Part 25
_Mais_ les amis? _De n’être plus sous leur main me rend plus cher à eux; il en est donc qui me veulent du bien? Ils se tourmentent à mon sujet. «Revenez», m’écrit-on. Mon exil est mal interprété, ils doivent m’attribuer des aventures scandaleuses; leurs lettres y font presque allusion. Ou bien_: «prends garde, les absents sont vite oubliés»; _de Pellells, cette phrase, (Pellells maigre, couleur d’olive et à la barbe d’Assyrien, les yeux cernés). Son agitation de peintre mondain, dans l’embrasure de la porte! il plastronne, fait des signes aux dames, aux habits noirs décorés; ne manque pas une soirée d’Ambassade, et de plus ennuyeuses encore, afin qu’on ne l’oublie pas. Il faut que Pellells «soit vu»; comme la correspondante mondaine du_ Figaro _et les domestiques au buffet_, il est de la soirée. _Ne l’oubliez pas, Mesdames! M’a-t-il assez dédaigné, ce Pellells, comme s’il était un Vinton-Dufour! Il ne m’a jamais dit un mot qui ne fût banal ou méprisant, quand nous peignions ensemble. Je l’admirais. Je m’humiliais devant lui. Aujourd’hui, ses grands succès de jeunesse sont à peine dans la mémoire de quelques riches Américaines, auxquelles il s’accroche désespérément, en serrant dans sa poche les restes rancis de sa gloire. Jaune comme un citron, le cuir tanné, il fait le quart sur le pont des transatlantiques, en quête de commandes. Et c’est lui qui s’inquiète pour ma réputation! Beaudemont-Degetz, Matoire, Pellells, vous, les peintres aux petits hôtels de la plaine Monceau, qu’à cause de vous les hasardeux campements de Londres me sont devenus un havre désirable! Bientôt, je rentre. Pour vous irriter, pour vous dresser contre moi. Pellells cite l’exemple de Tissot après la Commune, son retour après vingt ans de gloire à Londres. Trop tard: Tissot était un inconnu! Ni son hôtel de l’avenue du Bois, ni ses collections, ni son œuvre reproduite par la mezzo-tinte, ni sa «Vie de Jésus», ne purent rien contre ceci: Tissot était d’un autre temps... perdu par l’Angleterre._
_Je reviendrai, et j’ai chaque jour voulu revenir, le lendemain. J’accommoderai à mes goûts l’ancien pavillon dans le parc et le rendrai habitable pour moi et pour celle qui_ condescendra. _Je reviendrai parmi vous! D’abord seul, puisqu’Elle ne paraît pas encore comprendre: mais je tiens son amitié au chaud, je la couve comme une poule ses œufs._
_Cynthia, amazone qui chevauchez une haquenée au souffle un peu court, vous arrêterez-vous à ma porte? Voici le pavillon sous le lierre et l’aristoloche. Cynthia, je le ferai décorer pour vous et pour moi... Ne me faites pas oublier James, vous, si bonne! En guerre, en guerre! Combativité._
_Une lettre à Cynthia._
_Cofton Lodge, Green Forest._
«_Dear Mrs Merrymore_,
«_De Cofton Lodge, où je viens prendre des idées d’architecture domestique, je vous écris ce que le cœur me manquerait pour vous dire de vive voix. La raison (plutôt l’esprit de lutte) me pousse de nouveau vers la France, au moins pour un temps. Déjà, des amis (je vous disais que je n’en ai pas, mais ce n’est pas strictement exact) me font sentir qu’il faut paraître. J’ai songé, comme vous le savez, à agrandir mon pavillon. Toujours incapable d’habiter la maison de mes parents. Des affaires, cet été, m’appellent à Longreuil; le manoir était loué depuis la mort de ma mère, il est aujourd’hui vacant. J’y passerai quelques semaines, pour m’entendre avec les fermiers; ce sera la moisson, des baux à renouveler. J’y voudrais être sans mes tantes; leurs dos voûtés se détourneraient, hostiles à mes actes et à mes plans, et je ne suis plus capable de «prendre sur moi». Dites-moi franchement, chère Cynthia: Vous et l’une de vos sœurs, même Madame votre mère, puisqu’elle compte changer d’air,... et pour une Anglaise ce n’est rien de traverser la Manche,... accepteriez-vous une hospitalité modeste à Longreuil? Feriez-vous le «house managing»? Une maîtresse de maison me fait défaut, je ne sais rien diriger, et mes tantes ont coupé les derniers fils qui attachaient à moi d’anciens serviteurs (vous savez que mes tantes ne croient ni au dévouement, ni à la fidélité). Nous avons assez causé ensemble, pour que je sache que vous êtes une étrangère, vous aussi, à Cheyne Walk, chez votre mère, comme je fus toujours un étranger dans ma famille. Nous sommes deux isolés qui semblent se comprendre. Alors? Cette lettre est maladroite. Ce n’est pas encore cela que je voulais vous dire..._
