Part 21
Mme Aymeris, Georges et les tantes dînèrent, la veille du départ, chez le docteur Brun, l’ami intime de la famille. Mme Aymeris causa, elle paraissait plus présente, tenait des propos pleins de raison, insista même pour obtenir un rendez-vous avec le notaire. La soirée était chaude. M. Brun avait fait mettre la table dehors, sur une terrasse qui ressemblait à celle des Aymeris; le jardin était encore fleuri. Georges se réjouissait de voir sa mère presque gaie en cette réunion intime. Vers dix heures, elle se retira au bras de Nou-Miette; il n’y avait qu’à traverser la rue, car M. Brun habitait en face.
Le docteur retint son jeune ami sur le seuil, et lui dit tout bas:—Georges, j’ai peur que vous ne vous leurriez d’un vain espoir; votre maman est plus malade que ne l’était votre père, il y a un mois. Je ferai prendre des nouvelles demain matin; je ne suis pas tranquille pour la nuit.
Le docteur n’avait pas pitié! Quel coup, alors que Georges se demandait s’il ne marchait pas dans un rêve, et qu’il voyait sa mère plus consciente que naguère!...
L’expérience de la vie, pensa-t-il, rend les médecins cruels. Comment, comment allait-il tout de suite se préparer à une séparation qui, quelques minutes auparavant, lui paraissait lointaine? Il venait d’escompter les douceurs d’un armistice; sa tendresse pour sa mère se réveillait, et plus intense depuis que sa camarade l’avait quitté; quel besoin il aurait eu de quelques heures d’embrassement, larmes confondues, tout cœur à cœur avec la chère vieille!
M. le Doyen recevait l’hospitalité à Passy, pour la nuit; en cas de besoin, on l’appellerait. Georges dormit pesamment. Quand il se réveilla, Nou-Miette lui donna de bonnes nouvelles, sa maîtresse avait bien reposé, elle acceptait quelques aliments. Le train n’étant qu’à deux heures de l’après-midi, Georges eut le temps de passer à Montparnasse, il ferma le logement, alla chez le professeur Blondel dans l’espoir que le docteur Brun se trompait. Blondel lui conseilla de tenter encore le traitement roumain, ce régime féroce, toujours condamné par M. Aymeris. Ce n’offrait plus de péril, même si la malade, moins nerveuse, apprenait la nature de son cas. Les ordonnances furent remises au pharmacien, qui enverrait les médicaments à Longreuil, avec de nouvelles étiquettes.
Au bout d’une quinzaine de jours, les traces de diabète diminuèrent, puis disparurent. Georges crut à un miracle; il n’eut plus avec la malade de ces impatiences irritées, mauvaise conséquence, se dit-il, de la crise sentimentale dont il était délivré.
Et Rosie avait menti! Elle ne portait pas dans ses entrailles le fruit d’une triste passion. Il reprendrait pour quelque temps peut-être sa vie de jeune homme, celle d’un petit garçon et d’un protecteur à la fois.
Le mensonge de Rosie le rendait à sa mère.
* * * * *
La température fut à la fin de l’été et en automne, d’une douceur dont la Normandie nous récompense après des printemps humides et pluvieux; Georges peignit, à l’intérieur ou en plein air, des fleurs, si colorées à l’arrière-saison et qu’il préférait à celles des autres mois. Sa mère s’intéressait aux études, combinait avec lui des harmonies charmantes. Quelquefois, un peu agacée par les conciliabules de ses belles-sœurs, elle pensait:—Si nous étions seuls ici, Georges et moi, ce serait le bonheur parfait!
Mme Aymeris se laissa tromper sur l’espèce de sa maladie; son manque d’appétit, seul, lui donnait quelques soucis.
Jusqu’à la mort de son mari, elle n’avait plus fait attention à son régime, mais le professeur Blondel était «draconien». Les mets permis semblaient insipides à Mme Aymeris, de plus en plus privée de ceux dont elle était trop friande.
Elle se dessécha encore. La correspondance redevint régulière, de Georges et du Roumain; de féroces exclusions furent maintenues. Emportée et autoritaire comme elle le demeurait, la malade protesta à chaque repas, se plaignit de mourir d’inanition. Plus d’entremets, plus de ces fromages à la crème, son régal aux collations dans les fermes, et but des promenades qu’elle faisait, comme jadis, en compagnie de son fils, ou bien avec les tantes Caroline et Lili.
