Aymeris

Part 9

Chapter 93,692 wordsPublic domain

Restait à choisir: M. Beaudemont, ou rien du tout! Georges accepta Beaudemont; et ce fut un an de «fêtardise» dans l’hôtel, pour le futur peintre, mais une expérience qui tira l’abeille de son alvéole. Beaudemont, comme un chroniqueur parisien, déjeunait au restaurant avec des femmes galantes et des journalistes,—pourquoi n’en était-il pas un?—bavardait au café, puis se rendait dans les salles de rédaction. Georges, attendu par un modèle, rentrait seul, tandis que le patron faisait des visites à des ministres et des conseillers municipaux. Quand est-ce que Beaudemont travaillait?

L’ambitieuse et naïve Mme Aymeris trouva de saison que Georges, à qui l’on aurait défendu un mastroquet du quartier latin, devînt, à vingt et un ans, l’habitué de la Maison d’Or et de «l’Américain»; rien «de chic» n’était indigne de son fils. Et M. Beaudemont était si bien habillé! Il n’avait pas l’air d’un peintre.

Léon Maillac fit de suprêmes efforts pour que Vinton-Dufour autorisât Georges à lui porter les mieux venues d’entre ses études; il ne fallait pas abandonner un «fils de famille» dans les petits hôtels de l’avenue de Villiers. Maillac savait ce que pouvait être l’influence des peintres à la mode, des succès de coterie et des récompenses. Sa petite collection ne comprenait que des morceaux de choix offerts à lui par Vinton-Dufour, Renoir, Claude Monet, Cézanne. Les colorations aigres, les verts saumâtres, les roses et les rouges mats de Cézanne, la gaucherie savoureuse d’une exécution qui parut alors sauvage, Georges les préférait aussi aux mignardises des Beaudemont-Degetz, des Jacquet, des Duez, des Heilbuth et autres propriétaires de la plaine Monceau. Chez Maillac les multiples perspectives de l’art moderne s’ouvraient en même temps à lui; il fut à même de choisir «entre le vice et la vertu» qui se dressaient devant lui comme pour le jeune Hercule. Il comprit que son père et sa mère, cependant plus avertis que tant d’autres bourgeois, avaient confié leur fils à Beaudemont, pour les raisons qui leur eussent fait préférer une banque à une autre: respectabilité, réputation irréprochable, bel immeuble.

Georges, inquiet, inaugura le deuxième cahier de son journal après sa «reculade» au Passage des Panoramas Le soir, presque endormi, il se pince, se ranime et écrit: «_C’est un soulagement, mes confidences au papier blanc, puisque je n’ai plus mon camarade Michel pour les lui faire. Michel est à Bruxelles dans la librairie._»

20 _novembre_.

_Puisqu’on y tient tant, va pour Beaudemont-Degetz! Papa et maman insistent; moi je sens que c’est une boulette. Si ses petits soldats dont on compte les boutons sont de la peinture, celle des amis de M. Maillac qu’est-elle donc? Mes maudits nerfs! Si j’avais au moins pu me forcer à franchir le vestiaire, aux Panoramas, c’eût été le travail, au milieu de garçons de mon âge. Je sens que Beaudemont va démolir les artistes que M. Maillac me fit connaître. Je veux peindre comme eux, point comme Beaudemont. M. Vinton, hier, a tenu dans sa main mon petit portrait de Maillac, avec le cache-nez orange—mais il ne me demanda pas à voir d’autres études. Je suis malheureux, ce soir. Ceux à qui je voudrais me donner ne veulent pas de moi, et ce sera celui dont je ne veux pas, qui me prendra. Autant potasser l’examen des Affaires étrangères, alors! Mais, non, non, non! Je suis peintre, je ne suis même que cela..._

Trois mois plus tard

(_Février_ 1884).

