Part 6
C'est ainsi que, par moments, je ne reussis plus a me prendre au serieux dans mon role turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban d'Arif, et je retombe sottement sur moi-meme, impression maussade et insupportable.
XXII
J'ai ete difficile et fier pour tout ce qui porte levite ou chapeau noir; personne n'etait pour moi assez brillant ni assez grand seigneur; j'ai beaucoup meprise mes egaux et choisi mes amis parmi les plus raffines. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pecheurs, meme de leur societe et de leurs plaisirs.
Au cafe turc, chez le cafedji Suleiman, on elargit le cercle autour du feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main a tous les assistants, et je m'assieds pour ecouter le conteur des veillees d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et ou figurent les djinns et les genies). Les heures passent la sans fatigue et sans remords; je me trouve a l'aise au milieu d'eux, et nullement depayse.
Arif et Loti etant deux personnages tres differents, il suffirait, le jour du depart du Deerhound, qu'Arif restat dans sa maison; personne sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu, et disparu pour toujours.
Cette idee, qui est d'Aziyade, se presente a mon esprit par instants sous des aspects etrangement admissibles.
Rester pres d'elle, non plus a Stamboul, mais dans quelque village turc au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans creanciers et sans souci de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes les obligations sociales de nos pays d'Occident.
Etre batelier en veste doree, quelque part au sud de la Turquie, la ou le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ...
Ce serait possible, apres tout, et je serais la moins malheureux qu'ailleurs.
--Je te jure, Aziyade, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mere.
Aziyade ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris peut-etre que cela ne serait pas tout a fait impossible; mais elle sent par intuition ce que cela doit etre qu'une vieille mere, elle, la pauvre petite qui n'en a jamais eu; et les idees qu'elle a sur la generosite et le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est inquiete de les lui donner.
XXIII
DE PLUMKETT A LOTI
Liverpool, 1876.
Mon cher Loti,
Figaro etait un homme de genie: il riait si souvent, qu'il n'avait jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y arrive tant bien que mal.
Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le meme individu. Trop souvent, la gaiete de Figaro m'abandonne, et c'est alors Jeremie, prophete de malheur, ou David, auguste desespere sur lequel la main celeste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me possede. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'ecris pas, je ne pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promene a grands pas en montrant le poing a un etre imaginaire, a un bouc emissaire ideal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets toutes les extravagances possibles: je me livre a huis clos aux actes les plus insenses, apres quoi, soulage ou plutot fatigue, je me calme et deviens raisonnable.
Vous allez me repeter encore que je suis un drole de type; un fou, que sais-je? a quoi je repondrai: " Oui mais bien moins que vous ne croyez. Bien moins que vous, par exemple."
Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaitre, me comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un individu, ne raisonnable, le drole de type que je suis. Nous sommes, voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions hereditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scene de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous faconnent, comme une matiere plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce qui l'a touchee.--Les circonstances, pour moi, n'ont ete que douloureuses; j'ai ete, pour me servir de l'expression consacree, forme a l'ecole du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris a mes depens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une maniere un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est que j'ai la pretention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le pourraient faire en connaissance de cause.
Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes de la vie, et confiants dans la justice supreme du createur.
Et, pourtant, je vis sans blasphemer.
Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions, l'enthousiasme et la fraicheur morale de la jeunesse? Non, vous le savez bien; j'ai renonce aux plaisirs de mon age, qui ne sont deja plus de mon gout, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je vis desormais sans but comme sans espoir ... Est-ce a dire pourtant que j'en sois reduit au meme point que vous, degoute de tout, niant tout ce qui est bon, niant la vertu, niant l'amitie, niant tout ce qui peut nous rendre superieurs a la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points, je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgre mon experience des choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquerir une pareille, il en coute trop cher!), je crois encore a tout cela, et a bien d'autres choses encore.
A Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de vous.
