Aymeris

Part 29

Chapter 293,753 wordsPublic domain

—Moi, je crois les connaître. J’ai tenu, par intérêt pour M. Aymeris, à garder des relations avec elles, ce serait un grand dommage, si M. Aymeris n’en faisait pas autant. J’essaie de les «keep together» (les retenir ensemble). Je fais ainsi des _petites choses pour lui_. Mes sœurs, de même.

Pourquoi Cynthia disait-elle «nous» avec insistance?

Mais, «Nous», c’était elle seule.

Mrs Merrymore toussa, reprit comme par acquit de conscience:—Parlons de Whistler... vous l’avez connu?

Comme je ne répondais pas, elle consentit à revenir à Georges.

—Ces demoiselles Aymeris ont dû être des personnes intéressantes (interesting women).

Et en pesant sur les mots:

—Savez-vous _que je les aime assez_? Elles sont si Françaises! M. Aymeris a beaucoup _in common_ avec elles!...

—Comment? Quoi? Qu’ont-ils en commun?

—Mais, d’abord, le besoin de posséder quelqu’un à soi tout seul, qui dépende de soi, et dont on dépende... Un besoin d’obéir et de se croire le maître... conception française... le contraire de celle des Anglo-Saxons..., une _imprudence_ française et une _prudence_ exagérée; l’audace dans la pensée, et l’avertissement aux habitudes, dans les actions..., n’est-ce pas très caractéristique de votre race, Monsieur? M. Aymeris se promet de faire des voyages, des expéditions lointaines; O, poor dear! Seul? vous verrez Monsieur, il reviendra tout de suite, à cause de son fils, il imaginera que quelqu’un le rappelle; il faudrait à M. Aymeris une _companion_ (dame de compagnie).

—Madame! Madame! partez avec lui...

—Mes sœurs et moi? O dear! O dear!... Moi—soupira-t-elle, et comme pour, une fois de plus, me faire honte de mon indiscrétion, elle reparla de l’acteur Granville-Barker, de Bernard Shaw, de Whistler, avec la volubilité haletante que lui donnait toute émotion un peu vive.

—Mais Madame... notre ami, son petit James? Causons d’eux, puisque personne ne nous écoute! Vous m’avez dit que vous faisiez _des petites choses_ pour Aymeris: vous pouvez plus, vous pouvez tout... Et James? Madame, il ne vous intéresse pas... je m’en suis rendu compte, à notre première visite avec vos sœurs, chez les braves Watkins. Que deviendra-t-il avec son père qui, à l’heure actuelle, compte voyager, hésite et n’est peut-être point encore sûr que l’enfant soit de lui?

—Si fait, Monsieur, notre ami Aymeris est _positive_! (convaincu). Qui, de raisonnable, aurait un doute, avec cette ressemblance? Depuis que James est en Angleterre, _nous_ nous occupons de lui, d’une distante manière, et à l’écart de M. Aymeris. Soyez tranquille! James était tout à fait «safe» à Beaumont; son père a compromis les choses, avec Sir Cyril, le critique d’art. M. Aymeris fait un «mess» (grabuge) avec les artistes, il se rend «impossible» avec _nos_ amis—l’avantage en est, qu’il travaille plus encore. Mes sœurs et moi sommes sur le seuil de son studio, ainsi que le Cosaque qui, l’on prétend, couche en travers de la porte du Tsar... je veux dire... symboliquement! Mes sœurs et moi, nous _veillons_. Est-ce le right word (le mot propre)?

Et dans son rire étouffé, je distinguai des interjections qu’il faut traduire en français par: Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié!

Suprême prudence, elle feignait toujours, avec moi, de ne pas trouver ses mots.

—Je serais plus heureuse, si Monsieur Aymeris n’était pas hanté par le rêve des _ennemis_. Nous corrigeons ses... dirai-je ses fausses manœuvres? Il est _brillant_, _une remarquable personality! but he’s a wee bit... dangerous in society, we must admit_... _yet so kind hearted!_

—Madame, tout en anglais, ou tout en français, je vous adjure! Vous vous servez si joliment de ma langue!

—Non, je la parle mal... depuis que je lis moins... Eh bien! je pensais: il n’est pas toujours très habile, notre ami! Mais nous le connaissons si bien! mes sœurs et moi, nous sommes toutes _devoted to him_. _A big baby, that’s what he is!_

—Encore l’anglais, Madame! Un grand bébé, cet homme-épouvantail? Quoi... Vous l’adorez toutes?