_Beaudemont-Degetz est fort gentil. Quand mes parents me demandent si je me plais rue Jouffroy, il me faut répondre: «Oui, assez!» A l’heure du thé, la maîtresse du patron, Florence Pack, distribue des toasts et du chocolat aux journalistes. Qui est-ce qui ne passe pas rue Jouffroy? Un vrai bureau de rédaction, une agence de renseignements; on y prépare les scrutins de l’Institut, du Jury, des dîners des Pris de Rhum, et le retour de l’Empereur. Je me dégèle; je parle, on «pouffe» de ce que je dis, mais ils veulent voir des malices dans mes jugements loyaux; comme maman, je ne puis mentir, si ce n’est par amplification verbale. Florence Pack me présente à des femmes. Elles m’invitent mais, jusqu’ici, je n’ai pas encore le ton. L’hôtel du boulevard de Courcelles me fait mal au cœur, comme un entremets à la crème. Cette Florence ne possède que de la foutue peinture: celle de ses adorateurs. Elle accroche bien quelque part son pastel par Manet, mais il est difficile de le voir, dans l’ombre. Maman, tu me jettes dans les bras des cocottes! Le sais-tu? Passer de Vinton à l’atelier Beaudemont-Dejetz!... J’aurais préféré les petits goûters à la Suisse des Vinton, autour du poêle, quand les trois ou quatre personnes présentes ont l’air d’un tableau du maître. Il y a des tailleurs pour la rue Visconti, et d’autres pour la rue Jouffroy. Florence veut que celui de Beaudemont m’habille. C’est comme pour la peinture, une résolution grave! Mais Beaudemont m’a l’air faux-chic, surtout en veste de chambre prune, à brandebourgs bleu-turquoise. J’ai envie de pleurer, quand il empoigne sa mandoline et chante des airs napolitains d’Henri Regnault._

_Je donnerais n’importe quoi pour visiter, avec Fioupousse, l’antre de M. Degas; il ne veut voir personne, surtout les jeunes gens qu’il déteste et trouve stupides. Je pourrais, peut-être, l’amadouer? J’ai tant besoin d’admirer, d’aimer, de suivre quelqu’un de fort à qui je dirais: «Tenez, je me livre à vous!» Seulement, il ne faut pas qu’on se moque! On est camarade avec Beaudemont; et moi, je ne sais pas être camarade avec un patron. A mon âge, il faut subir une discipline. Personne n’a pu, ou personne n’a encore voulu m’en donner une. Quel malheur, qu’il n’y ait plus comme jadis, racontent les livres, des ateliers où le patron s’entourait d’apprentis qui fabriquaient les couleurs, les toiles! Beaudemont ne me laisserait pas faire un calque, pas même préparer un de ces panneaux d’érable où, avec des martres à dix francs la pièce, il peint ses tourlourous d’opéra-comique; je suis sous son toit! je suis son pensionnaire! Non, cela ne sert de rien. Chez Jullian, j’aurais pu me faire des amitiés. Ah! avoir un ami! Je le comblerais d’amitiés, quel qu’il fût, pour la seule raison qu’il serait mon camarade ou mon maître—s’il me témoignait de la confiance._

_Quand M. Alfred Stevens, ou M. Manet, viennent rue Jouffroy, ils parlent peinture; mais Beaudemont en a vite assez. M. Manet m’a dit: «Viens voir comment je peins». Je l’ai aperçu l’autre jour._

_Beaudemont ose dire: «Si Manet avait su dessiner, il aurait fait quelque chose». Et moi qui trouve ses tableaux plus beaux que ceux du Louvre! De moi-même, c’est comme cela, il me semble, que je peindrais. Il faut absolument voir aussi M. Degas et sa technique à la détrempe._

Georges ne tarda pas à faire la connaissance, chez son «patron», d’un autre jeune maître à grand succès, Ange Matoire, l’auteur de «Délire de Volupté» et de «Valse enivrante». Matoire, un grand homme brun, l’allure d’un chef de rayon au Bon Marché, qui aurait été tambour-major; il s’est lié avec Manet «qui lui donne du talent». Degas dîne chez lui. Matoire? le peintre moderne des «ulsters» et des habits noirs, des jupes de tarlatane d’où émergent des épaules anguleuses. Il «pille» Manet, lequel «il assaisonne, sans trop de vinaigre et de moutarde, au goût de M. Bouguereau», écrit Aymeris quelque part: Ange aura la médaille d’honneur cette année. On dit d’Ange: «Il nous montre ce que Manet aurait peut-être peint, s’il avait su son métier.»

Ange Matoire faisait parfois profiter Georges de son modèle (la fameuse Marie Renard de Madeleine Lemaire et d’Heilbuth), supputant tous les avantages matériels qu’offrait à un roublard comme lui une famille Aymeris; s’il ne vola pas Georges à Beaudemont-Degetz, il le lui emprunta.

