Aymeris

Part 16

Chapter 163,839 wordsPublic domain

Jean Dalfosse, un ancien camarade de l’académie du passage Geoffroy, a pris un atelier contigu à celui où Georges s’est réinstallé. Fils de grands industriels de Moscou, il fait à Paris la fête, et «s’occupe de peinture en amateur». Il a un talent de caricaturiste, peint des jockeys; membre du cercle de la rue Royale, il ambitionne, comme Darius Marcellot, mais avec plus de chances, le Jockey Club, où un parent de sa mère, le marquis de Champbazé, sera l’un de ses parrains. Plein de verve et d’esprit, beau cavalier, «fine lame», très connu dans les salles d’escrime, il est le commensal de la Princesse, auprès de laquelle il a, comme «gigolo» et comme pantin, succédé à Georges; et dès le premier contact, ces deux cadets des _Monstres_ ont conçu une insurmontable aversion l’un pour l’autre. Or, Jean Dalfosse, curieux de Georges, à cause de ce qu’il a entendu raconter de l’impasse, ne se borne pas à une visite afin d’enrichir de ses observations personnelles et de traits nouveaux, le casier d’un prévenu dont le nom se répand à Paris. Il joue donc le rôle d’admirateur et se lie avec Georges qui sera, une fois encore, la dupe de sa propre confiance en les autres.

Jean ne lui parle pas tout de suite de l’avenue Montaigne; mais en écrivant, un soir, Aymeris voit sur son secrétaire la photographie d’une femme voilée jusqu’au menton, et la gorge très découverte, avec, au bas du passe-partout, cette signature aux lettres pointues comme des lames de glaive: la Monstrueuse des Monstres. Derrière le cadre, une main d’homme a tracé ces mots: «Vous êtes destiné à mettre le feu partout et à ne le pas laisser mettre à vous-même.» (_Amitiés, amours, et amourettes_, par M. Le Pays, 3^e édition, revue, corrigée et augmentée.)

Des matches de boxe avaient lieu dans l’atelier de Dalfosse; à l’une de ces séances, «gala franco-américain, blancs contre noirs», une centaine de personnes furent priées, dont Georges; il s’y rendit à l’heure où, le match terminé, des maîtres d’hôtel versaient du vin de Champagne dans les coupes et offraient des babas et des sandwiches. Georges reçoit un coup dans le dos: c’est l’ombrelle de Lucia Peglioso; la Princesse est voilée comme dans la photographie, mais elle a mis une robe de velours violet, avec un col de chinchilla qu’elle remonte jusqu’aux oreilles, quoiqu’il fasse chaud.

Aymeris entend le rire de Kundry:

—Georges? Comment! Vous? Je vous croyais mort! Vous savez que vous avez de très singulières façons! On vous a dit bien élevé, il paraît qu’on se trompait! Alors, vous me lâchez pour toujours? Vous avez sans doute des maîtresses très accaparantes. Quelle mine, Georges! On dirait que vous sortez pour la première fois après une maladie. Quand est-ce que vous vous déciderez à me peindre en madone? Que devenez-vous? Et mon portrait? Je ne vous plais donc plus? Sans doute, n’ai-je plus assez de fraîcheur pour tenter vos pastels? Mon voile ne signifie pas que je sois comme la comtesse de Castiglione! J’ai encore de quoi donner à manger aux Monstres...

—Madame, ne soyez pas cruelle; j’ai perdu la tête, j’ai été bien malade, je commençais à peine...

De ses rires, elle l’interrompt:

—Mais vous êtes donc éternellement malade? Venez me voir, demain, venez dîner, je serai seule, nous ferons la paix et de la musique... Si votre mère et vos tantes vous le permettent... Comment? On vous a loué un atelier «en ville»? Vous êtes donc un homme, maintenant? Venez, jeune malade, je serai votre guérisseuse... par l’harmonie... Venez à la piscine Frédéric Chopin!

Abasourdi, il promet de dîner avec la Princesse; appelée par d’autres amis, elle disparaît dans la foule des gens qui goûtent, au buffet.

Georges Aymeris passa vingt-quatre heures dans l’agitation, il brûlait de se rendre à l’invitation, tout en la redoutant. Il ne dormit point de la nuit, s’occupa à résoudre ce problème: Dois-je? ne devrais-je pas reprendre des relations avec l’avenue Montaigne? Il revécut, avec l’outrance de la lucidité nocturne, les mois excitants et magnifiques où la puissance de la femme s’était révélée à sa candeur.

