soie violette semee de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait jusqu'a ses chevilles, jusqu'a ses petits pieds chausses de pantoufles dorees. Sa chemise en gaze de Brousse lamee d'argent, laissait echapper ses bras ronds, d'une teinte mate et ambree, frottes d'essence de roses. Ses cheveux bruns etaient divises en huit nattes, si epaisses, que deux d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils s'etalaient a cote d'elle sur le divan, noues au bout par des rubans jaunes, et meles de fils d'or, a la maniere des femmes armeniennes. Une masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient nimbe autour de ses joues rondes, d'une paleur chaude et doree. Des teintes d'un ambre plus fonce entouraient ses paupieres; et ses sourcils, tres rapproches d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-la avec une expression de profonde douleur.
Elle avait baisse les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses larges prunelles glauques, penchees vers la terre; ses dents etaient serrees, et sa levre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse qui lui etait familiere. Ce mouvement qui eut rendu laide une autre femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la preoccupation ou la douleur, et decouvrait deux rangees pareilles de toutes petites perles blanches. On eut vendu son ame pour embrasser ces perles blanches, et la contraction de cette levre rouge, et ces gencives qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mure.
Et j'admirais ma maitresse; je me penetrais a la derniere heure de ses traits bien-aimes pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit dechirant de cette musique, la fumee aromatisee du narguilhe amenaient doucement l'ivresse, cette legere ivresse orientale qui est l'aneantissement du passe et l'oubli des heures sombres de la vie.
Et ce reve insense s'imposait a mon esprit: tout oublier, et rester pres d'elle, jusqu'a l'heure froide du desenchantement ou de la mort ...
IX
On entendit au milieu de ce tapage un leger craquement de porcelaine: Aziyade etait restee immobile, seulement elle venait de briser sa tasse dans sa main crispee, et les debris tombaient a terre.
Le mal n'etait pas grand; le cafe epais apres avoir desagreablement sali ses doigts, se repandit sur le plancher, et l'incident passa sans qu'aucun de nous fit mine de l'avoir remarque.
Cependant la tache s'elargissait par terre, et un liquide sombre tombait toujours de sa main fermee, goutte a goutte d'abord, ensuite en mince filet noir. Une lanterne eclairait miserablement cette chambre. Je m'approchai pour regarder: il y avait pres d'elle une mare de sang. La porcelaine brisee avait entaille cruellement sa chair, et l'os seulement avait arrete cette coupure profonde.
Le sang de ma cherie coula une demi-heure, sans qu'on trouvat aucun moyen de l'etancher.
On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans l'eau froide en comprimant les levres de cette plaie: rien n'arretait ce sang, et Aziyade, blanche comme une jeune fille morte, s'etait affaissee en fermant les yeux.
Achmet avait pris sa course pour aller reveiller une vieille femme a tete de sorciere qui l'arreta enfin avec des plantes et de la cendre.
La vieille, apres avoir recommande de lui tenir toute la nuit le bras vertical, et reclame trente piastres de salaire, fit quelques signes sur la blessure et disparut.
Il fallut ensuite congedier tous ces hommes et coucher l'enfant malade. Elle etait pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et completement evanouie.
La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux.
Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il fallait tenir verticalement ce bras blesse, c'etait la recommandation de l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-meme ce bras nu qui avait la fievre; toutes les fibres vibraient et tremblaient, je les sentais aboutir a cette coupure profonde et beante; il me semblait souffrir moi-meme, comme si ma propre chair eut ete coupee jusqu'a l'os et non la sienne.
La lune eclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide; les meubles absents, les tables de planches grossieres depouillees de leurs couvertures de soie, eveillaient des idees de misere, de froid et de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette maniere lugubre qui, en Turquie comme en France est reputee presage de mort; le vent sifflait a notre porte, ou gemissait tout doucement comme un vieillard qui va mourir.
Son desespoir me faisait mal, il etait si profond et si resigne, qu'il eut attendri des pierres. J'etais tout pour elle, le seul qu'elle eut aime, et le seul qui l'eut jamais aimee, et j'allais la quitter pour ne plus revenir.