Matoire insinua à Mme Aymeris, en déjeunant à Passy:

—Bientôt il sera temps que Georges expose au Salon. Avec mon concours et la bonne volonté de quelques collègues, _nous enlèverons ça haut la main_. Seulement, vous devriez offrir des dîners, vous qui avez des relations, et peut-être acheter un peu de peinture, habilement, à droite et à gauche. Ne craignez pas d’être généreuse. Votre cuisine comptera pour beaucoup, et votre Mouton-Rothschild aussi.

La fille de Matoire, Germaine, n’avait, pour dot, que son profil et l’influence de son père. Mme Matoire assiégea Georges, l’enfant-tunique, et créa une apparence d’intimité avec les Aymeris. Lili et Caroline se retiraient si la femme du peintre à la mode se montrait à Passy:—Ma chère Alice, avec ces gens, ton salon prend un aspect d’hôtellerie suisse. Eh! quoi, ne peux-tu pas fréquenter chez eux, s’il te plaît de voir tes bohèmes? De ce train-là, vous aurez bientôt des modèles chez vous!

Mme Aymeris, plus tolérante, estimait les Matoire amusants, si vivants! M. et Mme Aymeris se faisaient vieux; Mme Demaille plus encore; Mme Aymeris appréciait la fidélité... mais Passy, disait-elle, n’est pas «folichon».

Une telle ambitieuse n’eût jamais deviné que les Matoire osassent songer à Georges pour «leur Germaine»:—Et M. Aymeris, disait-elle, le vertueux Pierre, marierait son fils _illico_! Pour Pierre, on ne se marie jamais trop tôt... Eh bien, non! Pas de mon vivant, l’hymen de Georges! Pas de filles d’artistes! Puisque nous l’avons ravi à la mort, _qu’il s’amuse, mais sans hyménée_!

* * * * *

Ange Matoire et son confrère Ulysse-Auguste Charlot, de l’Institut, professèrent alors dans une classe organisée dans leur quartier par quelques jeunes hommes riches qui faisaient, comme tout le monde, de la peinture. Georges y alla, sur le conseil de Beaudemont lui-même.

Quelqu’un possède des lettres de Georges à Léon Maillac, non datées, mais qui doivent être de 1882 ou 83.

En voici quelques-unes:

(Lettre à Léon Maillac).

_Cher grand Ami_,

_Il y a du nouveau, depuis votre départ pour Arcachon. Quand vous reviendrez (et que ce ne soit pas trop tard), vous me retrouverez un rapin. J’ai échappé à Beaudemont, à Jullian; mais voici un autre atelier public, où je suis en blouse, à la bouche une pipe qui me fait mal au cœur, après des déjeuners chez le bistro de l’avenue de Villiers, avec des camarades enfin! très bons, mais pas artistes pour un sou. Adieu les uniformes et les panoplies de Beaudemont! Ange Matoire a une académie, passage Geoffroy, avec Charlot, de l’Institut: une classe pour quartier neuf. Mes parents ne désapprouvent pas, et maman désormais aura moins d’occasions pour donner des pièces d’argenterie aux Matoire, acheter des croûtes et me défendre contre les demoiselles à marier. Le mariage se présente déjà pour moi comme un dégoûtant marchandage._