Entre le presbytère, les visites aux «points-de-vue» qu’elle ne se lassait de déclarer les plus beaux paysages de toute la France, qu’elle connaissait d’ailleurs très mal, la vie avait repris paisible; les affaires de succession viendraient plus tard. Georges et le notaire les lui avaient décrites normales et toutes simples. Le nom du cher défunt n’était presque jamais prononcé; on eût dit que par un accord des êtres et des choses, en cette saison de légères brumes, sans vents d’équinoxe, sans brusque hausse ni baisse du baromètre, Mme Aymeris dût jouir d’un double été de la Saint-Martin.
Georges se posa tout à coup cette question: Que devient donc Rosemary?
Il finit par découvrir une parente «aisée» de son amie, dont il avait perdu l’adresse. A force de diplomatie, il se la procura. Cette personne écrivit que Rosemary avait pris une place de house-keeper près de Wolverton. Il apprit le nom du patron et de l’endroit. Georges lui écrivit une lettre pressante, ne pouvant plus vivre sans nouvelles, mais il eut l’inutile prudence de prier Rosie qu’elle répondît poste-restante à Trouville. On attelait la carriole du fermier de Longreuil, quand la promenade de maman prenait une autre direction, et en ce cas il sortait seul. Il attendit des semaines, rien ne venait. Chaque jour enlevait un peu de ses espérances; il forma une résolution, de celles que Rosemary appelait ses «maladroites impulsions», ces incoercibles et brusques besoins qu’il ressentait comme sa mère. Il écrivit aux patrons de Rosemary:—Que devenait-elle? Il s’intéressait à elle comme à «une sœur», Mr et Mrs Mac Donald devaient savoir _qui_ il était «_de grâce, tenez-moi au courant, protégez-la, soyez indulgents pour elle_».
La veille de la Toussaint, que l’on passait à Longreuil, Georges reçut un billet dont l’écriture lui rappela celle de Mme Peglioso: écriture conventionnelle, pointue et élégante d’Anglaise. Deux pages seulement. Il y était dit, d’un ton froid et n’invitant pas à plus ample correspondance, que Rosemary n’avait pas _convenu_ pour le service de «parlour maid», et que son congé lui avait été signifié. Elle travaillait, disait-on, dans une auberge de Slough, près de Windsor, à l’enseigne: _The Unicorn_, chez une Mrs H. S. Smyth.
Tout ce que Georges avait craint, depuis qu’il vivait avec elle! Cette fille altière et folle d’indépendance recherchait ces situations-là, moins humiliantes pour l’anonyme qu’elle était chez ses maîtres de hasard, que pour son ami, si désireux de l’élever à lui; et ç’avait toujours été là entre Georges et Rosie, sujet à litige, s’il voulait lui faire entendre que, vis-à-vis de son amant, elle, si ambitieuse de «respectability», créait ainsi entre elle et ses «employeurs» des rapports plus pénibles pour lui que ceux d’une bar-maid ou d’une habilleuse d’actrice, avec leur clientèle... Rosemary avait eu bien des métiers, et celui d’habilleuse dans un théâtre de province lui avait paru le plus dégradant de tous. A Bordeaux, traîneuse de coulisses, elle avait fait les commissions des galants, bien profitables d’ailleurs, jusqu’au jour où, en plein visage, frappant d’une pièce de cinq francs un vieux rocantin de la ville, elle l’eut défiguré. D’un coup de tête, Rosemary refusa ce que son service l’obligeait d’accepter; de même rompue aux servitudes sans grandeur, la vagabonde, illogique, à une observation de Georges, le menaçait:—Attends un peu! je me mettrai dans une maison à gros numéro! Quand on ne peut avoir ce qu’on veut, moi je suis pour le pire; je rirais en montant à l’échafaud! Tu ne me connais pas encore!
Et je crois entendre mon ami qui lui répond:
—Et toi, te connais-tu? Si tu m’écoutais! Mary, Mary! Aies donc pitié, cesse de te moquer de moi!
