Part 20
Pendant les préparatifs du voyage, Georges réoccupa pour quelques jours sa chambre d’enfant; une mince cloison s’élevait entre son lit et l’alcôve de sa mère. Nou-Miette, refrognée, le servit comme jadis, il retrouva sa veilleuse de porcelaine, la petite flamme faisait mouvoir les fleurs fanées de la tenture bleu pompadour; les fantômes reprirent forme, sa chemise, ses habits, redevinrent ceux du lycéen; il était incapable de sommeil:—Papa et maman ne se reverront plus, après les adieux du départ! papa seul s’en doute—songeait-il—l’atmosphère de Passy est suffocante; papa, selon sa coutume, ne parle point et il souffre. A-t-il un confident? Mme Demaille retombe en enfance.
Georges se relevait, la nuit, contemplait son père, du fauteuil où il s’asseyait pour avaler, avant le lycée, une tasse de chocolat; M. Aymeris fût-il éveillé comme alors, ou qu’il dormît comme maintenant, l’échange ne se faisait point entre eux. Georges conversait avec son père, à la façon de sa mère avec le crucifix de la rue d’Ulm. La respiration du malade s’arrêtait, la physionomie se contractait en une expression d’angoisse, les chairs étaient livides, à part les paupières si cernées et si sombres, que Georges crut parfois y distinguer une prunelle, un regard, alors que son père dormait.
Le professeur Blondel écrivit à mon ami, lui demandant un rendez-vous, et lui révéla le mal qui consumait M. Aymeris. Georges ne devrait plus le quitter; la volonté formelle de M. Aymeris était qu’on laissât partir sa femme. Craignait-il de s’attendrir, à l’ultime instant? Voyait-il dans sa chambre aux persiennes closes, deux femmes agenouillées auxquelles il ne dirait rien, devant les gardes religieuses, le professeur Blondel, et qui, s’il parlait, n’entendraient pas le sens de ses aveux?
Georges retourna chez Rosemary, s’arma de courage pour lui dire:—Je te quitte, Rosie, il faudra que je surveille mon père quand je ne serai pas à Longreuil auprès de maman... Et toi, ma chérie, te laisserai-je seule, dans l’état où tu es? Je vais être écartelé... Si du moins j’avais mon travail à la campagne! Mais non, rien à faire... quel temps perdu!
Mon ami, ces paroles à peine proférées, était confus de son égoïsme d’artiste. Son travail! Sa peinture, quand l’heure sonnait un glas! Abominable mysticisme de l’Art!
Parfois, dans l’atelier de Longreuil, l’artiste avait tressailli pendant qu’il se hâtait de peindre des fleurs dont les pétales se détachaient un à un, et tombaient sur la table, avec un bruit à peine perceptible; les cloches de l’église du village annonçaient aux habitants du bourg qu’une âme se séparait d’un corps.
Et ce soir, chez Rosemary, un carillon lent, lourd, funèbre, parti d’innombrables clochers, bourdonnait dans le tympan de Georges et il en avait une sorte de vertige, tout s’anéantissait autour de lui... Rosie tirait gauchement l’aiguille, elle ourlait un minuscule bonnet à trois pièces; cette femme était tout son espoir, incarnait un avenir, un double avenir, avec la petite créature qui déjà remuait dans ce ventre recouvert d’un tablier bleu de servante.
La plupart d’entre nous craignent l’âge qu’ils vont prendre; nous tressaillons comme l’avare qui porte sa fortune dans sa poche et croit entendre le pas d’un voleur sur la route. La trentaine déjà nous semble être la ruine, nous regardons fuir la jeunesse, comme un enfant regarde se vider un sac de bonbons.
Qu’est-ce que Georges avait à regretter? Du moins pouvait-il, de l’avenir, attendre un moindre mal?
Ce fragment du Journal (15 juillet) marque cet état d’esprit au crépuscule de la famille Aymeris.
