Aymeris

Part 33

Chapter 333,656 wordsPublic domain

Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain, après qu’Aymeris eut poussé ce cri d’allégresse, qui retentit encore dans mon cœur comme les rires d’un pandémonium. N’est-ce pas, d’ailleurs, par ses contradictions et son impuissance tragique à se mettre d’accord avec lui-même, que Georges représentait pour moi un type de Français de son temps, ou plutôt de sa classe si menacée? De même que ses mouvements étaient les réflexes de certains gestes de ses aïeux, ses idées demeuraient étrangement dépendantes des sentiments ataviques. Il s’était battu contre des spectres, avait livré une guerre de cinquante ans contre un certain lui-même, dernier héritier de tant d’Aymeris dont la généalogie remontait loin dans notre histoire, ces grands bourgeois, ou ces hobereaux, ayant tenu chacun sa place dans une société hiérarchiquement organisée. Les efforts de Georges pour se faire la sienne, en pleine désagrégation sociale, étaient aussi vains que spasmodiques. Son intelligence, sollicitée par l’inconnu et le nouveau, désireuse de s’accroître et de s’enrichir par tous les spectacles et toutes les sensations—et Aymeris cultivait comme un malade son inquiétude—il lui manquait à un degré rare, la méthode par quoi _la raison corrige les excès de la sensibilité_. Au point que je doutais parfois de cette intelligence sur laquelle je m’étais peut-être mépris... Je parvenais mal à joindre les différentes parties de sa personne morale. J’avais si bien cru le connaître et sa figure s’éclipsait pour moi!

_Le tort essentiel du principe de liberté, c’est de prétendre suffire à tout et de tout dominer. Il se donne pour l’alpha et l’oméga. Or, il n’est pas l’alpha_, dis-je à Georges Aymeris, songeant à Ch. Maurras que je lisais alors.

Le soir suivant, il ralluma notre conversation de la veille pour corriger ou expliquer certains de ses vagues propos. Il avait parlé d’anarchie d’un ton que je prenais pour de l’approbation; je lui avais dit:—Qu’es-tu donc, mon pauvre Georges? Un anarchiste à rebours, un romantique, un réaliste, un traditionnel, un «évolutionniste»? Ce dont tu manques, plus encore que d’une méthode, c’est d’une Religion, l’_Essentiel_.

Et je lui rappelai les phases du périple qu’il avait, depuis notre rencontre à Cannes, accompli, en art moins encore qu’en politique et en sociologie. J’aurais craint de l’attrister par le souvenir de James dont il avait songé à faire un «citoyen du XX^e siècle», quand nous sortions à peine de l’affaire Dreyfus. Georges, en ce temps-là, quoique irrité par les tendances nouvelles de l’atelier Carrière, et le germanisme envahisseur, n’en avait pas moins fréquenté «l’Etoile bleue» de Levallois-Perret, les «Soirées ouvrières» de Montreuil-sous-Bois, avec Véra Starkoff, le «Germinal» de Nanterre, «l’Egalité» de Maria Vérone, et «la Pensée libre» d’Arcueil-Cachan. Il avait été de ces _bourgeois intellectuels_ sans qui les _U. P._ n’auraient pas pu se créer ni vivre.

Georges cita d’autres _U. P._, avec un rire moqueur: l’_Emile Zola_ du XX^e arrondissement, _La Semaille_, _La Gervaisienne_.

—J’ai toujours eu de la bonne volonté, dit-il. Tu m’appelles _anarchiste_, parce que je parais tout détruire autour de moi; je me suis seulement rebellé contre les centenaires qui se repaissent de la chair fraîche et dont la conception de l’Ordre est inséparable de leur crainte du mouvement, du jugement, bref, de la vie. De même que l’art de la Villa Médicis est la caricature de l’art classique, l’_Ordre_, dans l’esprit de ces vieillards, est ankylose, paralysie. Ils sont changés en statue, comme la femme de Loth, parce qu’ils se retournent toujours et ne savent regarder qu’en arrière. Ils célèbrent la tradition, et la rompent, plus que nos amis les Futuristes, sans comprendre que la Tradition est, comme je te le disais, la somme de toutes les expériences heureuses où, après des périodes de pauvres récoltes, vient une somptueuse moisson. Ce qu’on appelle _Progrès_, dans le jargon d’aujourd’hui, c’est le total d’une addition, arrêtée à une certaine date, et à quoi d’autres nombres s’ajouteront, jusqu’à la fin des siècles... Les grandes ères de l’humanité sont celles qui allongent la colonne de ces chiffres. Mais ce progrès, qu’est-ce que ça prouve?

