Part 17
Sur l’ordre de la Princesse Peglioso, le vide s’était fait autour de lui. Elle l’avait représenté comme un malotru, et qui sortait de son milieu bourgeois pour porter des coups de boutoir contre une société trop complaisante à cet orgueilleux sans talent. M. Blondel rampait toujours aux pieds de Lucia; il ne sut, ou ne voulut rien empêcher. Jean Dalfosse feignit d’avoir provoqué Georges en duel, pour insultes aux «Monstres» et à la Patronne; Blondel, en cette seule circonstance, s’était interposé par commisération pour les vieux Aymeris; ils ignorèrent la cabale dont leur fils était la victime. Les nombreuses illustrations que Georges entreprit pour la _Revue Mauve_ de Darius qui était devenu marchand d’estampes, lui furent un prétexte à prendre des habitudes casanières. Il se dit fatigué, le soir, et sortit moins souvent. Il rédigea son journal, fit des vignettes pour d’autres revues d’avant-garde, exécuta une série de gravures sur bois, et s’occupa beaucoup de musique. Darius Marcellot et ses femmes l’accaparèrent. Il émigra dans le pays de bohème.
Mme Aymeris insistait:—Je ne verrai donc pas ta «mention» avant de mourir? Tu n’auras jamais de récompense au Salon!
Georges, pour ne point désobliger sa mère, lui céla que ses espérances, ses goûts étaient ailleurs; on ne le verrait jamais couvert de croix et de rubans honorifiques, comme les Beaudemont-Degetz et les Charlot. Son cœur filial était endolori par cette pensée: Maman à qui j’ai tout sacrifié, je ne puis même pas avoir d’illusions sur elle; de l’enfant sensible que j’étais, elle voulut faire un faux artiste, un Beaudemont. Elle m’a conduit chez ce charlatan, puis chez la Princesse! Ignoré de mon père, j’aurai été _insuffisamment_ compris de maman; mal jugé par mes confrères et mes camarades: trouverais-je un jour, en une épouse, l’aide dont un artiste a besoin, la collaboratrice de toutes les minutes?
Cette préoccupation est bien marquée dans ces pages du journal.
Jour de Pâques.
Grasse, Grand Hôtel.
_La toux de mon voisin de chambre m’a empêché de dormir. C’est à peine si je puis croire à ma présence dans cet hôtel, en compagnie de l’ex-Dolorès de Darius Marcellot, lequel exige six toiles pour juin et douze dessins pour la Revue. Pourquoi suis-je venu à Grasse? Pour prendre quelques vacances, après cet odieux «envoi au Salon» qui les agite tant là-bas, comme si mon nom devait figurer sur un misérable palmarès, aux dernières pages du catalogue officiel. Vinton, lui-même, croit encore à ces balivernes, lui qui a grandi à côté de Manet et des Impressionnistes! J’ai envie d’embrasser Degas, qui m’a dit:—Jeune Aymeris, on expose chez le marchand de vins. Il aurait pu ménager maman. Me voilà, après la trentaine, avec un nom connu, mal classé; déclassé, je le crains, et plus seul qu’aucun vagabond de la route, moi qui eus tant de «facilités» et d’occasions, pour devenir celui que j’eusse voulu être, et dans mon apparente félicité, ne serais-je qu’un mécontent? Bien pis qu’un raté inconscient: un mécontent sans bonnes raisons à donner aux autres de son aigreur. Pas une circonstance de ma vie n’est digne de pitié... mes essais de confidence m’ont appris à connaître les hommes. Et je_ recommencerai _tout de même! Pour celui qui peine à placer sa copie, qu’il sorte du ruisseau ou qu’il chante son manoir démantelé, la gloire abolie de ses ancêtres—rien ne compte, hormis la gêne quotidienne; ceux-là ont leurs raisons, mon cœur est avec ceux qui ont faim. S’ils savaient les mille autres façons de souffrir communes à l’humanité entière, peut-être auraient-ils plus de patience envers ceux qu’ils appellent les_ heureux de ce monde. _Evidemment, mon lit est mol, la chambre est claire, le paysage divin; la Méditerranée, ce matin, d’un bleu d’indigo, semble accrochée aux palmiers du parc; cette vieille petite ville si blanche et si rose pourrait être Tunis, l’odeur des orangers monte jusqu’ici étourdissante. Dans un instant, je sonnerai pour le déjeuner, une Luxembourgeoise me l’apportera avec de bons pains croquants et de la confiture de mirabelles; rien à faire, si ce n’est de «me plaire» ici jusqu’à ce soir, et demain, et une semaine, et quinze jours, et toujours si je le voulais. Impossible!_
