Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.

Part 10

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Un temps viendra ou, de tout ce reve d'amour, rien ne restera plus; un temps viendra, ou tout sera englouti avec nous-memes dans la nuit profonde; ou tout ce qui etait nous aura disparu, tout jusqu'a nos noms graves sur la pierre ...

Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec ses sombres montagnes et ses grandes forets. Cette contree exerce sur mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyade: la, elle a pris son sang et sa vie.

Quand je vois passer les farouches Circassiens, a moitie sauvages, enveloppes de peaux de betes, quelque chose m'attire vers ces inconnus, parce que le sang de leurs veines est pareil a celui de ma cherie.

Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle etait nee, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le nom, d'une plage ou elle jouait en plein air, avec les autres petits enfants des montagnards ...

On voudrait reprendre sur le temps le passe de la bien-aimee, on voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les ages; on voudrait l'avoir cherie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras a soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne l'ait possedee, ni aimee, ni touchee, ni vue. On est jaloux de son passe, jaloux de tout ce qui, avant vous, a ete donne a d'autres; jaloux des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure presente ne suffit pas; il faudrait aussi tout le passe, et encore tout l'avenir. On est la, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les levres se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points a la fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul etre et se fondre l'un dans l'autre ...

--Aziyade, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton enfance, et parle-moi du vieux maitre d'ecole de Canlidja.

Aziyade sourit, et cherche dans sa tete quelque histoire nouvelle, entremelee de reflexions fraiches et de parentheses bizarres. Les plus aimees de ces histoires, ou les _hodjas_ (les sorciers) jouent ordinairement les grands premiers roles, les plus aimees sont les plus anciennes, celles qui sont deja a moitie perdues dans sa memoire, et ne sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance.

--A toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en etions restes a quand tu avais seize ans ...

Helas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans d'autres langues, je l'avais dit a d'autres! Tout ce qu'elle me dit, d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite, delicieusement insenses, qui s'entendent a peine, avant Aziyade, d'autres me les avaient repetes!

Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon coeur, j'ai aime d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout est passe!

J'avais fait avec une autre ce reve d'amour infini: nous nous etions jure qu'apres nous etre adores sur la terre, nous etre fondus ensemble tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir dans la meme fosse, et que la meme terre nous reprendrait, pour que nos cendres fussent melees eternellement. Et tout cela est passe, efface, balaye!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus.

S'il y a une eternite, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce avec elle, petite Aziyade, ou bien avec toi?

Qui pourrait bien demeler, dans ces extases inexpliquees, dans ces ivresses devorantes, qui pourrait bien demeler ce qui vient des sens, de ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort supreme de l'ame vers le ciel, ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recreer et revivre? Perpetuelle question, que tous ceux qui ont vecu se sont posee, tellement que c'est divaguer que de se la poser encore.

Nous croyons presque a l'union immaterielle et sans fin, parce que nous nous aimons. Mais combien de milliers d'etres qui y ont cru, depuis des milliers d'annees que les generations passent, combien qui se sont aimes et qui, tout illumines d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage trompeur de la mort! Helas! dans vingt ans, dans dix ans peut-etre, ou serons-nous, pauvre Aziyade? Couches en terre, deux debris ignores, des centaines de lieues sans doute separeront nos tombes,--et qui se souviendra encore que nous nous sommes aimes?

Un temps viendra ou, de tout ce reve d'amour, rien ne restera plus. Un temps viendra ou nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, ou rien ne survivra de nous-memes, ou tout s'effacera, tout jusqu'a nos noms ecrits sur nos pierres.

Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin retentira toujours dans le silence des matinees d'hiver,--seulement, elle ne nous reveillera plus!

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LXI

Le voyage a Angora, capitale des chats, etait depuis longtemps en question.

J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix jours), a la condition que je ne me mettrai la-bas dans aucune espece de mauvais cas pouvant necessiter l'intervention de mon ambassade.

La bande s'organise a Scutari par un temps sans nuage; les derviches Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de l'expedition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un grand nombre de bagages. La caravane pittoresque defile au soleil, dans la longue avenue de cypres qui traverse les grands cimetieres de Scutari. Le site est la d'une majeste funebre; on a, de ces hauteurs, une incomparable vue de Stamboul.

LXII

La neige retarde de plus en plus notre marche, a mesure que nous nous enfoncons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant deux semaines la capitale des chats.