_Nous ne sommes que vingt, à l’atelier, dont treize amateurs (et quelques professionnels enlevés à Jullian). Un ancien fabricant de tabliers métalliques pour devantures de magasins; un Hollandais septuagénaire et paillard; un associé d’agent de change, des oisifs, le massier, certain Paul Mulot, clubman, abonné de l’Opéra; leurs maîtresses servent des boissons à quatre heures; on chante, on rit et je continue d’étonner par ma réserve ce drôle de monde. Ce sont des rapins de comédie. Ma tenue, mes habits, ma façon de parler, il paraît que rien en moi n’est assez «rapin» pour ces gens chics. Je vous assure que j’ai de la bonne volonté. Je voudrais faire comme eux, je sens que je suis impossible; j’ai l’air plus gourmé, à mesure que je m’efforce d’être plus libre._ L’attaché d’ambassade _est mon surnom. Tout de même, je crois être plus artiste que ces pauvres types, amateurs ou professionnels. Que font-ils là? Pas une idée, pas une lecture, ils n’ont jamais vu un tableau, ils ne parlent jamais du métier. Je suis leur tête de Turc, parce que je n’ai pas été au régiment. Ils me font faire l’exercice sur les fortifications. D’où migraine. Ils voudraient m’emmener au b... Si j’y vais, ce ne sera pas avec eux. Peut-être avec vous?... Le samedi, après la correction, les camarades partent pour Montmartre, le Moulin de la Galette, la mode étant aux croquis vécus, cela veut dire canailles. La journée s’achève chez l’un des camarades, dans ces ateliers à éventails japonais où ils reçoivent des femmes (car de voir «de la peau» est tout le but de leur carrière)—on a «un modèle», la peinture est un prétexte à pelotage, l’atelier un pince-c... Et ce qu’ils font! Je me fais haïr, car rien ne m’empêche de leur dire que c’est mauvais. Ma réputation de dessinateur me pose, ils me blaguent, mais ils m’admirent. Ça m’effraie! Eux? total manque de dons, totale incompréhension. Ils savent se la couler douce, dans l’existence; mais point d’ambition, nul autre idéal que «les femmes», les femmes, la noce! Pourquoi ne sont-ils pas à la Bourse? Vin de Champagne, refrains cochons, blagues..._

_Mais je vous ennuie avec cette académie. Revenez, ô mon seul confident depuis Michel, le fils de l’emballeur, est en Belgique. J’espère que M. votre père va mieux. Je manque de livres. La_ Princesse de Clèves _et Mme de Lafayette me ravissent, mais, du moderne, s. v. p. Ecrivez-moi. Entretenez mon buisson ardent!..._

_Votre G. A._

* * * * *

A Léon Maillac. (Un an plus tard) _date manquante_.

_Cher grand frère_,

_Si vous étiez ici! What a scrape I have got in! Les palettes et les appuie-mains tombent sur moi; mon père prend un air de martyr, maman aussi: ils sont tous contre moi. Voici les faits:_

_Vous vous rappelez que j’ai peint un portrait de ma cousine Camille, pour le Salon, puisque Ange Matoire ordonne que j’expose. Le portrait est refusé au premier examen du jury, puis à la revision. Tout de même la poste m’apporte ma carte d’exposant; je crois à une plaisanterie. Le jour du vernissage, Camille est accrochée aux frises, comme un navet. Les camarades de l’atelier me conspuent: Ça ne se passerait pas ainsi! j’avais dû soudoyer les gardiens, l’atelier était compromis... Bref, le massier fit des recherches, ses démarches aboutirent à un lavage de tête formidable que je tiens a vous conter._

_Donc M. Bouguereau m’a fait venir chez lui hier matin. Il était en séance. L’air aussi furieux que M. Degas ou M. Vinton, il m’introduit dans le sanctuaire où pose une femme nue, Italienne, un gosse nu aussi, dans des draperies groseille, et perchés sur des matelas qui simulent des nuages. J’ai même constaté que, par un artifice d’éclairage, les modèles, la nature, ressemblent chez le Président de la Société des Artistes, aux tableaux de ce maître. M. Bouguereau est un réaliste (qui l’eût cru?) il est sincère et exact comme un appareil de photographie._

_La scène commence. M. Bouguereau est debout devant les portraits de M. et Mme Boucicault, du Bon Marché. Il me regarde comme un juge regarde un prévenu, et me dit: «M. Aymeris, vous rendez-vous compte de la faute grave, très grave, dont vous vous êtes rendu coupable dans un moment d’aberration? Votre ouvrage a été par deux fois refusé, et il figure sur le catalogue officiel, il est accroché, Monsieur! le gardien-chef et trois autres employés vont être admis à faire valoir leurs droits à la retraite.. c’est la moindre punition pour eux. Votre cas, Monsieur, est un des plus pénibles auxquels j’aurai été mêlé dans ma carrière. Vous avez été singulièrement privilégié dès votre naissance, par votre entourage et votre éducation, vos parents ont mis sous vos yeux l’exemple des vertus de la bourgeoisie la plus distinguée de France, vous n’avez eu aucun des soucis matériels sous lesquels cèdent des vocations bien plus remarquables que la vôtre; enfin, Monsieur, ce vénérable Emmanuel-Victor Aymeris, de l’Académie des Sciences morales et politiques, a mis autour de votre nom un halo lumineux que son fils l’éminent M^e Pierre Aymeris, n’a pas éteint_ (sic), _mais auquel, loin de là, il a ajouté les palmes de la philanthropie, de la charité, des vertus civiques et privées; enfin, Monsieur, je n’insiste pas... Vos camarades, les élèves de mon collègue Charlot, vous exclueront de leur sein, si vous ne faites pas une confession publique des actes de corruption et des trafics que vous avez favorisés..._