Or elle était bien «dans sa ligne» et le destin de Rosemary déterminait cette nouvelle chute, les bas-fonds l’appelaient. Elle avait choisi l’Angleterre, sachant que Georges comptait, plus tard, y faire de longs séjours, peut-être s’y fixer, au cas où l’avenir ne modifierait point ses rapports fâcheux, depuis ses succès, avec les gens de son pays. Georges qui eût à tous ouvert son brave cœur enthousiaste, était si las des luttes stériles, si meurtri par l’incompréhension et l’injustice des autres, qu’il s’était promis de s’exiler en Angleterre, quand rien ne le retiendrait plus à Paris; et la grossesse de Rosemary avait donné plus de force à ses desseins, lui faisant entrevoir un possible ailleurs, la paix du «home», une villa dans ce Hampstead, qui est Londres et la campagne à la fois, une sorte de banlieue provinciale, comme l’ancien Passy des Aymeris.
Des nouvelles de Slough lui parvinrent. Grâce à des combinaisons subtiles, il avait organisé un système d’espionnage. Dès le retour de Mme Aymeris à Paris, il se remit à tirer des plans insensés: quelqu’un l’assurait que Rosemary avait été malade, après la naissance d’un enfant. Il se laissa convaincre, tant il souhaitait d’être père, et écrivit à son amie.
Rosemary lui répondit; ils entretinrent une correspondance de gamins, dont Georges me lisait des phrases sentimentales et ridicules qu’il admirait. Son travail était mou, il redevint plus impatient avec sa mère, retombée malade depuis peu. Une bronchite avait détruit tout le traitement roumain, et par une indiscrétion, elle réapprit le nom du mal dont elle était atteinte. L’hiver fut rigoureux. Elle s’empoisonna elle-même, de ne plus sortir. Les médecins ne surent quoi tenter. Bientôt la rupture de vaisseaux sanguins provoqua des embarras de la parole; Mme Aymeris se remit vite, puis ces accidents se répétèrent, se prolongèrent; et rien ne fut plus douloureux à Georges que le spectacle de ces attaques, l’hébétude qui s’ensuivait, un long débat avec la mort, aussi déchirant qu’avait été douce l’abdication de M. Aymeris, le père.
La religion n’était plus un secours.
Mme Aymeris parfois s’asseyait auprès de son fils, barbouillait la toile d’un doigt trempé dans la couleur.
Georges travailla dans l’atelier de Passy; sa mère était-elle absente? alors au moindre bruit, il croyait qu’on l’appelait au secours. N’osant plus prendre de rendez-vous pour des séances, il fit de la nature morte. Ses tantes ne s’éloignèrent plus, le D^r Brun traversait la rue, au signal qu’elles lui donnaient.
Georges n’eut donc que trop de temps à lui pour ratiociner, sans même la diversion coutumière des modèles, allant et venant, qui apportent un écho du dehors, et étouffent les soucis du peintre dans le bruit de leurs voix. Sa pensée, plus active dans le travail, se dédoublait, il se souvint que, dès son enfance, comme il déchiffrait la partition de _Tristan_, il avait entrevu son avenir, tout en s’escrimant contre les chromatiques harmonies; l’exercice mental et manuel d’une lecture ardue où s’absorbent les pianistes, semblait favoriser, chez lui, les plus précis des rêves diurnes. Indulgent à sa manie de noter, il nota ceci parmi ses impressions de chaque jour; par discipline, il notait tout et recopiait même ses lettres à Rosemary, qui se multiplièrent jusqu’à devenir un besoin maladif.
15 avril...
