Part 15
Je n’ai jamais connu d’être meilleur que cet agneau de périsymboliste, auteur de poèmes en prose, de tragédies absconces et d’inoffensives éthiques. Une frénésie de gloire, d’élégance et de fortune, un sens pratique (partiel) et une totale incompréhension, cohabitaient en ce grand corps, maladroit et dégingandé, qui échappait aux contingences par sa myopie.
—Quelles sont les démarches, me demanda-t-il chez Georges Aymeris, un soir qu’il avait perdu son dernier sou à Auteuil, que doit-on faire pour être reçu au Jockey-Club et accéder à ces tribunes si enviables, dans le pesage de Longchamp? Vous êtes membre du Jockey-Club, n’est-ce pas? Combien paye-t-on ce vert carton rond que les gentlemen du turf portent accroché à leurs jumelles? Mais il y faut une couronne au moins de vidame?
Il ne me crut pas, quand je lui répondis que je ne serais pas admis au Club, même si j’achetais un titre du Pape. Nous savions que Darius attendait cet honneur, récompense pour un ouvrage de théologie qu’il dédierait au Saint Père.
A peine une affaire avait-elle réussi, qu’il l’abandonnait pour en entreprendre une autre: il avait déjà publié des journaux comiques, une revue philosophique, un _Courrier des Sports_, et un magazine, _la Danse_. Darius Marcellot fut un précurseur dans le genre des _Femina_ et des _Excelsior_.
Quand il rencontre Georges, Marcellot en est à sa troisième année de la _Revue Mauve_, qu’il tirera dorénavant en deux formats: l’un à 2 fr. 50, l’autre à nombre restreint d’exemplaires, s’il se fait une clientèle de riches bibliophiles et d’_amateurs mondains_. Ce périsymboliste devinait-il le snobisme artistique qui allait faire des ravages dix ans plus tard? Sa combinaison, alors prématurée, allait encore lui causer maints déboires,... il employa la somme des cent premiers abonnements à l’essai d’un système scientifique de martingales, construit sur le tarot pendant une saison à Aix-les-Bains.
Georges se passionna pour cette _Revue Mauve_ où les meilleurs écrivains d’avant-garde collaborèrent; mais ce ne serait pas parmi les relations de sa famille, qu’il récolterait une liste de noms tentaculaires à imprimer sur la dernière page de ces brochures. Je crois qu’il regretta, en cherchant en vain autour de lui des _Patrons d’honneur_ pour l’édition de luxe, d’avoir rompu avec l’hôtel de l’avenue Montaigne; et ce fut sous l’influence de ce rêveur de Marcellot, qu’il réintégra «le monde» et, quoique décidé à ne pas voir Lucia, se rapprocha de certains amis de la Princesse auxquels il recommanderait Darius Marcellot.
Par le Directeur de la _Revue Mauve_, il fit la connaissance de poètes symbolistes, des peintres «indépendants» dont les œuvres lui étaient familières, mais qu’à lui seul il n’aurait su comment joindre. Il connut Villiers de l’Isle-Adam et Joris Karl Huysmans; il retrouva son ancien professeur d’anglais, Stéphane Mallarmé. Quand il n’allait pas aux _soirs_ de la Revue, il organisait dans son atelier des réunions qui bientôt devinrent trop nombreuses.
En hiver et au printemps, il aperçut tous les «espoirs» de l’Art français et ses Maîtres, fréquenta chez Mme Judith Gautier, Leconte de Lisle, Heredia et chez M. de Goncourt, qu’il reconduisait parfois à Auteuil dans la voiture de M. Aymeris, après les mercredis et les dimanches de la Princesse Mathilde.
En un tourne-main, Darius Marcellot avait fait d’Aymeris un homme en passe de devenir, plutôt qu’un producteur, une _figure parisienne_; ses œuvres déplaisaient de plus en plus aux amateurs élégants que Mme Aymeris attendait. Parmi les peintres, ses aînés firent «la conspiration du silence». En une chronique du _Figaro_, un de ces _premier-Paris_ qui à cette époque cassaient les reins d’un maître, ou, en un jour, permettaient à un inconnu d’hier de louer un hôtel dans la plaine Monceau, Albert Wolff choisit Georges Aymeris comme type de l’amateur qui «étouffe» les professionnels. M. Aymeris voulut intenter un procès au _Figaro_; on l’en dissuada, et le mutisme fut acquis en échange d’un Corot dont M. et Mme Aymeris enrichirent la collection du chroniqueur.