_Chère amazone, quel rire hautain, terrible, si je m’aventurais plus loin! Je désire quelque chose passionnément. Allons-y! Mais une Anglaise garde toujours sa nationalité, même si elle devient, ailleurs, une princesse royale. Je ne puis vous offrir qu’un mariage d’artistes?... Mais, vous allez jeter ma lettre au feu... Je m’arrête court..._
_Ever yours._»
_Autre lettre._
«_Alors, dearest, vous l’avez lue jusqu’au bout? Mais vous en riez encore; je bouche mes yeux avec mes poings, comme les enfants pour ne pas voir les éclairs, et mes oreilles pour ne pas entendre votre rire. Vous, si proche et si loin... ce n’est pas uniquement mon nom que vous ne changeriez pas contre celui de votre premier mari—les deux également roturiers. Vous êtes, pourtant, et plus qu’une aristocrate, une anarchiste... je ne veux pas dire une socialiste à blasons, une lady Warwick, une «socialiste au foie gras», comme il s’en rencontre dans les salons, et qui mangent une parcelle de grosse truffe, une lichette de cailles, laissant le reste pour l’égout collecteur. Alors?... Nous aimons les mêmes belles choses; nous nous entendons, avant de finir une phrase. D’avoir beaucoup souffert par les autres, nous les connaissons bien... Mes tantes (oh! quand vous les connaîtrez!) hausseraient les épaules, si elles lisaient cette lettre... mais il me semble que nous pourrions faire quelque bien, si nous étions associés. Si vous refusez d’être à moi, vous ne m’en donnez pas la_ vraie _raison. Peut-être... Mais dites-le donc!... une expérience matrimoniale vous a suffi... hors de votre monde? Vous ne «récidiverez» pas! Ah! l’indéracinable idée fausse! Vous comptez sans ma pugnacité!_
_Je n’ai pas de morgue comme vous, mon amazone, mais il me reste quelques traditions de notre vieille... j’ose à peine dire bourgeoisie, parce qu’en anglais, «it sounds horrible». Je ne suis pas «peuple», et je le regrette, puisque vous méprisez surtout la classe intermédiaire dont je fais partie; nous aurions tout l’avenir pour traiter le problème social; mais si, entre vous et moi, il y a de_ l’infranchissable _pour Votre Seigneurie, il en est aussi, de l’infranchissable, entre boulanger et boulangère qui ne s’aiment pas. Méditez, Cynthia. L’œuvre de la vie devient un drame aussi poignant que la création d’une œuvre d’art, dans les temps où nous sommes, pour ceux qui n’acceptent l’héritage paternel que sous bénéfice d’inventaire et sont tout prêts à rejeter le joug. Nous voici engagés dans une même impasse. Qu’un dernier préjugé ne nous empêche donc pas de nous allier pour les tâches de demain. Il y aurait tellement à créer, nous entrons dans des temps nouveaux; depuis que j’ai vécu à l’étranger, depuis la terrible_ Affaire, _je sens qu’un abcès se forme partout: qui donc donnera le coup de bistouri? Mais vous riez: Il s’agit bien de cela!... Pourquoi m’auriez-vous été si bonne et donné tant d’illusions?_
_La Religion? Voyons, ma chère, vous n’en avez pas! Il est pénible de vous voir chez vous à l’heure de l’office, quand vos sœurs sortent avec leurs gros livres de prières; oui, oui, Cynthia vous êtes une anarchiste déguisée, une suffragette honteuse, il ne vous manque que_ d’oser. _Osons ensemble. Allons ailleurs. D’abord, viendrez-vous cet été à Longreuil? J’attends ici, de vous, une lettre ou un télégramme. Je préfèrerais la lire plutôt que d’entendre la réponse, et surtout, surtout que je ne voie pas vos yeux verts de Dame de la Mer..._
_Moi, je ne serais heureux qu’avec vous. Je nous verrais,_ nous deux, _un ménage très agréable, un peu singulier; il y en a tant en Angleterre, que ce n’est pas cela qui vous effraierait. La chose serait possible. Mon pauvre petit James! Puisqu’il n’est point de vous, vous en seriez moins honteuse, s’il n’avait pas de génie, ma chère. Quant à moi, je lui souhaite de n’en point avoir! Une bonne moyenne, cela suffit._
_Selon votre réponse, je serai à mon studio jusqu’à samedi, car je ne puis prolonger, à cause du week-end._»
La semaine s’écoula, des semaines s’écoulèrent, sans réponse de Cynthia.
