Part 8
—S’y glisser, ce n’est pas la manière de Marianne Demaille, la pauvre bonne. Si son genre de bonté répond aux besoins de Pierre, tant mieux pour elle! moi, je juge, je tiens à décider, _j’ordonne_ même, dit-on. Alors M. Aymeris dissimule pour n’en faire qu’à sa guise, et le tour est joué! Il n’y aurait pas de quoi fouetter un chat, si l’avenir de Georges... Enfin, je tiens les cordons de la bourse... Pourquoi complotent-ils? Pourquoi retire-t-on les clefs du classeur, où _ils_ rangent les lettres de quête? Ils complotent comme des gamins...
On ne complotait pas rue de la Ferme et Mme Aymeris le savait mieux que quiconque.
L’avocat s’y rendait avant le dîner. Mme Demaille allait ouvrir la porte, dès que les roues de la voiture grinçaient contre le trottoir, et elle riait dans l’escalier:—C’est vous, Monsieur? Vite! Vous m’abandonnez donc? Je croyais que vous ne viendriez plus! Hier, dix minutes en retard; aujourd’hui un quart d’heure! D’où venez-vous, si je ne suis pas indiscrète? Encore de chez vos serruriers aux quatorze enfants, ou de chez quelqu’autre de vos indigents... Et moi, ne suis-je pas une indigente aussi?
M. Aymeris une fois dans le salon déboutonnait sa pelisse, déposait son chapeau sur la table, mettait une calotte de soie, il était chauve et craignait les refroidissements.
—Ah! ma bonne, des reproches? Vous aussi?
Et Mme Demaille le faisant asseoir près du feu, déficelait devant lui deux paquets noués de faveurs bleues ou roses, qu’elle enroulait à ses doigts.
Mme Demaille rendait compte de sa journée:
—J’ai fait un tour de visites à mes contemporaines, puisqu’elles ne sortent plus. A notre âge, on ne doit pas se laisser engourdir. Nous ne sommes plus que trois de chez Mlle Sauvant! Donc, j’ai été chez Mélanie, et puis, en revenant, j’ai pris un petit fiacre, oui monsieur, pour faire vos emplettes: un brave homme de cocher, un cheval boiteux—ils n’allaient pas trop vite, rassurez-vous! Voici vos commissions, monsieur: des gants du Tyrol, la spécialité de la rue Chauveau-Lagarde, la petite boutique près du marché...
—Oui, je sais, ma bonne!...
—Ils sont un peu plus clairs que les derniers, monsieur; et puis il n’y a plus de bretelles souples en tricot rouge: il a fallu les faire faire chez Aucoc. Enfin les voici. Vous plaisent-elles? Ça a pris du temps! Chauffez-vous les pieds, mon ami, vous devez les avoir froids, il n’y a rien de mauvais comme le froid-(t) aux pieds...
—Ma chère, on ne lie pas le _d_ de froid!
—...Thonérieux ne fabrique plus de ces grosses semelles doubles, cousues comme jadis. Ces fournisseurs sont tout à la moderne! Quelle farce! Enfin! mais, dites-moi, vos gens de Vaugirard, _comment que ça va_, monsieur?
—Ah! ma bonne! Je vous en prie, qu’est-ce que cela vous coûterait de dire _ça va-t-il?_ Vous faites encore le bébé!
M^e Aymeris ramène sa calotte de soie sur son nez. Mme Demaille minaude.
—J’en r’deviens peut-être un, de bébé! C’est pour ça que j’ai besoin de vous, mon jeune papa!
—Ah! ma bonne! non!... _de_ bébé!... pourquoi _de_?
M. Aymeris coupe court à ces badineries par des questions qui comportent des réponses nettes:
—Josselin a-t-il porté les caleçons de laine aux pauvres petits diables de tuberculeux de la femme Cauches? J’ai préféré faire faire la chose par vous, ma bonne, par vous qui avez des jambes de quinze ans!
—Elles me sont revenues en _rajeunissant_, alors, Monsieur?
—Ah! cette fois, non, ma bonne, assez du genre bébé!
Mme Demaille prend peur.
—C’est bon: tout ce que vous voulez! je suis à votre disposition, toujours et chaque fois qu’Alice ronchonne. En ce moment Alice en a après les Cauches, ça passera comme c’est venu mais... on ne sait jamais, avec ses bizarreries!... elle fait du «chichi»!
