Aymeris

Part 34

Chapter 341,147 wordsPublic domain

Ils se remirent en route pour Versailles; peu avant d’arriver aux «Réservoirs», une roue se détacha. Le mécanicien, après une rapide inspection, comprit qu’une pièce avait été sciée, de façon que l’accident se produisît après quelques kilomètres de marche. Il avait bien cru voir un gamin tripotant sa voiture, n’avait plus songé à y regarder de près; et c’était alors, qu’il s’était permis d’engager ses clients à quitter en hâte le parc de St-Cloud. Mais selon lui, le mauvais drôle n’avait pas eu le temps d’accomplir son méfait à lui seul. Or le chauffeur raconta des histoires telles, qu’à l’entendre, les autos particulières étaient maintenant à la merci d’une populace prête à tout saccager. Aymeris n’était que trop préparé à croire ces paroles. Cynthia comptait prendre son thé aux Réservoirs, pendant que Georges irait chez le peintre Mendoza. C’était jour de grandes eaux. Les salles du restaurant étaient remplies de monde. Georges crut avoir laissé choir la carte de Mendoza en ouvrant son portefeuille pour payer l’addition; le garçon qui servait comprit qu’Aymeris l’accusait d’avoir ramassé un billet de banque. Il y eut discussion.

Puis, calmé un peu, Georges tâcha de retrouver son chemin; croyant se rappeler la maison du vieil artiste, il se mit seul en route, Cynthia s’alla promener dans le parc où il la retrouverait ensuite.

Il fit le tour de plusieurs pâtés de maisons, s’engagea dans des rues désertes, sonna à plusieurs portes. M. Mendoza y était inconnu. Il entra chez un antiquaire et s’enquit; cet homme, qui avait M. Mendoza pour client, donna le numéro et le nom de la rue à Aymeris; c’était très proche, mais il fallait descendre le boulevard de la Reine, tourner à droite, puis à gauche. Aymeris n’écoutait pas, il se remit tout de même en route, se perdit encore et, de guerre lasse, revint au parc. Cynthia n’était plus à la place convenue. S’il était en retard, ils devaient se rejoindre à la gare, puisque l’automobile était en panne. Georges entrevit qu’il n’exécuterait pas son décor, car il ne se procurerait jamais une échelle. Tout se retournait contre lui!

A huit heures, ils prirent un train pour Paris; les wagons étaient combles; des gens, avec des bouquets de lilas dans les bras et des paniers de provisions, encombraient les couloirs de seconde. En première classe, il n’y avait plus de place. Comme il fallait rentrer, Aymeris casa Cynthia entre deux commères suantes, et se tint debout contre la portière, provoquant par sa mine dépitée les quolibets d’un public bruyant, ignoble, ivre de chaleur, d’air et de boisson. Un homme en manches de chemise invita «le Monsieur» à se mettre à l’aise et lui tendit un verre de vin que Georges refusa. Les cris et les rires redoublèrent.

A la station de Meudon, des voyageurs descendirent et laissèrent la porte du wagon ouverte; le train s’ébranla,... et Aymeris, dans un soudain vertige, s’élança sur le quai...

Un cri fut poussé par les spectateurs, Cynthia voulut se précipiter aussi; le chef de gare fit stopper la machine.

On releva un cadavre méconnaissable.

Georges Aymeris venait, pour une futile contrariété, de mettre fin à une existence qu’il aurait eu tant d’autres raisons plus graves, d’abréger.

J’appris son suicide par les journaux, en même temps que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.

Ce fait divers passa inaperçu, dans l’effervescence du moment. Dirai-je pourquoi je ne me rendis point à ses obsèques? Je craignais de revoir Cynthia, _Madame_ Aymeris; mais peu de semaines après, elle m’écrivit, me priant de lui rendre le journal de son mari.

J’hésitai, je fus même sur le point de ne pas répondre; j’avais fait copier presque en entier les cahiers de mon ami. Si Cynthia allait les vouloir détruire? Mais les connaissait-elle?