Les avanies publiques couvaient.
Darius Marcellot talonna Georges pour qu’il assiégeât ces millionnaires israélites, si intelligents, si «avertis» et que les romanciers à gros tirage mettaient en scène, au milieu des bibelots du XVIII^e siècle et de collections moyenageuses: une nouvelle aristocratie parisienne de la culture et de la fortune, les héros et les héroïnes de Paul Bourget et de Maupassant, fidèles à la rue de Berri. S. A. I. Mme la Princesse Mathilde les recevait avec Sardou, en tête des auteurs dramatiques, avec les académiciens, les savants, les historiens; parmi eux Goncourt avait la contenance du précepteur qui ouvre la bouche pour parler, mais qu’on n’écoute pas.
Georges, le dimanche soir, dans les pièces basses tendues de soie rouge, causait avec Goncourt, de Péronneau, de Tiepolo, des maîtres de jadis, hérités par la nièce de Napoléon I^{er}, et dont elle célébrait moins souvent les mérites, qu’elle ne louait l’esprit des tableaux de chevalet par son amitié choisis depuis cinquante ans aux vernissages du Palais de l’Industrie, ou aux «envois» des prix de Rome: «ses protégés», dont les noms aujourd’hui sont tombés dans l’oubli. Quelques-uns vivaient encore, dont les habits noirs et les plastrons blancs tournoyaient dans le jardin-d’hiver-galerie, entre «les épaules endiamantées», les aigrettes et les éventails. Mme de Galbois, la Dame d’honneur de Son Altesse, rabattait les cohues du dimanche vers la serre du palmier et la table aux rafraîchissements, afin que la Princesse, déjà fort âgée, s’entretînt tête à tête sous l’abat-jour de «son coin à elle» avec un diplomate ou un intime.
Un soir, M. Gérôme, devant un cercle de femmes, fit à Georges, dans le jardin d’hiver de la Princesse Mathilde qui tenait grand cercle, une scène que racontèrent les journaux. Une des toiles de mon ami avait été, en milieu de panneau, accrochée sur la cimaise. L’importance de cette cimaise, à cette époque! C’était, je crois m’en souvenir, à l’Exposition Universelle du Centenaire, en 1889.
—Vous, jeûne poseur,—lui dit Gérôme qui avait l’air d’un général de division—vous ne seriez pas fichu de môdeler l’ossature d’un cheval, et, pour câcher votre ignorance, vous flanquez des rayons de sôleil sur un mânnequin en plein aîrrrr... et vous appelez çâ _l’âllée des Pôteaux_! jeune hômme! Vous nous foutez çâ comme un défi. Son Altesse Impériâle vous pistônne et voilà votre nâvet en face de la belle figure nue de mon collègue Jules Lefebvre! Et s’adressant à vingt personnes dont les yeux flambaient de joie:—Mesdâmes, vous êtes coupâbles!...
M. Aymeris, de loin, entendit le roulement franc-comtois de M. Gérôme, et Mme de Galbois vint lui demander, en clignotant, pourquoi Georges était si entouré. Il distillait sans doute des «rosseries»?
—Allons bon—dut-il se dire—Georges aura parlé de Manet à ce brave Gérôme; malheureux enfant! Encore les remontrances d’un vénérable académicien! Et cela, après M. Bouguereau!
Il respectait trop l’Institut, pour mettre en balance la sagesse d’un maître très cher à la Princesse Mathilde, et les impertinences de Georges, telles que Mme de Galbois, après information rapide, les lui rapporta de derrière le palmier et le pouf.
M. Aymeris rentra chez lui, «enfouit cette histoire en sa cravate», comme disait sa femme, mais Georges m’assura que cette scène si ridicule avait développé chez son père un pessimisme morbide qui allait détruire ce qui restait de force à cet homme trop émotif et trop bon.
Georges ne se laissa pas désarçonner, quoique qu’on le tînt pour un «faux confiant en soi qui, un de ces jours, jetterait le manche après la cognée...». Je jugeai, au contraire, que ses ennemis et la mauvaise fortune, pourraient devenir ses meilleurs collaborateurs.