«_Dearest, je ne sais plus que croire, tu t’ingénies à me tromper; et que me cache cette manigance?_
_Tu sais que je serai toujours, que je suis_ même aujourd’hui _(et dans quelles difficultés), prêt à prendre le bateau pour te rejoindre._ Il en va de ma santé, de ma vie. _Fais, je t’en conjure, que j’aie la force d’accomplir jusqu’au bout ma tâche filiale, toi, si respectueuse de ces sentiments-là, ce dont tu m’as donné mille preuves. Aide-moi, au nom du Ciel, aide-moi à ne pas forfaire, je m’adresse à ta noblesse de cœur, écoute-moi! Ne serais tu donc plus la même créature?_
«_Un mot, une carte postale, une fois la semaine, n’importe quoi... c’est absurde et très mal, de m’avoir renvoyé les timbres-poste. Le sens de cette boutade m’échappe. Puisque tu n’as pas beaucoup d’argent, quoi de plus naturel que je te paie au moins des timbres? C’est un peu comique, tout cela. Si tu ne peux, de moi, accepter des timbres-poste, de qui accepteras-tu le nécessaire pour vivre? Je suis pour toi un père et un mari! On ne fait pas à ce point souffrir un autre être. Quel démon te possède? Mais je sais que tu haussais les épaules, quand je t’ouvrais le fond de mon cœur... Misérable petite femelle, tu tombes, tu tombes, à mesure que je veux t’élever! Tu m’obliges à te voir plus noire, moi que tu avais ébloui... Aurais-tu compris que, de toi, je pensais trop de bien? Te verrais-tu indigne de mon généreux égoïsme? Ton orgueil de misérable petite femelle, crois-tu le dissimuler quand tu prétends que tu n’as pas de droits sur moi? Façons de cuisinière qui fait de la dignité!..._
_Orgueil! That blasted pride of yours!... Vis-à-vis de moi, qui suis inoculé contre ce venin! It is really too mean of you, bewitching little dear of mine. Why, why, why do you go on so?..._»
_27 Avril._
«_...Une carte avec une vue de salle d’hospice: mieux que rien! mais après des courses et des courses à la poste, des nuits blanches ou de cauchemars, recevoir ce bout de carton! Puisque tu en es réduite à soigner des malheureux à St-George’s Hospital, vais-je donc enfin te faire une proposition? J’y ai depuis longtemps pensé, sans jamais t’en écrire. Ma mère emploie (et fait plus que de les occuper) deux femmes. Les médecins, absolument hostiles aux religieuses, réclament une trained-nurse. Pourquoi ne viendrais-tu pas? J’arrangerais tout, je dirais que l’on t’a prise à Neuilly. Ce n’est pas très bien, peut-être, ce que je t’offre là, si l’on envisage la chose d’un certain point de vue; mais c’est le moindre mal pour un grand bien, pour me sauver et, comme je te le dis toujours,_ me protéger. _Que puis-je faire de plus que d’implorer pour que tu rendes tes offices auprès de ma mère, c’est-à-dire_ près de moi? Consider it, Mary, a case of emergency...»
_3 Mai._
«_...Alors tu ne comprends pas? Tu me fais honte et tu choisis encore une carte postale._
_Personne, heureusement, ne lit l’anglais chez nous: mais suppose qu’il en fût autrement! Ce que tu fais est monstrueux, je te le crie, parce que tu es capable, si tu le veux, de le_ sentir. _Une femme sans pitié... Quelle mère aurais-tu fait! N’as-tu jamais eu de tendresse? Alors, tu te résignerais à m’apprendre une catastrophe dont tu aurais été la cause? Ton sexe est capable de tout, du meilleur et du pire, mais c’est le pire que tu réserves à ton Jojo._
_Non, je ne puis y croire; viens, viens, viens vite_, absolutely necessary!». N.-B.—Je traduis de l’anglais.
_Lettre de Rosemary à Georges.—30 juin..._
«_...Je ne pouvais pas venir, et je vais te dire le pourquoi. J’ai lutté tant que j’ai pu, il faut maintenant que je te l’avoue; j’étais malade. Eh bien! oui, tu es père d’un gros garçon rose et blanc. Si ça n’avait été que pour moi, jamais, entends-tu, jamais tu ne m’aurais revue. Maintenant que le fait est accompli et qu’il vit, the darling, déjà plus bruyant que deux diables, je suppose qu’il n’y a plus deux partis à prendre pour une honnête femme._
_....Je suis au bout de mes ressources et,_ as a matter of fact, _c’est toi qui m’as donné le darling. Veux-tu que je te l’envoie? Je pourrais même le mener à Paris. Dis-moi comment faire._
_Yours ever, Rosemary._»
Georges faillit s’évanouir, au reçu de ces lignes. Sa mère avait été plus mal encore et, la plupart du temps, ne reconnaissait personne de son entourage. L’urémie s’étant établie, Mme Aymeris pouvait à chaque instant être enlevée. Georges n’était pas sorti de sa chambre, même pour ses repas, depuis la veille. Il tenait sur ses genoux la vieille chienne Trilby qui, quoique aveugle, sautait à terre pour s’enfouir sous les draps de sa maîtresse. Georges, seul, en la caressant, l’empêchait de gémir ou d’aboyer. Mlle Caroline disait à son neveu:—Cette chambre a l’odeur d’un chenil, on devrait donner une boulette à cet animal. Ta pauvre mère ne s’en douterait pas, elle est déjà ailleurs.