Georges était à Longreuil pendant l’été 19... et allait relouer le manoir à des Américains. Un matin, comme il faisait réparer la barrière sur la route, une dame dont une ombrelle grise cachait le visage, s’approcha de lui. Cynthia était venue pour un mois, avec ses pastels, avant de se rendre à Naples où l’attendait la Scandinave, dont Aymeris n’avait plus entendu parler.
Cynthia lui dit:—J’ai pensé que ce serait charmant de nous revoir. Mes sœurs voyagent, Celia est avec ma mère, en Ecosse. Je suis à l’hôtel du village, comme il ne serait pas convenable d’habiter au manoir; M. Haupas l’aubergiste me traite très bien.
Georges fit venir ses tantes pour «rendre convenables» au moins les repas et les soirées que Mme Merrymore passerait chez lui.
Ces demoiselles, très vieillies, un peu radoteuses, reprirent leurs fauteuils, leurs tricots sous l’abat-jour de porcelaine; ces épaves devenaient chères à mon ami, quand j’allai le voir.
Georges me fit amener en automobile par l’inévitable Darius Marcellot, qui faillit nous tuer sur la route. J’ignore ce que le manoir de Longreuil avait été, du temps de M. et Mme Aymeris, mais Marcellot poussa des exclamations en visitant les chambres que Georges—ou ses locataires?—avaient redécorées au grand mécontentement des tantes; et celles-ci ne trouvèrent à leur goût que les anciennes lampes Carcel et quelques meubles en velours d’Utrecht—du moins quand elles relevaient les voiles des Indes dont les sièges étaient recouverts en manière de housses. Des bibelots de Passy et de Londres, ornaient le manoir comme si Georges eût l’intention de s’y fixer, et les lambris, qui jadis imitaient le chêne, avaient reçu un hâtif badigeon bleu, jaune, vert ou vermillon, parfaitement gai. Nous fûmes servis par des gars du bourg, et Georges engagea un cuisinier polonais, qui sortait de la prison de Lisieux.
Mlles Aymeris me comblèrent de prévenances; que le lecteur sache maintenant qu’elles m’avaient plusieurs fois envoyé à Londres, Georges n’avait jamais su que je fusse leur ambassadeur; je m’étais prudemment effacé.
Mrs Merrymore me parut délicieuse, mais plus très jeune, et je conseillai à Georges d’entretenir avec elle des relations de bons camarades, mais de ne point se fiancer. Elle se tenait exactement au courant de ce qu’il advenait à James, chez Mrs Watkins, mais elle n’avait pas demandé à le voir. Mrs Merrymore, par son indifférence, ravivait la tendresse du père pour James. Je compris que l’existence de James empêcherait de s’accomplir un malheur de plus: le mariage absurde de Georges et de Cynthia.
Georges et Mrs Merrymore étaient assez indépendants et assez âgés pour vivre en artistes, et avoir un commerce dont le plaisir ne créât pas de l’irréparable en cessant.
Je ne saurais dire ma surprise après deux semaines, de me sentir si bien à Longreuil, jusqu’à désirer que ma visite ne prît plus fin; or nous étions pourtant en pleine folie, et chaque heure semblait à Georges devoir être la dernière qui pût nous réunir chez lui, tant les conversations, à table et dans le salon ou le jardin, menaçaient de tourner au tragique, avec ses tantes, avec Cynthia, avec Darius.
Eût-il voulu prouver à Mrs Merrymore qu’une Anglaise, comme elle, ne doit, ne peut pas se marier chez nous, Georges ne s’y fût pas pris plus dextrement.