_Le Faune de Mallarmé voit le soleil à travers la peau du raisin, mais ma journée s’annonce «morale chrétienne» et peu conforme aux préceptes païens de Darius. Je pourrais connaître la joie, (je le sais maintenant), avec mes frénésies, mon optimisme indéracinable; mais je suis un_ heureux de ce monde, _avec des menottes au poignet, bafoué, châtié dès que j’ouvre la bouche ou que je souris. La franchise n’est permise qu’à celui qui couchera, ce soir, sous les ponts..._
_Y aurait-il deux_ moi? _L’un qui se dirige à gauche, et l’autre à droite? Je dois être un homme de_ dialogue _et mon interlocuteur ne peut être que moi-même—ou Darius? Mais encore!..._
Quelle fut l’influence de ces réflexions mélancoliques sur l’œuvre de mon ami? Comme un prisonnier, s’il fait le tour du préau, revenant sans cesse à son point de départ, il ne voit qu’à de rares instants les murailles dressées autour de lui. Donc, rempli de fierté, sentant sa force, il les veut abattre; il s’est évadé déjà. Il est _parti_. L’enfant prodigue était alors un sujet à la mode. Il se voit comme le biblique gardien de pourceaux dans le tableau de Puvis de Chavannes. Pourtant il est une épreuve dont il redoute le périodique événement: sa mère l’oblige à exposer ses œuvres au Salon annuel, ces graves assises dont l’importance sociale diminuait à peine à la fin du XIX^e siècle. Un «_Groupe de littérateurs de la Revue Mauve_», le premier succès qui mit en évidence le nom d’Aymeris, avait rasséréné les centenaires de Passy.
A partir de ce printemps, l’absolution générale semblait acquise à Georges; on l’invitait à exposer aux «Sécessions» d’Allemagne où il avait vendu quelques toiles. Je l’abonnai à un service de Presse dont Mme Aymeris fit ses délices: une mère ne demeure pas indifférente à l’amusement de lire, chaque jour, imprimé le nom de son fils, qu’on le loue ou le critique en plusieurs langues. Georges «réfrigéra» Mme Aymeris:
—Ne te fais pas d’illusions, ma bonne chérie... la plupart de ceux qui signent ces «coupures», ne savent ce dont ils parlent. Si, par hasard, j’ai «conquis leurs suffrages», qu’importe? attends, ma prochaine toile fera oublier le groupe de la _Revue Mauve_; si elle le rappelle, on la trouvera inférieure à la précédente; si elle est différente, on dira que je ne suis plus le même. Il faudrait dorénavant peindre chaque année le même groupe, comme Vinton-Dufour, ou comme Didier-Puget ses bruyères. Si l’on surprend le public, un beau jour il ne vous permettra plus qu’on le surprenne, il associe une certaine image à votre nom.
Mme Aymeris s’avouait toute «requinquée» par les succès de Georges:—Enfin, _je vois_ que j’avais raison de te rendre studieux malgré toi..... Ton père haussait les épaules:—Laisse-le donc tranquille! Il est si chétif, ne le fatigue pas, disait-il..... Or te voilà aussi robuste qu’un autre, et un homme connu, un artiste fêté!
Georges souriait:—Je ne voudrais pas te faire de la peine, mais «fêté» est de trop, maman. Il y a les bons petits amis, il y a.... ce qui n’arrive pas jusqu’à toi..... il y a.....
—Quoi? Qu’y a-t-il? Ne me mets pas martel en tête... Mais si, au fait, je veux savoir.
—Eh bien! il y a que je suis un des _heureux de ce monde_, comme ils disent, un privilégié, un amateur, un «fils à papa», l’ennemi!
—Ennemi de qui? Ton père et moi, que je sache, nous n’avons jamais fait que du bien. Pourquoi, mon adoré, aurions-nous des ennemis?
Georges se taisait comme sur chaque sujet brûlant et sur lequel, avec sa mère, il eût voulu s’étendre. Des silences opprimants se prolongeaient, la pensée fixe du fils et celle de la mère se rejoignaient sur ce seul point: bientôt, nous ne serons plus ensemble.