M. Aymeris implore du geste; encore un mot qui ne figure pas dans le dictionnaire!
—Ah! non, ne parlez pas ainsi, ma bonne! Alice est aussi charitable qu’on peut l’être, mais avec ses indigents; elle a les siens, elle a _ses_ œuvres, elle dit que je ne compte pas assez. C’est peut-être vrai...
Mme Demaille se trouble.
—Eh quoi, monsieur le richard? quand vous serez à sec je vous passerai ma bourse, elle est plate... mais tout de même!
M. Aymeris n’aime point non plus cette plaisanterie.
Josselin salue et prononce, comme un maître des cérémonies qui invite la famille d’un mort à partir pour l’église:
—_Madame est servie!_
Mme Demaille courbe son bras en anse de panier:
—La main aux dames, Monsieur!
M. Aymeris profère un long «ma chè...ère!», obsédé par le retour quotidien de cette formule et de la révérence qui la souligne. On mange le potage à la crème de riz; la maîtresse de maison astique, à l’indignation de Josselin, une cuiller où l’on se mirerait; le convive la retire du poing de Mme Demaille, et repose la cuiller sur la nappe, s’excuse:—Vous connaissez votre maîtresse, mon brave!—Et l’on mange en silence.
Du temps du lycée, on composait le menu de Georges, pour le lendemain. M^e Aymeris se tournait vers Josselin:—Monsieur Georges a-t-il un peu déjeuné aujourd’hui? Il n’a pas d’appétit le pauvre enfant? Il est si nerveux! Je ne sais pas ce qu’il a! Il ne cause qu’avec sa mère.
Josselin fait: hum! hum! tousse, et son larynx étant dégagé:—M. Georges a eu de la salade qu’on avait pour nous à la cuisine, i’n’mange que des cochonneries, sauf vot’respect, monsieur...
—Josselin, vieux nigaud, dites pas ça à M. Aymeris, on ne peut pas faire mourir de faim cet enfant, quand il refuse des nouilles et de la laitue cuite. Aviez-vous lavé la salade à l’eau filtrée, Josselin?
—On tuera mon fils, conclut papa.
Tels étaient les propos de l’avocat chez sa vieille amie, comme nous les rapporte Georges, dans ses cahiers d’enfance.
Mme Demaille aurait en ce temps-là—c’était hier encore—voulu posséder Georges, du matin au soir, et le faire marcher, manger engraisser, «forcir». Georges (une autre des remarques quotidiennes de la bonne dame) était «tout du côté d’Alice»; ce n’était pas le bon cher Jacques! Celui-là avait votre cœur, votre bonne humeur de jadis, enfin vos perfections, monsieur! D’ailleurs, les nerfs de Georges et ceux de sa mère, une mauvaise combinaison!
Quand Mme Demaille blâmait Alice, M. Aymeris lui rappelait les égards dus à sa femme; le professeur Blondel appuyait sur ce point: Alice était malade; aussi M. Aymeris se taisait-il, ou s’abstenait-il, plutôt que de contredire son amie.
Maintenant qu’il n’était plus à Fontanes, Mme Demaille recourait aux réserves de sa collection pour affriander le jeune artiste. Elle fouillerait à l’intention de Georges des cartons à estampes; elle lui donnerait un jour ses Delacroix; si ce n’est qu’Aloïsius y tenait... elle s’en fût, il y a beau temps, défaite.—Ça vaudrait de l’argent qui irait aux pauvres. Le papier se piquait dans l’armoire.
—Je les garde encore, monsieur, les vieilles comme moi ne sont pas ragoûtantes; mes trésors attirent Georges et l’occupent, le dimanche, en vous attendant, le soir, pour aller dîner à Passy... car vous n’êtes pas toujours exact, vilain! Mais on vous pardonne ça aussi!
Dès le lendemain du dîner dominical à Passy, elle pensait au dimanche prochain. Georges ayant pris l’habitude d’aller au Conservatoire chaque quinzaine, et les autres dimanches au concert Pasdeloup, il se rencontrait rue de la Ferme avec M. Aymeris, qui venait prendre Mme Demaille dans un coupé aussi vieux que le cheval et que le brave Octave.