Sarjinsky vint le relancer de la part de Lucia. Darius avait encore besoin de quelques abonnements de luxe. L’un et l’autre savaient Aymeris guéri de son amour, mais ils le croyaient aussi snob qu’eux.

Le lendemain, jusqu’au moment de se vêtir pour le dîner, entre plusieurs cravates blanches dont il rata le nœud papillon, il écrivit des lettres d’excuses. Il ferait porter la meilleure; le concierge du passage avait pris un fiacre. Georges déchira successivement tous ces billets, se coucha, puis se releva. Tentation trop irrésistible! il sortit, sauta dans le fiacre, la tête congestionnée, les mains froides, allumant une cigarette à la précédente, la langue râpeuse.

* * * * *

Je découperai dans le journal qu’il recommença de tenir à partir de ce jour, quelques pages, autant de stations de ce second «chemin de croix».

20 février 1890.

_Rien de changé dans l’hôtel Peglioso, pas même moi! J’ai dû subir l’ironique regard des valets de pied, dès le vestibule. Ils en ont entendu sur mon compte, ceux qui sont à la salle à manger! J’ai gravi à nouveau les marches de marbre lilas, les lévriers ont fait laisser-courre après moi, le boule Fafner, seul, m’a reconnu et agita la queue, en vieil ami. La Princesse était assise à son piano, au fond du boudoir Louis XV du premier étage, dans un tea-gown bleu de paon, avec ses perles au cou et le_ parfum... _Le bas du visage s’est épaissi. Elle est moins fine, mais plus désirable encore. Ses courtes mains pataudes, aux ongles d’ivoire. Quand elle m’entendit, elle ôta ses grosses bésicles de mandarin. Elle jouait la_ Fantaisie _de Chopin (on ne résiste pas à la première apparition du thème); pourquoi a-t-il fallu qu’elle jouât la_ Fantaisie, _au lieu d’un nocturne ou de tout autre morceau?_

_—Georges, je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas qu’on me baise le dessus de la main: le bras, s’il vous déplaît de choisir autre chose._

_Et tout a recommencé. Me voici de nouveau dans l’Enfer!_

_Le dîner fut agréable, mais nous étions trois. Donc, déjà vol. Elle avait fait trève de persiflage, à cause de Mandagora, le compositeur napolitain,_ troisième _convive. Elle fut éblouissante de drôlerie, gamine, gentille. Mandagora est absurde mais peu gênant; deux des Russes et un Prince polonais venus en cure-dent. Quand j’allais me retirer, apparut Jean Dalfosse, Lucia est aussitôt redevenue gouailleuse._

_La Princesse me «commande» pour dimanche prochain, midi; elle veut que Jean et moi nous nous mesurions, torses nus, ce serait un duel au pinceau trempé dans du bleu de Prusse... Lucia a des idées d’élève de l’Ecole des Beaux-Arts, cette brimeuse. Elle a fait allusion à ma boiterie. Charmant!_

_Cette fois je serai maître de mes nerfs; je crois que je suis guéri en sa présence; je ne sens plus le même trouble et, dès la première émotion du revoir calmée, je me suis senti vis-à-vis d’elle comme un peintre devant un beau modèle avec qui l’on cause librement, mais_ rien de plus. _Elle n’est pas de ces femmes qu’on puisse_ aimer, _ce n’est pas un cœur. Reste l’attraction prodigieuse de sa parole, la plus attachante, la plus spirituelle; et son cerveau, le plus compréhensif. Y aurait-il chance—et de combien peu de femmes peut-on dire cela!—de lui faire comprendre_ la peinture? _La peinture! Ce_ trou noir _pour presque tous, où chacun croit mettre quelque chose. La Princesse en a le sens, quand elle ne plaisante pas (mais elle se dérobe, se refuse aux explications). Si parfois vous obtenez une heure de causerie, elle vous dira des choses qui valent la peine d’être retenues. Mais impossible à déchiffrer! Peut-être y a-t-il au fond d’elle un sentiment noble et élevé, que l’expérience de la vie lui fait garder pour soi. Après tout, ne me fait-on pas les reproches mêmes dont je l’accable? Je ne sais quelle fut sa jeunesse, d’où elle vient. Sait-elle où elle va? Qui sait ce que fut pour elle le Prince Peglioso? Cette chambre à coucher, toute d’or et de marbre, qui dira ce qui s’y est passé? Les lévriers et le boule Fafner en ont dû voir de belles, eux, les défenseurs de la vestale qui a l’air de s’offrir, au moment où elle tue! Le faux-art d’un Gino Peglioso, sa retraite à Florence, telle qu’elle m’est décrite, nous pouvons en imaginer les... Enfin... Et tous les «Monstres» sous le dôme du palais de l’avenue Montaigne! Je retiens ce trait: la Princesse, pour faire peur, avait organisé des rondes de nuit autour du jardin. Un homme de confiance se promenait sous les fenêtres, une lanterne sourde à la main, et armé. Dom Gino fit cesser cette vigile, parce qu’une nuit, le gardien tira et abattit raide mort un garçon d’écurie qui se faufilait dans le cabinet de toilette. Six mois après, le prince s’établissait dans une villa de Bellos Guardia. Quelles abominations n’a-t-elle pas connues et peut-on lui en vouloir?..._