* * * * *

La nuit suivante, nous allâmes, Georges et moi, le long des nouveaux quais, sur la rive droite du Tibre, jusqu’au Ponte Mole, et revînmes au Pincio par la place del Popolo. Avant de remonter à notre banc du Pincio, nous fîmes un détour pour voir la maison de Mme de Beaumont. Georges relisait les _Mémoires d’outre-tombe_. Il était nerveux, irrité de ce que Mrs Merrymore ne nous eût pas rejoints. Il me parla de ses relations avec elle, depuis la mort de James, et je pensai, un instant, qu’ils allaient bientôt se marier, si un mariage encore secret n’avait pas eu déjà lieu. J’avais cru deviner que l’obstacle avait été l’enfant. Georges me dit:

—J’aurai bientôt soixante ans..., pas tout de suite! Mais, tu sais, après la cinquantaine, ça va vite! Si je n’avais pas été surtout _un fils_, j’aurais aujourd’hui une femme, sans doute une Française, quelqu’une de mon monde, des enfants, une famille, comme mon ami Michel, et je ne serais point ici, cette nuit, à attendre, comme un jeune homme, un être exquis et adoré, mais dont la réserve et la discrétion sont pour moi plus pesantes, parfois, que ne fut l’autorité de ma mère sur mon enfance. La liberté que me laisse Cynthia tient à une erreur de psychologie, assez rare chez les femmes qui, d’habitude, s’imposent à un homme plutôt qu’elles ne s’effacent derrière lui. Cette liberté dont mon pauvre père, en mourant, m’a dit qu’elle était le plus grand des biens, qu’est-ce donc? Dans ma vie, la liberté ne fut que _désorganisation_. Je me suis dissous dans une action négative, qui est d’ailleurs un des traits individuels de la nation dont nous faisons partie; nous sommes incapables d’organisation, et il semble que la curiosité universelle d’un Léon Maillac, le dilettantisme qu’il cultivait et par lequel il m’attira vers lui, au moment où je me développais, ne fut qu’un de ces excitants dont l’usage prolongé frappe d’impuissance. Je n’ai jamais eu de direction; néanmoins j’ai toujours obéi à quelqu’un ou à quelque chose. L’indépendance devrait nous permettre de choisir entre nos diverses possibilités, mais «_à condition de distinguer la valeur_, le rôle, _la hiérarchie des forces dont nous sommes doués_». Tu vois que je lis ton Ch. Maurras. Quand nous nous sommes liés, toi et moi—je venais de m’échapper et je courais hors de ma cabane, tel un chien qui a rompu sa chaîne; aujourd’hui, je fuis l’état de liberté comme un autre chenil; mais où est mon «_centre normal_»? Je suis battu, mais je sais pourquoi. Je n’ai pas su m’isoler, cesser de tenir compte de ce qui s’était fait autour de moi, de tout ce qui avait été fait avant moi, ne me référer même grossièrement, qu’à mon seul jugement. Il fallait mentir, ils sont obligés de mentir, ceux qui ont quelque chose à sauvegarder. Je n’ai pas assez menti, parce que j’étais toujours amoureux et qu’en cédant à des mobiles sentimentaux ou à des habitudes congénitales, j’ai cru, par besoin de noblesse morale, obéir à ma volonté ou à ma raison. Quelle confusion! J’ai cherché à mettre d’accord ma conduite et mon intelligence. Et je me retire après la défaite de cet orgueil, qu’orgueilleusement encore j’avais voulu et cru vaincre en moi.