Ç’avait été au temps du lycée, c’était encore et ce serait toujours, le même rite hebdomadaire avant de quitter l’appartement: éteindre le gaz, allumer une bougie, fermer les compteurs. M. Aymeris fermait le compteur à gaz, flairait dans les coins, s’assurant qu’il n’y eût pas de fuite, Mme Demaille tirait les verrous sur l’escalier de service, Josselin et la cuisinière devant être dehors jusqu’à neuf heures. Georges remettait les clefs au concierge, que Mme Demaille priait de regarder de temps en temps, par la cour, si l’appartement n’était pas en flammes:
—Madame Jules, je dîne à Passy, vous savez l’adresse en cas de sinistre!
Dans le coupé aux vitres toujours closes, le vétiver du shall des Indes, la bouillotte sous les pieds, la pelisse encombrante de M. Aymeris, les paquets de «douceurs» (Tanrade et Gouache étaient les voisins de Mme Demaille), c’en était trop! Georges, très craintif pour son genou, ses longues jambes repliées sous lui, étouffait, priait qu’on le laissât monter sur le siège avec Octave: à quoi l’on répondait par un refus, hebdomadaire comme la demande, comme les mots de Mme Demaille et comme la fonction. Georges devait sourire, et, vite, il répétait la plaisanterie de peur qu’on ne la recommençât; M. Aymeris imposait sa main sur celle de «l’espiègle»:
—Chère bonne! soupirait-il, et cela signifiait:—Encore cette éternelle phrase! nous la connaissons!
Sur le quai Debilly:—Tiens! disait Mme Demaille, la pompe à feu est donc à côté de la manutention? Plus loin:—Tiens! le Trocadéro n’a donc plus ses bois épais? De mon temps c’était un repaire de voleurs... Georges n’a pas connu ça, lui?
Et Georges affirmait:—Mais oui, Madame, j’ai connu ces sombres forêts où vous faillîtes être assassinée...
—Vraiment, tu te rappelles?... Tu te vieillis déjà, Georges? comme Antonin! L’exposition universelle de 1867, moins belle que celle de 1855, aura tout de même servi à l’hygiène. M. le baron Haussmann nous aère—mais on ne s’y retrouve plus, dans son Paris. L’exposition de 1867 était trop vaste, je n’y suis allée qu’une fois pour voir les Algériens, on m’avait dit qu’ils vendaient de la vraie essence de rose, mais comme ça sentait la friture là dedans... je cours encore!
Octave mettait le cheval au pas pour la côte, et c’était Passy. Ouf! Georges respirait.
Dans le salon, trois lampes Carcel de cuivre, des fauteuils, une demi-obscurité. On aperçoit les cheveux d’argent, le profil à la Houdon de M. le président Lachertier; sa sœur Sybille—une nonne de Philippe de Champaigne—coiffée d’un bonnet à fleurs que, d’un dimanche à l’autre, elle laisse chez les Aymeris, dans une boîte de carton bleu. Près du feu, M. Diogène-Christophe Fioupousse, de Toulon, lit les _Débats_ en ramenant sur une tache de vin frontale une longue mèche en baguette de tambour; certains dimanches, on aperçoit les deux grosses moustaches cirées, «l’impériale» du général et du colonel Du Molé, cousins des Aymeris, ex-polytechniciens; parfois le professeur Blondel, neurologue et philosophe, et toujours à son poste, courbé, l’air de souffrir, l’omniscient Léon Maillac vient d’amener le terrible Vinton-Dufour et sa femme, un couple d’artistes reclus dans le faubourg Saint-Germain, qui se sont fait une règle de ne pas sortir à moins que le baromètre ne soit au beau fixe. On se demande pourquoi ce ménage, plus timide que les tantes Lili et Caro, quitte sa retraite en faveur de Passy. Peut-être M. Vinton est-il attiré par le souvenir de Berlioz, de Delacroix, les anciens amis d’Emmanuel-Victor, l’illustre bâtonnier; les ombres de ces génies doivent rôder encore la nuit sous les hautes corniches du «Château»...
Georges supplie sa mère en l’embrassant:
—Vous me placerez entre M. Fioupousse et M. Maillac, ou je me couche!
Ces deux messieurs semblent s’intéresser à Georges. Ils favorisent ses goûts de peintre, montent dans la chambre-atelier pour voir ses dernières études; ils lui donnent des livres rares et le conduisent au Salon des Champs-Elysées. A la vérité, l’intelligence de Georges les enchante.
