Aymeris

Part 30

Chapter 303,610 wordsPublic domain

_Donc nous voyageons en Toscane. A la fin du mois, je commence un double portrait, pour remplir les trous creusés dans ma caisse par tant de mains. Je te consulterai de vive voix, au sujet des affaires de Darius Marcellot. Mrs Merrymore me supplie de ne pas retourner à Florence, à cause des Marcellot. Quand elle sera à Londres, je lui apprendrai où je suis. Il y a urgence._

_Et toi, mon cher?._»

_Lettre à Mrs Merrymore._

_Florence, fin avril._

_«Chère amie,_

«_Je vous ai désobéi, je suis à Florence._

_A la vérité, j’avais à revenir ici, c’était promis, conclu, avec cette Américaine dont je vous ai parlé, celle qui, un soir de janvier, par un froid italien, c’est-à-dire de canard, descendit de l’omnibus et entra à l’hôtel mi-nue. Elle n’avait pas de bagages, et ne portait qu’une étole de fourrure, sur une jupe transparente en tulle d’or, et un grand béret renaissance. Toilette de voyage qui convient assez à cette Mrs Links. Elle a l’air d’une idole chinoise du Silence, on entendait à peine sa voix... la voix des revenants dans les séances de spiritisme._

_L’affaire fut bouclée en un instant: j’irais peindre son fils et elle-même, dans sa villa dei Colli. Il le fallait, elle y tenait, cet ordre venait de_ l’au-delà. _Elle sortit, comme elle était entrée: sans me dire son nom. Vous en souvient-il, Cynthia, comme toujours craintive pour moi, vous avez, sur-le-champ, pris ombrage! Tous les malheurs allaient m’accabler. Mon Américaine m’empoisonnerait, on me couperait les quatre veines, dans un bain d’aromates. Vous décriviez la salle byzantine, le «toc» à la vénitienne des salons où cette femme devait se plaire. Eh! bien, sachez-le: il n’y a pas de salle byzantine chez Mrs Links, mais sa chambre à coucher pourrait être un décor pour Roméo et Juliette, au «Lyceum», du temps d’Irving. Je ne sais encore si elle est_ redoutable. _Elle possède un mari, homme charmant et doux. Je crois qu’ils sont unis. Harry est le second époux de Gisell. Le précédent fut_ tué à la chasse _(ceci pour vous rassurer sur mon compte). Réussirai-je?_

_Le portrait est déjà en train. L’enfant, tout autre que James, a la mélancolie des petits êtres dont la mère s’est remariée et qui ne comprennent pas très bien où ils en sont, ballotés entre deux familles auxquelles ils ne savent jamais s’ils appartiennent, ou non. Il me fait penser à tout ce que vous craigniez pour James._

_Les Links avaient préparé un logement à mon usage. Je suis descendu à l’hôtel Byron, au Lung Arno, près du Ponte Vecchio. Ainsi, je serai plus à même de me retrouver, de me recueillir, après les journées à la villa dei Colli...»_

_Mai 15._

«_Vous voila bien, chère amie! Toujours la même! Vous vous ennuyez à faire les honneurs de votre salon aux relations de vos sœurs. Vous êtes possédée comme moi du démon de la peinture. Vous voudriez venir ici, peindre à côté de moi, causer, vous promener avec moi; c’est cela, oui,_ pour toujours. _Les difficultés, les remarques aigres-douces de ces dames Northmount? Vous appartenez à vos sœurs! il vaut d’ailleurs mieux que nous mesurions le temps que vous et moi pouvons supporter, loin l’un de l’autre. Je continue d’être un peu comme dans le sleeping-car, malgré des alternatives d’agitation. L’art de Florence m’ennuie, la ville m’apparaît toujours froide et sèche, avec ses motifs tant défraîchis d’avoir été trop photographiés et aquarellés par les vieilles filles de votre pays et les étudiants d’Oxford._