_Mais à moi? J’ai été un dégoûtant. Mon père me juge mal parce qu’il a deviné ce que je suis: mauvais peintre, mauvais amant, mauvais tout ce que je veux être!_

_Il reste certain qu’elle est cruelle. Je sais que je boite un peu, mais pourquoi sans cesse me le rappeler? Pourquoi ne parler que des choses de l’amour, pourquoi mettre en doute la santé de ses amis, comme si elle leur reprochait de ne pas monter à l’assaut de sa Tour d’Ivoire? Car elle est chaste, je jurerais qu’elle l’est, comme une vestale. Peur de l’Enfer? Sa religion vous porte sur les nerfs, agressive, intolérante, insultante comme elle l’est. Le vendredi, si vous vous laissez tenter par un mets gras (pourquoi en met-elle, sur ses menus?) c’est, pour huit jours, des réprimandes, des allusions intolérables. Elle a dit à notre copain Maréchal, vendredi dernier: Vous avez besoin de prendre des forces; je remplacerai le roast-beef par un bon plat maigre à la cantharide. Une Française ne ferait pas de ces grossières plaisanteries. Mais il y a la musique! là, elle est imbattable; l’autre soir, on se serait cru à la villa d’Este, du temps de Franz Liszt. Divine, sa lecture de l’_Elisabeth de Hongrie, _l’oratorio de l’abbé compositeur. Marie-Thérèse de Canteleu, avec sa voix de garçon enroué, mais de style, avait obtenu de Marcelin qu’il chantât avec elle. Dans les passages pour le piano seul, Lucia fut incroyable d’adresse et de_ compréhension; Christus, Faust, _toutes les partitions de Liszt sont tour à tour lues, à la joie du Polonais Nikko. Je tourne les pages, je sens le parfum du corps qui sort du bain, de cette peau toujours sèche et fraîche._

_Non, la Princesse est d’une autre essence que nous... J’ai été un imbécile! Elle souscrit pour dix abonnements de luxe à la_ Revue Mauve _de mon brave Darius. Au résumé, elle est sublime._

* * * * *

_Je m’attire des rebuffades; je n’ai point de chance, quand je laisse échapper des mots amers devant ces dîneurs macabres: «ces Pourceaux». C’est trop difficile, avec des vieillards, même avec des gens d’âge moyen, s’ils sont du_ monde, _d’exprimer une opinion. Ils n’en ont pas, d’opinion; sûrement ils n’en ont pas, à eux, du moins. Maréchal pressait la Princesse de commander les statues du vestibule à Mercié, de l’Institut. J’ai boudé. Comment? Il y a un Dalou, il y a un Rodin, en France, et vous choisiriez ce faiseur de sujets de pendule? On me lance à la tête les petits coussins de la salle à manger: la cristallerie, les assiettes volent en éclats; les valets de pied doivent étendre un naperon devant ma place; frémissant, je fais mine de me lever. La Princesse a eu la vilenie de me crier:—Attendez d’avoir eu le prix de Rome, pour parler, vous n’y entendez rien. La menteuse! Elle aurait peut-être commandé les figures à Mercié, mais, une fois livrées, elle en aurait fait une cible pour sa carabine de salon._

_Après le dîner, elle disait aux autres:—Vous savez, c’est Georges qui a raison. Votre Mercié est_ gaga, _comme vous, mes vieux rotulards!_

_Tout le temps des insultes à double percussion et je crois savoir_ où _est_ son goût _à elle; mais il faut donner tort, rabaisser, humilier..._

_Le philosophe, comme dans le_ Bourgeois Gentilhomme, _a fait une dissertation contre moi, il me hait; les fidèles, pas mieux stylés que des figurants de province, poussèrent des hou! hou! Non! Contre moi? Contre le philosophe? Contre lui, a cru Bredius. Il ne me le pardonnera pas._

_Lucia me demande de lui faire connaître Huysmans. D’où colère de Bredius._

28....