D’une part, Mlles Aymeris, malgré leurs efforts d’amabilité pour l’étrangère,—dont elles subissaient le charme—radotaient sur «l’Affaire», voulaient convaincre Cynthia que l’Angleterre serait, comme la France, dévorée par les Juifs; mais Darius, maintenant rédacteur en chef d’un journal dreyfusiste de province, était marchand de tableaux néo-impressionnistes à Dresde, il excitait Georges à faire de «l’avant-garde» et à quitter l’Angleterre pour l’Allemagne, où «se dessinait un bel avenir pour les artistes français». La fabrique d’automobiles, «Essor», avait des correspondants en Bavière, en Saxe, et bientôt, de Creil, se transporterait en Poméranie. La voiture préférée du Kaiser était de la marque _Essor_.
Darius suivit les courses de Deauville. Il portait maintenant des cols rabattus à l’allemande, il était gras, son gilet 1830 avait cédé à certain tricot à brandebourgs orange, et ses culottes courtes bouffaient sur des jambes que moulaient des bas verts à raies blanches.
Si Mlles Aymeris ouvraient la porte du salon, elles reculaient d’horreur: Darius, la poitrine découverte et montrant des poils roux, ronflait sur la chaise longue d’Alice Aymeris; il était pieds nus, deux espadrilles traînaient à terre. Lili et Caro répétaient en duo:—Nous brûlerons du sucre dans la maison de notre frère, dès que ce bohème sera parti.
Nous faisions des lectures à haute voix; Darius avait apporté du Rimbaud, du Laforgue qu’il déclamait.
Mme Merrymore traduisait de l’allemand, lisait aux tantes du Chateaubriand, pour éviter les escarmouches à propos de Dreyfus. Tout allait bien quand, un jour, elles annoncèrent qu’elles partiraient le lendemain; on signalait des cambriolages dans la région et Georges me dit que ces demoiselles lui avaient fait une scène, sa citerne n’ayant pas été vidée après qu’un rat s’y fut noyé. Il fallut les retenir; on vida la citerne, on filtra l’eau, et on leur promit que Darius serait rappelé en Allemagne. Une bonne les servit à part dans leur chambre. Huit jours après, elles prenaient le chemin de fer. Cynthia n’accepta donc plus nos invitations à dîner, par réserve; Darius amena ses deux maîtresses, qui logèrent à l’auberge avec Cynthia, et les trois dames firent ensemble du paysage très extravagant. Si M. et Mme Aymeris avaient pu revenir à Longreuil! C’était de plus en plus «la démence».
Mrs Merrymore me dit:—Nous avons aussi à Londres des artistes et des bohèmes, ils m’amusent, mais je ne les reçois pas chez moi: ce que nous apprécions en votre pays, c’est que nous nous y permettons _tout ce qui nous est défendu chez nous_, même de la peinture un peu bizarre.
—Oui, je sais ce que les étrangers apprécient en France; or nous avons autre chose que des bouffons et des irréguliers, lui assurai-je, si nous ne faisons parade que de ceux-ci. Et j’exaltai les vertus de la vieille et saine bourgeoisie. Cynthia me demanda si ces deux filles Aymeris étaient un exemple que je lui donnerais de notre «classe sociale». Elle ajouta:—Votre bourgeoisie est, avec l’italienne, ce qu’il y a de plus «dull» ici-bas; étant très attachée à M. Aymeris, je me suis proposé, comme un devoir de mon affection, de le faire voyager: il ne faut pas qu’il se laisse ressaisir par des habitudes qui étoufferaient son «génie».
Songeait-elle aussi au mariage?
Mrs Merrymore n’avait pu, pendant son séjour à Longreuil et malgré l’air détaché qu’elle affectait devant nous, feindre tant, que je ne la jugeasse éprise de Georges.
Quelques semaines auparavant, lors d’une promenade avec les demoiselles Aymeris, comme Georges, las, voulait rentrer, au bout d’un kilomètre de marche, Cynthia avait pris son bras et s’y était appuyée plus que de nécessaire. Je m’étais prévalu de ses conseils hygiéniques, pour lui insinuer qu’une femme légitime, seule, réglerait l’existence de Georges Aymeris. Lili et Caro applaudirent, si elles poussèrent quelques soupirs. Mrs Merrymore était silencieuse, je lui demandai quelle était la cause de sa tristesse. Elle prononça comme un axiome, après un de ses «Oh!» effarouchés:
—Monsieur, un artiste ne devrait jamais se marier! Un grand artiste surtout, n’appartient qu’à lui-même, son œuvre lui suffit. Aucune femme intelligente n’oserait s’imposer à lui, et peut-on se renoncer?