_Mais le ménage Links m’a fait découvrir une autre Florence cosmopolite, celle des villas et des environs. En automobile, nous parcourons le pays. Je ne parle qu’anglais, je ne vois que des Anglais et des Américains à la Henry James. Mon amour pour les types est à même de se satisfaire ici. Il n’y a donc que des fous? J’en suis peut-être un aussi, quoique vous m’ayez souvent rassuré:_ «les Français n’ont pas d’imagination». _Je crois en effet avoir ma «tête sur mes épaules». Les Musées ne me la feront pas tourner. Je les avais évités, l’hiver dernier. Cela est mort, ou bien cela s’adresse aux littérateurs, aux vierges dévergondées et aux messieurs bizarres. A Venise, j’aurais la joie de la vraie couleur, de la pâte, de la peinture, telle que nous l’entendons. Votre Botticelli de chez William Morris, il faut «se battre les flancs» pour l’aimer. Michel-Ange? une autre affaire! Nous sommes du même avis, vous et moi. En attendant, je veux voir des personnes et non pas des œuvres._

_Mrs Links est parmi les renoueurs de la tradition, «through» Cézanne. Elle oscille entre le quattrocento et les Indépendants. Elle me met au courant des philosophes de Florence. Quelle drôle de ville! Comme sur la Riviera, des chanteurs, des professeurs de musique, des diplomates à la retraite, qui ont cru trouver du soleil en hiver dans «la Cité des fleurs» l’une des plus froides d’Europe, mais à cause de la Primavera de Sandro, à cause de Donatello et de Michel-Ange, sous le vocable de l’Art, grâce au double snobisme qui régit la société moderne._

_Et tout ce monde endormi dort, dort, dort, malgré l’air qui me stimule comme du vin de Champagne. Il n’y a plus ici de forces créatrices; étrangers et natifs dorment; ils croient travailler, parce qu’ils sont en contact avec de belles choses; mais ce ne sont que lazzaroni, qui pourraient être à Nice, avec Jean Lorrain, excepté que s’offrent ici mille occasions de plus—pour les vicieux. Vous me disiez naguère: «On revient toujours à Florence, mais c’est en passant, comme à Milan, entre deux trains». Pas tout à fait juste: on s’y accommoderait mieux que dans votre bien-aimée Pérouse, où vous voudriez vivre..._»

_Florence, 25 mai._

«_Si je ne vous écris pas plus souvent, Cynthia, c’est que j’hésite, je ne sais que vous dire. Dois-je passer l’été en Angleterre, comme vous l’aviez souhaité? Mes devoirs auprès de James? Il faut aussi que je soigne son père, celui dont l’avenir de mon enfant dépend. Je vous assure,_ croyez-moi, _ma situation présente ne peut se prolonger, ou je meurs..._

_I must settle down. En Angleterre, à Paris? J’aurais dit, il y a quelque temps encore:—A vous d’en décider, Cynthia!—Je vous avouerai que ce séjour à Florence me ferait du bien, physiquement, quoique tout l’art que j’absorbe, du matin au soir, avec Mrs Links, au cours de nos randonnées en automobile, me trouble extrêmement. Je tiens un journal assez exact; je vous le montrerai. Si jamais j’en avais le temps, j’écrirais une histoire des origines de la peinture moderne, avec en sous titre_: «La mode et l’opinion».

_Mrs Links, ou Gisell, si vous aimez mieux (c’est ainsi qu’on la désigne ici), porte une magnifique intelligence, comme un collier de perles sous sa chemise. Les poses seraient un régal, par la richesse de sa conversation, si cette morphinomane ne tombait subitement dans des silences que rien, pendant des heures, ne peut rompre. Elle a des aventures; je soupçonne un drame dans la maison. Avec ma maladresse habituelle, je m’y mêle, sans le savoir. Je ne vois peut-être point juste. (A éclaircir pendant un petit voyage avec les Links et d’autres amis, à Pérouse). On me supplie de passer juillet et août à la villa. Des spirites sont attendus, les tables qu’on fait tourner me donnent un détestable malaise. Je ne m’attarderai pas au delà du premier juillet..._»

Georges Aymeris laisse à peine deviner, en ses lettres à Mrs Merrymore, les attraits qu’avait pour lui son séjour auprès de Mrs Links. Son journal, plein de réserve, de sous-entendus, de transpositions nécessaires, révèle un nouvel intérêt dans sa vie.