—Oh! Oh! Je suppose! Est-ce le mot?... Nous lui sommes si dévouées! Oui! Il est si généreux! Mais un grand baby... Je ne lui souhaiterais jamais d’être autre chose qu’un bachelor (un célibataire). Je crois aussi ses esprits un peu troublés. Nous serions, comme vous, _anxieuses_ pour lui, s’il voyage seul. Je suis retenue ici par ma mère...

Nous approchions de sa maison. Cynthia m’invita à prendre un verre de soda, elle se sentait fatiguée.

—Madame, je vous accompagne jusqu’à votre porte, mais dites-moi une chose avant de nous quitter: Aymeris vous a-t-il raconté... le Pont de Londres? Rosemary?

—Je sais, je sais! I know! J’ai le signalement de cette abominable créature; la Police nous informe, nous connaissons un haut fonctionnaire de Scotland Yard. _Je travaille dur_, de peur que le pauvre Monsieur Aymeris ne sache l’adresse. It’s all right!... Si j’ai toujours caché la piste de cette femme, quand il la cherchait, j’aurais dû prétendre qu’elle était digne de pitié et parler hautement en sa faveur. Monsieur Aymeris m’aurait, alors, peut-être parlé d’elle. Il ne faut jamais contrarier notre ami. Il désire qu’on l’approuve, comme la plupart des hommes, et croire que c’est lui qui décide des choses.

Il était minuit quand nous arrivâmes au 62 de Cheyne Walk. Le domestique attendait sur le porche, Mrs Merrymore poussa un cri:—O dear, O dear! Anything happened?—Le butler, d’une voix assourdie, annonça qu’il avait peur que Milady ne fût plus mal; on avait téléphoné au docteur, qui serait ici dans un instant, et c’était ce médecin que Brown attendait sur le porche, pour éviter le bruit du timbre électrique.

Mrs Merrymore me pria de m’asseoir dans le vestibule; elle monta à la chambre de sa mère, et n’en redescendit pas.

Lady Dorothy n’existait déjà plus.

* * * * *

Cette mort allait-elle retenir Georges Aymeris à Londres? Partirait-il en voyage? Qu’allait faire Cynthia, maintenant qu’elle n’aurait plus que ses sœurs, à Cheyne Walk?

Pendant nos soirées au Court Theatre, même avant notre conversation encore trop peu libre au bord de la Tamise, j’avais appris quelques-unes des «petites choses» que Cynthia et ses sœurs faisaient pour Georges. La femme de charge, au studio, prononçait le nom de Mrs Merrymore, comme celui d’une personne invisible, mais toujours présente:

—Mrs Merrymore m’a ordonné de faire bouillir un thé de tilleul, pour la nuit; très bon, sir, pour les nerfs, croit-on en France, sir?—ou bien:—Mrs Merrymore a envoyé des draps chauds;—Mrs Merrymore a fait expédier les tableaux;—Mrs Merrymore prend grand soin que je n’introduise auprès de M. Aymeris que les visiteurs dont elle me donne les noms.—Je demanderai la permission à Mrs Merrymore. She’ll know how to do it!—_Les misses Northmount savent faire les choses._—Dois-je dire votre visite à Mrs Merrymore?

—Non! Est-ce qu’elle vient ici depuis longtemps?

—Yes, sir! Depuis que M. Aymeris a pris le studio, je l’ai toujours vue ici, souvent, et surtout quand M. Aymeris est dehors. Je ne fais rien sans prendre ses ordres. Elle est si bonne, si habile et si discrète, Mrs Merrymore! Elle est comme une fille pour M. Aymeris... comme la fille de Milton, sir, selon l’image célèbre. Dommage que M. Aymeris soit trop vieux pour elle... quelquefois les élèves épousent le maître, sir?

—Vous croyez Monsieur Aymeris vieux?

—Il a beaucoup vieilli, depuis ces temps, n’est-ce pas, sir? Il paraît «uncomfortable», sir.

Georges et moi étions presque du même âge, ce que j’avouai à cette femme.

—C’est vrai? M. Aymeris paraît beaucoup plus vieux que vous, sir, avec votre permission.