Cynthia m’a pris, comme les autres me prirent, pour un dilettante, au lieu de voir en moi un ouvrier, un homme de bonne volonté. Cynthia, par pitié pour le malade qu’elle me croit être, a dit adieu à sa famille, à son monde, à son pays, et elle ne m’abandonnera plus. Compromise à ses yeux et aux yeux des siens, elle a choisi de me suivre. Nous sommes venus à Paris, j’ai entr’ouvert ma maison, Cynthia s’y est installée auprès de moi et ne se montre à personne, sauf à Darius Marcellot; mes tantes sont mortes à quelques mois de distance. Cynthia est mon épouse, mais elle n’est pas et ne veut pas être Mme Aymeris, par respect, je le crois vraiment, oui, par respect pour notre liberté!

Et Aymeris éclata de rire en répétant le mot _liberté_.

—Mais toutes les grâces et le charme et les soins délicieux dont elle m’entoure, le bonheur qu’elle me donne, rien n’empêche que... j’ai manqué ma vie d’artiste. Ah!...

* * * * *

Au bout de tant d’années, je ne sais pas, en vérité, je me demanderai toujours ce qui l’a attachée à moi. Après une première et désastreuse expérience d’amour, peut-être avait-elle redouté de se laisser prendre une seconde fois; ce qui ne l’a pas empêchée d’aimer James, plus que je ne l’aimais. La vie est plus forte que nos morales, il faut s’y abandonner, puisque... enfin, mon cher, tu vois comment notre roman se termine?...

Il s’arrêta, regarda si quelqu’un venait.

—Tu sais comme les goûts de Cynthia et les miens sont pareils; nous nous plaisons ensemble, nous voyagerons pour satisfaire un besoin de tout connaître; nous irons aux Indes, en Chine, mais je possède aujourd’hui la certitude qu’elle ne me connaît pas...

Aymeris avait cru entendre le pas de son amie. Ce n’était point elle. Il me quitta subitement et sans me tendre la main.

Je ne devais plus revoir Cynthia à Rome; nous avions été trop loin, elle et moi, dans nos confidences de Londres au sujet d’Aymeris; Cynthia m’avait livré ses sentiments... Combien j’eusse voulu causer ici avec l’honorable Cynthia, la fille d’un Lord, l’élève d’Aymeris et sa gardienne à la fois, devenue une maîtresse qui se cache d’avoir tout sacrifié à un artiste.

* * * * *

Ils n’allèrent ni en Chine ni aux Indes, mais vécurent en Italie et dans le Midi de la France où ils passaient six mois de l’année. J’aurais voulu choisir dans le journal ce qui eût permis au lecteur de suivre, comme je le fis moi-même, les dernières étapes parcourues par mon ami. Mrs Merrymore m’ayant enjoint, comme on le verra, de ne retenir que les fragments où il n’est pas question d’elle, le lecteur ne verra point le ménage dans son intimité.

Furent-ils heureux? Un homme peut-il l’être... si le présent est dominé par les souvenirs d’une sombre existence et la crainte d’un lendemain pire encore que le passé? pour un quinquagénaire à qui le réveil, chaque matin, ramène comme à un adolescent, des promesses, des espérances, l’énergie, l’amour de vivre; le soir l’accable, comme un malade terrassé par la fatigue que lui cause la lumière.

Après ses voyages, Georges revint chez lui, se renferma dans son atelier, écartant de plus en plus ses anciens amis; et il fut à Paris comme dans une de ces chambres noires où l’on voit refléter sur un écran ce qui se passe au dehors.

Retour en novembre 1912 (fragment daté 2 décembre).

_A l’horreur de rentrer à Paris, l’angoisse s’ajoute dès l’antichambre, de journaux, de magazines, des cent lettres qu’il faudra passer en revue; l’odeur de la maison à peine rouverte, mélange de la poussière des vieux tapis, de l’haleine fade des bouches de chaleur, et cette vieille «odeur de soi-même» que, tant que vous habitez une maison, vous ne sentez plus; mais dont, au retour du voyage, vous vous demandez: Est-ce donc celle qu’en déposant leur par-dessus dans l’antichambre, les amis respirent? Sentirais-je «le vieux», comme les choses de chez moi? Le gardien de ma maison, ex-sergent de ville, fume sa bouffarde et crache par terre; il faudra toute une équipe d’ouvriers pour lessiver, repeindre. Tout s’en va, rien ne tient plus chez moi si ce n’est les taches qu’on ne peut plus «avoir» avec l’ongle ni la salive, comme dit le bonhomme._