Or les années s’écoulaient, et Mme Aymeris était toujours là. M. Aymeris, trop parisien pour se tromper lui-même, redoutait pour son fils la revanche des confrères, après le succès du Salon de 90.
Magnard, directeur du _Figaro_, demeurait à Passy; M. Aymeris et son voisin, rentrant parfois à la même heure, faisaient un bout de route ensemble. Magnard proposa de conduire Albert Wolf chez Georges. Georges n’avait rien de prêt.
L’année suivante, il envoya douze «numéros» au _Champ-de-Mars_, _Sécession_ française, où l’auteur du _Groupe de la Revue Mauve_, sociétaire-fondateur, avait droit à un nombre illimité de toiles; il exposa, entre autres, un groupe de jeunes filles qui disposaient une nature-morte sur une table; par la fenêtre on découvrait un paysage maritime, une plage où jouent des enfants. Vinton-Dufour était venu jusqu’à Passy pour juger de cet _envoi_, se déclara content, quoiqu’il préférât la composition du groupe de 90. Des marchands, des critiques défilèrent chez Georges, et à son grand déplaisir, mais il ne put s’opposer à cette invasion de barbares. Magnard prévint M. Aymeris que son critique d’art insistait; Georges refusa une deuxième fois l’honneur de sa visite; M. Aymeris le supplia de ne point mécontenter un éminent critique, dont il n’avait qu’à se louer.
* * * * *
Le jour du vernissage était attendu avec impatience par la famille Aymeris. A l’heure où les journaux arrivent, M. Aymeris, qui se lève tôt, va lui-même ouvrir la boîte aux lettres, près de la loge du concierge. C’est un jour radieux, les cinéraires et les myosotis bordent la petite allée ombreuse qui conduit à la grille; la chienne Trilby, que réveille le soleil de mai, a quitté le lit de sa maîtresse pour suivre son maître. M. Aymeris fait sauter la bande du journal, s’asseoit sur un banc, les jambes molles; sa main un peu tremblante joue avec les clefs dans les poches de sa longue «robe de chambre-redingote», taquine le gland de sa calotte de soie, signe de trouble; parcourt les premières colonnes de l’article d’Albert Wolff. Rien! Rien! Rien dans le compte rendu des salles où il sait accrochées les toiles de Georges. Les yeux congestionnés, il va chercher sa loupe quand le nom de son fils apparaît en grosses lettres, et en tête d’un paragraphe, ce «chapeau»: _Déchets_. Et il lit ces lignes: «_Nous serions-nous trompés en saluant l’an dernier, M. Georges Aymeris comme l’un des grands espoirs de l’Ecole Française? Nous nous sommes trop hâtés. Très rares les épaules assez solides pour résister au gros succès! Le morceau excellent que M. Georges Aymeris nous donna, il y a douze mois, et que l’Etat se hâta d’acquérir pour le Luxembourg, fut un ouvrage d’autant plus remarqué, que, chacun le sait dans Paris, l’auteur, fils de notre grand avocat, universellement célèbre, n’a pas besoin de son métier pour vivre. M. Georges Aymeris est un des heureux de ce monde, que les fées comblèrent à sa naissance. Son esprit facile était connu avant l’aurore de son talent de peintre. Que se passa-t-il depuis mai dernier? Nous ne voudrions pas encore renier ce que nous avons écrit alors, il eût été préférable de passer sous silence une erreur totale; mais les amis de l’artiste ne nous en laissèrent pas le loisir. Puisqu’on m’oblige à parler, je vous donne un conseil, M. Georges Aymeris: Travaillez, réfléchissez, brillant causeur, et ne vous croyez pas encore l’émule de Bastien Lepage. Excusez les critiques qui applaudirent trop tôt: nous ne vous savions pas le favori que vous êtes dans ce monde où l’on s’ennuie et dans celui où l’on s’amuse._»
M. Aymeris pâlit; il fit un effort, appela le jardinier qui l’aida pour se relever du banc.
M. Aymeris s’enferma dans son bureau, tandis qu’Antonin, envoyé par Mme Aymeris, impatiente d’avoir le Salon de M. Wolff cherchait son maître dans le jardin.