J’avais cité des épouses admirables, Mme Michelet, Mme Renan, Mme Fantin-Latour.
J’ignorais alors les lettres d’Aymeris à Mrs Merrymore et l’orgueil nobiliaire de notre gentille camarade.
Devenue presque rose, elle avait dit à Georges:
—Monsieur Aymeris détruirait-il un de ses tableaux, parce que sa femme, pour un motif grave, exigerait ce sacrifice?
Et Georges avait presque rompu sa canne sur un tronc de hêtre:
—Dites? ce serait assez stupide, assez idiot cela!—s’était-il écrié.
Et Cynthia avait repris:—Donc, _votre œuvre_ avant _votre femme_!... Je vous préfère ainsi, les grands artistes ne peuvent et ne doivent pas être modestes. Une femme peut avoir des raisons morales _restrictives_... Un grand artiste n’en a pas plus que les amants sublimes. Donc...
Les tantes se regardèrent, Caro fit remarquer une troupe d’oies qui couraient dans la ferme, et sortit pour les mieux voir; moyen de diversion à ce scandaleux dialogue. Tout de même, j’insinuai que Dante Gabriel Rossetti, par amour pour sa femme, avait enterré ses manuscrits avec elle; et sans que j’achevasse, Georges corrigea:—Rossetti, après exhumation de ses poèmes, les a publiés. C’est, d’ailleurs, une toute autre affaire!... Mais non! je suis trop sincère pour ne pas confesser que _pour personne au monde_, je ne renoncerais à mon œuvre; je le répète, la femme d’un artiste peut n’être pas «stupide», et s’effacer devant son mari; mais diable! que diable!... cela dépend de ce qu’est son mari...
Et Georges avait eu un accent d’orgueil, de satisfaction de soi-même, dont je ne le croyais plus susceptible; Mrs Merrymore sourit: «O dear, o dear!», avec son petit gloussement habituel, et elle avait affecté d’admirer un nuage mauve sur le soleil couchant, dont elle eût, un autre jour, dit qu’il n’était guère pictural, et même «un peu commun».
Nous étions rentrés au manoir, en causant d’esthétique sans conviction aucune; Georges tâchait de redresser sa canne, qu’il avait courbée en frappant un arbre dans sa colère—et, le soir, je l’avais entendu qui pleurait dans sa chambre. Le lendemain, il se plaignit d’avoir mal dormi et me parla des femmes qui, comme tant d’hommes, trouvent leur châtiment dans leur orgueil; mais lui s’en croyait totalement dépourvu, à cette heure du désir, où il eût accepté toutes les compromissions.
* * * * *
Septembre fut sec et chaud. Darius, après la saison de Deauville, laissa derrière lui sa plus grande «Essor», retourna en Allemagne, et, avec Cynthia, nous visitâmes Caen, les châteaux de la Basse-Normandie, le Mont Saint-Michel. Georges brossa, d’après une fille de ferme, des nus qui scandalisèrent les domestiques; il prépara sa série de «l’Enfer de Londres».
Nous revînmes tous ensemble à Paris, Mrs Merrymore fila vers l’Italie.
* * * * *
Aymeris agrandit et transforma son pavillon de Passy, tout en logeant encore à l’hôtel Continental où il passa plusieurs mois d’hiver. Il me fut impossible de connaître le point où il en était de ses projets matrimoniaux. Mais il bâtissait!
A Paris, on l’appela «l’Anglais»:—Vous êtes revenu? disait-on. Nous croyions que vous nous méprisiez. Londres a donc pour vous des attractions extraordinaires? Ah! le mâtin!... Et les femmes?