_D’ici quelques mois, il ne restera plus personne de ceux qui me formèrent, rien de ce que j’ai connu, depuis que mes paupières se sont, pour la première aube, ouvertes à la lumière et à la connaissance._
_La maison de mes pères se fermera, je n’en dépasserai plus le seuil. Ce qui a cessé de vivre est, par pitié, recueilli dans l’urne funéraire ou dans un cercueil; jetez donc nos cendres à travers l’espace, qu’elles se dispersent dans l’air et se répandent au hasard des vents! Si je blasphème, c’est que je ne crains plus ce que j’avais tant redouté, car je fus l’enfant qui tient les jupes de sa bonne, qu’elle ne le perde pas dans la foule. A cet instant parvenu, et auquel je ne croyais plus, voici la dislocation du cortège, les «Centenaires» deviennent des morts. Et il me semblait que je ne pusse point leur survivre!... O mélancolies sans cause, mélancolies «d’enfant de vieux», comme on l’a dit parfois! Et j’assiste à ces agonies, comme les chiens de chasse que le valet retient, tandis que les chevaux s’élancent au son du cor. Chez moi, impatience de vivre: soif d’autre chose, fringale pour tout ce qui vit, horreur juvénile de la lenteur, du silence, dégoût de la déchéance!_
_Même auprès de ma bien-aimée mère, si je caresse l’aveugle Trilby sur ses genoux, et m’avise que la chère respiration de maman tout à coup s’arrêtera dans la chambre, j’observe ma main, je m’efforce de m’apitoyer; mes bagues et celles aussi que Maman me laissera un jour, tomberont dans la bière, d’osselets dépouillés de ma peau, et qui auront été mes doigts. Mais, aussitôt, l’afflux du sang au cerveau m’entraîne, je galope à travers les blés mûrs et les vertes avoines, sous le soleil de juillet, vers les foules dansantes, vers la foire et vers la fête... et je rêve de trains, de bagages pour les confins du monde, je vois la fumée noire des steamers, et rêve des régions inconnues de l’Orient, de l’Equateur, je veux partir! Joie! Gauguin tourne le dos à la France, cingle vers les rives où Rarahu couronne de fleurs sa tête de faunesse tropicale, et enlace de guirlandes le flanc poli des grands nègres, à la cadence de reptiles qui se lovent._
_Calme-toi, mon sang! Maman est seule à Longreuil. Depuis trois semaines, je ne lui ai point écrit—et elle commence de me désirer; les tantes me hâtent de la rejoindre; je prends pour excuse les soins plus pressants que je dois à mon père. Et je mentirai! ce n’est ni pour papa que je reste, ni même pour Rosemary qui ne sortira plus de sa chambre, mais pour peindre, produire, créer. C’est pour courir à mes pinceaux, améliorer ou compromettre, détruire peut-être, une petite étude de quatre sous, que n’importe quel maître d’autrefois n’eût pas condescendu à regarder._
_Tel est, chez l’artiste, l’égoïsme, l’orgueil, son désir de laisser une trace de lui. Il pense à ses tubes de couleurs, auprès de ses chers agonisants!... Amour, Art, Altruisme social, divinités aussi féroces que le Dieu de M. le curé... Mysticisme universel!_
Georges prolongea tant qu’il le put son séjour à Paris, mais vers la mi-juillet, partit pour Longreuil.
Il retrouva Mme Aymeris galvanisée par le grand air d’une campagne, où l’influence de la mer se faisait sentir.
Mme Aymeris, ressuscitée, allait chaque matin à l’église, se promenait en voiture l’après-midi; les tantes assistèrent ébahies à ce prodige de la volonté.
Il ne restait que l’excitation nerveuse, à laquelle chacun s’était fait, depuis si longtemps, et ce que Nou-Miette prenait pour de l’animation.
Avec une verve fiévreuse, Georges commença et acheva, en deux semaines, ce qui devait être une de ses meilleures toiles: un châtelain des environs, M. de Champore—en costume de chasse—entouré de ses enfants.
Un soir, après la séance, modèles, peintre et autres habitants du manoir sont assis autour de la table à thé; Mme Aymeris est encore au presbytère, la petite bossue qui porte les dépêches se montre sur le perron, elle tend un télégramme à Georges: _Présence indispensable, danger imminent._ Georges cache le papier bleu dans sa poche, monte à sa chambre. Il n’y a plus pour Paris que l’express du lendemain matin. Il s’agira d’expliquer un départ si hâtif, mais, surtout, ne rien dire à sa mère, ne point mettre les tantes dans le secret! Il fera sa valise pendant la nuit, sans l’aide des serviteurs; Antonin, le seul auquel il puisse se fier, était auprès du moribond.
Georges, qui souffrait souvent de migraines, se couche avant le dîner. A la réflexion, il décide qu’il laissera un mot pour sa mère: une toile s’est crevée en tombant, il la lui faut réparer tout de suite, l’expédier en Amérique où Darius l’a promise à date fixe.