_Extraits du Journal._

(_L’art moderne infusé par Mrs Links_).

_Cynthia m’écrit que les femmes sont toutes semblables les unes aux autres en Amérique. Je ne la contredirai pas, car elle les connaît mieux et depuis plus longtemps que moi. Selon Cynthia, elles ne vivent que pour_ parvenir; _les unes nous éblouissent par l’argent qu’elles gaspillent, les autres par leur science, leur connaissance de l’Art; et ce sont des femmes sèches, incapables de désintéressement (dans le sens intellectuel); personnelles, pratiques, qui marcheraient sur le corps de leur fils, s’il obstruait la route. L’habitude de la richesse rend les meilleures intraitables, elles n’admettent point que quelqu’un ni quelque chose leur résistent._

_Quand elle pose dans l’immense galerie aux fenêtres toscanes, à grillages, et haut dans le mur, Mrs Links reçoit une lumière reflétée sur les dalles comme par les vitraux d’une église; elle est placide comme ses divinités de la Chine et ses madones Siennoises, dont l’or reluit sur la trame d’un brocart vineux et atténué, dont est tendue la Sala. Gisell porte une tiare chinoise. Si elle se tait, ses yeux sont effrayants, dans son visage bouffi et mat, encadré de cheveux qui moussent comme la perruque d’Ida Rubinstein dans Shéhérazade. La poitrine de Gisell se soulève à chaque reprise de la respiration, comme le levier d’une machine puissante, formidable au repos comme dans l’action. Gisell est un animal de la jungle. Et sa voix est un léger souffle, et sa bouche pâle, lippue et large, n’a jamais ri devant moi. Il faudrait des ans pour qu’un Européen reconstituât le passé d’un tel être. Elle a l’immobilité grave, les lents mouvements d’une odalisque, macérée dans les essences du harem; et cette femme de Chicago organiserait une fabrique de conserves, une boucherie frigorifique, un trust des chemins de fer ou un cinématographe musical! Selon nos définitions des classes sociales dans notre vieux monde établies, vous ne l’appelleriez ni une bourgeoise, ni une Lady. Elle a l’habitude du luxe, et ses raffinements sont d’une personne qui aurait tenu des comptoirs, mais oublié le prix de ses «articles». Toute simple, dans la direction de son «home», et ménagère pratique, ses doigts, si adroits pour l’inutile, n’ont pourtant jamais tenu une aiguille, et Gisell brise une épingle si elle assujettit son chapeau en l’absence de sa maid. Ses notions sont innombrables, avec des trous d’obscurité, une ignorance des plans et des valeurs; mais sa compréhension est si vive qu’elle vous arrête à mi-chemin si vous croyez devoir lui expliquer quelque chose. Elle vous coupe alors la parole, par économie de ce temps, qui «est de l’argent», et, si vous continuez, elle incline la tête sur ses colliers d’ambre, et pense à autre chose._

_L’Europe? Tu l’as visitée, Gisell, tu sais, de notre histoire, mieux et plus que nous des dates; mais, Gisell, les livres ne suffisent pas. Si notre vieux Sphinx, qui s’enfouit dans la cendre du Temps, ouvre en amande son œil que tant de couchants n’ont pas fait cligner, renonce, étrangère, à obtenir de sa lassitude royale, toute réponse à tes impertinentes «colles» d’écolière!_

_Nous sommes donc là, elle et moi, face à face._

_La guerre entre deux continents. Deux ennemis en présence, aux forces inégales. J’ai confiance dans les miennes, car je n’ai jamais encore tenu, au bout de mon pinceau, un visage impénétrable. Elles se défendent, elles feignent, mais, sonne l’heure fatale où un pli se déplace, et laisse le peintre voir ce que cachait le vêtement. Visages, mains, caractères, o visages humains! Mes brosses et mes couleurs sont mes balistes et mes catapultes, anodines, selon vous, mais redoutables, pointées par moi._

* * * * *

_Quand nous fumons une cigarette, dans les intervalles des séances, vous glissez, Gisell, jusqu’à moi; devant mon chevalet, ce «Ah!»... J’avais donc deviné ce qui s’était, la minute d’avant, passé derrière la cloison d’ivoire de votre front? J’étais trop jeune, quand la Princesse Peglioso exposa le sien à mon innocence._