Apres trois jours de marche, je me decide a dire adieu a mes compagnons de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour visiter Nicomedie et Nicee, les vieilles villes de l'antiquite chretienne.

J'emporte de cette premiere partie du voyage le souvenir d'une nature ombreuse et sauvage, de fraiches fontaines, de profondes vallees, tapissees de chenes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, le tout par un beau temps d'hiver, et legerement saupoudre de neige.

Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom.

Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit a Mudurlu; nous montons au premier etage d'un vieux _hane_ enfume ou dorment deja pele-mele des tziganes et des montreurs d'ours. Immense piece noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tete. Voici la table d'hote: une vaste marmite ou des objets inqualifiables nagent dans une epaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied alentour. Une seule et meme serviette, longue a la verite de plusieurs metres, fait le tour du public et sert a tout le monde.

Achmet declare qu'il aime mieux perir de froid dehors que de dormir dans la malproprete de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et harasses de fatigue, nous etions couches et profondement endormis.

Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tete aux pieds, nous laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine.

LXIII

Le soir d'apres, nous arrivons a Ismidt (Nicomedie) a la nuit tombante. Nous etions sans passeport et on nous arrete. Certain pacha est assez complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, apres de longs pourparlers, nous reussissons a ne pas coucher au poste. Nos chevaux cependant sont saisis et dorment en fourriere.

Ismidt est une grande ville turque, assez civilisee, situee au bord d'un golfe admirable; les bazars y sont animes et pittoresques. Il est interdit aux habitants de se promener apres huit heures du soir, meme en compagnie d'une lanterne.

J'ai bon souvenir de la matinee que nous passames dans ce pays, une premiere matinee de printemps, avec un soleil deja chaud, dans un beau ciel bleu. Bien rassasies tous deux d'un bon dejeuner de paysans, bien frais et dispos, et nos papiers en regle, nous commencons l'ascension d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes folles, aussi raides que des sentiers de chevre. Les papillons se promenent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le printemps, et la brise est tiede. Les vieilles cases de bois, caduques et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gene que leurs constructions empechent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenetres.

Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse qui dresse la-haut tout au loin sa grande cime neigeuse.

LXIV

D'Ismidt a Taouchandjil, de Taouchandjil a Kara-Moussar, deuxieme etape ou la pluie nous prend.

De Kara-Moussar a Nicee (Isnik), course a cheval dans des montagnes sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semee de peripeties, un certain Ismael, accompagne de trois zeibeks armes jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous devaliser. L'affaire s'arrange pour le mieux, grace a une rencontre inattendue de bachibozouks, et nous arrivons a Nicee, crottes seulement. Je presente avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha d'Ismidt; l'autorite, malgre mon langage encore hesitant, se laisse prendre a mon chapelet et a mon costume; me voila pour tout de bon un indiscutable effendi.

A Nicee, de vieux sanctuaires chretiens des premiers siecles, une Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur ainee de nos plus anciennes eglises d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambree.

Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent etant venu a manquer, nous retournons a Kara-Moussar, ou nos dernieres piastres passent a dejeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il resulte que je donne ma chemise a Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit a payer notre retour et nous nous embarquons le coeur leger, et la bourse aussi.

Nous voyons reparaitre Stamboul avec joie. Ces quelques journees y ont change l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont pousse sur le toit de ma case; toute une nichee de petits chiens, dernierement nes sur le seuil de ma porte, commencent a japer et a remuer la queue; leur maman nous fait grand accueil.

LXV

Aziyade arriva le soir, me racontant combien elle avait ete inquiete, et combien de fois elle avait dit pour moi:

--_Allah! Selamet versen Loti_! (Allah! protege Loti!)

Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite boite, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mysterieux, tres soigneusement cache dans sa robe.

--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana edie_. (Ceci est un cadeau que je te fais.)

C'etait une lourde bague en or martele, sur laquelle etait grave son nom.

Depuis longtemps, elle revait de me donner une bague, sur laquelle j'emporterais dans mon pays son nom grave. Mais la pauvre petite n'avait pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; il lui etait possible d'apporter chez moi des pieces de soie brodee, des coussins et differents objets dont elle disposait sans controle; mais on ne lui donnait que de petites sommes; tout passait a payer la discretion d'Emineh, sa servante, et il lui etait difficile d'acheter une bague sur ses economies. Alors elle avait songe a ses bijoux a elle; mais elle avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, et il avait fallu recourir aux expedients. C'etaient ses propres bijoux, ecrases au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle m'apportait aujourd'hui, transformes en une enorme bague, irreguliere et massive.

Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait jamais, que je la porterais toute ma vie ...

LXVI

C'etait un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant.

Aziyade, qui avait quitte Eyoub une heure avant nous et descendu la Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre le harem de son maitre, a Mehmed-Fatih.--Elle etait gaie et souriante sous son voile blanc; la vieille Kadidja etait aupres d'elle, et toutes deux etaient confortablement assises au fond de leur caique effile, dont l'avant etait orne de perles et de dorures.

Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, etendus sur les coussins rouges d'un long caique a deux rameurs.

C'etait le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais et les mosquees, encore roses sous le soleil levant, se reflechissaient dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de _karabataks_ (de plongeons noirs) executaient des cabrioles fantastiques autour des barques des pecheurs, et disparaissaient la tete la premiere dans l'eau froide et bleue.

Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorees passerent l'une pres de l'autre, si pres meme que nos avirons furent engages. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser a cette occasion les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arriere-petit-fils de chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire a la derobee, montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.

Aziyade, au contraire, passa sans sourciller.

Elle semblait uniquement occupee d'espiegleries de karabataks:

--_Neh cheytan haivan_! disait-elle a Kadidja. (Quel oiseau malin!)

LXVII

"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, elle ne durera pas. " Ecoutez la chanson du rossignol: la saison vernale s'approche. " Le printemps a deploye un berceau de joie dans chaque bosquet. " Ou l'amandier repand ses fleurs argentees." Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poesie orientale)

... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec terreur, chaque saison qui m'entraine plus avant dans la nuit, chaque annee qui m'approche du gouffre ... Ou vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il apres? et qui sera pres de moi quand il faudra boire la sombre coupe !...

"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est arrivee. " Ne fais pas de priere avec moi, o pretre; cela a son propre temps."

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4

MANE, THECEL, PHARES

I

Stamboul, 19 mars 1877.

L'ordre de depart etait arrive comme un coup de foudre: le _Deerhound_ etait rappele a Southampton. J'avais remue ciel et terre pour eluder cet ordre et prolonger mon sejour a Stamboul; j'avais frappe a toutes les portes, meme a la porte de l'armee ottomane qui fut bien pres de s'ouvrir pour moi.

--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais tres pur, et avec cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme?

--Non, Excellence, dis-je; il me serait indifferent de me faire naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement, je resterai chretien.

--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable, et nous n'aimons guere les renegats. Je crois pouvoir vous affirmer, continua le pacha, que vos services ne seront pas admis a titre temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils pourraient etre admis a titre definitif. Voyez si vous voulez nous rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec votre navire, car nous avons peu de temps pour ces demarches; cela vous permettrait d'ailleurs de reflechir longuement a une determination aussi grave, et vous nous reviendrez apres. Si cependant vous le desirez, je puis faire des ce soir presenter votre requete a Sa Majeste le Sultan, et j'ai tout lieu de croire que sa reponse vous sera favorable.

--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose se decide immediatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous demanderai seulement ensuite un conge pour aller voir ma mere.

Je priai cependant qu'on m'accordat une heure, et je sortis pour reflechir.

Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des secondes, et mes pensees se pressaient avec tumulte.

Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui couvre les hauteurs du Taxim, entre Pera et Foundoucli. Il faisait un temps sombre, lourd et tiede: les vieilles cases de bois variaient de nuances, entre le gris fonce, le noir et le brun rouge; sur les paves secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se tenant enveloppees jusqu'aux yeux dans des pieces de soie ecarlate ou orange brodees d'or. On avait des echappees de perspective de trois cents metres de haut, sur le serail blanc et ses jardins de cypres noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, a demi voiles par des vapeurs bleues.

Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus serieux qu'on ne pense quand cela devient une realite pressante, et qu'il faut avant une heure avoir tranche la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, quand j'y serai rive pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de l'existence britannique, les amis facheux, les ingrats, je laisse tout cela sans regrets et sans remords. Je m'attache a ce pays dans un instant de crise supreme; au printemps, la guerre decidera de son sort et du mien. Je serai le yuzbachi Arif; aussi souvent que dans la marine de Sa Majeste, j'aurai des conges pour aller voir la-bas ceux que j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, a Brightbury sous les vieux tilleuls.

Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbachi, turc pour de bon, et rester aupres d'elle ...