_Jean Dalfosse est un malin, le chouchou des vieux; il les amuse et les flatte. Je voudrais avoir son entrain de sous-officier et sa verve tapageuse. Avec le rire bruyant, on peut tout dire; ce sont les lignes tombantes de mon visage qui prêtent de l’aigreur à mes moindres paroles, du sérieux à mes boutades, un ton de suffisance supercoquentieuse à mes jugements. J’aime trop ce que j’aime pour avoir des opinions molles et des jugements de dîner en ville._

_Jean était gentil avec moi, au passage Geoffroy, et c’est un brave type. Il a le rire et l’organe de cuivre qui permet d’affirmer et de s’en foutre. Chez la Princesse, il me «blague», bien au diapason de la Princesse. Quand il est présent, je retombe dans l’ombre, ou sers de poupée au jeu de massacre. S’il assiste aux séances du portrait, je m’excuse, et ne fais rien. Ce sera à choisir: de lui ou de moi. J’en ai prévenu Lucia, elle m’a promis que_ nous serions seuls, _un de ces soirs_.

_Je néglige Passy. Heureusement que maman ne se porte pas trop mal._

1^{er} mars.

_Nous avons commencé le portrait: Si les séances sont toutes comme la première, le travail sera «de longue haleine». Il faut truquer et adoucir. Je place Lucia dans la pénombre._

..._Un coup monté par Jean, sans doute: quand j’arrive ce matin, le mail-coach est dans la cour et les hommes me disent qu’on va tantôt à la Croix de Berny._

—..._Comment? Et la séance?_

_Je monte chez Lucia, elle était prête à sortir, ravissante avec son cache-poussière gris, son voile blanc, un chapeau de printemps._

—_Il fait si beau, dit-elle, j’ai changé d’avis, Jean voulait déjeuner chez Liliane, sur le chemin; nous y allons, venez Georges, je vous emmène._

—_Non, je suis venu pour le portrait, c’est mal ce que vous faites. Ou bien ne voulez-vous plus poser, jamais? La première idée du portrait n’est pas de moi._

_Une discussion s’ensuit. A ce moment, une grosse averse, Lucia donne des ordres: le mail-coach rentre aux écuries. Nous déjeunerons au Café anglais. A 3 h. 1/2, retour dans le salon où l’on roule mon chevalet; Lucia porte sa robe de peluche vert-bleu, (horrible), je n’ai pas osé la prier de mettre la noire. Elle s’est assise, grognon, dans un de ces énormes fauteuils de chez Penon, ses «bains de siège», dit-elle. Là dedans, plus de taille, plus de cou; fauteuil tout au plus bon pour une jeune fille maigre. Elle m’a fait des grimaces, a tiré la langue en me regardant. J’ai fait semblant de commencer, au fusain. Rien de bon! Je rageais._

_A 4 h. 1/2, la table de thé est introduite dans le salon et il y a six personnes qui attendent en bas._ Elle _s’enfuit pour mettre sa «tea-gown Théodora», et me congédie._

_Je suis resté une heure de plus, à faire des dessins, des esquisses de composition. Je sais comment je la veux représenter, je la connais par cœur, je vais faire un portrait de mémoire. Ce sera exécrable._

_Voilà ce que c’est qu’un portrait mondain._

* * * * *

_Cher Léon Maillac, quel ami vous auriez pu être, si votre retenue et votre discrétion m’eussent servi de règle! Cette discrétion, je me demande si elle ne tient pas autant d’un profond scepticisme d’homme à femmes, que de ce sentiment, faux,—je veux me le dire encore—qu’on_ n’empêche rien, _qu’on n’aide personne, que chacun a sa destinée écrite dans les plis de sa main. Vous m’avez vu naître et c’est seulement aujourd’hui que vous abordez avec moi le grand problème?_