--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donne ce tracas de me couper les doigts; je t'empeche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien que je souffre, puisque c'est fini de moi-meme.
--Ecoute, lui dis-je, Aziyade, ma bien-aimee, veux-tu que je revienne?...
X
Un moment apres, nous etions assis tous deux sur le bord de ce lit; je tenais toujours son bras blesse, et aussi sa tete affaiblie, et suivant la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir.
--Si tu es marie, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai plus ta maitresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire, cela! J'aime mieux ton ame. Te revoir seulement, c'est tout ce que je demande a Allah. Apres cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyade.
Ensuite, elle commenca a s'endormir tout doucement; le jour se mit a poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant d'un bon sommeil tranquille.
XI
23 mars.
J'allai a bord et je revins a la hate. Course de trois heures. J'annoncai a Aziyade un sursis de depart de deux jours.
C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et qu'il faut se hater de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir.
La nouvelle de mon depart avait deja circule et je recus plusieurs visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyade s'enfermait dans la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi l'entendaient bien un peu, mais sa presence frequente chez moi avait deja transpire dans le voisinage, et elle etait tacitement admise. Achmet, d'ailleurs, avait affirme la veille au soir au public qu'elle etait Armenienne; et cette assurance, donnee par un musulman, etait sa sauvegarde.
--Nous nous etions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, a vous voir disparaitre ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous etes et ce que vous etes venu faire parmi nous?
Hassan-effendi etait de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent desire savoir qui j'etais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne m'avaient jamais epie. On n'a pas encore importe en Turquie le commissaire de police francais, qui vous depiste en trois heures; on est libre d'y vivre tranquille et inconnu.
Je declinai a Hassan-effendi mes noms et qualites, et nous nous fimes la promesse de nous ecrire.
Aziyade avait pleure plusieurs heures; mais ses larmes etaient moins ameres. L'idee de me revoir commencait a prendre consistance dans son esprit et la rendait plus calme. Elle commencait a dire: " Quand tu seras de retour ..."
--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le sait! Tous les jours je repeterai: _Allah! selamet versen Loti_ !(Allah! protege Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonte. Pourtant, reprenait-elle avec serieux, comment pourrais-je t'attendre un an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un jour, non pas meme une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les jours ou tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou m'installer en visite chez ma mere Behidje, parce que de la on apercoit de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et que, si tu reviens, Aziyade sera morte ...
XII
Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyade et de lui faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision d'enveloppes a son adresse.
Or, Achmet ne sait point ecrire, ni lui ni personne de sa famille; Aziyade ecrit trop mal pour affronter la poste, et nous voila tous les trois assis sous la tente de l'ecrivain public, faisant vignette d'Orient.
C'est tres complique, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes:
"A Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure a Yedi-Koule, dans une traverse donnant sur Arabahdjilar-Malessi, pres de la mosquee. C'est la troisieme maison apres un tutundji, et a cote il y a une vieille Armenienne qui vend des remedes, et, en face, un derviche."
Aziyade fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de son argent, huit piastres blanches; apres quoi, il lui faut de ma part le serment de m'en servir.
Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle, qu'avant longtemps, " Aziyade sera oubliee pour toujours "!
XIII
Le soir, nous remontions en caique la Corne d'or; jamais nous n'avions tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se soucier d'aucune precaution, comme si tout etait fini pour elle, et que le monde lui fut indifferent.
Nous avions pris un caique a l'echelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le soleil se couchait derriere un ciel de tempete.
On voit rarement en Europe ciel si tourmente et si noir; c'etait, au nord, un de ces terribles nuages arques, a l'aspect de cataclysme, qui annoncent en Afrique les grands orages.
--Regarde, dis-je a Aziyade, voila le ciel que je voyais chaque soir dans le pays des hommes noirs, ou j'ai habite un an avec le frere que j'ai perdu!
Du cote oppose, Stamboul, avec ses pointes aigues, se frangeait sur une grande dechirure jaune, d'une nuance eclatante et profonde,--eclairage fantastique et presque funebre.
Un vent terrible se leva tout a coup sur la Corne d'or; la nuit tombait et nous etions transis de froid.