A 5 heures 1/2, il saute dans le train et il sera rendu, avant midi, auprès de son père.
M. Aymeris, seul dans le grand salon du rez-de-chaussée, où l’on avait dressé son lit, reposait, pendant que deux gardes, ses religieuses de la rue de Bayen, mangeaient à l’office. Les médecins, venus à la gare, avaient dit à Georges:—Et surtout, Monsieur Aymeris l’a encore répété hier: _Que mon fils ne fasse pas venir sa mère!_
Quand M. Aymeris l’aperçut, il se redressa contre deux oreillers placés derrière lui; il regarda si les portes étaient closes, fit signe à Georges de s’asseoir dans l’antique fauteuil vert; signifia d’un geste autoritaire, inconnu chez lui, qu’il ne faudrait pas l’interrompre, mais assez nettement prononça d’une voix sourde:
—Mon cher enfant, te parlerai-je donc, cette fois? Il le faut! Que je ne t’aie jamais rien dit, j’en ai souffert autant que toi. T’ai-je toujours bien compris? M’as-tu compris? Il me faudrait plus de forces et plus de temps qu’il ne m’en reste, pour... (M. Aymeris balbutia):—je ne retrouve plus ce que je voulais lui dire!—... et il reprit: Ecoute-moi: J’ai attendu la dernière minute, par égard pour ton excellente mère, car je la croyais plus malade que moi... et par crainte aussi que tu ne fusses point assez fort... pendant trop longtemps ai-je en toi vu le frêle rejeton de deux proches parents, trop tard unis? Ton frère, après ta sœur, nous furent ravis. Pour toi, j’eus des craintes, je me suis trompé... heureusement, je le sais... trop tard aussi... On m’a beaucoup prévenu contre toi; les tiroirs de mon secrétaire sont pleins de lettres. Ne les lis pas! Je n’ai rien cru... Certaines signatures te feraient de la peine... tes amis...
Georges ne put retenir:—Pas de Darius, papa, ces lettres?
—Non, mon enfant, pas de lui. D’ailleurs, ne te méfie pas... et rappelle-toi qu’il est plus noble d’être dupe que de duper.
M. Aymeris se reposait entre chacune de ses phrases.
—Rends à ceux qui te les demanderont les innombrables dossiers où leur nom est inscrit: secrets d’atroces misères... Mais revenons à toi: la plus intelligente, la meilleure des mères, que tu adores et qui t’adore, a-t-elle su ce qu’il faut éviter surtout dans la vie commune?... Ne contrarie personne, mon enfant! Respecte l’individualité des autres, car l’on n’empêche rien... Cette gêne si pénible entre toi et moi, je l’éprouvais avec ta mère, la seule femme cependant que j’aie aimée. Si tu me juges mal, sache que je n’agis que par respect de mon prochain... Je meurs plus tranquille, maintenant que je te crois capable d’indépendance; tu jouiras de la vie. T’en avons-nous empêché? J’eusse absous tes fautes, si tu en avais commis... ces fautes eussent été les miennes, les nôtres. Pardonne à des vieillards. J’agissais pour le _moindre mal de tous_. Il n’y a sur terre, pour un cœur loyal, que de choisir sa mission et de l’accomplir... les croyants et les incrédules atteignent les mêmes fins, en donnant des noms divers à une seule et même chose: il s’agit d’être un _honnête homme_.
Tu as pris de ta mère ce qu’il y avait de plus précieux en elle: la volonté; ta persévérance dans le travail m’en est garante. De moi, tu as reçu un don qui fait souffrir, mais dont il n’y a pas lieu d’être honteux: la commisération humaine. Va! Tu peux marcher seul; tu le seras bientôt...
Ici, le moribond s’arrêta encore.
Georges découvrait son père. Georges n’aurait point autrement parlé... Pourquoi avaient-ils, tous les deux, attendu pour se reconnaître?
