Part 8
Une sorte de revelation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de naitre une seconde fois, car des lors on vit davantage, on fonctionne tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idees, de sentiments, se reveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite. (Litterature de l'avenir!)
Bref, on s'epanouit, on est heureux, et tout ce qui est anterieur a ce bonheur disparait dans une sorte de nuit. Il semble qu'on etait dans les limbes; on vivait, relativement a la vie actuelle, comme l'enfant en bas age par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe lorsque l'on est amoureux, on ne peut les decrire qu'au moment meme ou on les eprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci. Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces idees-la, je m'exalte, je perds la tete, je ne sais plus ou j'en suis!... Quelle bonne chose d'aimer et d'etre aime! savoir qu'une nature d'elite a compris la votre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensees, tous ses actes a vous; que vous etes un centre, un but, en vue duquel une organisation aussi delicatement compliquee que la votre, vit, pense et agit! Voila qui nous rend forts; voila qui peut faire des hommes de genie.
Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est peut-etre moins une realite que le plus pur produit de notre imagination, et ce melange d'impressions, physiques et morales, sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles que l'on ne peut que rappeler a l'esprit de celui qui les a deja eprouvees,--impressions que vous causera, par suite d'une mysterieuse association d'idees, le moindre objet ayant appartenu a votre bien-aimee, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez simplement ecrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui sont peut-etre tout ce qu'il y a de meilleur au monde.
Et l'amitie, qui est un sentiment plus severe, plus solidement assis, puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus eleve en nous, la partie purement intellectuelle de nous-meme. Quel bonheur de pouvoir dire tout ce que l'on sent a quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non pas seulement _jusqu'a un certain point_, a quelqu'un qui acheve votre pensee avec le meme mot qui etait sur vos levres, dont la replique fait jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idees. Un demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous etes habitue a penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui l'animent et il le sait. Vous etes deux intelligences qui s'ajoutent et se completent.
Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et a qui tout cela manque, est fort a plaindre.
Pas d'affections, personne qui pense a moi ... A quoi bon avoir des idees pour n'avoir personne a qui les dire? a quoi bon avoir du talent s'il n'y a pas en ce monde une personne a l'estime de laquelle je tiens plus qu'a tout le reste? a quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne me comprendront pas?
On laisse tout aller; on a eprouve des deceptions, on en eprouve tous les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'etait durable, qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les nerfs detendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit a tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois a se demander si l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrete; donc, plus de chateaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'esperance. On tombe dans la bravade, on parle cavalierement de bien des choses dont on rit beaucoup quand on n'en pleure pas.
On n'aime rien, et pourtant on etait fait pour tout aimer: on ne croit a rien et on pourrait peut-etre encore bien croire a tout; on etait bon a tout et on n'est bon a rien.
Avoir en soi une exuberance de facultes et sentir que l'on avorte, une excroissance de sensibilite, un excedent de sentiments, et ne savoir qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent vous distraire un instant (votre ecuyere de cirque, l'odalisque Aziyade et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de nouveau, et plus contusionne que jamais.
Voila votre profession de foi expliquee, developpee, et considerablement augmentee par le drole de type qui vous ecrit.
La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous porte un tres vif interet, moins peut-etre a cause de ce que vous etes, que pour ce que je sens que vous pourriez devenir.
Pourquoi avez-vous pris comme derivatif a votre douleur la culture des muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous etes clown, acrobate et bon tireur; il eut mieux valu etre un grand artiste, mon cher Loti.
Je voudrais d'ailleurs vous penetrer de cette idee en laquelle j'ai foi : il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remede. C'est a notre raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le temperament du sujet.
Le desespoir est un etat completement anormal; c'est une maladie aussi guerissable que beaucoup d'autres; son remede naturel est le temps. Si malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit coin de vous-meme que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit coin sera votre boite a medicaments.--_Amen_!
PLUMKETT.
Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas a trois queues, etc. Je baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionne.
PLUMKETT.
XLI
LOTI A PLUMKETT
Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'etais malheureux? Je ne le crois pas, et assurement, si je vous ai dit cela, j'ai du me tromper. Je rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'etais un des heureux de ce monde, et que ce monde aussi etait bien beau. Je rentrais a cheval par une belle apres-midi de janvier; le soleil couchant dorait les cypres noirs, les vieilles murailles crenelees de Stamboul, et le toit de ma case ignoree, ou Aziyade m'attendait.