Georges Aymeris rentre pour la première fois à Passy avec sa compagne; deux étrangers, deux intrus dans le silence, l’abandon d’une demeure qui fut celle des Aymeris, et qui ne semble plus être à personne. Les meubles, les portraits, tout ce dont les murs sont encore encombrés, tant de choses qui devraient être chères à Georges, semblent attendues par l’Hôtel des Ventes: elles ont perdu leur personnalité. Il a chassé le dernier de ses anciens domestiques, les _témoins_; le gardien lui remet les clefs dont le propriétaire ne connaît plus l’usage, la femme de chambre de Cynthia déclare qu’elle ne couchera pas dans cette maison où il doit y avoir des «ghosts» (revenants).

Les lits n’étaient point faits, Georges n’avait pas songé à commander un repas. Lui et Cynthia dînèrent au restaurant, puis allèrent à l’hôtel, pour la nuit. Et c’est ainsi que, ramenant sa compagne sous ce toit, dans ces murs qu’il avait transformés à son goût et pour son propre usage, mon ami était tel qu’un homme venu pour recueillir l’héritage d’un parent, mais qui redoute d’en prendre les charges. Il trouva sa maison hideuse et regretta celle de son père.

D’anciennes peintures de lui, qu’il aperçut dans l’atelier, lui parurent si mauvaises, qu’il n’aurait pas résisté à la tentation de crever deux toiles, si Cynthia ne l’en eût empêché.

Sur la table du vestibule, où les courriers s’accumulent depuis deux mois, car Georges n’a plus fait suivre sa correspondance, il aperçoit des lettres de Gisell, la grosse écriture de Gisell, et des Magazines illustrés dont l’adresse est de la même main. L’un, «_Camera Work_», sur le rouleau duquel se détachent des caractères en gris clair, bleuté; un papier d’emballage gris: _A photographic quarterly edited and published by Walter Triebschen, New-York._ A la première page: «For Georges Aymeris, from Gisell.»

Georges note dans son journal:

_Avant de couper la ficelle, je flaire que je vais être «rasé», et tout de même, je coupe la ficelle, j’aplatis le magazine, roulé pour la poste, un gros rouleau comme un rolly-polly, et aussi pesant, je le crains, que cet indigeste et succulent entremets; d’abord, je tombe sur «de la littérature»: «The days are wonderful and the life is pleasant», phrase liminaire d’un portrait écrit de Gisell, par Elma Strauss._

_Elma Strauss! Oui! Je me la rappelle!... Un hangar, rue d’Assas, au fond de la cour, à droite, les mardis soirs. En ce temps là, je corrigeais encore mes élèves chez Scarpi. L’une d’elles me conduisit chez Elma Strauss et son frère David, un Christ à la barbe rousse, végétarien drapé à la grecque et qui marchait dans le Quartier latin en sandales orthopédiques. C’était assez beau, ce frère et cette sœur, venus d’Amérique à Florence, puis, lors d’un séjour à Paris, soudain touchés par la grâce, à la vue d’une toile de Picasso, se fixant parmi nous; ils avaient trouvé leur chemin de Damas, ils reliaient le présent au passé, ils ne nieraient plus désormais l’art moderne._

_...La prose d’Elma m’enchante, me fait rire, me divertit, alors même que m’échappe le sens de la phrase—car je suis un «gogo», mes tantes auraient dit:_ un snob. _Toute ma sympathie, en effet, est acquise au nouveau message que je ne comprends pas tout de suite, à la sonorité nouvelle, à l’inédit... à ce qui n’est pas vieux et décrépit. Je puis avouer dans mon journal, que si je me moque, en public, des portraits qu’écrit Elma Strauss, je les aime cependant. Et voici un autre portrait, celui de Gisell Links; tout s’explique: lettre et magazine._