M. Aymeris réclama un oreiller de plus, et soutenu par son fils qui lui baisait le front, il dit:
—Et que ta chère maman ne soit pas ici, quel souvenir pour toi, quelle douleur pour nous! Ai-je eu trop de ménagements? Fût-elle venue, je ne t’aurais sans doute rien dit!... Je te recommande la marraine de ta sœur, Mme Demaille. Avec son angélique douceur, elle était l’une de mes _pupilles_, je lui étais indispensable, parce qu’elle croyait en moi... Et demain, toi?... Je te laisse une fortune honorable, suffisante à tes besoins. Aime les pauvres. Crains la richesse. Réfléchis, si jamais tu songes au mariage... peut-être notre race a-t-elle assez produit. Que vas-tu faire? Que vas-tu faire, ô mon enfant? Je n’en veux rien savoir, de tes desseins, car rien ne sert à rien, s’agit-il de prévoir ou de conseiller. Laisse-moi croire que tu marches vers le bonheur, sache donner, ne méprise que l’égoïsme!
Après un long silence, M. Aymeris laissa choir sa tête, et ajouta ces quelques paroles:
—Vois comme il est doux de mourir, quand on ne se raccroche pas au clou! Si tout pouvait être fini après ceci! Je ne demande qu’à ne _plus rien voir!_ J’ai trop vu de misères, je n’en puis plus!
La voix devenait à peine perceptible... ç’allait être le coma.
* * * * *
Serait-ce facile de mourir?—pensa Georges. Il appela les deux religieuses et le prêtre qu’elles avaient mandé. Antonin entra quand tout fut fini, une serviette sur les yeux en guise de mouchoir; s’agenouilla; puis, ayant poussé Georges vers le cabinet de toilette:
—Monsieur Georges, au nom des serviteurs, c’est Antonin qui vous cause, pourquoi que vous n’avez pas amené Madame? Toute la maison réclame Madame, on dit que ce n’est pas bien, ce que vous avez fait! Monsieur Georges sait que Madame Demaille est dans le pavillon, on la tient au lit, depuis ce matin elle tempête, elle veut voir le Maître; sa bonne nous injurie. Ah! Monsieur Georges, qu’est-ce que vous avez manigancé là? Les fournisseurs, les voisins vont faire une mauvaise réputation à Monsieur Georges, c’est abominable! Monsieur Georges si bon, est-ce croyable! Tenez: moi, je paye une dépêche! J’vas en faire une pour Madame... Oui, mais trop tard... Monsieur ne reconnaîtra plus Madame. Que faire, mon Dieu, mon Dieu! Si on appelait un autre médecin? C’est pas Dieu possible, que Monsieur soit mort... Moi, j’disais qu’on le laisserait passer, la garde disait qu’il fallait tenter une opération.
Georges prit les mains d’Antonin.
—Merci, mon bon. Mais vous ne savez pas ce que vous dites. Faites porter ceci.
Il s’assit au bureau, écrivit deux dépêches: l’une pour Longreuil: «Ramenez Maman par le premier train», l’autre pour Rosemary: «If you felt strong enough, might come before five o’clock.»
Antonin allait en charger la concierge; Georges se ravisant en rédigea une autre, quelques minutes après: «No, don’t come, your presence not wanted yet.»
Deux heures après, un fiacre apportait la réponse.
«Bien sûr que je ne serais pas venue! Inutile de m’inviter dans une maison où, le père vivant, je n’aurais pas été admise. J’ai pris mon parti, je sais ce que j’ai à faire. Si tu as pour moi de l’estime, tu approuveras ma conduite. Je t’ai été fidèle, je t’aimais.
Rosemary.»
* * * * *
Georges a deviné la détermination de l’étrange fille, veut courir jusque chez elle, mais comment s’absenter? On procède à la toilette, ce sont les répugnantes besognes, les formalités et les rites funéraires, à la mairie, chez Borniol. Quelqu’un désire voir Georges, et Antonin dépose sur le lit des fleurs avec la carte du baron Wladimir Aaronson, d’Odessa, et celle de Sarjinsky. Antonin murmure:—Voyez, M. Georges! le baron Aaronson; le lâche! comment qu’il ose? Et le Sarjinsky? O les cafards!
Cet Aaronson, l’ennemi acharné de Georges chez la Princesse Peglioso, Antonin se rappelait le mal qu’il avait fait à M^e Aymeris déjà malade, les calomnies dont il avait été le colporteur. Et c’était lui le premier à venir, quand les journaux n’annonceraient que demain le décès du maître.