Le président Lachertier prie Mme Aymeris de lui faire connaître le menu du jour, il fait claquer sa langue quand elle lui dit: Le potage Crécy, les ris de veau financière, des truffes magnifiques, un cadeau de Fioupousse, mon cher, et _des vraies_, du Périgord! le turbot sauce crevettes—avec le persil frisé pour vous, mon Président; un rôti... et je ne sais plus quoi!
—Et l’entremets?
—Les profiterolles au chocolat.
A-t-elle «mis» un caneton?
—Animal immonde! proteste M. Aymeris, car Mme Demaille en redoute pour Georges l’indigestibilité; cet animal se nourrit d’excréments, et un usage haïssable l’associa aux petits pois, légume de plomb, ou bien aux navets qui empestent, ou encore à une farce d’intérieurs hachés. Coquin de palmipède lamellirostre!... Et M. Aymeris menace cette volaille amphibie comme cet autre misérable: le soleil.
Alors Mme Aymeris fait la moue:—Aujourd’hui—dit-elle—le repas va s’éterniser, puisque c’est l’avocat qui officie...
Mais la cloche a sonné. Antonin a ouvert les deux battants de la porte; bras dessus, bras dessous, les premiers couples procèdent à la salle à manger. Mme Demaille fait observer, _hebdomadairement_, qu’il y aura «des messieurs sans dames; les dames étant trois et les messieurs plus nombreux, chaque dame devrait donc prendre au moins deux cavaliers». M. Aymeris couvre cet ana d’un:—Antonin ne baissez pas trop les carcels, vos lampes vont sentir.—Mme Demaille s’écrie:—Monsieur! Avez-vous mis le pare-étincelles? je retourne voir au salon... la grosse bûche dégringolera... Ah! nous ne faisons pas le feu de même, Alice et moi!
—Allons, madame! Vous savez bien qu’Antonin l’a couvert, dit Mme Aymeris, et elle hausse les épaules.
On s’assied devant douze compotiers de fruits, quatre assiettes de «fours» et une jardinière de plantes vertes. M. Aymeris écarte les revers de son habit, remonte sa serviette à mi-plastron (plastron mol et qui bouffe), et sert le potage, comme d’ailleurs tous les plats; mesure la part de chacun, selon les préférences et l’importance du convive. Mme Aymeris fait des recommandations à Antonin, se penche pour voir, au travers des branches de yucca, si M. Aymeris a fini de palper le petit pain-riche de Mme Demaille, réchauffé dans le four, et s’il épinglera encore la serviette de son amie, ce qui est si ridicule!
C’est, aujourd’hui, «soir de caneton». Il y en a trois sur le réchaud. Avant les canetons, ce furent les paupiettes de veau, les merlans pochés au riz; une poularde au blanc et des pâtes, pour le «patron» et la chère Mme Demaille. Antonin découpe cette volaille de valétudinaires sur un dressoir, tandis que son maître cisèle «au bout de la fourchette», es immondes palmipèdes pour les gourmets: prodigieux tour d’adresse et de force, interrompu par une anecdote de Palais, qui impatiente Mme Aymeris, car ces histoires ne sont point courtes.
—... Et ce misérable confrère dont j’ai honte de prononcer le nom, dégrade l’ordre des avocats! c’est vous, M. le Président, c’est vous mes chers amis, qui l’excusez? cette femme... ce collier de perles... Mme de Païva que j’ai connue me racontait...
—Servez-nous donc, Maître Aymeris, au lieu de balancer cette aiguillette comme un baladin à l’hippodrome! le jus fige dessus! ordonne Mme Aymeris agitée, et elle fait enlever le yucca, qui l’empêche de voir les canetons.
—Vous n’avez encore effilé que quatre morceaux, monsieur Aymeris? C’est comme cela qu’on mange froid. Pierre s’est habitué à la patience de Mme Demaille! Pour moi, un repas n’est jamais assez court.
Les femmes de chambre pouffent de rire.
—Poli pour nous, merci! dit le président Lachertier.
—Pardon, mes amis! je vous aime beaucoup, mais dans le salon! Les histoires du Palais n’en finissent plus!... M. Aymeris va encore nous attendrir sur quelqu’un... Nous connaissons les _chéris_ de Pierre, n’est-ce pas, mon Président? Tous des saints du Paradis... allons! allons! faites vite, monsieur Aymeris! le caneton, s’il vous plaît! si l’on ne nous sert pas, je retourne à mon fauteuil. Elle trépigne d’impatience.
