Aymeris

Part 24

Chapter 243,593 wordsPublic domain

Il chercha en vain une maison qui fût proche de son studio; la crainte des difficultés domestiques lui fit adopter certain hôtel, en face des Kensington gardens. Dans ses chambres, dominant les vastes pelouses du parc et de magnifiques arbres, il se serait cru loin de la ville; la lumière y était belle, alors qu’elle manquait dans le studio; d’autre part ces pièces étaient trop basses, et les dames oseraient-elles y venir? Il faillit donner congé à la «mansion» de King’s road, mais la fatigue d’une longue chasse à l’atelier le fit rester encore à Chelsea.

* * * * *

Dans Cheyne Walk demeurait la noble famille Northmount, quatre sœurs dont deux non mariées, l’une veuve, et leur mère Lady Dorothy, fille du marquis de Grevil. Elles s’étaient récemment vues dépossédées du majorat, par la mort du vicomte Durbridge, le père, terres et château passant aux mains d’un de leurs cousins. Les _Honorables_ misses Northmount étaient toutes douées, quant à l’esprit; l’une à la musique excellait, l’autre, la veuve, se passionnait pour la peinture; une troisième se dévouait à la politique conservatrice; enfin la quatrième attendait, depuis dix ans, le retour d’un officier des Gardes qui, son service fini, s’attardait aux Indes, tout à l’étude de la flore de Cachemire.

Cynthia, veuve de l’historien John Merrymore, qu’elle avait épousé malgré les objections de sa très noble famille, avait plus de trente ans alors. Elle fut conduite chez Georges par la directrice d’une Académie de dames, où il avait accepté de donner des conseils; c’est une croyance établie chez les Anglais et les Américains, que les Français, seuls, «savent dessiner».

Aymeris avait souvent remarqué dans l’escalier, Cynthia qui, de séjours nombreux dans le monde universitaire allemand, gardait des habitudes de tenue et de mise très peu britanniques; elle l’intriguait par sa bizarrerie.

Elle parlait joliment notre langue, mais avec un tour trop littéraire, dû à ses lectures. Son ton brusque, sa voix presque masculine étonnaient. Une timidité que rien n’avait pu vaincre, rosissait ses pommettes, sous le regard d’un homme: ses yeux se dilataient, elle était prise d’une quinte de toux, ses mains osseuses tremblaient, les veines de ses tempes se gonflaient; lui donniez-vous un «shake hands», elle ne vous eût volontiers tendu que deux doigts, comme certaines douairières du faubourg Saint-Germain. Inquiétante par les sursauts de son discours, sa terreur des silences la faisait parfois rire sans mesure, au risque même de paraître un peu excentrique, sinon niaise. Selon l’âge ou le sexe de son interlocuteur, «une flamme semblait monter en elle, ou descendre, comme sous un réchaud à griller les tartines». Mrs Merrymore était différente d’elle-même, en tenue élégante du soir, au point que Georges, plusieurs fois, la confondit dans le salon de Cheyne Walk, avec la molle Celia ou l’anguleuse et brune Marjorie, ses sœurs.

Cynthia, toujours en costume tailleur sombre, le jour, ou, pour le dîner, en mousseline gris-souris, une touffe de pois de senteur violets, en toutes saisons, épinglée à son corsage, finit par être pour Aymeris la «Dame de la Mer», puis, l’on ne sait pourquoi, «la Scabieuse», l’«Eternel Demi-Deuil» et, ensuite «l’Ibsénienne».

La maison du style Queen Ann, où les dames Northmount avaient entassé chacune sa part du mobilier paternel, et quelques beaux objets provenant d’Elianmoore-Hall, s’ouvrit à Georges, toute grande. Vers l’heure du thé, il y aurait pour lui quelque chance de s’y divertir; Cynthia et Celia, la musicienne, avaient comme amis beaucoup d’hommes intéressants. «An intersiting set».