A l’heure où il recevait la visite de ses clients, maître Aymeris avait dit à Antonin:—Je n’y suis pour personne. Le patron écarta Antonin, s’habilla seul; dès midi, prétextant un rendez-vous, il s’en alla rue de la Ferme pour s’entretenir avec Mme Demaille sur l’inqualifiable «éreintement» du _Figaro_.
Le fidèle serviteur, plus courbé aujourd’hui, comme son patron, fouilla partout, mais ne trouva que le _Gaulois_, l’_Echo de Paris_ et quelques «feuilles» à deux sous où Georges était «éreinté».
Les autres journaux du matin avaient pris le ton du juge suprême, qui rendait la justice; les trois semaines «d’accrochage» pendant lesquelles des professeurs de rhétorique préparaient «leur Salon», morceau de littérature alors dont Paris s’entretenait jusqu’aux grandes vacances. La bonne ou la mauvaise humeur du chroniqueur prussien, ses mots d’esprit faisaient loi. Georges, très fier, mais peiné par le souci de Mme Aymeris, qui s’était fait acheter le _Figaro-Salon_, s’employa de son mieux à la consoler. Hélas! chacun d’eux était dans un plan trop différent de l’autre... Quels reproches ne lui fit-elle pas!
—Pourquoi n’as-tu pas reçu ce Monsieur dans ton atelier? Tu lui aurais donné une étude! Tu feras toujours des bêtises, mon pauvre enfant! Que n’as-tu pris conseil de moi? Ton père a la haine de la publicité... Il me reproche sans cesse ma «manie», si je souhaite que tu te répandes. Je connais tes idées nouvelles, la bohème, les Indépendants, les «feutre-mou»... C’est la faute de Darius, de ta _Revue Mauve_; cette saleté de torchon! On ne voit plus ton Darius, mais il est toujours derrière toi, il te fait gigoter comme une marionnette! Ne me l’amène jamais! Il est trop _ridicule_.
Il faut avoir entendu le mot _ridicule_ prononcé par nos parents. _Ridicule_ était alors la pire de leurs injures.
—Maman, mon instinct me pousse à gauche, on m’a forcé d’aller à droite: aux uns je déplairai, j’inquiéterai les autres...
—Ça, Georges, c’est du Darius tout pur! Je me méfie des gens chez qui l’on dîne, sans potage, d’une langouste et d’une soupière de crème à la Chantilly... Quant aux parents, ils ont le mauvais rôle. Est-ce que je ne m’y connais pas, moi?
—Vieille chérie! Je vous adore et tiens tout ce que vous faites pour le meilleur du monde; mais ne vous rendez donc pas misérables, vous et papa, pour un article de journal! Et ne ris pas des modestes pique-niques de Darius, méchante!... la crème Chantilly est merveilleuse, chez lui, elle a un goût de vanille, si tu savais!
—Je crains pour ton père, avec ces «coupures» de presse, les propos rapportés par je ne sais quels maladroits! Ton père change à vue d’œil. On m’a crue malade depuis dix ans, ne dis pas le contraire! Je le sais! Eh bien, c’est moi qui dois encore remonter ton père, car je ne me sens pas tout à fait au bout de mon rouleau. Quant à tes tantes... un mur à créneaux avec des mousquets chargés.
* * * * *
Je devins son confident, Georges me raconta ces scènes.
Léon Maillac dans sa sérénité olympienne, presque aveugle, souffrant les pires douleurs physiques, heureux cependant, puisqu’il était encore sur cette terre, présentait un admirable exemple de philosophie à Georges qui sentait la disproportion de ses peines, comparées à celles de ce sage. Il voulut partir en voyage, fuir Paris avec Darius. Sa mère le supplia:
—Mon fils, ne m’abandonne pas! Tu as encore si longtemps à vivre...
* * * * *
Nous avions rendez-vous chez la comtesse Pokiloff pour que Darius lui présentât Whistler. Femme de l’ambassadeur de Russie, la comtesse donnait des séances de spiritisme,—ce soir-là, une réception en l’honneur d’Oscar Wilde qui ferait une conférence, non pas à l’ambassade, mais à Neuilly, dans un hôtel avec jardin où la comtesse, morphinomane, faisait tourner les tables et évoquait l’esprit de Platon et d’Alcibiade. Une foule bigarrée de journalistes, de peintres amateurs; des douairières et des diplomates circulaient dans les salons où fulgurait l’organisateur de ce gala, Darius Marcellot, en gilet rouge, pantalon gris et frac à boutons d’or. Georges se garait de cette cohue, quand s’avança M. Carolus Duran, frisé, la poitrine étincelante de croix et de plaques, comme s’il était chez Son Excellence l’Ambassadeur.