M. Aymeris s’interrompt encore.
Sa femme décide:
—Allons tous nous asseoir confortablement, mes amis! Notre avocat est comme Deldevez, le chef d’orchestre qui ralentit tous les mouvements. Servons chaud!
Mme Aymeris, d’un trait juste et pittoresque, condamnait et louait implacablement, provoquant des rires approbatifs, des réticences de la part des timides, ou une grimace de Mme Demaille qui glissait au maître de la maison un regard d’entente et de pitié.
—Alice est infernale! murmurait-elle, entre ses dents.
—Ce soir, disait parfois le patron, nous nous passerons du concours d’Antonin: il a sa crise!
Antonin prétendait souffrir de la goutte comme son maître; et Mme Aymeris ajoutait:—Rhumatisme sympathique, goutte par dévouement! Antonin a peur de passer pour le fils de sa dondon de femme, puisqu’il a été assez sot pour épouser Domenica, son Italienne qui a vingt ans de plus que lui... Et ils sont amoureux! c’est ridicule! Elle devrait se calmer, cette goule.
Mme Demaille regardait Mme Aymeris de travers, et lui jetait:
—Ces mots! Antonin est las, ma chère! on ne conserve pas toujours l’aspect des tendrons!
—Parlez pour vous, ma belle, avec vos cheveux noirs! La vie ne creuse pas de sillons dans vos joues. En effet, j’envie votre sérénité!
Mme Demaille s’apprêtait à répondre. Un coup de coude de M. Aymeris voulait dire:—Ma bonne amie, chère bonne... vous écoutez _encore_ Alice?...
Alice levait les yeux au ciel, ou prenait à témoin le Président, tandis que Mlle Sybille toussait, buvait pour feindre de pousser quelque chose qui ne passait pas; nerveuse elle n’avait plus goûté à un poisson, depuis une fameuse arête difficilement extraite de sa gorge par Nélaton, avec des pinces que la vieille demoiselle portait dans un étui, en cas de récidive...
—C’est que nous n’avons plus de chirurgien! disait-elle pendant que les colères grondaient au loin.
—Bataille de dames! Hé là, Môssieur Berryer! Où sont vos confrères? Il y a bien quelque repas de corps, ce soir, à la Galerie Montpensier! On vous y attend... au moins vous ne vous disputeriez pas, là-bas...
C’était le Président, et ses cruelles plaisanteries.
—On m’insulte à ma propre table! grommelait M^e Aymeris, en resserrant sa cravate de satin noir qui, en trois tours, pressait un col-carcan dont les coins entraient dans ses bajoues encore grasses.
Lors des «piques» trop vives, le général louait le moelleux sans pareil des sauces, les carpes à la Chambord, les escalopes Vatel, les charlottes russes, mais ne rassérénait point l’atmosphère:
—Vous faites toujours venir de chez Petit, le pâtissier de la place de Passy, ma cousine.
Mme Aymeris s’écriait:
—Mais non! Domenica _pinxit_! mon cousin, vous n’êtes donc plus connaisseur?
Georges s’ennuyait à mourir, même à côté de M. Maillac et de M. Fioupousse.
Il y avait des dîners réussis; des dîners ternes; il y en avait où des discussions s’élevaient entre Fioupousse et le Président; il y avait les repas où l’irritation silencieuse du maître faisait perdre à Mme Aymeris tout contrôle sur elle-même. Le plus souvent, routines, redites; le Président proposait alors:
—M. Aymeris, rajeunissons les cadres! Qu’en pensez-vous, mon général? et vous mon colonel? Nous avons la jambe cotonneuse!
Ceux-ci amèneraient des sous-lieutenants; on ferait venir les tantes Lili et Caro. Ceci, d’un effet comique toujours sûr.
Après le dîner, le Président jouait avec le Colonel au tric-trac dans le salon rouge; deux bougies à abat-jour verts vacillaient sur la table. Dans le cabinet de l’avocat, infusait la camomille. Mme Demaille et Mlle Lachertier s’endormaient. M. Aymeris faisait une partie de cartes avec les autres. Mme Aymeris regardait la pendule. Georges appelait M. Maillac au piano; c’était une partition à quatre mains, de Wagner; un oratorio de Schumann; ou quelque œuvre nouvelle à déchiffrer. Diogène-Christophe Fioupousse racontait Delacroix, Théophile Gautier, Baudelaire, une visite à son ami Manet, ou les curieux tableaux de théâtre d’un certain Degas. Georges, d’après des descriptions de «peinture au pétrole», à la façon des décors, avait fini par se représenter l’artiste comme un ouvrier, quoique Fioupousse eût dit:
—M. Degas, comme Edouard Manet, un fils de famille.