Les sœurs se séparaient par groupes, autour de tables volantes; chacune avait ses adorateurs, sa conversation, ses «sujets», son groupe, hostile peut-être à l’autre; celui de Cynthia était très envié, mais craint comme «avancé», trop _original_. Lady Dorothy, pâle, immobile, avec ses cheveux d’argent, son bonnet de veuve, ne quittait plus un grand fauteuil, près de la fenêtre, et somnolait; soudain, quelque ouvrage de tapisserie, ou un livre, glissait de ses genoux; on courait vers elle, croyant qu’elle venait de s’éteindre comme une chandelle.

Aymeris, prôné dans ce milieu charmant où Cynthia le faisait valoir, accepta vite un trop grand nombre de ces relations qui encombrent les étagères de cartons de bristol: dîners, bals, conférences, lunchs et séances de musique. Comment choisir parmi tant de noms inclassables, à moins d’avoir une longue expérience de l’Angleterre? Cynthia se chargea de ce «triage», elle marquait ces cartes au crayon: _ennuyeux_, _à éviter_, ou bien _tolérable_. Au bout de quelques mois, le peintre condamna sa porte, comme trop de niais voulaient voir ses ouvrages. A Londres, plus encore qu’à Paris, les oisifs ont décidé qu’un atelier de peintre est un lieu public de rendez-vous, avec tout ce qu’il faut pour se rafraîchir, entre le lunch et le dîner. Madame Merrymore saisit la baguette à écarter les importuns, ne toléra qu’une élite. Entre Cynthia et Georges se noua une sorte de camaraderie intellectuelle, mais cérémonieuse, faite de leurs singularités, c’est-à-dire ce qui, le plus souvent, nous sépare.

Aymeris devina en Cynthia une créature inquiète et découragée; elle racontait des voyages en certaine compagnie qu’il imaginait, mais qu’elle ne précisait point; des séjours à Paris avec une Suédoise, en des hôtels d’étudiants, rue Vaneau. Cynthia revenait du Caire, après une brouille avec cette Suédoise qu’elle avait voulu soustraire à l’influence d’un théosophe.

Cynthia connaissait le centre de la France; elle avait habité près de Moulins avec des artisans sociologues et lettrés. Et l’on s’étonnait qu’une personne, issue d’une famille si traditionnelle de la vieille Angleterre, qu’une aristocrate hautaine et froide d’aspect, comme la fille de Lady Dorothy, la petite-fille d’un duc, vous comprît à demi-mot, autorisât même, chez certains hommes, de libres propos et les opinions les plus révolutionnaires.

Aymeris fut gagné par la sympathie de cette femme, par sa gentillesse, comme d’une sœur, si altière cependant qu’elle aurait pu être la reine Alexandra, ou du moins une dame d’honneur de cette souveraine, tant admirée, copiée par ses sujettes, et dont le haut carcan d’un col à quadruple rang de perles (chez Cynthia, de l’onyx)—coinçait une mince nuque qui ne fléchissait que pour accorder un salut protecteur; ou girait de droite à gauche, comme un automate, afin que le schéma officiel du royal visage se montrât le même pour tous les humains, sourît, puis reprît son caractère de médaille. Mrs Merrymore ne parlait jamais de son défunt mari, ni d’un fils qu’elle avait eu et qui était mort subitement. Les avait-elle aimés? Jusqu’à ne vouloir plus «refaire sa vie».

Un jour de confidences, elle s’avoua meurtrie par de fâcheuses tentatives sentimentales; mon ami les eût devinées, quoiqu’il la connût depuis si peu de temps. Il est, entre ceux qui ont souffert d’un même mal, une télépathie, des formules cabalistiques, et, tacitement, ceux-là s’entendent. Derrière des façades aux lignes si sévères, se réfugiaient deux cœurs toujours sur la défensive qui, après s’être consumés dans l’attente, aujourd’hui se résigneraient peut-être aux tièdes régals de l’esprit: Georges et Cynthia le crurent, ou le désirèrent.

Peu à peu, un mot, une prévenance, un geste de sa nouvelle amie, firent croire à Aymeris qu’elle avait aussi un besoin d’expansion dont les ancêtres de Cynthia, depuis des siècles fixés par des peintres dans les boiseries d’Elianmoore-Hall, eussent frémi, si leurs cuirasses, ou leurs corselets, ne les avaient pas maintenus pour toujours en une attitude de parade.