_Maintenant, Gisell, retournez à votre sofa!_

_Le petit John range des pots d’arums sur la terrasse. Appelez-le par la fenêtre, qu’il vienne; j’ai besoin de lui à côté de vous._

_Les rayons de midi tombent droit sur le tapis, rejaillissent, comme l’eau d’une fontaine, en gouttelettes d’or._

* * * * *

_Harry Links s’est levé tard, il est dans sa chambre, tourne, va de sa baignoire au secrétaire où, soi-disant, il écrit une comédie pour une fête que nous préparons. Il veut être auteur dramatique, puisque son industrie de Chicago lui laisse des loisirs en Europe, où sa femme est esthète. On l’a déraciné; il n’a plus ses «affaires», l’homme actif de Chicago fait les commissions de sa femme dans Florence: c’est l’automobile à conduire en ville, des amis qu’il va chercher à la gare, il achète du chocolat chez Jacosa, porte des invitations dans les hôtels. Chaque midi, un déjeuner réunit à la villa quelques-uns des voyageurs de passage. Harry Links, abreuvé d’art, s’ennuie d’être loin de son «office». Il aime Gisell, en chien fidèle; il s’est attaché au petit John comme s’il était le père de cet enfant. Harry allait s’endormir dans les coussins de la villa dei Colli, la lune de miel durait encore, j’en suis sûr, quand j’ai connu sa femme!_

_Un escalier invisible le conduit de sa chambre à celle de Gisell. Elle vient d’en murer la porte. Je sais que ces amoureux se costumaient en Roméo et Juliette. Harry est mélancolique et s’occupe de l’éducation de John. Serait-ce un commencement de haine? Il y a un drame par là, je le sens, je connais tous les personnages et ne puis savoir lesquels accoupler, mais deux par deux? trois par trois? Sexes_ ad libitum _et interchangeables._

DRAMATIS PERSONÆ

Un mari. } La femme de celui-ci. } Villas. Le Lord de la colline en face.} Lady X., femme de celui-ci. }

Le maître de latin, précepteur in partibus } de l’enfant du ménage principal. } La femme du précepteur, artiste dramatique.} Podere. Un valet de ferme. } Un mécanicien. }

La dame pélerine aux coquilles St. Jacques. } } Figurants: Le vieux couple américain douteux. } En ville. Un copiste anglais, des Uffizzi. } Buveurs de cocktails, esthètes de chez Giacosa.}

_En tout, de 20 à 25 personnes._

_Lord X... est venu ce matin pendant ma séance. Gisell ne s’est pas enquise de sa femme (son amie intime). Lady X. part demain pour Paris, et elle n’a pas pris congé de Gisell. Je ne puis faire parler Mrs Links au sujet de Lady X. Des Américains pauvres, les Paul Pappers habitent dans le Podere; Paul, le mari, est précepteur du petit John; Isabella étudie l’art dramatique. C’est elle qui jouera le premier rôle dans la pièce de Harry, et le second est tenu par la demoiselle végétarienne aux coquilles Saint-Jacques, qui s’en va, deux fois l’an, jusqu’à Rome à pied (en sandales), un bâton à la main. Je n’assiste pas aux répétitions. On répète, au Podere. Grand mystère. La bonne figure grasse et rose de Harry Links se rembrunit, dès que ces femmes arrivent. Il ne dirigera point, dit-il, les dernières répétitions._

_Le chauffeur m’a dit que Harry buvait du whisky dans un cabinet noir; il noie son chagrin. Il boude, quand Paul Pappers s’en va, la leçon de latin finie, et le petit John pleure. Lord X... ne_ rencontrait jamais _Paul Pappers. Notons cela. Isabella se dit malade depuis huit jours. Et la comédie est remise à quinzaine._

_Quand je monte par les viale dei Colli, le matin, j’aperçois souvent Gisell, en robe de mousseline blanche, ombrelle bleue, chapeau bergère à fleurs des champs. Alors Gisell n’est plus une Orientale du tout; moins pâle, elle est gaie, presque souriante. Elle se vante d’avoir parcouru dix kilomètres à pied, et d’avoir trait ses vaches, au podere. Une demi-heure après, elle a remis sa tiare et c’est la Divinité silencieuse, qui reprend la pose._