_Le William Bouguereau de l’oléographie m’humilia pendant une demi-heure; je n’y comprenais rien! et mon portrait de Camille est (hélas!) si mauvais, que je n’ai même pas de consolation. Cher Monsieur, qu’est-ce qu’il y a là-dedans? Papa, comme toujours me soupçonne et se tait. Si j’étais accusé d’un assassinat, il se demanderait si ma raison... Mais il me soupçonnerait. Maman aussi! A quoi, à quoi donc est-il bon d’être un enfant chéri?... Moi, j’aurais cru que maman m’avait trop recommandé. A l’atelier, on me déshabille, on me fait un chahut dans le passage Geoffroy, la police nous pige, on nous mène au poste..._

Mais assez de ces fragments. A force de recherches du massier Mulot, on sut que «le portrait de Mlle Camille A... par Aymeris (Georges-Emmanuel-Victor), élève de M. Charlot, membre de l’Institut et de M. Matoire, «avait été accroché en échange d’une toile crevée, dont l’auteur était un Aymerie (Georges), élève de M. Gérôme, membre de l’Institut, demeurant à Nantes (Loire-Inférieure)». Les gardiens furent expulsés, M. Aymeris leur alloua une pension à vie. A cette occasion, le nom de Georges parut dans un journal de Nantes, le titre de l’article était: _Concussion artistique_.

Autre lettre. (Un an plus tard.)

_Cher ami,_

_Un autre grand événement! Ange Matoire m’a fait connaître M. Degas; j’ai été chez lui, il m’a montré mille dessins, pastels, de chevaux de courses, de danseuses, et toutes ses œuvres anciennes, son_ Jeu de jeunes Spartiates, La Sémiramis. _C’est incroyable! S’il voulait m’accueillir plus paternellement que M. Vinton? Il a l’air aussi terrible. Qu’ils sont sévères, les hommes de ce temps-là! Je sens déjà que je l’aime, je le respecte; c’est un ancêtre, non pas qu’il soit vieux, mais comme maître. Je n’ai pas le temps de vous en dire plus long aujourd’hui, d’ailleurs vous revenez, dites?_

_Je vous embrasse,_

_G. A._

* * * * *

Autre lettre.

_Cher ami_,

_Depuis que je connais M. Degas, je ne peux plus me voir passage Geoffroy et pourtant je n’ose pas aller embêter Degas. Je suis encore, plus qu’avant, seul comme pendant mon enfance à Passy; seul au milieu de ces insouciants dont les plaisirs crapuleux me donnent des haut-le-cœur. Ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que je les amuse; ils me trouvent comique, un pince-sans-rire. Toujours parce qu’ils ne comprennent pas. C’est à vous dégoûter de l’esprit. Je pense qu’ils appellent paradoxe ce qu’ils n’entendent pas. Je ne me croyais pas si drôle. Ils sont si peu cultivés, qu’ils me consultent comme un dictionnaire. Vous savez ma faiblesse: incapable de mépriser ou de faire de la peine. Je les suis, je sors avec eux. Tout cela est absurde. Les élèves amateurs ne sont pas les moins vulgaires: le genre cercleux-baccarat-courses, c’est pis encore que les autres qui rappliquent de chez Jullian. Je blesse ces fêtards et ils me disent: Tu en es un, toi aussi, de fils de famille. Et je veux aimer! Maudit besoin d’amis; maudit besoin de confiance et de sympathie! je biaise, je louvoie, j’essaye de m’abaisser à leur niveau. Ils sont très bons, au fond; mais c’est le volontariat, la caserne! Je me fais l’effet de Napoléon à Brienne... révérence parler._