Dans le caractère double de Georges Aymeris, je discernais des germes d’audace chez l’artiste, que l’homme n’avait pas dans la vie sociale. Sa conviction s’accrut qu’il avait «quelque chose à dire» et il inclina devant le chevalet son dos de piocheur, comme un toit sur lequel glissèrent les averses, tant que Darius ne le réquisitionnait pas pour un racolage mondain.
Mme Aymeris avait en Darius, et sans le connaître, un associé que fascinait, comme elle jadis, l’hôtel de l’avenue Montaigne. La lutte, les injures reçues, comme les _ratages_, longtemps firent la joie de mon ami. Il rebondissait à chaque insuccès, soutenu par sa rare puissance de travail: travail auquel il se remettait à volonté, comme un chien à dormir, n’importe où et n’importe quand. Darius prétendait que Georges devait peindre plus vite, «en faire davantage».
Je lui vis en effet recommencer trente-deux fois une étude qu’il peignit d’après ma tête; si bien que je n’osai plus, de tout un hiver, me faire tailler les cheveux, afin que je me ressemblasse à moi-même. Il fit des calques, des dessins au pinceau, et n’était jamais satisfait, alors qu’à la première indication il avait juré qu’il ne toucherait plus à cette esquisse.
Et il continuait, et il continuait, après d’incessantes interventions de l’entraîneur Marcellot, qui m’eût, à la place de Georges, complètement paralysé.
Mais je ne veux pas m’étendre sur le peintre, si ce n’est en relation avec sa vie privée: les lecteurs ne connaîtront guère les ouvrages de mon ami; il en détruisait maints par divination du sort qui attend l’artiste moderne—et la plupart sont à l’étranger, Georges n’aurait pas su, lui-même, dire où. Avec quelle mélancolie ne parla-t-il pas de ces bordures «à canaux» du jardin d’hiver, rue de Berri, qui, à la mort de la princesse Mathilde, ayant été vendues aux enchères, doivent encadrer déjà d’autres toiles, pires encore que les Heulland, les Lobrichon, les Boulanger, les têtes de Romaines au teint de malaria, les truands et les ribaudes d’Adrien Moreau et les femmes libellules de Louis Leloir! A quel collectionneur de documents napoléoniens était échu certain panneau de quelques centimètres, un James Tissot de 1866, que Georges ne se lassait pas de regarder: c’était l’entrée des Tuileries, à la grille de l’enclos où jouait le Prince Impérial. Des tambours de la garde, en bonnet de poils, battaient la retraite du soir. Des oiseaux, autour du groupe de marbre, l’_Enlèvement des Sabines_, s’envolaient vers les arbustes sans feuilles au travers desquels se distinguait «le Château»; quelques enfants cessaient leurs jeux, des garçons et des filles vêtus comme l’étaient alors Georges Aymeris et Jessie. Nul, hormis Georges et Goncourt, n’avait déniché ce délicieux tableautin; une draperie le recouvrait près d’une bouche de chaleur qui depuis vingt ans le cuisait comme un pain.
«Le monde» était, par Darius, amené aux réceptions de l’Impasse des Ternes; et aussi un autre «monde», celui de la «gendelettrie» des petites revues. Georges allait-il être mieux compris et apprécié par ses nouveaux compagnons auxquels il se donna sans compter?
Je l’observais au milieu d’eux dans son atelier où, trop rarement, un mot de sincère intérêt répondait à son expansion et à sa maladroite franchise. Ceux qui connaissaient la mère, retrouvaient, disaient-ils, dans le fils, cette gaucherie qui avait presque fait de Mme Aymeris une vieille fille comme les tantes Lili et Caro.
«Certains individus naissent avec une disposition congénitale à créer l’antipathie ou la méfiance—pour le moins!»—m’a dit Goncourt.