* * * * *

Je ne pus rester pour l’enterrement de Lady Dorothy. D’ailleurs les obsèques sont à peine un semblant de cérémonie, en Angleterre, et se célèbrent sans invitations. Une note dans le Journal en tient lieu.

Georges m’écrivit à la fin de Juillet:

«_... Mon premier voyage, à cause des vacances de James, sera au_ «_Pays noir_», _où je compte faire des études dans les mines et les fabriques. Mon amie désire y aller aussi; elle est plus libre de ses mouvements, étant désormais seule avec ses sœurs. J’espère que mes ennemis ne me poursuivront pas jusque dans le village où la chère Cynthia a pris pour elle et ses sœurs, une maison... Peut-être suis-je à la veille du jour tant souhaité..._»

* * * * *

Alors je perds de vue Aymeris. Le lecteur pourra, à sa guise, imaginer cet été-là dans la campagne anglaise; quant à moi, je vois le peintre peignant entre son fils et Cynthia. Heureux, calme, il réalise son idéal et, au moment où il croit atteindre le «jour tant souhaité», Mrs Merrymore regrette de s’être trop approchée d’Aymeris.

* * * * *

Nous allons suivre désormais les événements de sa vie, dans ses lettres, et les pages que j’ai fait copier dans le Journal de mon ami.

(_Lettres de Georges en voyage_)

_Florence, novembre 1909._ Villa Epicuria.

«_Dearest Cynthia,_

«_Attendre, attendre, toujours attendre, je ne le puis plus! J’ai cru qu’il fallait oublier l’Angleterre et ceux qui s’y trouvent, sauf ce malheureux enfant, principal obstacle, je le crois, à la réalisation d’un désir devenu pour moi de plus en plus violent. Vous semblez l’aimer, plus que vous ne m’aimez. Aujourd’hui, James est à vous et à vos sœurs. Je vous ai quittée sans mot dire, après une de mes crises de dépression, peut-être la plus forte que j’aie encore traversée, sans motif apparent, cette fois! Je ne puis vous en dire la cause—d’ailleurs futile. Si l’on savait ce qui détermine certains suicides! Mais j’ai alors senti, mieux encore, combien mon équilibre est fragile. Décidément, je ne m’accroche à rien. La vie du célibataire n’est pas faite pour votre ami. Du bruit, du mouvement autour de lui, et beaucoup de solitude pour beaucoup de travail, cela n’est point assez; il me faut une compagne, de moitié dans ce que je fais et dans ce que je pense. Je l’ai rencontrée, cette compagne, et il paraît qu’elle n’est plus pour moi, mais pour ses sœurs et pour mon fils. Donc, j’ai fui. Je n’aurai donc_ jamais à moi seul une créature aimée? _Et l’on appelle cela égoïsme!_

_Me voici dans le pays où se cachent les détraqués, les vicieux, les mécontents, les irréguliers de toute provenance, les amours inavouables. Ce n’est pas à une Anglaise que j’apprendrai cela, Florence est la Cité à laquelle, depuis plus d’un siècle, vos irréguliers demandent asile._

_Chaque jour, en montant à la villa Epicuria, je longe des murailles semées d’iris, derrière lesquelles le diable, seul, sait ce qui se passe: amours terribles, ici, pour ceux qui ont le mystère et la liberté; c’est un aveugle et son jeune compagnon, poète; on ne les voit jamais, ils ne sortent plus. Dans une autre villa, c’est la Princesse, qui plus jamais ne releva son voile que pour sa fameuse amie la romancière, depuis que son royal visage, reflété dans le miroir, a donné de l’inquiétude à cette folle. Elle cultive son jardin, suit la chute du soleil derrière la coupole du Dôme... Florence est le tombeau des déceptions._

_Que de loisirs, ici, pour passer en revue mes années d’apprentissage, mes erreurs sentimentales, à l’ombre des cyprès, en cette Toscane dont la terre a produit de si éblouissantes fleurs d’art, mais que je n’ai pas envie de respirer! Quel endroit pour y venir renoncer! Aucun pays ne me donna moins envie de peindre. J’y suis venu comme dans un sanatorium, bâti par les plus grands architectes, et sans laideurs modernes. Une Suisse_ supportable.