Voici pourtant d’autres bouquets, des gerbes avec inscriptions sur des morceaux de papier et des cartons: «A mon bienfaiteur», «Une reconnaissance fidèle», «Trois orphelins de Grenelle, qui ont retrouvé un père». Le timbre du concierge retentit; «des dames» sollicitent de Georges un entretien privé, _immédiat_; elles montent, envahissent la chambre. L’une d’elles debout à la tête du lit se lamente, psalmodie comme une pleureuse antique, manie des ciseaux et injurie les gardes qui l’empêchent de couper une mèche de cheveux: Assassins, assassins! Vous avez tué le grand homme! Qu’on fasse l’autopsie.
Georges entend une autre voix d’hystérique dans le jardin:
—Où est Antonin? Antonin! Antonin! votre maître n’est pas mort... J’amène un chirurgien allemand, le seul opérateur possible, suivez-moi, docteur, je suis ici chez moi! Au nom du Ciel, sauvons mon grand ami, les médecins français sont des ânes...
Dans le vestibule, quelques reporters notent les documents biographiques que d’autres énergumènes leur jettent en pâture. Georges compte les minutes en attendant sa mère. A huit heures, Mme Aymeris arrive de Longreuil, accompagnée de ses belles-sœurs et de Nou-Miette.
Sans ouvrir la bouche, d’un pas assez alerte encore, elle monte, se prosterne, baise les mains et les joues du cadavre, et s’empare d’un prie-Dieu, où elle égrènera son chapelet jusqu’à ce qu’elle s’assoupisse.
Nou-Miette la déshabille, la porte dans son lit, qui est dans la pièce contiguë. Elle s’endort sans avoir pu proférer une parole.
Le lendemain matin, après avoir dit ses prières au chevet de M. Aymeris, elle descend, traverse le jardin, pour voir Mme Demaille. La nonagénaire n’aurait pas compris la nouvelle, lui en eût-on fait part. Pour elle, M. Aymeris, ne pouvait pas être mort, elle ne savait plus ce que c’était que la mort. Les deux femmes se regardent, s’embrassent.
—Alice, vous voici donc revenue?—sourit Mme Demaille. Ce n’est pas encore l’hiver! Il doit pourtant faire bon, à la campagne!
Georges ramène près du cadavre Mme Aymeris, toute impatiente de savoir si M. Aymeris _était prêt_. Quel prêtre avait-il vu? A-t-il reçu l’extrême-onction? Qu’a-t-il dit? Comment s’est-il comporté avec le prêtre? Et Georges subit une autre scène, Antonin, les dames amies accablent Georges de nouveaux reproches. M. Aymeris est en léthargie. Des pointes de feu, aux quatre membres! Ah! Si Mme Aymeris avait été prévenue! La maison retentit, à nouveau, de cris et de conversations, Georges enferme sa mère dans la chambre, et c’est alors que les religieuses peuvent enfin raconter les visites de M. le Curé; mais la malade, d’une pâleur jaune et translucide, se recouche sur l’ordre des médecins.
* * * * *
Georges, vers le second soir, avait à se commander des habits de deuil. Il courut à Montparnasse.
—Où est Madame? demanda-t-il à Mme Bard, la concierge?
—Madame est partie sans donner d’adresse, la femme de ménage a battu tout le quartier; moi, je crois bien avoir entendu Madame dire au cocher: gare du Nord...
Georges essaye de parler. Impossible. Il escalade les cinq étages, pénètre dans le logement. Sur une crédence de cuisine, une enveloppe ouverte porte son nom.
(Je traduis de l’anglais).
_Mon bon Georges_,
_Tu vas être furieux, je suis au désespoir de te faire de la peine, dans un moment où tu devrais être tout à ta famille. Je t’avais volé à tes parents, ils te reprennent, tu n’aurais jamais dû les quitter pour moi qui ne demandais pas, et au contraire, ce que ta bonté te dicta. Ai-je fait erreur? Je ne crois plus être enceinte. Je ne voulais pas te le dire, mais maintenant je le dois. J’ai des parents à Wolverton, ma fierté m’a retenue d’aller les voir en Angleterre, comme ils me le demandent. Si les choses s’arrangeaient, je t’écrirais plus tard. J’ai assez d’argent, ne t’inquiète pas. Tâche d’oublier une «inférieure» qui n’aurait jamais été ton égale, même si tous les notaires y avaient passé. Il n’y a, vois-tu, qu’une chose qui sépare un homme et une femme pour toujours, et_ tu sais quoi.