_Demain soir, bal travesti, à la villa._

* * * * *

_Gisell voit l’art italien de la Renaissance, à la façon dont Beardsley a vu le 18^e siècle français. Verlaine, Mallarmé sont ses dieux. Elle me fait raconter mon époque, mais elle vit dans un décor de bric-à-brac, chasubles, fausses madones du quattrocento,—chromos anglaises, d’après Burne Jones, et paysages de Sargent. Elle se prépare déjà à changer toutes ces babioles contre du «néo-impressionnisme». Si je fais son portrait, c’est qu’elle a voulu me connaître. Elle m’annonce déjà que nous en ferons d’autres, sa turquerie n’est qu’une phase. C’est elle qui a choisi la tiare et le costume Bakst. Elle médite une toilette de 1867: «You know how Manet would have painted me»._ (_Vous savez comment Manet m’eût représentée._)

_Nous nous amusons beaucoup._

_Cette femme, aux silences de mort, décrit la New-York d’aujourd’hui comme le lieu où la vie est la plus intense, et elle parle avec des mots de passion. Je la vois qui se trempe dans la foule de cette ville comme une ligne de fond. Je me sens tellement attiré là-bas, qu’il faut que j’y retourne. Gisell, encore plus que les autres, coupera-t-elle les fils qui m’attachaient à Passy? Puisqu’il y a des merveilles, aux quatre coins de l’univers, comment s’enfermer dans un atelier, à peindre toujours la même chose? Peut-on être d’un seul endroit? Problème jamais résolu._

_Si mon père et ma mère me voyaient à Florence..._

_Quelquefois, dans le dévergondage de cette société cosmopolite, je rencontre un Français. Hier, c’était encore un des maîtres de cette Académie que nous fondâmes ici pour les études historiques et la propagation de notre langue. Une insurmontable répulsion me fait fuir les Français, si je suis «hors de chez nous». L’honorable professeur à redingote et à chapeau mou, sur les rives de l’Arno, représente notre culture. D’insctinct, je m’efforçai d’être aimable, ayant reçu de bonnes leçons. Le «monsieur» avait le même accent que moi; mais nous n’avions que cela seul en commun. L’odieux universitaire à binocle s’est permis des plaisanteries, il fit l’avantageux et le frondeur, parce qu’il a une histoire dans sa vie.—Il y a bien de quoi crâner pour cela!_

_Le plaisir que je m’étais promis, aux hors-d’œuvre, d’enfin causer avec un être d’éducation semblable à la mienne, se tourna en fureur dès que le «monsieur» parla. Cet homme éminent n’est qu’un commis voyageur, un placier en mots. Ne vous avisez pas de lui demander pourquoi il se déplaît en Italie! Il y apporte ses tares. Les Florentins le trouvent spirituel; moi, ils semblent me trouver stupide... Entre lui et moi, pour le moins, ils ne distinguent pas. Mais on se connaît mal soi-même. Si j’ai mes ridicules, le moindre n’est point (entre nous) l’adaptabilité et mes travestissements successifs. Il serait peut-être plus sage de ressembler à ceux de ma caste, comme ce Monsieur Balzangue, qui ferait un si bon chef de cabinet, à son père, l’ex-ministre; Balzangue n’a certes pas une collection de masques dans son bagage. Ceci est très français. Quant à moi, comme une Istar, je me présente à tous les guichets des remparts; à chacun, pour être admis dans la Cité Sainte, j’aurai dépouillé un de plus entre mes mille costumes de rechange. Quand j’aurai, jusqu’à ma chemise, arraché mes vêtements, que restera-t-il de Georges Aymeris? Ta pudeur de jadis, où sera-t-elle, quand tu abaisseras tes yeux sur ton corps enfin mis à nu? Seras-tu dans la Cité enfin admis? Quelle sera la réponse du guichetier?_

_Continue tes expériences, marcheur qui sens déjà les cloques saillir à la plante de tes pieds!_