Vous la commencez gentiment par le recit, circonstancie et agremente de descriptions, d'une amourette a la turque. Nous vous suivons, Georges et moi, a travers les meandres fantasmagoriques d'une grande fourmiliere orientale. Nous restons la bouche beante en face des tableaux que vous nous tracez; je songe a vos trois poignards, comme je songeais au bouclier d'Achille, si _minutieusement chante_ par Homere! Et puis enfin, peut-etre parce que vous avez recu un grain de poussiere dans l'oeil, peut-etre parce que votre lampe s'est mise a fumer comme vous acheviez votre lettre, peut-etre pour moins que cela, vous terminez en nous lancant la serie des lieux communs edites au siecle dernier! je crois vraiment que les lieux communs des freres ignorantins valent encore mieux que ceux du materialisme, dont le resultat sera l'aneantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe siecle, ces idees materialistes: Dieu etait un prejuge; la morale etait devenue l'interet bien entendu, la societe un vaste champ d'exploitation pour l'homme habile. Tout cela seduisait beaucoup de gens par sa nouveaute et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus immoraux. Heureuse epoque ou aucun frein ne vous retenait; ou l'on pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, meme des choses les moins droles, jusqu'au moment ou tant de tetes tomberent sous le couteau de la Revolution, que ceux qui conserverent la leur commencerent a reflechir. Ensuite vint une epoque de transition, ou l'on vit apparaitre une generation atteinte de phtisie morale, affligee de sensiblerie constitutionnelle, regrettant le passe qu'elle ne connaissait pas, maudissant le present qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir qu'elle ne devinait pas. Une generation de romantiques, une generation de petits jeunes gens passant leur vie a rire, a pleurer, a prier, a blasphemer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en venir un beau jour a se faire sauter la cervelle.
Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus pratique: on se hate, avant d'etre devenu un homme, de devenir une _espece d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se fait sur toute chose des opinions ou des prejuges en rapport avec son etat; on tombe dans un certain milieu de la societe, on en prend les idees. Vous acquerez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous aimez mieux, un genre de betise qui cadre bien avec le milieu dans lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez reellement un membre de leur corps. On se fait banquier, ingenieur, bureaucrate, epicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose; on fait quelque chose; on a la tete quelque part et non ailleurs; on ne se perd pas dans des reves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne de conduite toute tracee par les devoirs que l'on est tenu de remplir. Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en politique, les civilites pueriles et honnetes sont la pour les combler; ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous engrenent; vous vous tremoussez dans l'espace; vous vous abetissez dans le temps, grace a la vieillesse: vous faites des enfants qui seront aussi betes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de l'Eglise; votre cercueil est inonde d'eau benite, on chante du latin en faux bourdon autour d'un catafalque a la lueur des cierges; ceux qui etaient habitues a vous voir vous regrettent si vous avez ete bon durant votre vie, quelques-uns meme vous pleurent sincerement. Puis enfin, on herite de vous.
Ainsi va le monde!
Tout cela n'empeche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort braves gens, des gens foncierement honnetes, organiquement bons, faisant le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas et n'assassinant pas, lors meme qu'ils seraient surs de l'impunite, parce qu'ils ont une conscience qui est un controle perpetuel des actes auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables d'aimer, de se devouer corps et ame, des pretres croyant en Dieu et pratiquant la charite chretienne, des medecins bravant les epidemies pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charite allant au milieu des armees soigner de pauvres blesses, des banquiers a qui vous pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitie de la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui seraient peut-etre capables, en depit de tous vos blasphemes, de vous offrir une affection et un devouement illimites.
Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous revez au lieu de reflechir; de ce que vous suivez la passion au lieu de la raison.
Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous vous y depeignez, vous m'ecririez aussitot pour protester, pour me dire que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi; que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive contractee par la douleur.
Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas vous-meme. Vous etes bon, vous etes aimant, vous etes sensible et delicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et demeure une protestation vivante contre vos negations de tout ce qui est amitie, desinteressement, devouement.
C'est votre vanite qui nie tout cela et non pas vous; votre fierte blessee vous fait cacher vos tresors et etaler a plaisir " l'etre factice cree par votre orgueil et votre ennui ".
PLUMKETT.
XXIV
LOTI A WILLIAM BROWN
Eyoub, decembre 1876.
Mon cher ami,
Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, a Eyoub, et vous me feriez grand plaisir en voulant bien me donner signe de vie.
Vous debarquez a Constantinople, cote de Stamboul; vous enfilez quatre kilometres de bazars et de mosquees, vous arrivez au saint faubourg d'Eyoub, ou les enfants prennent pour cible a cailloux votre coiffure insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique immediatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre sous des amandiers, et ma case est a cote.
J'habite la en compagnie d'Aziyade, cette jeune femme de Salonique de laquelle je vous avais autrefois parle, et que je ne suis pas bien loin d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passe et des ingrats.
Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amene dans ce recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu a adopter pour un temps le langage et les coutumes de la Turquie--meme ses beaux habits de soie et d'or.