Un brasier rechauffait ma chambre, tres parfumee d'essence de roses. Je tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisees, position dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prepara deux narguilhes, l'un pour moi, l'autre pour lui-meme, et posa a mes pieds un plateau de cuivre ou brulait une pastille du serail.
Aziyade entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur un tambour charge de paillettes de metal; la fumee se mit a decrire dans l'air ses spirales bleuatres, et peu a peu je perdis conscience de la vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et aimables a regarder: ma maitresse, mon domestique et mon chat.
Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou deplaisants. Si quelques Turcs me visitent discretement quand je les y invite, mes amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de frene gardent si fidelement mes fenetres qu'a aucun moment du jour un regard curieux n'y saurait penetrer.
Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _etre chez eux_; dans vos logis d'Europe, ouverts a tous venants, vous etes chez vous comme on est ici dans la rue, en butte a l'espionnage des amis facheux et des indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilite de l'interieur, ni le charme de ce mystere.
Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai ete assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de tout ce qui a ete brise dans mon coeur: je sens que l'heure presente n'est qu'un repit de ma destinee, que quelque chose de funebre plane toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amenera fatalement un terrible lendemain. Ici meme, et quand elle est pres de moi, j'ai de ces instants de navrante tristesse, comparables a ces angoisses inexpliquees qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi a l'approche de la nuit.
Je suis heureux, Plumkett, et meme je me sens rajeunir; je ne suis plus ce garcon de vingt-sept ans, qui avait tant roule, tant vecu, et fait toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.
On deciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou d'Aziyade, ou meme de Samuel. J'etais vieux et sceptique; aupres d'eux, j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies humaines sans que les annees pussent marquer sur leur visage, et logeaient une vieille ame fatiguee dans un jeune corps de vingt ans.
Mais leur jeunesse rafraichit mon coeur, et vous avez raison, je pourrais peut-etre bien encore croire a tout, moi qui pensais ne plus croire a rien ...
XLII
Une certaine apres-midi de janvier, le ciel sur Constantinople etait uniformement sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et le jour etait pale comme un jour britannique.
Je suivais a cheval une longue et large route, bordee d'interminables murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme des murailles de prison.
En un point de cette route, un pont voute en marbre gris passait en l'air; il etait supporte par des colonnes de marbre curieusement sculptees, et servait de communication entre la partie droite et la partie gauche de ces constructions tristes.
Ces murailles etaient celles du serail de Tcheraghan. D'un cote etaient les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans etre apercues du dehors.
Trois portes s'ouvraient seulement a de longs intervalles dans ces remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des battants de fer, dores et ciseles.
C'etaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant a deviner quelles pouvaient etre les richesses cachees derriere la monotonie de ces murs.
Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrees defendues. Les styles de ces portiques semblait indiquer lui-meme que le seuil en etait dangereux a franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillees a jour dans le gout arabe, etaient couvertes de dessins etranges et d'enroulements mysterieux.
Une mosquee de marbre blanc, avec un dome et des croissants d'or etait adossee a des roches sombres ou poussaient des broussailles sauvages. On eut dit qu'une baguette de peri l'avait d'un seul coup fait surgir avec sa neigeuse blancheur, en respectant a dessein l'aspect agreste et rude de la nature qui l'entourait.
Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beaute.
Deux eunuques, chevauchant a leur suite, indiquaient que ces femmes etaient de grandes dames.
Ces trois Turques se tenaient fort mal, a la facon de toutes les _hanums_ de grande maison qui ne craignent guere d'adresser aux Europeens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus moqueurs.
Celle surtout qui etait jolie m'avait souri avec tant de complaisance, que je tournai bride pour la suivre.
Alors commenca une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la belle dame m'envoya par la portiere ouverte la collection de ses plus delicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur tout son parcours, passant devant ou derriere, ralentissant ma course, ou galopant pour la depasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles dans les operas-comiques) consideraient ce manege avec bonhomie, et continuaient de trotter a leur poste, dans l'impassibilite la plus complete.
Nous passames Dolma-Bagtche, Sali-Bazar, Top-Hane, le bruyant quartier de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak antique, a la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arreterent et descendirent.
La belle Seniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait ete charmee de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ...