Georges marquait des points de repère dans le passé de Cynthia: un hiver à Florence, avec une femme-peintre suédoise, parente de Gauguin; puis Dresde avec une des sœurs Northmount, la musicienne; et d’autres stations en Italie, sans Celia. Cynthia revenait à Paris, presque toujours passait l’automne en Provence, avec «l’artiste scandinave». Certain mois d’octobre à Aix, elles étaient à l’hôtel du Cours. Elles sortaient soi-disant pour faire des études, mais, à la vérité, suivre à la piste le maniaque de Bouffan. Cynthia avait vu Cézanne peindre, et certains idolâtres du maître avaient dit à l’Anglaise: Vous vous trompez, c’était un autre! Or cette victoire était attestée par une mauvaise photographie de kodak, qu’elle avait prise d’un vieillard à barbiche, une gibecière sur l’épaule, le chevalet et le pliant sous le bras. Cézanne étant à son avis le plus grand peintre, comme Rimbaud le plus grand poète du XIX^e siècle, d’apprendre que mon ami possédât des pommes et un paysage de Cézanne, lui fit accorder à Aymeris une sorte de privilège sacré, jusqu’à ce qu’on en vînt à d’interminables débats esthétiques, qui dérivaient en des considérations de l’ordre passionnel, où l’accord était plus difficile à se faire entre Cynthia et Georges...

Inquiet, il eût désiré tenir sa confidente au courant de l’histoire de son ancien modèle, de James surtout; il lui fallait être sincère... peut-être se perdre. Cynthia avait déclaré ne plus prendre d’intérêt aux enfants depuis la mort du sien. Et Aymeris aimait-il vraiment le petit James? Comment parlerait-il de Rosemary? Cependant Cynthia se croyait tellement au-dessus des préjugés, qu’au bout de deux ans d’intimité apparente, il s’enhardit, et sans prélude lui fit part de ses soucis: ce fils, il comptait l’élever en Angleterre. Mais comment, et sous quel nom?

—Où est la mère? Pas ici, j’espère! Vous ne la voyez plus? demanda Mrs Merrymore, épouvantée, rougissant, la voix tremblante; car l’histoire venait de se dérouler en un récit terne, pénible, plein d’un parfum de «bohémianism», d’une crudité qui rappelaient à Mrs Merrymore, le Quartier latin, le Théâtre-Libre, les matinées Antoine à la Gaîté-Montparnasse, Huysmans, Zola, Goncourt; une littérature qui était alors, pour les étrangers, la _France_, la France de l’Affaire Dreyfus—soudain non plus _de l’art_, mais les mœurs françaises envahissant sa propre vie à elle, son Angleterre!

Mrs Merrymore prenait «bourgeois», dans le sens de _philistin_, et aussi de «petites gens»; Georges lui expliquait que notre bourgeoisie, celle à laquelle il appartenait, est une classe inconnue de l’Angleterre; et Cynthia se retranchait derrière son seul critérium, ou préjugé: on est un _gentleman_, ou bien _du peuple_. Georges était un «gentleman»... donc!... Et les deux amis tournaient l’un derrière l’autre autour de ce concept, comme des chevaux de manège qui auraient les yeux bandés.

—Votre modèle—disait Cynthia, est une fille du peuple, malgré son origine sur laquelle elle a dû vous tromper; êtes-vous certain que le fils de cette femme soit jamais digne de vous? Dans les unions entre Anglais et étranger, c’est notre type qui l’emporte—fait incontestable—comme le sémite domine les autres et se reconnaît pendant plusieurs générations. What a pity! What a pity! murmurait-elle, ensuite, en réfléchissant à ce malheur irréparable, selon elle; quoique toujours incertain si l’enfant était de lui, Georges n’en démordit point: il se devait à James, il fallait qu’il l’élevât et jouât la comédie de l’amour paternel, comme pour éprouver Cynthia.

Dès le lendemain, elle se mit à la recherche d’une famille à qui confier le petit, puisque Georges tenait tant à l’éducation britannique.

* * * * *

Une égale passion pour les aspects et l’atmosphère de Londres les faisait sortir, lui avec une boîte de couleurs à l’huile, elle avec quelques pastels; ils prenaient chacun un four-wheeler, ils montaient sur le «bus» ou bien, par le moyen du «tube», faisaient de lointaines excursions dans les quartiers pauvres, du côté de la Tamise.