Nou-Miette et la garde donnaient raison à ces demoiselles Aymeris, il n’était sain pour personne de respirer l’air d’une chambre de malade, où une bête âgée de dix-sept ans exhalait des parfums innomables. Georges considérait que Trilby devait être là jusqu’à la fin.
Si maman reprenait connaissance? Restons tous autour d’elle avec Trilby, j’y tiens.
La lettre de Rosemary agit comme un ressort. Georges, après en avoir pris connaissance, sortit sans chapeau, courut vers le bois de Boulogne, éperdu d’une joie sauvage. Dès qu’il fut dans une allée solitaire, il poussa des cris, bondit en frappant de sa canne les feuilles des marronniers.
—Je suis père, j’ai un fils, je suis père!
Il passa le reste du jour ainsi dans un subit oubli de ce qui, le matin encore, le clouait au chevet d’une moribonde. Les voitures se suivaient en deux files, aux Acacias; pour traverser, il prenait brutalement les chevaux par le nez, se courbait sous leur tête; les cochers murmuraient; quelqu’un, d’un landau couvert, appela:—M. Georges Aymeris! Qu’est-ce que vous faites?
Il ne se retourna pas. Il erra jusqu’au soir, et, près de neuf heures, le bois devint noir, une pleine lune rouge montait lentement derrière les frondaisons épaisses. Haletant, couvert de sueur, il redouble de vitesse. A la grille de sa maison, des fournisseurs voisins demandent des nouvelles de Mme Aymeris. Il les bouscule; le jardin est obscur; sur le perron, la chienne aveugle, qui s’était échappée, essaye de retrouver son chemin; Georges n’y prend pas garde, l’animal renifle et, suivant la piste de son maître, péniblement monte l’escalier. Du premier étage, Georges entendit un bruit comme d’une éponge mouillée qui tombe, et un grelot. Trilby, dans les ténèbres, étant passée entre deux barreaux de la rampe, s’écrasait sur les dalles du vestibule.
Antonin la soulève, elle râle déjà. Georges s’écrie:—N’y touchez pas! Et la portant dans ses bras, tendrement, la dépose sur le gazon du jardin, à un endroit où la lune, maintenant, fait un grand cercle de blancheur verte. Il se saisit de deux épais coussins dans la guérite où sa mère s’asseyait pour prendre l’air, et recouvre de cet édredon la chienne pour l’étouffer; en pleurant il relève plusieurs fois un des coussins, baise la tête de Trilby, jusqu’à ce que la respiration s’arrête définitivement.
Quand ce fut fini, il retourna auprès de Mme Aymeris, mais le D^r Brun le repoussa:
—Laissez-nous faire, Georges, l’émotion et la fatigue vous ont mis hors d’état de nous être utile. Couchez-vous, je vous l’ordonne!
* * * * *
Rosemary était à Paris trois jours après avec l’enfant. Il s’appelait James.
Toute décence mise de côté, devant le D^r Brun et les serviteurs, Georges porta le petit paquet emmailloté, se pencha sur le lit, appliqua contre le corps de Mme Aymeris—inconsciente, mais les yeux ouverts—le peu de peau que ne recouvraient pas les langes; pour ainsi dire greffant, par ce contact, sur la chair grise qui se détruisait, ces tissus aussi tendres que ceux d’une rose en bouton.
—Le vois-tu, chérie? C’est mon fils! Le tien! Touche-le! Baise-le!—disait-il. C’est moi! Et c’est James! Il s’appelle James, chérie! Tu l’auras donc vu, puisqu’il est né à temps, touche-le, touche-le!