_J’ai laissé ma malle à la consigne, sans donner mon nom, ni mon adresse. Allais-je déjeuner chez Lapi? Vite, dehors! Quelqu’un allait me reconnaître, et je ne veux plus être reconnu. Dehors, je serai peut-être un autre moi-même de plus. Faisons-en l’essai. Si je suis hors de France, ce n’est pas pour voir, en un autre Français, ce qui, j’espère,_ n’est pas en moi. _Je me dénationalise._

_Et le lendemain, faible, je me suis assis à la table du Normalien et, parce que je suis_ l’incorrigible Français, _n’a-t-il pas fallu que je lui demandasse s’il était, lui aussi, un élève de Condorcet?_

_A son gardien, un prévenu, dans la prison de Mazas, révèle son identité, parce que l’accent du geôlier est celui de Carcassonne; et ces deux hommes feront causette amicale, jusqu’à ce que se revenge de l’autre celui qui porte les clefs: dès qu’aura pris fin le dialogue en patois «de chez nous»._

* * * * *

_James, mon fils, je pense à toi._

_A celui qui te succédera, en lui remettant le flambeau de la course, quelle langue parlerais-tu, homme d’aujourd’hui? Le sens des mots, d’une génération à l’autre, change._

_Pierre Aymeris, mon père, tu m’as parlé. Ai-je retenu ce que tu m’as dit?... L’ai-je compris? Il me semble..._

_Aurais-je déjà oublié? Pourquoi n’ai-je, encore une fois, traversé l’Océan? Jadis, le paquebot transatlantique fut pour nous autres, comme dans un cauchemar, quelque chose qui file devant soi, qu’on essaye de suivre, de rattraper, et puis qui va si loin que la fatigue des brassées réveille en sursaut le nageur dans son lit. On ne sait vers où se dirige cette ville flottante. L’Amérique? C’était où l’on n’irait jamais, oui, là-bas dans le lointain, dans l’inconnu, on ne savait où, oui, là-bas, dans l’au-delà. A écouter Gisell, les lieues diminuent, New-York se rapproche encore de moi. Je commençai par la revoir, comme, dans un télescope, la lune. Maintenant, l’Océan n’est pas pour moi plus large que l’Arno, ni New-York plus distant d’ici que le quai de Passy._

_Dans mon enfance, Paris, il me semblait que ce fût_ nous, les Aymeris; _puis il y avait Saint-Cloud, Versailles, tout contre, autour du noyau que nous formions; plus loin, la campagne, Longreuil, Trouville, enfin la mer... la mer... et, au bout, la ligne d’horizon. Comme Nou-Miette m’enseignait que «ça descendait» ensuite, je n’essayais point d’imaginer l’abîme où choit le soleil en lançant une lueur verte._

_L’Angleterre, l’Amérique, la Russie, la Chine, tout était de l’autre côté de cette ligne d’horizon, tout cela, petit, tout petit, et Paris, les Aymeris, nous étions très grands. Et c’est comme cela, que nous autres, nous nous représentions l’Univers._

_Aujourd’hui, je tiens l’Amérique dans ma main. Gisell m’ouvre de nouvelles perspectives et me tend des corbeilles de fruits exotiques. Cuisines! Que ne donnerais-je pour que les mets et les boissons exotiques inconnues me répugnassent! Mais j’ai dû, dans mes existences antérieures, y goûter; ces nourritures et ces breuvages ont comme un goût qui me rappellerait je ne sais quoi d’agréable, à retrouver après des siècles de privation..._

_Pour les Yankees, nous autres d’Europe sommes des morts; ils viennent nous visiter, comme des cadavres pétrifiés dans les rues d’une Pompéi._

_Serait-elle transportée là-bas, chez eux, la vraie vie vivante?_

_Ici les ruines? Ah! non! Si le soleil se lève sur nos décombres, nous sommes du côté où le soleil se lève et se lèvera toujours. Gisell vient nous voir pour se faire lire nos vieux palimpsestes par ceux qui en possèdent encore le chiffre... Gardons le chiffre, donc... Mais où le cacher? Taisons-nous, taisons-nous!_