Georges avait pour ce virtuose un peu moins de vénération que le maître n’en exigeait de ses cadets, comme de ses clientes; mon ami hésita s’il saluerait Carolus. Beaudemont vint prendre l’illustre mandoliniste par la taille, lui glissa quelque fadaise, puis, nous apercevant, M. Duran, dans un geste de défi:
—Ah! vous voilà monsieur Aymeris... Eh bien, vous n’êtes pas très content? Vous êtes trop fécond, mon cher!..... et vos toiles ont un kilomètre de long..... on n’a pas pu accrocher votre groupe de femmes dans les galeries... mais il tranche, en montant l’escalier, parmi les projets d’architecture.
—Je ne me suis pas plaint, s’écria Georges.
Alors le peintre hispano-lillois bondit sur Aymeris, et de sa voix grasse de baryton:
—Monsieur Aymeris—dit-il—je tiens à ce que vous le sachiez, j’ai moi-même donné l’ordre de vous mettre dehors, puisque les amis de votre honoré père ont eu la faiblesse de vous nommer Sociétaire, avec l’élite de notre profession; c’est moi-même qui ai relégué votre scandaleuse tartine dans les pourtours, puisque le règlement s’oppose à ce qu’on la refuse. Votre assurance n’égale que l’impertinence de vos jugements sur vos maîtres. Je prends ici nos confrères à témoin. Vous devriez être prudent, car on rapporte vos propos. Ne niez pas, on ne prête qu’aux riches!
On faisait cercle autour de nous, et c’était une troisième édition du «shampooing» dont MM. Bouguereau et Gérome avaient lavé la tête de Georges.
Le vice-président de la Société Nationale s’échauffait:
—Messieurs, n’êtes-vous pas de mon avis? M. Aymeris devrait être mis au ban de notre chère Société!...
Le bonhomme s’emportait dans une colère comique.
Oscar Wilde commençait sa conférence. Georges, pâle, d’une voix blanche, balbutia de vagues paroles. Je l’emmenai. Carolus Duran nous poursuivit jusque dans le vestibule, vociférant, trépignant. Des dames crièrent: Silence, silence, Maître!
Cette anecdote fit encore une fois le tour de Paris. Georges observa dorénavant une retraite rigoureuse. Mme Aymeris pensa: Toujours la faute de son Darius! Le plus atteint fut M. Aymeris: il prit en peu de temps l’apparence d’un spectre.
Sur ces entrefaites le critique du _Figaro_ vint à mourir. Francis Magnard raconta à son voisin ce que l’amitié lui avait dicté de faire.
—Il avait conçu une véritable haine pour votre fils. J’ai pris sur son bureau, le lendemain de sa mort, une chronique folle; votre fils aurait, du coup, été célèbre comme Nicolini. Vous n’aimez pas cette gloire-là, mon cher Maître? donc, ma foi! la corbeille à papier! Mais, voyez-vous, Aymeris, il faut comprendre l’état d’esprit actuel. Les _peintres abusent_, il n’y en a que pour eux, dans nos colonnes! ils prennent une place aussi prépondérante que celle du théâtre, cette magnifique source de revenus pour nos actionnaires. Les amateurs, les hommes qui font de la peinture par plaisir, tout en se donnant pour des professionnels, vous l’avouerai-je... enfin... notre critique, notre spirituel mais très nerveux chroniqueur, allait entamer une campagne contre eux. Je ne veux pas que votre nom soit prononcé... Que votre fils prenne donc un pseudonyme!
—Je vous arrête, mon cher voisin, fit M^e Aymeris, mon fils n’est ni brillant, ni heureux, sans amis; et moi...
Nous étions à l’heure où allaient s’établir des rapports quotidiens entre les artistes, la Presse et le Monde. La maison Aymeris ne s’ouvrit plus aux visiteurs. Georges allait disparaître. Darius loua pour notre ami un atelier à Montparnasse.