Et il frottait l’enfant contre les mains et le front de sa mère.
Mme Aymeris sembla le voir, et, comme si elle fût sur le point de parler... mais un hoquet fut suivi d’un soupir final, les spasmodiques lamentations de Georges se mêlèrent aux vagissements du poupon.
4.
Cynthia
CYNTHIA
M’INSPIRANT de la morale des demoiselles Aymeris, j’évitai de donner à Georges des conseils, dans l’état d’hésitation où il se trouvait; j’eusse voulu qu’il reconnût d’abord l’enfant; mais s’il le reconnaissait, peut-être me reprocherait-il, plus tard, de lui avoir fait faire cet irrévocable pas. Il s’était repris à vivre avec Rosemary; James fut bientôt mis en nourrice. Mais je ne vis guère Georges Aymeris, de 1895 à 1899—moment où nous reprendrons ce récit—car Darius Marcellot s’étant emparé de mon ami, je m’étais senti plus qu’inutile.
Mme Aymeris n’avait pas eu de testament à faire: la moitié de la fortune paternelle, sa part à elle et dont elle avait joui jusqu’à sa mort, revenait de droit à Georges; mais elle avait par écrit exprimé plus que des vœux, des volontés:
«Georges ne vendra jamais la propriété de son père. Ses tantes, qui n’ont que huit mille livres de rentes, pourront disposer du pavillon, que l’on remettra dans son ancien état. Si Mme Demaille doit dépasser la centaine, Georges pourra lui prêter un étage du pavillon—et toujours, veillera sur elle, comme l’a fait M. Aymeris, le modèle de toutes les vertus... Je désire que mon fils se marie immédiatement après ma mort. Il sait quelle est la cousine que je lui ai choisie...»
Georges et Darius Marcellot crurent que ce papier avait été dicté à la défunte par un prêtre. Mme Aymeris n’avait jamais prononcé le nom d’aucune cousine à marier.
La fortune des Aymeris se trouva si réduite par des legs charitables ou pieux, que Georges avait à choisir entre la vente de l’immeuble—que je lui eusse conseillée—et l’Amérique, d’où, par l’intermédiaire de Darius, lui étaient venues des commandes. Il s’y rendrait donc!
Darius insinua qu’il n’y avait point de preuves que le petit James fût l’enfant de Georges. Celui-ci, subitement, conçut des doutes et, sans dire adieu à personne, partit pour New-York après avoir fait une modeste pension aux vieux serviteurs de sa famille et à Rosemary.—Et James...? Comme on le verra il espérait, pour cet enfant, que James ne fût point son fils; si James était de lui, ce serait un malheureux, un dégénéré, un fou! La parole de M. Aymeris poursuivait Georges: _Notre race a trop produit..._
Il fit entrer Mme Demaille à Sainte-Périne.
La correspondance de son père prouvait que, depuis dix ans, Georges était en butte à d’abominables délations, l’objet d’un perpétuel chantage; et, une nuit, même avait-il failli être assommé, à sa porte, par des hommes dont quelqu’un offrit de lui donner le signalement. J’imagine l’état de désespoir et de panique dans lequel Georges partit pour New-York, mais le journal de mon ami ne se réfère pas à ce voyage, dont il se refusait aussi à parler.
Il m’a cependant écrit d’Amérique: «_Je fais mon apprentissage sur la terre du Droit et de la Liberté (!!!) J’ai failli mépriser le Sacro-Saint-Travail, car je croyais ainsi, au début, jouir de mon indépendance, étant dans l’état d’esprit des gens du peuple, candides, ignorants des lois de l’espèce humaine, et qui se figurent que le bonheur est dans le plaisir et l’oisiveté._»
Georges m’a avoué, depuis, que certains soirs, éperdu de solitude et de silence, il allait causer avec les employés d’un tramway, à une station proche de son hôtel.
Au bout de six mois, Darius l’avait abandonné. L’ignorance des langues étrangères ajoutait à l’ennui qui dévorait le directeur de la _Revue Mauve_ internationale.
* * * * *
Georges avait peint 160 portraits: la honte de sa vie.
Voici les quelques lettres d’Amérique, qu’après beaucoup de recherches, j’ai pu réunir.
_A un ami._
_En mer._