Aymeris se régalait des rouges, si vifs à Londres, dans la brume; il épiait les filles à la peau de phlox blanc, ou barbouillées de carmin, les ouvriers pesants, l’âpre population des docks, merveilles dont ne s’étaient jamais encore inspirés les peintres. Londres était une mine dont Aymeris voulait extraire les matériaux d’un sublime «poème humain».

Il prit le goût d’aller, le samedi, au théâtre en matinée, avec Cynthia. En s’en retournant vers le West-End, ils marchaient jusqu’à une station du Métropolitain, s’attardant sous les rampes et les réverbères aveuglants d’électricité, traînaient dans Leicester Square et Haymarket. La foule, que dégorgeaient les salles de spectacle, s’emparait avidement des journaux, lisait les placards des hommes-affiches, au reflet des vitrines et sous les globes électriques d’où ruissellent des cascades de lumière jaune ou crayeuse, sur des visages de spectres qui, dieux et mendiants, trois pas plus loin rentrent dans le noir d’une misérable ruelle sans boutiques; l’opulence et la misère, la mort, en pleine santé. D’où la sensation de joie cruelle et démoniaque d’un carnage dans la luxure, d’une pléthore de sève gaspillée, de richesse vitale anéantie dans le bitume et la vase, où, comme à Venise, baignent les fondations des plus beaux palais: splendide et peut-être ultime étalage d’inégalité sociale, de jouissance et de douleur, un ravissement pour l’artiste «qui doit ignorer la morale».

Ils marchaient le plus souvent jusque Sloane Street, le long de Saint-James Park et de Knights Bridge, dans la trépidation des énormes voitures publiques bariolées, aux formes, aux lignes d’une beauté moderne d’engins destructeurs, qui défoncent le sol comme un champ où des héros se battraient, et sonnent telles qu’une cloche que des titans copteraient de leur marteau.

Le matin, de sa fenêtre, Georges assistait au vidage dans les tombereaux du fondoir, de seaux pleins de volailles, de langoustes, de fruits, de légumes, reliefs de repas trop riches; les employés de son hôtel, le ventre à moitié vide, aidaient à remplir, comme d’ordures, des baquets d’aliments précieux qui, demain, seraient savons ou chandelles. Et dans le ruisseau, assistant à ce scandaleux «coulage» de la richesse, une mère famélique vendait des allumettes en pressant contre son sein un gosse moribond.

Le soir, dans quelque music-hall populaire de l’Est, il crayonnait sur un album, assis à côté de Cynthia.

—Regardez, regardez! Toutes les femmes sont belles, chez vous, belles de laideur, ou belles comme des nymphes d’Arcadie!... Les contrastes de la lumière et de l’ombre prêtent à vos «costers» la majesté d’un Rembrandt, et c’est «d’aujourd’hui», du neuf, de l’inconnu, du moderne! On n’a jamais peint cela! Voilà ce qu’il faudrait rendre, mais comment interpréter ces choses en les magnifiant?

Dans un monde nouveau, des formules expressives restaient à chercher.

Cynthia prétendait qu’il était impossible de peindre Londres, sans quoi, un Anglais l’eût tenté.

Georges s’y consumerait, mais il essaierait de reproduire avec ses pinceaux cette fourmilière de géants, «race aux angles aigus, chez qui l’ossature a plus de _forme_ que les pierres d’une cathédrale gothique»; il rendrait la qualité comestible de ces chairs où afflue le sang vermeil, quand les pâles chloroses ne les oxydent pas comme des plats métalliques; il peindrait les gosses aux hardes teintes des couleurs les plus audacieuses, ces fillettes qui lui rappelaient Jessie Mac Farren!