Voici seulement, ce soir 30 decembre, quelle est la situation: Beau temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour a mes oreilles. Mon chat Kedi-bey et mon domestique Yousouf se sont retires, l'un portant l'autre, dans leur appartement commun.
Aziyade, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de coussins, est occupee a teindre ses ongles en rouge orange, operation de la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de Londres, de toutes nos sottises,--et je vous ecris en vous priant de vouloir bien me repondre.
Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au debut de ma lettre, vous pourriez le supposer; je mene seulement de front deux personnalites differentes, et suis toujours officiellement, mais le moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine.
Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, ecrivez-moi sous mon nom veritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique.
XXV
Stamboul, 1er janvier 1877.
L'annee 77 debute par une journee radieuse, un temps printanier.
Ayant expedie dans la journee certaines visites, qu'un reste de condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait a faire dans la colonie de Pera, je rentre le soir a cheval a Eyoub, par le Champ-des-Morts et Kassim-Pacha.
Je croise le coupe du terrible Ignatief, qui revient ventre a terre de la Conference, sous nombreuse escorte de Croates a ses gages; un instant apres, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort agites l'un et l'autre: on s'est dispute a la seance, et tout est au plus mal.
Les pauvres Turcs refusent avec l'energie du desespoir les conditions qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi.
Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!" a la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande confusion et beaucoup de sang.
Puisse cette catastrophe passer loin de nous!...
Il faudrait--demain peut-etre--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ...
XXVI
Nous descendions, par une soiree splendide, la rampe d'Oun-Capan.
Stamboul avait un aspect inaccoutume; les hodjas dans tous les minarets chantaient des prieres inconnues sur des airs etranges; ces voix aigues, parties de si haut, a une heure insolite de la nuit inquietaient l'imagination; et les musulmans, groupes sur leurs portes, semblaient regarder tous quelque point effrayant du ciel.
Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune que tout a l'heure nous avions vue si brillante sur le dome de Sainte-Sophie, s'etait eteinte la-haut dans l'immensite; ce n'etait plus qu'une tache rouge, terne et sanglante.
Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma premiere impression, plus rapide que l'eclair, fut aussi une impression de frayeur. Je n'avais point prevu cet evenement, ayant depuis longtemps neglige de consulter le calendrier.
Achmet m'explique combien c'est la un cas grave et sinistre: d'apres la croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui la devore. On peut la delivrer cependant, en intercedant aupres d'Allah, et en tirant a balle sur le monstre.
On recite en effet, dans toutes les mosquees, des prieres de circonstance, et la fusillade commence a Stamboul. De toutes les fenetres, de tous les toits, on tire des coups de fusil a la lune, dans le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phenomene.
Nous prenons un caique au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous arrete en route. A mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zapties nous barre le passage: une nuit d'eclipse, se promener en caique est interdit.
Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, nous discutons, le prenant de tres haut avec MM. les Zapties, et, une fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire.
Nous arrivons a la case, ou Aziyade nous attend dans la consternation et la terreur.
Les chiens hurlent a la lune d'une facon lamentable, qui complique encore la situation.
D'un air mystique, Achmet et Aziyade m'apprennent que ces chiens hurlent ainsi pour demander a Allah un certain pain mysterieux qui leur est dispense dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes ne peuvent voir.
L'eclipse continue sa marche, malgre la fusillade; le disque entier est meme d'une nuance rouge extraordinairement prononcee,--coloration due a un etat particulier de l'atmosphere.
J'essaye l'explication du phenomene au moyen d'une bougie, d'une orange et d'un miroir, vieux procede d'ecole.
J'epuise ma logique, et mes eleves ne comprennent pas; devant cette hypothese tout a fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyade s'assied avec dignite, et refuse absolument de me prendre au serieux. Je me fais l'effet d'un pedagogue, image horrible! et je suis pris de fou rire; je mange l'orange et j'abandonne ma demonstration ...
A quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur oterais-je la superstition qui les rend plus charmants?
Et nous voila, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par la fenetre, a la lune qui continue de faire la-haut un effet sanglant, au milieu des etoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels!
XXVII
Vers onze heures, Achmet nous eveille pour nous annoncer que le traitement a reussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guerie).
En effet, la lune, tout a fait retablie, brillait comme une splendide lampe bleue dans le beau ciel d'Orient.
XXVIII
"Ma mere Behidje " est une tres extraordinaire vieille femme, octogenaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que le Koran, et plus raide que la loi du Cheri.
Feu Chefket-Daoub-pacha, epoux de Behidje-hanum, fut un des favoris du sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. Behidje-hanum, admise a cette epoque dans son conseil, l'y avait pousse de tout son pouvoir.
Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs du Taxim, habite la vieille Behidje-hanum. Son appartement, qui deja surplombe des precipices, porte deux shaknisirs en saillie, soigneusement grilles de lattes de frene.
De la, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de Dolma-Bagtche et de Tcheraghan, la pointe du Serail, le Bosphore, le Deerhound, pareil a une coquille de noix posee sur une nappe bleue,--et puis Scutari et toute la cote d'Asie.
Behidje-hanum passe ses journees a cet observatoire, etendue sur un fauteuil, et Aziyade est souvent a ses pieds,--Aziyade attentive au moindre signe de sa vieille amie, et devorant ses paroles comme les arrets divins d'un oracle.
C'est une anomalie que l'intimite de la jeune femme obscure et de la vieille cadine, rigide et fiere, de noble souche et de grande maison.
Behidje-hanum ne m'est connue que par oui-dire: les infideles ne sont point admis dans sa demeure.
Elle est belle encore, affirme Aziyade, malgre ses quatre-vingts ans, "belle comme les beaux soirs d'hiver"
Et, chaque fois qu'Aziyade m'exprime quelque idee neuve, quelque notion nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma cherie? "--Aziyade repond: " C'est ma mere Behidje."
"Ma mere " et " mon pere " sont des titres de respect qu'on emploie en Turquie lorsqu'on parle de personnes agees, meme lorsque ces personnes vous sont indifferentes ou inconnues.
Behidje-hanum n'est point une mere pour Aziyade. Tout au moins est-ce une mere imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune imagination de son enfant.
Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la pauvre petite abandonnee verse souvent des larmes tres ameres sur son amour pour un infidele.
Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le recit de longues histoires, contees avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, par les levres fraiches de ma bien-aimee.
Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des anciens heros du desert, legendes persanes ou tartares, ou l'on voit de jeunes princesses, persecutees par les genies, accomplir des prodiges de fidelite et de courage.
Et, quand Aziyade arrive le soir, l'imagination plus surexcitee que de coutume, je puis en toute surete lui dire:
--Tu as passe ta journee, ma chere petite amie, aux pieds de ta mere Behidje!
XXIX
Janvier 1877.
Huit jours a Buyukdere, dans le haut Bosphore, a l'entree de la mer Noire. Le _Deerhound_ est mouille pres des grands cuirasses turcs, qui sont postes la comme des chiens de garde, a l'intention de la Russie. Cette situation du Deerhound, qui m'eloigne de Stamboul, coincide avec un sejour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et cette separation nous tient lieu de prudence.
Il fait froid, il pleut, les journees se passent a courir dans la foret de Belgrade, et ces courses sous bois me ramenent aux temps heureux de mon enfance.
Des chenes antiques, des houx, de la mousse et des fougeres, presque la vegetation du Yorkshire. A part qu'il y pousse aussi des ours, on se croirait dans les bons vieux bois de la patrie.
XXX
Samuel a peur des kedis (des chats). Le jour, les kedis lui inspirent des idees droles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient tres respectueux, et s'en tient a distance.
Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laisse pour aller dormir, revint tout a coup frapper a ma porte.
--_Bir madame kedi_, disait-il d'un air effare, _bir madame kedi_ (une madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com Samuel_ (qui a apporte ses petits pour dormir avec Samuel)!
Et il continuait a la cantonade, avec un serieux imperturbable:
--Chez nous, dans ma famille, ceux-la qui derangent les chats, dans le mois meme ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire?
Quand ma toilette fut achevee, je me decidai a preter main-forte a mon ami, et j'entrai dans sa chambre.
Une dame _kedi_ etait en effet postee sur l'oreiller de Samuel, tout au milieu. C'etait une personne de beaucoup d'embonpoint, revetue d'une belle pelure jaune. Avec un air de dignite et de triomphe, assise sur son _innommable_, elle contemplait tour a tour Samuel immobile, et ses petits qui s'ebattaient sur la couverture.
Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait a cette scene de famille dans une attitude de consternation resignee; il attendait que je vinsse a son secours.
Cette madame Kedi m'etait inconnue. Elle ne fit aucune difficulte cependant pour se laisser prendre a mon cou et porter dehors avec ses enfants. Apres quoi, Samuel, ayant soigneusement epoussete sa couverture, fit mine de s'aller coucher.
Je ne devais point rentrer cette nuit-la. J'arrivai a l'improviste a deux heures du matin.