_Ici, je n’ai pas de nationalité, je deviens anonyme; un voyageur dans un musée. C’est la prolongation de cet état que vous connaissez comme moi, Cynthia: le rêve dans la couchette d’un wagon-lit; point de lettres, ni de téléphone, toutes communications coupées, une trêve de quelques heures. L’hier a pris fin sur le quai de la gare, à Charing Cross. Mon imagination construit le demain comme un château en Espagne._

_Depuis que je suis ici, je vis comme un enfant qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre, et les yeux pour ne pas voir ce qui lui fait peur..._

_Donc, à vous l’enfant James. Je vous l’ai remis, je vous l’ai confié. Pendant les vacances, vous me l’amènerez. En dehors des vacances, puisque vous ne voulez pas être aux yeux de tous à moi, sachez ce que je compte faire._

_Darius Marcellot, complètement ruiné et sous le coup de poursuites judiciaires, compte venir ici. J’opère encore une fois son sauvetage, le sachant honnête homme, à moi dévoué et victime de son imagination romantique. Si vous êtes peu satisfaite de me savoir en sa compagnie, n’oubliez pas que, par votre refus d’être ma femme légitime, vous m’aurez valu ce compagnon—et sa bande. Car Darius amènera une «amie», une Allemande, et des enfants! J’ai loué pour lui cette villa Epicuria—nom absurde—et je vous écris sur le papier qu’y ont laissé les derniers occupants, des Américains._

_Je ne suis pas encore installé dans cette villa, mais j’y passe l’après-midi. Une ruine. La partie habitable, date du 16^e siècle. D’une tour fort haute, la vue s’étend jusqu’à Vallombrosa; un peintre autrichien y a vécu, et l’a meublée d’horrible façon; aussi, j’achète des meubles bolonais. Il y a des trouvailles à faire chez les Antiquaires; je viens de mettre la main sur un Ribera magnifique, le plus bel ornement de ma Sala. Avec les murs blanchis à la chaux, des rideaux de damas rouge, ce sera très florentin-esthète, conventionnel, bon à sous-louer à d’autres Américains, quand j’irai ailleurs._

_En attendant que j’aie une cuisinière et un jardinier-valet, je prends pension au Lung’Arno, près du pont del Spirito, chez une vieille qui a des filles galantes; mais je dîne chez Volpi, dans l’immonde sous-sol où les artistes et les littérateurs tiennent leurs assises. Je veux «faire vie à Florence», complètement. Je suis déjà dégoûté de ce monde, presque de cette ville—mais j’y suis un inconnu, ce qui ne serait pas possible à Rome; Venise sera pour le printemps.—A Pâques, vous y amènerez James..._»

_Rome, janvier 1910._

«_Chère Amie,_

«_Oui, je suis venu à Rome, Florence n’était déjà plus possible. Le fils d’un ancien magistrat que connaissait mon père, m’a rencontré à un dîner qu’on m’offrit au cercle Lionardo da Vinci. Florence est la province, immédiatement on apprit que j’y étais seul; des Français, très médiocres, m’ont fait la chasse; le fils du magistrat X... est directeur de l’Ecole française de Florence, une très pâle et pauvre institution, comme la plupart des nôtres, à l’étranger. L’Allemagne règne ici. J’en eus la preuve, dès que Darius et sa Rachel Luxembourg ont apparu chez Volpi. Cette femme, qui est de Dresde, semble célèbre parmi les traînards du Volpi. La villa Epicuria va devenir, par l’industrie de cette Rachel, un magasin de peintures néo-impressionnistes, et de bric-à-brac (meubles coloriés de la campagne toscane, vieilles étoffes de fil et de coton imprimées, etc., etc...). Lœser et Berenson, les esthéticiens américains, savent que Rachel a deux Cézannes à vendre, je n’ai pas de quoi me les offrir, car je suis toujours à court, malgré votre bon_ management _des fonds que je vous ai remis, et Rachel prétend que, grâce à ses affaires avec Darius, la villa Epicuria ne me coûtera rien. Mais je ne puis profiter de cette maison... et la nourriture allemande, saucisse et choucroute, me réussit encore plus mal que celle du Volpi. Pickles, concombres, salades sucrées, café au lait: les régals de Fraülein Rachel Luxembourg. Ses enfants crépus renversent la sauce sur la table, ils sont plus sales que mon petit James ne l’était, du temps des Watkins. Combien je vous suis reconnaissant de l’avoir, malgré moi, mis à Beaumont College!..._