Les grands yeux d'Aziyade etaient fixes sur les miens, regardant a une etrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater a la lueur crepusculaire, et lire au fond de mon ame. Je ne lui avais jamais vu ce regard et il me causait une impression inconnue; c'etait comme si les replis les plus secrets de moi-meme eussent ete tout a coup penetres par elle, et examines au scalpel. Son regard me posait a la derniere heure cette interrogation supreme: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aime? Serai-je oubliee bientot comme une maitresse de hasard, ou bien m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?"
Les yeux fermes, je retrouve encore ce regard, cette tete blanche, seulement indiquee sous les plis de mousseline du yachmak, et, par-derriere, cette silhouette de Stamboul, profilee sur ce ciel d'orage ...
XIV
Nous debarquons encore une fois la-bas, sur cette petite place d'Eyoub que demain je ne verrai plus.
Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil a notre demeure.
L'entree en etait encombree de caisses et de paquets, et il y faisait deja nuit. Achmet decouvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hate de partir: je pris Aziyade par la main et l'entrainai dehors.
Le ciel etait toujours etrangement noir, menacant d'un deluge; les cases et les paves se detachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par eux-memes. La rue etait deserte et balayee par des rafales qui faisaient tout trembler; deux femmes turques etaient blotties dans une porte et nous examinaient curieusement. Je tournai la tete pour voir encore cette demeure ou je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur ce coin de la terre ou j'avais trouve un peu de bonheur ...
XV
Nous traversons la petite place de la mosquee pour nous embarquer de nouveau. Un caique nous emporte a Azar-kapou, d'ou nous devons rejoindre Galata, et puis Top-hane, Foundoucli, et le _Deerhound_.
Aziyade a voulu venir me conduire; elle a jure d'etre sage; elle est a cette derniere heure d'un calme inattendu.
Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus circuler ensemble dans ces quartiers europeens. Leur " madame " est sur sa porte a nous voir passer; la presence de cette jeune femme voilee lui donne le mot de l'enigme qu'elle avait depuis longtemps cherche.
Nous passons Top-hane, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems.
Enfin, voici Foundoucli, ou nous devons nous dire adieu.
Une voiture est la qui stationne, commandee par Achmet, pour ramener Aziyade dans sa demeure.
Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble detache du fond de Stamboul: petite place dallee, au bord de la mer, antique mosquee a croissant d'or, entouree de tombes de derviches, et de sombres retraites d'oulemas.
L'orage est passe et le temps est radieux; on n'entend que le bruit lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir.
Huit heures sonnent a bord du _Deerhound_, l'heure a laquelle je dois rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici me prendre. Le voila qui se detache de la masse noire du navire, et qui lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable des adieux!
J'embrasse ses levres et ses mains. Ses mains tremblent legerement; cela a part, elle est aussi calme que moi-meme, et sa chair est glacee.
Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de la mosquee; je pars, et je les perds de vue!
Un instant apres, j'entends le roulement rapide de la voiture qui emporte pour toujours ma bien-aimee!... bruit aussi sinistre que celui de la terre qui roule sur une tombe cherie.
C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai jure, les annees auront secoue sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai creuse l'abime entre nous deux en en epousant une autre, et elle ne m'appartiendra plus.
Et il me prit une rage folle de courir apres cette voiture, de retenir ma cherie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que nous nous aimions encore de toute la force de notre ame, et de ne plus les ouvrir qu'a l'heure de la mort.
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XVI
24 mars.
Un matin pluvieux de mars, un vieux juif demenage la maison d'Arif. Achmet surveille cette operation d'un oeil morne.
--Achmet, ou va votre maitre? disent les voisins matineux sortis sur leur porte.
--Je ne sais pas, repond Achmet.
Des caisses mouillees, des paquets trempes de pluie, s'embarquent dans un caique, et s'en vont on ne sait ou, descendant la Corne d'or du cote de lamer.
Et c'est fini d'Arif, le personnage a cesse d'exister.
Tout ce reve oriental est acheve; cette etape de mon existence, la derniere sans doute qui aura du charme, est passee sans retour, et le temps peut-etre en balayera jusqu'au souvenir.