XLIII
Les femmes turques, les grandes dames surtout, font tres bon marche de la fidelite qu'elles doivent a leurs epoux. Les farouches surveillances de certains hommes, et la terreur du chatiment sont indispensables pour les retenir. Toujours oisives, devorees d'ennui, physiquement obsedees de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui les promene, s'il est beau et s'il leur plait. Toutes sont fort curieuses des jeunes gens europeens, et ceux-ci en profiteraient quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutot ils etaient places dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position a Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte isolee tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--etaient choses fort propices a ces sortes d'entreprises; et ma maison eut pu devenir sans doute, si je l'avais desire, le rendez-vous des belles desoeuvrees des harems.
XLIV
Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je n'avais cependant pas cesse de cherir. Aziyade se revoltait contre un projet cynique que je lui exposais; elle me resistait avec une force de volonte qui voulait maitriser la mienne, sans qu'une larme vint dans ses yeux, ni un tremblement dans sa voix.
Je lui avais declare que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-meme reviendrait ensuite, et m'aimerait encore apres cette humiliation sans en garder meme le souvenir.
Elle connaissait cette Seniha, celebre dans les harems par ses scandales et son impunite; elle haissait cette creature que Behidje-hanum chargeait d'anathemes; l'idee d'etre chassee pour cette femme la comblait d'amertume et de honte.
--C'est absolument decide, Loti, disait-elle, quand cette Seniha sera venue, ce sera fini et je ne t'aimerai meme plus. Mon ame est a toi et je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonte. Mais, Loti, ce sera fini; j'en mourrai de chagrin peut-etre, mais je ne te reverrai jamais.
XLV
Et, au bout d'une heure, a force d'amour, elle avait consenti a ce compromis insense: elle partait et jurait de revenir--apres quand l'autre s'en serait allee et qu'il me plairait de la faire demander.
Aziyade partit, les joues empourprees et les yeux secs, et Achmet, qui marchait derriere elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et j'entendis jusqu'a l'escalier trainer leurs babouches sur les tapis. La, leurs pas s'arreterent. Aziyade s'etait affaissee sur les marches pour fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'a moi dans le silence de cette nuit.
Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.
Je venais de le lui dire, et c'etait vrai: je l'adorais, elle, et je n'aimais point cette Seniha; mes sens seulement avaient la fievre et m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois retranchee derriere les murs du harem, elle etait a tout jamais perdue, et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer sur eux. Mais la pensee de cette creature qui allait venir brulait mon sang: je restai la, et je ne les rappelai pas.
XLVI
Le lendemain soir, ma case etait paree et parfumee, pour recevoir la grande dame qui avait desire faire, en tout bien tout honneur, une visite a mon logis solitaire. La belle Seniha arriva tres mysterieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.
Elle enleva son voile et le _feredje_ de laine grise qui, par prudence, la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traine d'une toilette francaise dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un gout douteux, plus couteuse que moderne, allait mal a Seniha, qui s'en apercut. Ayant manque son effet, elle s'assit cependant avec aisance et parla avec volubilite. Sa voix etait sans charme et ses yeux se promenaient avec curiosite sur ma chambre, dont elle louait tres fort le bon air et l'originalite. Elle insistait surtout sur l'etrangete de ma vie, et me posait sans reserve une foule de questions auxquelles j'evitais de repondre.
Et je regardais Seniha-hanum ...
C'etait une bien splendide creature, aux chairs fraiches et veloutees, aux levres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tete en arriere, haute et fiere, avec la conscience de sa beaute souveraine.
L'ardente volupte se pamait dans le sourire de cette bouche, dans le mouvement lent de ces yeux noirs, a moitie caches sous la frange de leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, la, pres de moi, attendant mon bon plaisir, dans la tiede solitude d'une chambre parfumee; et cependant il se livrait en moi-meme une lutte inattendue; mes sens se debattaient contre ce quelque chose de moins defini qu'on est convenu d'appeler l'ame, et l'ame se debattait contre les sens. A ce moment, j'adorais la chere petite que j'avais chassee; mon coeur debordait pour elle de tendresse et de remords. La belle creature assise pres de moi m'inspirait plus de degout que d'amour; je l'avais desiree, elle etait venue; il ne tenait plus qu'a moi de l'avoir; je n'en demandais pas davantage et sa presence m'etait odieuse.