Aymeris et une sœur de Mrs Merrymore allèrent ensemble à Eton où était élevé un arrière-neveu de lady Dorothy, son filleul. Ces dames Northmount avaient l’espoir de prouver à un Français qu’un collège de «gentlemen» ne conviendrait pas pour James, quand il serait en âge d’y être admis; il y avait d’autres institutions moins aristocratiques, destinées à la «middle class», qu’elles s’obstinaient toutes à confondre avec notre bourgeoisie. Le Prévôt des Etudes, à Eton, était un charmant vieillard, dont la femme appartenait à la famille de Thackeray. Rossetti avait dédié un sonnet à Mrs X., et Holman Hunt l’avait fait poser pour une madone.

Le logis du «Provost» était parfumé encore de préraphaélitisme; du parloir de Mrs X., tendu d’une cretonne de William Morris, on distinguait à travers les saules, au delà du petit bras de la Tamise, le profil du château de Windsor. Le «Provost» prêtait volontiers des livres rares, il en offrit à Georges, qui parfois alla en compagnie d’une sœur ou l’autre de Cynthia à Eton pour le thé; le filleul y venait après ses leçons; on achevait la journée dans la Saint-George’s Chapel à écouter des fugues de Bach que jouait, pour ces dames, l’organiste du Roi. C’est là que le rejoignit parfois Mme Merrymore. Eton, les garçons, le filleul de sa mère, lui étaient un douloureux spectacle, car c’est là que son enfant aurait dû être alors.

On revenait, à la nuit, par les quartiers suburbains de Londres, parcourant des kilomètres de constructions basses, d’échoppes de bouchers, de marchands de poissons aux torches de gaz; le samedi, des ouvriers et des ménagères faisaient leurs emplettes pour le dimanche, dans les agglomérations des anciens faubourgs mangés par la Métropole, et où la campagne se fond dans la ville; Richmond, Chiswick, Kew et enfin Chelsea. Ces retours emplissaient Georges d’aise et de confiance en cette vie anonyme et pullulante de la banlieue où se dégorge la City, où le travailleur respire comme une plante que l’on met sur le rebord de la fenêtre, au soleil.

Aymeris et Cynthia s’arrêtaient dans les bric-à-brac, rapportaient presque toujours quelque trouvaille; ils visitaient d’anciennes villas du XVIII^e siècle que n’avaient pas encore renversées les entrepreneurs de ces interminables rangées de petites maisons à bon marché, qui les remplacent.

—Je me vois assez bien, ici!—disait Georges en sortant.

—Vous n’allez pas louer, j’espère, une de ces villas du temps des George! elles ont bon style et parfois leurs jardins sont jolis, avec leurs buis taillés, mais les entours sont odieux pour un gentleman—disait Mrs Merrymore en pinçant ses narines. Le peuple sent mauvais!

On aurait cru, d’après ses dégoûts, qu’elle méprisait les pauvres, quand, au contraire, elle s’occupait, à sa façon, de les éduquer et de leur venir en aide; à Paris elle avait fréquenté des classes du soir, des «universités populaires», où de jeunes «dreyfusards» tâchaient d’inoculer aux artisans le poison de la Littérature et de l’Art. Elle avait projeté sur un écran, avec une lanterne magique, des photographies d’après Léonard, Watteau, Cézanne, Degas, et mis en scène des pièces de Shakespeare, où elle avait apprécié la rapidité de compréhension des jeunes Français. D’où sa singulière propagande sociale dans nos universités populaires, son culte pour Séailles et Anatole France. Elle pensait ainsi nous guérir de ce qu’elle appelait la «sentimentality» bourgeoise, qui seule expliquait le tour pris par cette «affaire de trahison» qu’Aymeris lui-même se refusait à considérer du point de vue juridique, comme quiconque l’eût fait dans tout autre pays.

Or, n’était-ce point, de sa part à elle, une autre «sentimentality», l’anglaise?

Mrs Merrymore se montrait sensible à certaines vertus, au charme de la France, comme Aymeris l’était aux beautés de l’Angleterre; mais leurs sympathies inverses et contradictoires se heurtaient, car ils avaient, chacun, la passion d’épiloguer, de discuter et, l’un pour l’autre, une affection qu’ils ne pouvaient plus se cacher. Mrs Merrymore niait presque Racine—elle ne le comprenait certes pas, elle était fermée au lyrisme de Barrès—«ce nationaliste romantique», mais elle s’entourait de jeunes peintres qui commençaient de subir l’influence de notre néo-impressionnisme, après celle de notre réalisme terre à terre; et elle niait la peinture anglaise. Georges soutenait que l’art britannique faisait fausse route, en abandonnant l’idéal du moyen âge italien, celui du préraphaélitisme à la Burne Jones. L’œuvre de Ruskin était, selon lui, d’une «sentimentality» moins dangereuse, en ses efforts plastiques, que celle de nos «immondes» cartes postales et de notre littérature dramatique.