_Darius est à Naples, pour ses études sur Croce, le philosophe; je l’attends ici. Darius, en plein socialisme philosophique, est devenu très allemand. Nous trouvons des Allemands à chaque coin de rue; et, tout de même, Rome est presque pour moi comme Londres, je me promène dans la Campana, chaque après-midi, en landau ouvert, avec des Anglaises qui hivernent à Rome. Qui connaît du monde à Rome ne peut échapper aux importuns. Un jour, après un déjeuner au Castello dei Cesari, je me rendais, seul, à la Via Appia. Les voitures étaient si nombreuses et la poussière qu’elles soulevaient si épaisse, que j’attendais le crépuscule dans le jardin des Trappistes (catacombes de Saint-Calixte) d’où l’on aperçoit, comme dans un Corot, le dôme de Saint-Pierre, au bout d’une pergola, et, de l’autre côté, le tombeau de Cecilia Metella. Je croquais une tablette de ce bon chocolat que fabriquent ces moines, et je discutais avec un Père chocolatier des moyens de peindre chez eux, et de ranger mes ustensiles sous un hangar. Une voix de femme m’appela: c’était Lady Ethel, la fille de la marquise de Hintley, que je n’avais pas revue depuis 1871, ma compagne d’enfance; on m’avait indiqué à elle dans la chapelle Sixtine. La marquise voyage avec une grande fille phtisique et c’est avec ces deux dames que je fais mon tour quotidien dans la Campana. Elles me mirent en relation avec votre Ambassadeur et les habitués du Grand Hôtel; donc, obligation de déposer au Palais Farnèse une carte pour_ mon _Ambassadeur, puis une autre à la villa Médicis. Les élèves de l’Académie me montrent leurs travaux, et que puis-je en dire? Voilà encore un des problèmes de ces temps: l’Académie de France à Rome! Des fonctionnaires, des petits bourgeois bombardés peintres-lauréats, des intelligences de clercs de notaire. J’imagine les ombres de M. Ingres et de Corot, errant, au clair de lune, dans les bosquets de buis, sous les chênes-lièges de la villa, et leur dialogue! S’ils entraient dans les ateliers des nouveaux Prix de Rome, que diraient-ils à ces déracinés?_

_Malgré la Via Nazionale, les quartiers-neufs de la Rome des Allemands, Rome reste divine et, quand on y vient pour la première fois, on sent que c’est un événement grave et considérable dans une vie._

_Je ne sais pas comment me défendre! Il y a pourtant des hommes de pensée qui, à Rome, installent leur travail et évitent le monde. Héritage de ma mère? Ah! l’hôtel de l’avenue Montaigne, l’odeur en reste dans ma peau, je ne m’en laverai donc jamais!_

_Si je mange dans les trattorias, il se trouve toujours, près de moi, quelque «art-student», l’une quelconque de mes élèves de l’atelier Scarpi. Deux Anglaises, une miniaturiste et une aquarelliste, ont remis le grappin sur moi. Il faut voir l’intérieur de ces idéalistes, sans feu ni lumière! Toutes à l’Art! Il faudrait aussi que vous vous efforciez de m’avoir un éditeur pour les illustrations du «Songe d’une nuit d’été», dont cette Miss Smithson est l’auteur. Elles crèvent de faim, ces femmes, Lady Ethel a commandé des miniatures à Miss Reed (l’autre vieille fille). Pour soulager de telles misères, on regrette moins d’avoir fait la connaissance de votre Ambassadeur. Ceci: l’héritage de mon père. Misère, misère, misère..._

_Mais vous avez raison, j’aurais mieux fait de continuer ma série de Londres. On se cache mieux, là-bas._

_Les lettres de James sont charmantes—mais je suis convaincu qu’il se demande si vous n’êtes pas sa mère. Ses questions deviennent trop précises... Si vous lui disiez la vérité?...»_