La conversation languissait, et Seniha avait des intonations ironiques. Je me raidissais contre moi-meme, ayant pris une resolution si forte, que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre.
--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment ou vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire?
--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un.
C'etait une femme a precautions: un aimable eunuque, habitue sans doute aux escapades de sa maitresse, se tenait, a toute eventualite, pres de la porte de ma maison.
La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire qui me fit monter la colere au visage, et je ne fus pas loin de saisir son bras rond pour la retenir.
Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'etais nullement derange, et que, des deux roles que nous avions joue, le plus drole assurement n'etait pas le mien.
XLVII
Achmet, qui ne devait plus revenir, se presenta le lendemain des huit heures.
Il s'etait compose une mine tres bourrue, et me salua d'un air froid.
L'histoire de Seniha-hanum l'eut bientot mis en grande gaiete; il en conclut, comme a l'ordinaire, que j'etais _tchok cheytan_ (tres malin) et s'assit dans un coin pour en rire plus a l'aise.
Quand plus tard, dans nos courses a cheval, nous rencontrions la voiture de Seniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus oblige de lui faire a ce sujet des representations et un sermon.
XLVIII
J'expediai Achmet a Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire cette macaque de confiance de la reception faite a Seniha; de la prier de dire a Aziyade que j'implorais mon pardon, et que je desirais le soir meme sa chere presence.
J'expediai en meme temps dans la campagne trois enfants charges de me rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prit ce jour-la pour son retour un aspect inaccoutume de joie et de fete.
Quand Aziyade entra le soir, du seuil de la porte a l'entree de notre chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles detachees de leurs tiges couvraient le sol d'une epaisse couche odorante; on etait enivre de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait pleure ne se voyaient plus.
Aucune reflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle sourit seulement en regardant ces fleurs; elle etait bien assez intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernes par les larmes rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et fiere comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu, ou comme Apsara circulant dans le paradis fleuri des divinites indoues.
Les vraies apsaras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni plus fraiches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ...
L'episode de Seniha-hanum etait clos; il avait eu pour resultat de nous faire plus vivement nous aimer.
XLIX
C'etait l'heure de la priere du soir, un soir d'hiver. Le muezzin chantait son eternelle chanson, et nous etions enfermes tous deux dans notre mysterieux logis d'Eyoub.
Je la vois encore, la chere petite Aziyade, assise a terre sur un tapis rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et serieuse, les jambes croisees dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette expression presque prophetique qui contrastait si fort avec l'extreme jeunesse de son visage et la naivete de ses idees; expression qu'elle prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tete quelque raisonnement a elle, appuye le plus souvent sur quelque parabole orientale, dont l'effet devait etre concluant et irresistible.
--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, _Katebtane parmak bourada var_?
Et elle montrait sa main, les doigts etendus.
(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a la?)
Et je repondis en riant:
--Cinq, Aziyade.
--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce --est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que le troisieme, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de tous.)
Il etait en effet tres petit, le plus petit doigt d'Aziyade. Son ongle, tres rose a la base, dans la partie qui venait de pousser, etait a sa partie superieure teint tout comme les autres d'une couche de henne, d'un beau rouge orange.
--Eh bien, dit-elle, de meme, et a plus forte raison, Loti, les creatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes semblables; toutes les femmes ne sont pas les memes, ni tous les hommes non plus ...
C'etait une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres femmes aimees autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient trompe et abandonne, c'etait une erreur de juger par eux toutes les femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyade, n'etait pas comme les autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-meme m'aimerait certainement toujours.
--Donc, Loti, donc, reste avec nous ...
Et puis elle songeait a l'avenir, a cet avenir inconnu et sombre qui fascinait sa pensee.
La vieillesse,--chose tres lointaine, qu'elle ne se representait pas bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore; --s'aimer eternellement dans la vie, et apres la vie.
--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai vieille) ...
Cette derniere phrase etait a peine articulee, et, suivant son habitude, plutot mimee que parlee. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur elle-meme comme une petite vieille, courbant son corps si plein de jeunesse ardente et fraiche.
--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), etait la conclusion. Cela ne fait rien, Loti, nous nous aimerons toujours.
L
Eyoub, fevrier 1877.
Singulier debut, quand on y pense, que le debut de notre histoire!
Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassees jour par jour pendant un mois, dans le but d'arriver a un resultat par lui-meme impossible.