Mme Cynthia approuvait l’importation esthétique de ce que Georges tenait pour le moins assimilable au génie anglo-saxon; ils se chamaillaient, puis concluaient ensemble qu’il faut, avant tout, être de chez soi.—On ne juge sainement que les choses de son pays; et ils en revenaient à l’analyse de l’envahissante affaire Dreyfus. Le problème du Nationalisme, si aigu à cette époque, ne laissait point Aymeris indifférent, quoiqu’il se crût sceptique et se donnât, parfois, pour un cosmopolite. Combien peu l’était-il, le pauvre Aymeris! Il avait, à dix ans, comparé la vie d’un petit garçon, en France et en Angleterre; James serait un Français, mais d’éducation britannique, jusqu’à 18 ans. Quand le ferait-il venir? Mrs Merrymore lui conseillait de laisser cet enfant dans le Nivernais.

Au fond du landau de Lady Dorothy, côte à côte, Georges et son amie se sentaient, malgré leurs divergences d’opinion, comme deux frères, si peu Cynthia permettait à son compagnon de la traiter en femme. Et jamais Georges, aussi bien, ne s’était, à aucune femme, ouvert comme il le faisait auprès d’elle, sans ce malaise qui, à chaque tentative amoureuse, l’avait égaré.

* * * * *

Le journal de Georges m’apprit le sort de James et le peu que nous sachions sur les relations si étranges de Cynthia et d’Aymeris.

_Londres 19._

_Enfin, James est ici, il a six ans; dans quelques années je le mettrai à Beaumont College, école catholique. James porte mon nom, je l’ai reconnu, malgré les conseils de Cynthia. Quand j’ai revu James, ai-je eu un sentiment paternel, ou simple pitié? La pitié est un sentiment de faible, je me l’interdis. Je ne reverrai plus James avant que Cynthia ne le voie. Je ne rechercherai plus Rosemary, mais je demeure sans rancune; un autre se vengerait d’elle sur son fils. Son fils; le mien? Mais oui, le mien! Ne méprise jamais ce que tu aimas, ou tu te mépriseras toi-même. Sur cette créature obscure qui peut-être roule à quelques mètres de moi, mon amour déposa une patine comme le feu sur le cuivre d’une bouilloire. Un enfant est né, et il porte mon nom. Ses yeux! J’avais, à son âge, cet aspect souffreteux, antipathique; Nou-Miette et mes tantes ne me l’ont pas celé! A peine la Mrs Watkins que les amies des dames Northmount ont choisie, pour le mettre chez elle, et qui adore les enfants, à peine put-elle dire devant moi qu’elle le trouvât «gentil». James a l’air agressif; peut-être une force en lui se cache encore; l’eau qui sourd de la source noire, plus loin, élargira les berges de son lit et deviendra fleuve. Ce que je n’ai pu faire encore, que James un jour l’accomplisse! A James_, l’indépendance, _seul bien dans ce monde, m’a dit mon père à l’heure de sa mort, à l’heure de la vérité, à l’heure de la lumière._

_Je suivrai James, de loin, comme les parents anglais suivent leurs enfants._

_Repartons pour Paris, repartons en guerre!_

_Je reçois toujours des lettres de soi-disant amis. Ils me réclament. Darius Marcellot dans sa fabrique d’automobiles, désespère de moi. Ils m’appellent, et quand je suis près d’eux, ils se retirent. Ici l’intérêt de ma vie est dans un échange incessant avec les inconnus d’hier, demain disparus. Confessions, récits, milieux entrevus. Premier dîner dans une maison, joie d’être un inconnu parmi des inconnus! Les inconnus! A ceux-là j’inspire confiance, comme au garçon du sleeping-car le voyageur qui descendra à la prochaine station..._