_Rome, janvier._

«_... Vous rappelez-vous un élève de l’Atelier Scarpi, un Munichois du nom de X..., qui faisait de si curieux fac-similés, dans la galerie des Sept mètres, au Louvre?—Un de nos meilleurs élèves—disait Signor Scarpi. Et le Polonais qui peignait des «suicidées» à la Tassaert, en grisaille, comme Carrière? La dernière fois que nous l’avons vu, c’était à la salle Erard, un soir que l’on jouait le quatuor de Debussy. A côté de vous, un macfarlane à capuchon, d’où sortaient des soupirs. Vous vous rappelez qu’ensuite, nous ayant reconnus, il nous fit ses adieux et nous raconta, tout bas, qu’il avait reçu une mission (il était nihiliste) et que cette mission était «au-dessus de ses forces». Il s’agissait d’un attentat, peut-être, contre la famille impériale. Mon Polonais n’a attenté à rien du tout, mais, tranquillement à Rome, il prépare des panneaux de bois déjà peints, et maquille les faux primitifs que le Munichois exécute avec un talent merveilleux. Comment ai-je découvert la chose? Rachel Luxembourg tente d’embaucher mon Polonais, Darius l’ayant retrouvé ici dans une trattoria. Rachel, qui l’a connu à Dresde, le juge propre à décorer des meubles toscans._

_Darius a été chez ces misérables, et dans l’enthousiasme où l’avait mis une certaine figurine de cire du XV^e. La figurine était déposée chez un antiquaire; j’y fus, car le studio de mes ex-élèves ne m’est pas ouvert._

_—Voici, m’a dit l’antiquaire, une pièce de premier ordre, qui partira pour l’Allemagne. Herr Professor von Bode, de Berlin, est en compétition avec le Metropolitan Museum de New-York. Le Musée du Louvre ne met pas le prix pour acquérir les chefs-d’œuvre._

_Or, ma chère amie, je jure sur la tête de James que cette figurine est un faux, la patine de la cire n’est même pas sèche. L’imprudent antiquaire m’a fait passer dans sa galerie des trésors; un certain Watteau qu’il me soumit est du pur «Munichois fecit», un «Amico del Dario»._

_—Ah! Cher ami, m’a dit Darius, mais ceci est_ fort grave! _je préviendrai Rachel._

_Rachel est restée huit jours à Rome. Le Professor Bode était ici, et Rachel a si bien fait la leçon à Darius, que Darius m’a dit, cette fois sans réplique possible:_

_—Ah! cher ami (imaginez son onction), mais vous faites erreur! Il n’y a que les savants de l’Allemagne, qui soient infaillibles aujourd’hui!_

_Mes compagnons sont, comme la plupart des Italiens que j’écoute causer, esclaves de l’Allemagne. Dans quelque endroit que j’aille, j’ai la sensation que la parole d’un Français n’est jamais prise au sérieux. Dans un Salon, au Grand Hôtel, dans une Ambassade, dans un train, un Français n’a plus sa place. Hélas! je dois à la vérité que le spécimen courant de mes compatriotes sort je ne sais d’où. «Dear me!» que nous sommes donc mal représentés en dehors de chez nous!...»_

_Volterra, 15 avril._ (Cette lettre adressée à moi-même).

_«Mon cher ami,_

«_C’est, en effet, très mal, de ne t’avoir pas répondu. Mrs Merrymore, ai-je pensé, te tenait au courant de mes faits et gestes, comme de la santé et des études de James, auquel tu témoignes tant de dévouement. Mrs Merrymore devait s’arrêter à Paris, avant de s’embarquer pour Florence, elle t’aurait montré ton filleul, puisque tu as fini par être le parrain de James—encore une des charges que toi et Cynthia avez prises en cachette. Les théories de Cynthia la font agir, sans me prévenir, et feindre de croire que c’est moi qui agis. Point juste, cela! J’ai cru James baptisé, dès après sa naissance, dans la Nièvre. Il sera donc deux fois baptisé. Et son état civil? En avez-vous refabriqué un, en Angleterre? Mrs Merrymore, avec laquelle je fais parfois un tour en automobile, ne m’a rien dit. Elle me traite en «lunatic», mais mon équilibre est parfait. James est dans la joie. Il apprécie ce que je lui montre. Je n’ose plus presser mon amie de revenir à Florence, quand elle aura reconduit James à l’Ecole. Nous évitons toute allusion au passé et a l’avenir, je suis comme mes parents, qui ne causaient de leurs affaires qu’avec les autres, d’où perpétuelle apparence d’hypocrisie, manque de sincérité: la crainte engendre la dissimulation, le mensonge même. D’autre part, Mrs Merrymore m’évite de ces soucis matériels, où je me perdais—et toujours le même regret me ronge... mais peut-être bientôt se ravisera-t-elle, puisque déjà elle ose voyager seule avec moi?_