—Au pays de la bohème! dit Mme Aymeris, qui ne désarmait pas et intriguait dans l’ombre. Les «études» ne lui représentaient rien de sérieux; elle croyait innocemment aux tableaux «vendables», aux commandes de l’Etat ou du Conseil Municipal. L’Hôtel de Ville, livré aux peintres, chaque plafond, chaque pan de mur allait être un champ de bataille. Se rappelant les œuvres de Delacroix et de M. Ingres, qu’avaient détruites les incendies de la Commune, elle imagina que Georges serait «pris au sérieux» le jour où il serait un peintre d’Histoire, comme ces grands hommes de jadis; et complota avec le professeur Blondel, ami de plusieurs ministres, membre de l’Académie des Sciences, pour que son fils fût chargé d’exécuter un plafond ou plusieurs. Cette tentative échoua.
Parmi les maintes sultanes qui succédèrent à la Malabaraise sur les divans de la _Revue Mauve_, était une Rose-Mary que Darius avait poussée à «faire du théâtre»; disons de la pantomime... Plusieurs dents manquaient à cette fille, son bredouillement eût peut-être convenu pour la farce; or son visage était tragique. Sur les grosses lèvres de Darius, collées par la salive, ce nom moyenageux sonnait comme un olifant: _Rosemary!_ Il me disait avec mystère:—Pourquoi, dites, cher, pourquoi notre ami Aymeris ne peint-il pas des portraits de cette étonnante taciturne, plus suggestive que les damnées de Baudelaire, avec sa peau de miel, ses yeux qui commandent le suicide? Ne la verriez-vous pas, cher, avec, dans une main, la boule de verre où nos Destins se marquent, et dans l’autre, la balance de la _Mélancholia_ de Dürer? Ou en _Demoiselle Elue_? Très préraphaélite, n’est-ce pas?
Georges, pour lui donner du travail, la peignit en clownesse, et non point en _Mélancholia_; d’abord par complaisance pour Darius, il la prit à la semaine, mais il se sentit bientôt attiré par de l’inconnu. Ayant découvert que cette créature, rebelle à divulguer ses origines, était la fille naturelle d’un banquier de Hong-Kong,—si cette histoire était banale, l’imagination d’Aymeris allait en faire un roman magnifique de mystère, de douleur, d’injustice sociale. Abandonnée à quatorze ans avec une demi-instruction, Rosie avait «travaillé» dans un «tea room» de Marseille. Certains parents, négociants à Londres et à Bordeaux, assurait-elle, l’avaient appelée tour à tour, mais vite elle s’était enfuie pour venir à Paris «vivre sa vie». Elle rapportait de chez ses bienfaiteurs le mépris et l’effroi de la richesse, un besoin d’insulter ceux qu’elle croyait être ses supérieurs. Modiste sans adresse, incapable plumassière, partout insuffisante et déplacée, il était fatal qu’elle échouât chez un peintre et se fît modèle. Elle n’y manqua pas et, pour ses débuts, posa devant Toulouse-Lautrec.
Elle avait hérité de ses ancêtres anglais son sens du devoir. «My duty», disait-elle, et le sien était un peu celui du mercenaire exact, régulier dans son emploi, le «duty» des serviteurs britanniques, et qu’accompagne une orgueilleuse humilité, parfois si gênante pour leurs maîtres. Rosemary était ponctuelle; mais n’eût point dépassé de cinq minutes le «temps dû» pour les cinq francs que coûtait alors une séance.
Elle rappelait à Georges, par ses silences embarrassants, sa Jessie Mac Farren. Plutôt laide, selon l’idéal parisien, Rosie avait un type de bar-maid irlandaise. Son masque ravagé, mais d’une blancheur laiteuse de rousse, était, je l’avoue, pictural. Ses lèvres pâles pinçaient une moue délicieusement ironique, quoique l’ironie fût bien le dernier de ses défauts. Ses cheveux roux et mats étaient tordus derrière sa tête en un «bun» de coster girl. Elle aurait pu être une chiffonnière de White-Chapel, tant elle était mal tenue, mais préparait bien le thé et nettoyait les pinceaux à la perfection, ce qui n’est pas facile, vous diront les peintres.
Fallait-il que Georges fût abandonné par le monde, et tout à l’étude, pour qu’il louât le studio, à son intention choisi par Darius au fond de ce Montparnasse que Rosie appelait Montpernot! Il n’en sortait plus, et c’était moi qui l’entraînais à présent vers son père et sa mère. Nous restâmes en froid, quelques semaines, parce qu’il me reprochait d’être un «mouchard».