J’allai néanmoins chez elle, les lui portai à St-Germain où elle passerait quelques semaines, pour régler ses affaires avant de repartir pour l’Angleterre. La guerre était désormais inévitable.

Mme Georges Aymeris me reçut froidement, avec un embarras plus visible encore que ne l’avait été celui de Mrs Merrymore. Elle me raconta le suicide de son mari et les scènes qui précédèrent; très calme, très digne, son chagrin ne se trahissait que par l’altération des traits de son visage. Ses cheveux étaient blancs. Elle me dit:

—Je savais que vous possédiez ces cahiers. Je vous remercie de me les rendre. Sont-ils aussi intéressants que la chère personne qui les a écrits? Je le suppose; car Georges n’a pas accompli son œuvre, il ne devait peut-être pas se réaliser... sinon par le récit de sa propre personne. Je ne les lirai pas; mais, si je ne puis vous refuser le droit d’en faire usage, je vous prie de ne parler de moi qu’après que j’aurai rejoint mon mari.

Cynthia passa dans une chambre voisine; j’entendis le bruit d’une trappe de cheminée, le crépitement d’un feu de bois. Une odeur de papier brûlé se répandit dans l’air.

Elle revint, au bout de quelques minutes, tremblante...

—Ils flambent!—dit-elle—n’entrez pas!...—et reprenant le récit du suicide:—Je croyais Georges capable de tout, sauf d’attenter à ses jours. J’associai ma destinée à la sienne pour éviter des malheurs. Il m’avait plusieurs fois menacée d’un «coup de tête»; une seule fois, je doutai de sa parole et lui portai un défi... il aimait trop la vie, et j’espérais qu’il voudrait encore et toujours _recommencer_! Le pauvre cher ignorait-il lui, si conscient, que _quand nous nous réveillerons d’entre les morts, nous nous apercevrons que nous n’avons jamais vécu_?

La veuve de Georges Aymeris allait s’engager bientôt comme infirmière dans une ambulance du front, et son corps devait rester en terre de France, mais loin du cimetière où repose enfin mon ami.

_Prieuré de Saint-Louans, août 1918._

NOTES ET JUSTIFICATION DU TIRAGE

NOTES

Remarque.—_Les phrases et fragments de phrases donnés entre guillemets dans le corps du récit sont extraits du journal de Georges Aymeris._

_Note 1. Viandes rôties._

_Note 2. Livres récréatifs._

_Note 3. Veille de Noël._

_Note 4. Elle a les manières d’une femme du monde._

_Note 5. N’imitez pas, cher, ne regardez pas ces gens grossiers._

_Note 6. Fiacre à quatre roues._

_Note 7. Cab à deux roues._

_Note 8. L’ambassade de France._

_Note 9. Trop voyant._

_Note 10. Emmenez-le! Je ne permets pas à un garçon de m’embrasser._

_Note 11. Douairière._

_Note 12. Domestiques supérieurs._

_Note 13. Les locataires des maisons dépendant du château._

_Note 14. Casquette de voyage._

_Note 15. Oui, tout aussi fiers l’un que l’autre._

_Note 16. Venez, Jessie! venez! allons nous asseoir au jardin: j’ai tant besoin de vous! Venez tout de suite!_

_Note 17. A quoi destinez-vous cette drogue? Vous n’allez pas la prendre: vous êtes bien portant, vous, monsieur._

_Note 18. Laissez-moi la donner à ma sœur: elle est très malade, elle._

AYMERIS _a été achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie Henri Diéval, le 24 janvier 1922._

_Le tirage comprend cinq cent trente exemplaires ainsi répartis:_

_Dix exemplaires sur papier impérial du Japon, chiffrés de 1 à 10, contenant des dessins originaux de l’auteur;_

_Vingt exemplaires sur papier impérial du Japon, chiffrés de 11 à 30;_

_Et cinq cents exemplaires sur papier vergé des manufactures de Corvol, chiffrés de 31 à 530._

EXEMPLAIRE DE LA PRESSE