_Vous m’avez dit jadis:—Un homme entre quarante et cinquante ans est à son summum pour l’amour; cela, vous l’avez dit; mais à vingt-cinq ans, à trente, dans votre jeunesse, plus tôt encore? Peut-être m’avez vous célé ce qui vous arriva?_

_Hier, quand je fus m’asseoir à côté de votre chaise-longue, bon ami dont les yeux s’obscurcissent, vous m’avez pris la main, parce que vous vouliez que je tâtasse votre pouls. Florette, en caraco de pilou, tapota votre oreiller sale, fit quelque absurde remarque, de sa voix de harengère et, quand elle s’en fut retournée dans la chambre où vous coucherez ce soir_ contre elle, _vous, cher Léon! vous soupirâtes longuement. Alors, reprenant la conversation interrompue par Florette:_

—_Georges, qu’est-ce que vous faites avec la belle Princesse? Vos parents savent-ils que vous êtes encore assidu à l’avenue Montaigne? Et le professeur Blondel? Il ne va plus, dit-on, au dîner des «Pourceaux», il y a là un mystère. Il change chaque jour; longtemps je n’ai pu y croire, aujourd’hui, j’en suis certain: C’est lui qui touche les objets sacrés; pourtant à cinquante ans on n’est plus Lévite; aussi meurt-il, mais je ne devrais pas encore vous révéler les mystères de la Tente d’Assignation, vous êtes trop jeune... Et vous, dites, qu’en faites-vous, de la Princesse?_

_Aujourd’hui, je ne comprends plus! Pourquoi ne m’avoir pas plus tôt forcé de me confesser à vous, le confesseur idéal, parfait, de Georges Aymeris? Vous m’avez bourré de littérature; si vous ne vouliez pas m’instruire autrement que par des livres, pourquoi m’avoir prêté les_ Liaisons dangereuses, _tant d’ouvrages qui me troublèrent sans que je les comprisse? L’arrangement de votre misérable existence (heureuse, prétendez-vous, grand héros), l’économie en devient pour moi moins énigmatique que naguère: Florette, chez vous, et ailleurs..... votre blonde que j’ai connue, Mme X. et Mme Z.; votre rousse, toutes vos maîtresses mariées, les complications, les drames! D’où cette mine plombée, votre apparence de cadavre! Cher Léon Maillac, vous qui êtes mon grand frère, pourquoi parûtes-vous ému par mon balbutiant récit d’un avant-dernier été? Dès après ma crise, et ensuite, vous sembliez ne vouloir pas que je parlasse. Maintenant, je me laisse aller en confiance; mais vous m’aviez dit ce jour-là:_

_—Attendez, vous verrez, il n’y a que_ cela _qui compte! L’Art n’est rien, au prix des femmes._

_Vouliez-vous dire_ l’Amour, _ou les_ femmes? _Je ne sais pas ce que c’est que la Femme, et je connais l’amour. Parlez! Il y a là une confusion que mon expérience et vos sous-entendus vont perpétuer. Videz pour moi le fond de votre cœur!_

_Séances, hier, aujourd’hui. Elle pose assez bien, la robe crème est bien, avec les mousselines de soie, près de la gorge. Nikko est venu ce matin, il a passé le temps de la séance, en face de moi, assis, me fixant. C’est odieux, Lucia me faisait des signes qui voulaient dire: Prends garde; il est jaloux._

_De quoi, mon Dieu?_

_Il se taisait. Quand elle se lève pour venir voir le pastel, elle passe son bras autour de mon cou, mon cœur bat. Le Polonais s’agite. Tout cela est trop bête! Mais me trouble, m’irrite. Le mauvais pastel que je devrai signer!_

15 mars.

_Nous sommes de nouveau dans la folie. Le Polonais assiste aux séances, un pistolet dans sa poche. Hier, on dit qu’il a tiré sur Jean. Je suis sûr que Lucia prépare ces comédies. Il ne faut pas que cela tourne au drame. Passy commence à se douter de la crise..._

_Le dénouement._

(_Lettre de Georges à la Princesse._)

_Madame,_

_Ma dignité m’oblige à me retirer. Vous avez méconnu, j’en ai peur, un artiste pour qui_ vous étiez tant, qu’il ne saurait choisir un mot pour vous qualifier. _J’ai de vieux parents à qui je me dois et dont votre charme m’éloigna. J’ai, pour vous, supporté toutes les brimades de vos fidèles. La balle du pistolet m’a frôlé et, dans un grand éclat de rire, vous avez dit:_ raté! _Le portrait l’est aussi. Je ne serai pas plus longtemps ridicule. L’Art m’appelle ailleurs._

_Je vous prie d’agréer mes plus respectueux hommages, mes regrets profonds, mon adieu._

Georges AYMERIS.