Ces plaisanteries allaient de nouveau l’atteindre en plein cœur. N’eût-il été engagé par la promesse qu’il avait faite, l’an passé, au Directeur de l’Académie de Montparnasse, il abandonnerait tout. Mrs Merrymore vint lui tenir compagnie. Elle fréquenta la classe d’élèves en lui faisant jurer que personne n’en saurait rien, chez elle. Il n’y avait guère parmi ceux-ci que des étrangers; les Allemandes, les Hongroises, les Russes étaient les plus nombreuses. Plusieurs voisines quittèrent Chelsea et s’établirent à Paris, pour recevoir les corrections qu’Aymeris administrait, le pinceau à la main, souvent peignant sur une mauvaise étude de débutant toute une figure.
C’était, selon lui, le seul moyen de leur enseigner la technique; il institua des visites au Musée du Louvre, car il avait, comme Vinton-Dufour, cette conviction: on n’apprend qu’en regardant les œuvres des maîtres, le travail d’après le modèle nu, à l’atelier, n’est qu’un exercice. Mais se souciait-on encore de peindre?...
Dans cette Académie, autant que parmi les anciens camarades qu’il retrouvait, Aymeris dut bientôt reconnaître que Paris avait, depuis 1895, été balayé par le vent d’une sorte de cyclone, et que ses tantes étaient à peine plus aigries que tous ceux auxquels il parlait.
Mrs Merrymore, elle-même, était effrayée par les haines, qui ne se dissimulaient plus; le talent des artistes était jugé d’après leurs tendances politiques et sociales, dans un tohu-bohu de théories, de vagues aspirations humanitaires, libertaires, «intellectuelles», où se perdaient Charles Morice, le critique du _Mercure de France_, et ce Jean Dolent, l’apôtre de Belleville, dont elle avait fait la connaissance jadis, chez Carrière. De jeunes et de vieux universitaires distillaient de l’esthétique sentimentale, autour d’Anatole France; ils combinaient tant bien que mal des théories sur Carrière et Cézanne, et donnaient la becquée à des enfants prodiges du «Salon des Indépendants», les lumières de la Société Future, ces génies à la fois «individuels et anonymes, comme les constructeurs de cathédrales», artisans et artistes au front lourd de pensées, parmi lesquels les journalistes d’avant-garde berlinois choisissaient, chaque printemps, les plus vraisemblablement propres à établir la fortune des marchands de tableaux et les canons de la Beauté.
Darius, associé d’un certain Homberg, dit à Aymeris:—Il faudra que je jette un coup d’œil sur tes types de l’Académie Scarpi. Il doit y en avoir qui ont quelque don et qu’on pourrait _diriger_ selon le goût de mes clients. Tu comprends, le coup des impressionnistes est à recommencer. Epuisé, l’impressionnisme! Un marchand ne peut vivre, à moins qu’il n’achète à très bas prix les chefs-d’œuvre de demain, qu’il revendra très cher. Si tu venais avec moi en Allemagne, tu comprendrais qu’un chef-d’œuvre, _ça se fait comme l’on veut_, quand on est commerçant! En Allemagne, nous avons les critiques à notre solde. Nous détruisons le système des grands Salons, nous faisons de petites expositions «d’un seul artiste»—quelquefois, consistant en pages de croquis—et nous commandons des articles dithyrambiques à des poètes, des auteurs célèbres..., nous les emballons; ça coûte lourd, mais ça rapporte. C’est ma nouvelle passion, après les courses, et c’est plus sûr que mes martingales. Nous supprimons toutes les banalités, nous faisons sortir de terre des génies: il n’y a plus que le génie qui paie. Et Darius qui était ingénu «comme une vache bretonne»—avait dit de lui Huysmans—ajouta:—Depuis qu’on n’imite plus la nature et qu’on ne veut plus «faire ressemblant», c’est épatant ce que nous faisons peindre à nos _pensionnés_. Nous les bourrons de littérature.
Darius ne voyait dans cette renaissance d’Art, qu’une spéculation, comme dans les automobiles; mais, extrêmement intéressé lui-même dans l’incroyable vitalité des «Indépendants», achetant pour son plaisir des toiles dont la verdeur l’enchantait, Georges prévit avec une mélancolie partagée par Mrs Merrymore et moi-même, la déroute des esprits mi-cultivés, une croissante insincérité dans les œuvres.
J’étais allé, un jour de correction, chez Scarpi, surprendre Aymeris sous sa blouse de professeur, comme il m’avait engagé à juger par moi-même des extravagances que ses Russes et ses Hongroises élucubraient, d’un lundi à un samedi.