XVII
Quand Achmet vint a bord, escortant ce convoi de bagages, je lui annoncai qu'un nouveau sursis nous etait accorde, de vingt-quatre heures au moins. Il ventait tempete du cote de Marmara.
--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne la reverrai plus!
Et j'allai deposer mes habits europeens chez leur " madame "; Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa les ponts, un chapelet a la main, avec l'air grave et la tenue correcte des bons musulmans qui se prennent au serieux et s'en vont pieusement faire leurs prieres. Achmet marchait a cote de lui, revetu de ses plus beaux habits. Il avait demande de regler lui-meme le programme de cette derniere journee, et se renfermait pour l'instant dans un deuil silencieux.
XVIII
Apres avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fume un grand nombre de narguilhes et fait station a toutes les mosquees, nous nous retrouvons le soir a Eyoub, ramenes encore une fois vers ce lieu, ou je ne suis plus qu'un etranger sans gite, dont le souvenir meme sera bientot efface.
Mon entree au cafe de Suleiman produit sensation: on m'avait considere comme un personnage disparu, eteint pour tout de bon et pour jamais.
L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort melee: beaucoup de tetes entierement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des Miracles, ou peu s'en faut.
Achmet cependant organise pour moi une fete d'adieu et commande un orchestre: deux hautbois a l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une grosse caisse.
Je consens a ces preparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera rien, et que je ne verrai pas couler de sang.
Nous allons nous etourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas mieux.
On m'apporte mon narguilhe et ma tasse de cafe turc, qu'un enfant est charge de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les assistants par la main, les forme en cercle et les invite a danser.
Une longue chaine de figures bizarres commence a s'agiter devant moi, a la lueur troublee des lanternes; une musique assourdissante fait trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus aux murailles noires s'ebranlent et donnent des vibrations metalliques; les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaiete dechirante_ eclate avec frenesie.
Au bout d'une heure, tous etaient grises de mouvement et de tapage; la fete etait a souhait.
Je n'y voyais plus moi-meme qu'a travers un nuage, ma tete s'emplissait de pensees etranges et incoherentes. Les groupes, extenues et haletants, passaient et repassaient dans l'obscurite. La danse tourbillonnait toujours, et Achmet, a chaque tour, brisait une vitre du revers de sa main.
Une a une, toutes les vitres de l'etablissement tombaient a terre, et se pulverisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourees de coupures profondes, ensanglantaient le plancher.
Il parait qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.
J'etais ecoeure de cette fete, inquiet aussi pour l'avenir de voir Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses promesses.
Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-memes.
--Loti, dit Achmet, ou vas-tu?
--A bord, repondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais.
Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attarde le prix d'un passage pour Galata.
--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton frere!
Et il commenca a me supplier en pleurant.
Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais juge qu'une penitence et une semonce lui etaient necessaires, et je restais inexorable.
Alors, il chercha a me retenir avec ses mains pleines de sang, et s'accrocha a moi avec desespoir. Je le repoussai violemment et le lancai contre une pile de bois qui s'ecroula avec fracas. Des bachibozouks de patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et s'approcherent avec un fanal.
Nous etions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges representaient mal.
--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garcon a bu, et je le ramenais chez lui.
Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz, qui, apres avoir panse ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya coucher.
XIX
26 mars.
Encore un jour,--dernier sursis de notre depart.
Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me retrouve a Stamboul.
Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiede et douce. Nous fumons un narguilhe de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du Sultan-Selim.--Les colonnades blanches, deformees par les annees, alternent avec les kiosques funeraires et les alignements de tombeaux. Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les murailles grises; de fraiches plantes croissent partout, et courent gaiement sur les vieux marbres sacres.
J'aime ce pays, et tous ces details me charment; je l'aime parce que c'est le sien et qu'elle a tout anime de sa presence,--elle qui est encore la tout pres, et que cependant je ne verrai plus.
Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquee de Mehmed-Fatih, sur certain banc ou nous avons autrefois passe de longues heures. Par-ci, par-la, des groupes de musulmans, eparpilles sur l'immense place, fument en causant, et goutent avec nonchalance les charmes d'une soiree de printemps.