P.-S.—_Vous devez, madame, le prix de votre abonnement à 10 exemplaires de la_ Revue Mauve _de mon ami Darius. Trois mille francs!_

(_Le même soir._)

_Ma lettre à la Princesse est complètement grotesque. J’y fais allusion à «mes vieux parents», et j’invoque l’_Art _comme Brédius la_ Morale. _Complètement ridicule. Je deviens plus ridicule encore à partir de ce soir. Et Darius m’a fait mettre un post-scriptum honteux. Quel goût! ô éducation! Voyons, réfléchissons: le modelé du visage était «endêvant», comme disait Nou-Miette; plus rien à sa place, ça dégringole. Pour la peinture, il est trop tard! Mais, pour une autre fin...? Ah! je devenais un vrai «pourceau». Je crois que je vais me marier. Mais je ne veux pas être_ choisi _par les parents d’une personne..._

Georges sentit la menace d’une crise semblable à la précédente; il s’en confessa, et Maillac l’obligea à rompre, par pitié pour M. et Mme Aymeris. Le professeur Blondel, qui n’avait plus jamais fait allusion à la Princesse, écrivit ce simple mot à Georges:

«Bibi, tu t’es mal conduit avec Mme Peglioso. Prends garde, ne va pas dans le monde. Tu y es mal jugé, les «Monstres» te revaudront cela. Il faudra que j’en dise un mot à ta mère, qui n’a cessé, depuis trois ans, sans que tu le saches, de me demander où tu en étais avec la Princesse. Tâche de comprendre que ce n’est pas ainsi que se conduit un gentleman. Tu es en train de te fermer tous les salons de Paris.

Ton vieil ami, BLONDEL.»

Les événements se sont précipités; la courte reprise des relations de Georges avec la Princesse Peglioso aurait-elle suffi pour entraîner l’amoureux et l’artiste hors de leur route? Qu’est-ce qui allait être le plus fort, de l’Art ou de la Femme?

Maintenant, il devra choisir, briser des chaînes, par un effort plus énergique qu’au temps où il quitta son atelier de débutant, à Passy. Et Mme Aymeris, à un âge où autour d’elle on s’étonnait qu’elle fût parvenue, semblait, une contre tous, porter un défi aux calculs des plus optimistes. Elle voulait vivre, il fallait qu’elle vécût encore, car Georges n’était pas «arrivé». La bonne dame raillait le mot de Degas: «De mon temps, Monsieur, on n’arrivait pas».

Si les mères rêvent de ne pas partir sans avoir marié leurs enfants, la mère de mon ami ne songeait qu’à la gloire de l’artiste, et elle le détourna d’un mariage «raisonnable» que Georges fut à deux pas de conclure.

Mme Aymeris ne supporterait pas une rivale, cette bru que la sagesse lui eût conseillé d’élire. Elle répétait avec fureur:

—Le mariage de Georges serait un décret de mort!

3.

Rosemary

ROSEMARY

MME Aymeris, afin de garder son fils auprès d’elle jusqu’au terme d’une existence qu’il lui rendait supportable, convertit une orangerie, dans le parc, en un atelier où Georges ferait son _œuvre_. Quand le local fut orné de boiseries, blanches comme les pages d’un cahier neuf, l’artiste en y rentrant pour la première fois s’écria: «Est-ce donc ici que se passera ma vie? J’y ferai quelque chose d’énorme ou je crèverai!» Il y avait de la solennité dans cette prise de possession, Aymeris pénétrait dans ce local vierge, comme il eût épousé une femme: avec dévotion.

Darius Marcellot n’était pas encore admis au Jockey Club. Georges ne l’avait pas introduit dans le monde—mais le snobisme de Darius avait ravivé chez notre ami ce qui était son instinct: un goût des irréguliers et de ceux qu’on appelait alors les «humbles». Plus exactement, c’est de bohèmes qu’il s’entoura. La soi-disant Malabaraise ayant engendré une fille au lieu d’un fils, Darius essaya d’une Rosa, d’une Myrtille, d’une Dolorès. Ces compagnes du _Directeur_ devinrent celles de Georges Aymeris.