Et je songeai a cet instant d'ivresse: rentrer a Eyoub, un beau jour, costume en yuzbachi, en lui annoncant que je ne m'en vais plus.

Au bout d'une heure, ma decision etait prise et irrevocable: partir et l'abandonner me dechirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour jamais a la Turquie, et le prier de faire, le soir meme, presenter ma requete au sultan.

II

Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa devant mes yeux:

--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-etre vous ecrirai-je ...

III

Alors, il fallut pour tout de bon songer a partir.

Courant de porte en porte, j'expediai le soir meme les courses de Pera, remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C.

Achmet, en tenue de ceremonie, suivait a trois pas, portant mon manteau:

--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites d'adieu; j'ai devine cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous aimes, nous, et que ceux-la t'ennuient; s'il est vrai que les conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drole. Viens vite a Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde.

Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquees, par suite de ce discours d'Achmet.

IV

Stamboul, 20 mars 1877.

Une derniere promenade avec Samuel. Nos instants sont comptes. Le temps inexorable emporte ces dernieres heures, apres lesquelles nous nous separerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec des rafales de mars.

Il etait convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon depart pour l'Angleterre. Il m'avait demande, comme derniere faveur, de le promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du paquebot.

Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en Angleterre, augmentait sa douleur; il etait malade de chagrin. Il ne comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abime entre son affection a lui, si tourmentee, et l'affection limpide et fraternelle de Mihran-Achmet; que lui, Samuel, etait une plante de serre chaude, impossible a transplanter la-bas, sous mon toit paisible.

L'arabahdji nous mene grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel est enveloppe comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui abandonne; sa belle tete est pale et triste; il regarde en silence defiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et desertes ou poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles mosquees decrepites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec leur cachet d'antiquite et de delabrement, qui s'en vont en ruine comme l'islamisme.

Stamboul est desole et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins chantent la priere de trois heures; c'est l'heure du depart.

Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir a Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses larmes me brisent un peu le coeur.

V

21 mars.

Pauvre chere petite Aziyade! le courage m'avait manque pour lui dire a elle: " Apres-demain, je vais partir."

Je rentrai le soir a la case. Le soleil couchant eclairait ma chambre de ses beaux rayons rouges; le printemps etait dans l'air. Les cafedjis s'etalaient dehors comme dans les jours d'ete; tous les hommes du voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhe sous les amandiers blancs de fleurs.

Achmet etait dans la confidence de mon depart. Nous faisions l'un et l'autre des efforts inouis de conversation; mais Aziyade avait a moitie compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit vint, et nous trouva silencieux comme des morts.

A une heure a la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine vieille caisse qui, renversee, nous servait de table, et posa dessus notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac nous avaient laisses sans sou ni maille.)

C'etait gai d'ordinaire, notre diner a deux, et nous nous amusions nous-memes de notre misere: deux personnages souvent habilles de soie et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le fond d'une vieille caisse.

Aziyade s'etait assise comme moi; mais sa part devant elle restait intacte; ses yeux etaient attaches sur moi avec une fixite etrange, et nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence.

--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la derniere fois, n'est-ce pas?

Et ses larmes pressees commencerent a tomber sur son pain sec.

--Non, Aziyade, non, ma cherie! Demain encore, et je te le jure. Apres, je ne sais plus ...

Achmet vit que le souper etait inutile. Il emporta sans rien dire la vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans l'obscurite ...

VI

Le lendemain, c'etait le jour de tout arracher, de tout demolir, dans cette chere petite case, meublee peu a peu avec amour, ou chaque objet nous rappelait un souvenir.

Deux _hamals_ que j'avais enroles pour cette besogne etaient la, attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer diner pour gagner du temps et retarder cette destruction.

--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Apres les annees, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te souviendras de nous.

Et j'employai cette derniere heure a dessiner ma chambre turque. Les annees auront du mal a effacer le charme de ces souvenirs.

Quand Aziyade vint, elle trouva des murailles nues, et tout en desarroi; c'etait le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et du desordre; les aspects qu'elle avait aimes etaient detruits pour toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur lesquels on se promenait nu-pieds, etaient partis chez les juifs, tout avait repris l'air triste et miserable.

Aziyade entra presque gaie, s'etant monte la tete avec je ne sais quoi; elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre denudee, et fondit en larmes.

VII

Elle m'avait demande cette grace des condamnes a mort, de faire ce dernier jour tout ce qui lui plairait.