_La veille des deux jours de correction, par Ulysse-Auguste ou par Matoire, je recale les dessins des camarades, je remodèle un biceps ou une cuisse, car ils sont tous des mazettes. Nouveau prestige pour moi, comme dessinateur, parce qu’Ulysse-Auguste Charlot, bombardé peintre d’histoire, d’habitude portraitiste d’Américaines, obtint une commande pour l’Hôtel de Ville; membre de l’Institut depuis peu, il lui faut exécuter en six panneaux pour l’Hôtel de Ville, l’histoire d’Etienne-Marcel. Il me charge des dessins d’après le nu. Trop occupé par ses belles dames, il s’en remet au plus sérieux de l’atelier, à votre Georges. Dans une exposition d’ensemble, Ulysse-Auguste m’a fait l’honneur d’épingler, avec les siens, quelques croquis de moi. Vous imaginez l’effet produit passage Geoffroy. Fureur des camarades!_

_Vous vous attardez à Arcachon, grand ami. C’est trop long, pour moi, sans M. Maillac et sans le brave Michel. Vous devriez amener M. votre père à Paris pour consulter. Je sais qu’il est faible... Serais-je donc égoïste? Revenez-moi! Il est temps de parler des Grandes Choses!_

GEORGES.

_P. S.—Michel m’envoie de Bruxelles des Catulle Mendès qui ne me plaisent pas du tout. Michel tourne mal. Il voudrait que je lui trouvasse une fin à son sonnet_:

«Que fais-tu donc penchée ainsi sur cette vasque? Tu médites, ô chère! à l’azur de tes yeux.»

* * * * *

_Cher ami_,

_Ne racontez à personne ce que je vous ai écrit sur les panneaux de l’Hôtel de Ville, cela pourrait faire du tort à ce brave Charlot, j’en suis honteux pour lui. Et il est si bon!_

_Maintenant, récit d’une aventure, une de mes aventures. J’en suis bouleversé! Personne ne veut de moi, à part les Matoire et les Charlot. Hier, maman était rue de Douai où je devais la prendre à six heures. Je me suis prévalu d’une visite qu’allait faire à Degas M. Fioupousse, pour retourner chez lui.—Vous connaissez l’escalier, genre échelle, qui monte de la cour à sa porte. Je grimpe, je frappe: une figure convulsée, c’est Degas. Les maîtres sont tous convulsés si un jeune va chez eux._

—_Encore vous? Veuillez bien me f... la paix, je travaille._

_Et il me ferme la porte au nez._

_Cher ami, je l’aurais tant aimé, ce grand bonhomme, et voilà que de même que chez Vinton, je suis déjà flanqué à la porte par celui sur lequel je venais de placer mes dernières espérances._

_J’oublierai; je le reverrai, il faudra bien qu’il permette qu’on l’aime et qu’on l’admire. On vient à bout de tout avec ma patience. Pourvu que Beaudemont, Charlot et Matoire n’apprennent pas l’aventure Aymeris-Degas! Mais ma mère la leur contera. Elle croit toujours qu’on recommande les gens, elle serait capable de me faire recommander à M. Degas._

_L’été vient, Beaudemont part pour Londres en juin, il emmène des collègues du jury et l’on voudrait que je fusse «cicerone», parce que je parle anglais. Matoire s’étonne de ce que je ne le tutoie pas. Oh! les jeunes maîtres! Vous me voyez: toujours à côté! Donc, je suis indiscret avec Degas, mais point assez camarade avec l’autre! Ce n’est pas facile d’être un étudiant, à notre époque. Merci de vos lettres, toutes écrites comme par Saint-Simon (pour m’amuser?...) Mais, quant à mes peintures, on dirait qu’il est question de tout excepté d’elles.—Vous aussi? Enfin, attendez, vous verrez!..._

_Votre G. A._

_P. S.—Je compose un essai sur le scepticisme._ Voici une heure où l’on se vomit.

Pourquoi Vinton avait-il été irréductible? Pourquoi Georges dont la position aurait dû rendre ses débuts faciles était-il abandonné à l’absurde sort commun des élèves d’académies publiques? Georges se plaignait à Léon Maillac, sur l’amitié duquel il pouvait faire fonds; mais l’opinion de Maillac, quant au talent de l’artiste, Georges devait encore en douter: doute cuisant, à l’heure présente où il aurait eu besoin d’un secours, et qui allait être, dans l’avenir, une hantise quand Maillac ne serait plus là!