_Gisell n’est donc pas morte? Il semble qu’elle soit devenue Socialiste, dans la Fifth avenue, New-York City; elle vivrait la simple life entre deux palais de milliardaires, dans un modeste appartement: ascétisme (d’art!), mobilier florentin du 16^e siècle, murs crépis à la chaux, et dessus, quelques Henri-Matisse, en attendant qu’elle achète une_ des Jeunes filles à la Mandoline _par Picasso._

_Donc, portrait de Gisell par Elma. Gisell rend à Elma la politesse; et voici un article de Gisell sur Elma qui, à Paris, comme écrivain, désavouée par son propre frère, en est réduite à distiller sa pensée pour trois personnes dont je fus une, et, dès le début, Elma est «advertisée» par la réclame de l’ingénieuse propagandiste; Gisell sera, cette saison, la lionne de New-York, les éditeurs tendent vers elle leurs espérances et leurs dollars. C’est l’alliance, bien moderne, de l’Art et de la Finance; allons, bravo! A cette heure du soir européen (il est onze heures, quand je rentre chez moi, encore ému par les marbres du Parthénon, revus avec Cynthia au British Museum), en ce moment même, l’aube dore déjà les gratte-ciel de la métropole américaine et, au vingt-cinquième étage, en haut d’une de ces tours de fer et de ciment armé, près d’une fenêtre que rougit le soleil bas de décembre, sous un ciel laminé par le vent d’est, des hommes, des femmes du Nouveau Monde, sont en train de goûter aussi au cubisme._

_«Presque chaque personne pensante—écrit Gisell—est en révolte contre quelque chose, parce que le besoin de l’individu est pour plus de conscience, et que la conscience se développe en brisant les moules qui l’ont jusqu’ici soutenue. Et ainsi, laissons chaque personne dont la vérité personnelle est trop grande pour les conditions de sa vie propre, attendre avant de se détourner de la peinture de Picasso, ou de la littérature d’Elma Strauss, car le cas de ceux-ci est le leur._»

Nous voyons ainsi Georges Aymeris, encore une fois, aux prises avec le problème de l’art moderne. Hélas! il n’était point un dilettante, un orateur, ni un théoricien, mais un peintre; et sa peinture, dont Cynthia me montra quelques échantillons, trahissait un trouble douloureux. Je fus atterré en face de ses œuvres récentes, où je ne reconnus plus aucune de ses qualités.

Il y avait eu, entre Cynthia et moi, un silence.

* * * * *

Georges Aymeris et sa femme, car je sus, ensuite, qu’il avait légitimement épousé l’Honorable Cynthia Merrymore—se répandirent avec Darius Marcellot dans les petits cénacles de cubistes, de littérateurs et de musiciens d’avant-garde; ils étaient de plus en plus effarouchés par le monde, et se cachaient de leurs amis. Georges portait les cheveux longs, s’était rasé le visage, il épaississait; sa claudication s’était accentuée. Je me trouvai assis à côté de lui à une représentation de _Tristan et Isolde_, que donnait une compagnie allemande au théâtre de l’avenue Montaigne. La même saison, je le rencontrai à la même place, enthousiaste et tremblant, lors de la répétition générale du _Sacre du Printemps_. Il croyait voir en cet ouvrage si révolutionnaire, trépidant, convulsif, macabre, l’annonce d’une ère nouvelle, après un bouleversement universel. Au second tableau surtout, la danse épileptique de la Jeune fille élue, que les hommes-ours guettent comme des mouches noires prêtes à s’abattre sur un gros rat agonisant, lui offrait l’image de sa propre personne dans la société dont il était issu, et qui s’effondrait.

Darius lui fit connaître Richard Strauss, dont Georges méprisait l’art clinquant, faussement original, qui sous des apparences d’étrangeté et d’harmonie neuve, dans le tumulte d’une polyphonie la plus riche, la plus voluptueuse, était si pauvre d’invention, si bas d’intention, et agissait sur les sens des femmes et des faux artistes, comme les mélodies de la _Tosca_ ou de _Mme Butterfly_.

Georges ne l’avouait point, par crainte de Darius, mais c’était l’Allemagne dont il redoutait l’influence et d’où venaient les sombres nuages qui s’accumulaient sur nous.