Vinton-Dufour, du _Salon des Refusés_, aimait Manet comme un frère, mais, sur sa nouvelle manière, se réservait. Il reconnaissait qu’Edouard avait fait de la bonne peinture jadis, avant que Claude Monet ne le dévoyât. Georges craignait Vinton et l’admirait tout de même, car Léon Maillac l’avait élevé dans le culte de cet «_ours_», mais Vinton dédaignait trop les études de Georges, ses essais de gamin. On demandait à Vinton:—Avez-vous vu ce que Georges a peint cette semaine, là-haut? Qu’en pensez-vous? Il me semble en progrès.
Vinton-Dufour rechignait à répondre. Une fois il dit au Président: —On devrait décourager Georges; il réussirait mieux dans la carrière diplomatique.
Mlle Sybille Lachertier rapporta le propos à Lili et à Caroline, en prenant une tasse de chocolat, ou «le doigt de Marsala» de ces demoiselles. Elles se réjouirent, souhaitant que Georges servît la France, sinon par les armes, du moins dans la diplomatie qui dispose de leur emploi. Elles attendaient le verdict du prochain conseil de revision: une hantise pour les Aymeris!
Georges fut exempté du service, son genou ayant encore gonflé; le mal s’aggravait à chaque promenade à cheval qu’il s’offrait, en cachette du chirurgien et pour le plaisir d’être seul avec le cher Patrik de Jessie. Un épanchement chronique de synovie le faisait boiter assez bas. Définitivement libre, qu’allait-il faire? Il le savait mieux que jamais, malgré les avis de Vinton-Dufour.
Lili et Caroline ambitionnaient que Georges, s’obstinant à peindre, étudiât avec Detaille ou Alphonse de Neuville—«presque des soldats, ma chère!» Elles s’avisèrent qu’une dame de Versailles, amie du général Du Molé, était la sœur du peintre virtuose, l’Alsacien Beaudemont-Degetz. Elles obtinrent une introduction auprès de lui et se rendirent à son hôtel de la rue Jouffroy.
Un valet de pied, à boutons d’or, introduisit ces demoiselles dans une salle ennoblie d’armures, de drapeaux et d’uniformes, où un canon historique menaçait de sa gueule le traîneau de l’impératrice Joséphine; une esquisse du baron Gros remplissait le fond de la pièce; c’était un musée de souvenirs napoléoniens réunis par le peintre militaire.
Une portière de velours, à aigles d’argent, soulevée par le serviteur, donna passage à un homme, jeune encore, en dolman de peluche noire, la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière; ces demoiselles furent du coup conquises, le maître avait l’air d’un capitaine de chasseurs à cheval! Il n’y aurait pas, chez M. Beaudemont, de ces modèles féminins dont elles appréhendaient pour Georges le commerce; mais d’anciens turcos, peut-être un ex-Cent-Garde, des cuirassiers, de vieux braves. Il parut qu’on trouverait un terrain d’entente, ce Beaudemont voulait être agréable au grand avocat et ferait une exception, puisqu’il ne professait pas. Georges objecta qu’un tel arrangement offrait à un élève peu de chances d’étudier le nu. Mme Aymeris, de même avis, inclina pour la classe de Jullian. Georges s’y fit inscrire, mais le lundi où il s’y rendit, il fut intimidé par les cris que poussaient les rapins. Les brimades étaient terribles; la moindre consistait à vider un baquet sur le «nouveau» quand il dépassait le vestiaire; le cœur manquant à Georges, il s’enfuit.
M. Beaudemont avait plusieurs ateliers dans son hôtel; il en céderait un à mon ami, avec toute licence de prendre des modèles «d’ensemble», que Mme Aymeris paierait. Beaudemont dessinait anatomiquement, ses conseils seraient précieux: avant d’être «peintre militaire», il avait gravi tous les échelons à l’Ecole des Beaux-Arts, jusqu’au prix de Rome; «il connaissait donc son métier et la structure des corps, hommes et animaux».