_Tu m’as trop souvent, et ça n’était guère adroit, parlé de la Florette de M. Maillac. Non, tu n’as pas de tact; aussi, bon et généreux comme tu l’es, tu ne te fais pas aimer. Tu m’as blessée tout le temps, aux heures où tu croyais m’élever, m’éduquer, me cultiver, comme tu disais. Tu n’es qu’un «intellectuel», comme tu le répétais sans cesse avec mépris, quand il s’agit de certains de tes confrères._ C’est moi qui suis inquiète pour toi: _tu ne sauras jamais t’arranger. Je t’embrasse tout de même de grand cœur. Mais quelle chance qu’il n’y ait pas un polichinelle, tu sais où, le pauvre petit, qu’est-ce que tu en aurais fait? Allons, adieu, peut-être au revoir, qu’est-ce qu’on en sait?..._
_ta Rosemary._
Georges chancela, s’écroula sur une chaise de la cuisine, foudroyé. Mme Bard, comme il ne redescendait pas, monta voir ce qui se passait. La brave femme avait son idée: une rupture, un départ brusque, Madame ne reviendrait plus. Elle sonna à la porte; n’entendant rien, recommença, frappa. Enfin Georges vint ouvrir.
—Madame Bard, la vérité: elle vous a parlé? Qu’avait-elle comme bagage? Je n’ai pas encore visité l’appartement, venez avec moi.
La concierge, émue par la pâleur de M. Georges Aymeris, pénétra la première avec une bougie, et inspecta les quatre pièces du logement. Les armoires étaient vides; nulle trace des «affaires personnelles». Madame avait fait place nette, on aurait pu mettre un écriteau: logement à louer.
—Je vous laisse les clefs, Madame Bard. Il faut que je retourne chez moi, mon père est mort, je ne sais quand je pourrai m’occuper de vous; d’ailleurs il n’y a rien d’elle ici.
—Monsieur—gémit Madame Bard—Je la trouvais bien nerveuse depuis quelque temps, la pauvre Madame! Je disais l’autre soir à Bard: elle a l’air de se ronger, cette petite femme-là. Peut-être qu’elle attend un bébé, pardon de l’indiscrétion, M. Aymeris. C’était si fière, on n’osait pas la traiter comme une autre, dites, Monsieur? C’était une petite femme qui se tenait bien, malgré ses airs d’indépendance—on savait, quand c’était dehors, que ça ne vadrouillait pas, ça s’était bien rangé. Peut-être qu’elle n’est pas loin, elle reviendra! Mais vous devez en savoir plus long que moi, Monsieur Aymeris?
Georges brusqua l’entretien et, sans prendre congé, sortit de la maison, arrêta une victoria qui maraudait dans la rue. En voiture, il relut la lettre plusieurs fois; de retour dans la chambre mortuaire, il se mit à genoux entre ses tantes et, vaincu par l’excès de ses émotions, sanglota comme un grand enfant.
Antonin annonça: Son Altesse Impériale Madame la Princesse Mathilde.—Georges s’enfuit.
Mlles Aymeris se demandèrent sans doute ce qui provoquait cette crise et pourquoi donc en ce moment-ci plutôt qu’hier, au retour de leur belle-sœur.
Pouvaient-elles deviner qu’auprès de ce lit où gisait M. Aymeris, une «misérable drôlesse», qu’elles eussent tant méprisée, une inconnue, hantât l’esprit de Georges, petit-fils d’Emmanuel-Victor et fils de ce Pierre auquel une nièce de Napoléon était venue, de Saint-Gratien, rendre un dernier hommage; le grand homme auquel tous les journaux consacraient un article nécrologique en première page?
Le surlendemain, un corbillard des pauvres apparut. Une messe basse fut dite selon la volonté du philanthrope.
Les obsèques eurent lieu sans le concours de monde auquel les voisins se seraient attendus: nous étions à la mi-août. Paris était vide, la chaleur torride. La famille, quelques magistrats, MM. Blondel, Lachertier, Darius Marcellot suivirent jusqu’au caveau, avec une foule d’indigents du quartier, des sœurs de charité, des ecclésiastiques. Mme Aymeris ne put quitter ses appartements. M. le Doyen était venu, exprès, de Longreuil pour lui offrir son soutien; Georges, après la cérémonie, s’alla coucher, il avait la fièvre.
* * * * *
Quand il fut rétabli, il prit la résolution d’enlever sa mère, de ne plus jamais revenir à Passy. Ils vivraient à Longreuil.