Un matin, c’était au mois de mai, Richard Strauss faisait répéter l’orchestre de l’Opéra où la compagnie des Russes allait donner le ballet _Joseph_. Georges avait eu la commande d’un décor pour un autre ballet où apparaîtrait Ida Rubinstein; Bakst n’était plus jugé suffisamment _moderne_, et Aymeris, avec un de ses amis, avait conçu des maquettes à peu près irréalisables, à mon avis, et assez médiocrement exécutées par un jeune cubiste dont Marcellot s’était entiché. Aymeris s’était attelé à ce travail, encouragé par Cynthia toujours soucieuse de combattre des crises trop fréquentes de mélancolie, et de lui faire croire qu’il était en état de produire, bien loin d’être un vieillard déjà oublié. Elle espérait ainsi le distraire, l’empêcher de repartir pour des voyages dont elle se lassait elle-même, ou bien leur trouver un objet. La compagnie des ballets Russes comptait emmener Aymeris en Espagne, puis en Italie; l’ouvrage d’Aymeris tiendrait l’affiche avec le _Joseph_ de Richard Strauss.

Le Directeur de l’Opéra était absent pendant la répétition craignant les colères célèbres du kappelmeister berlinois qui créaient un malaise parmi les musiciens de l’orchestre, Strauss faisant recommencer vingt fois de suite une demi-page, un trait des violons, insultant un instrumentiste professeur au Conservatoire. Tout d’un coup, Strauss, debout, à son veston la rosette de la Légion d’honneur qu’il venait de recevoir, frappe de son bâton le pupitre, et pâle, en rage, s’écrie:—Il faudrait un sabre allemand pour les faire obéir!

On téléphona au Directeur, l’enjoignant d’accourir; déjà, ce matin, des propos belliqueux avaient été échangés, des journalistes allemands et le concierge de l’Opéra s’étaient gourmés.

Aymeris s’enfuit avec Cynthia, rentra chez lui vers midi par le tramway; sur l’impériale, de dix voyageurs, six parlaient allemand; Paris était envahi par l’Allemagne; le ballet russe lui-même se germanisait. Après le déjeuner, Georges écrivit une lettre à l’adresse de M. de Diaghilew, à l’effet de rompre son engagement. L’impresario vint le voir et le supplia de lui rendre sa promesse que le décor tant attendu par les critiques d’avant-garde serait prêt pour le mois d’août.

L’installation nécessaire pour ce travail, la recherche d’anciens élèves qui pourraient agrandir les esquisses, l’aider à mettre l’œuvre sur pied, et d’un local assez vaste pour y brosser des décors: toute la partie matérielle de l’entreprise mit Aymeris dans un état alarmant d’excitation nerveuse.

Une échelle manquait, sur quoi il pût grimper et s’asseoir. Il s’en fit faire plusieurs de divers modèles et, à chaque essai, dut reconnaître que sa jambe était si ankylosée que nulle échelle, si commodément établie fût-elle, ne lui donnerait satisfaction.

Il s’avisa que le vieux peintre espagnol Mendoza, qui habitait Versailles, avait inventé un système d’échafaudages et de poulies, ainsi se hissait-il et se soutenait à hauteur voulue. Tout, chez Mendoza, était ingénieux, il faudrait aller chez lui, se renseigner, faire copier cette installation.

Le dimanche suivant, M. et Mme Aymeris louèrent une automobile pour se rendre à Versailles. Après un déjeuner au Pavillon-Bleu, ils s’attardèrent à l’ombre des grands arbres dans le parc de St-Cloud. Des familles d’ouvriers étaient étendues sur le gazon où traînaient des morceaux de papier graisseux avec des os et autres reliefs d’un repas champêtre. Le parc était bruyant des clameurs d’une foule qu’Aymeris trouva hideuse et effrayante. Une bande de jeunes hommes et de femmes dansèrent une ronde en chantant la Carmagnole. Quand une automobile passait, les voyageurs étaient poursuivis par des cris et des insultes. Le chauffeur du taxi amena près des Aymeris sa voiture et les pria de ne point s’attarder dans cet endroit: on venait de percer le caoutchouc d’un de ses pneus; de la malveillance de ce public dominical, tout était à craindre.