Cyprien de Sarjinsky, secrétaire de la _Revue Mauve_, musicien, critique d’art et reporter au _Petit Journal_, avocat sans causes, compilateur de mémoires à la Bibliothèque Nationale, s’empare des faveurs de Georges, se rend si indispensable à lui et s’en fait tant chérir, que pour des mois, il habite la soupente de l’atelier. Ce Sarjinsky est sur le point d’épouser une Allemande dont il a deux enfants. Il devient le secrétaire de M^e Aymeris. M. et Mme Aymeris lui offrent leur table, et c’est moi qui, longtemps après, découvris tout un service d’espionnage dont ce Polonais était le chef; il allait de la Revue à l’hôtel Peglioso, tenait un bureau à Passy. Entre le fils et le père, c’est un double jeu, une perfidie que cachent des sourires innocents, des compliments discrets. Avec une politique adresse et une connaissance, toute slave, des familles aux relations compliquées, Sarjinsky manœuvre entre Mme Aymeris et Mme Demaille, entre Darius et Georges, entre M. Aymeris et Albert Wolff, grâce auquel il se glisse comme rédacteur au supplément du _Figaro_. Il a l’air d’aplanir: il brouille tout avec une joie de bedeau qui se venge de la chaisière et de M. le Curé.
Ce Sarjinsky allait faire une belle carrière comme écrivain politique conservateur, après avoir été le cerbère cauteleux d’une illustre revue, où, lecteur des romans, il rejeta des manuscrits de valeur, alors qu’il avait le goût le plus sûr.
Au moment où les inquiétudes de M. Aymeris se calmaient, Sarjinsky lui présenta des fiches où étaient marquées, au jour le jour, le nom des «mauvaises fréquentations de Georges» et les indices de ce «désordre cérébral» que le professeur Blondel avait naguère signalé. Sarjinsky fit même croire à M. Aymeris que son fils fumait l’opium et se piquait à la morphine. En même temps, il feignait de croire que M. Aymeris contremandait les ordonnances du Roumain, guérisseur de Mme Aymeris; il traitait avec malice l’artiste en présence des camarades ou des amateurs qui fréquentaient l’impasse, mais accablait de compliments son «Cher Georges».
Darius n’osait point dénoncer ce factotum, intérimaire à la _Revue Mauve_, les jours de «courses au trot» en province, où le Directeur espérait rencontrer la fortune; et Darius était fasciné par le génie de ce Slave qui traduisait des textes de toutes les langues et connaissait la littérature hindoue.
—Oh! Cher, me dit-il, silence! silence, très cher! Notre Slave est le fétiche de la _Revue Mauve_! Il a sur notre ami une influence merveilleuse et il est aussi précieux au vénérable M. Aymeris qu’à Georges et à moi. Prudence! prudence, cher! Cet atelier de l’impasse devient un cercle «précieux» et de plus en plus «select». Il ne nous manque que la Princesse Peglioso, mais «de» Sarjinski l’y amènera... par la musique. Nous allons donner des quatuors. Sous peu, Georges Aymeris n’aura que des amis, il devient très sympathique, il a tant d’humour... peut-être trop d’ironie, mais c’est là une petite affectation d’homme du monde, une humeur à la Lord Byron.
Ecoutons, au sortir de chez Georges, les propos des camarades qu’il a divertis par ses histoires tragi-comiques; une sourde rancune y perce, malgré le plaisir qu’ils y ont pris:
—Un des heureux de ce monde, pourquoi est-il si amer? De quoi se plaint-il? Il s’est embêté chez ses vieux parents; et nous, chez les nôtres, nous sommes-nous amusés?—dit le poète Aloys de Perdyeux, un Olympio qui drape ses «nonchaloirs» dans les plis d’un macfarlane râpé. Perdyeux a ajouté une particule à son nom, et vit misérablement avec trois gosses et sa belle-famille, dans un logement à trois pièces où il écrit de beaux vers.
—Aymeris veut m’attendrir et se plaint de sa solitude de Passy, où l’on mange à en crever... et moi? La tour de mon manoir ancestral est abolie depuis Louis XII et je fais des dessins de modes pour le _Gaulois_!
Aussi bien, Georges qui, nous l’avons dit, savait que pour un artiste l’indépendance de ses moyens pouvait être une servitude, après s’être vu, comme son père, en butte aux convoitises, connut-il les tentatives de chantage de la part de tels qu’il avait crus dignes de lui, et qui le bafouaient ensuite comme un «dilettante», un banquier amusant, mais avare et redoutable; et il ne comprenait pas que la camaraderie n’est bonne, possible, même entre jeunes hommes, que si leur genre d’existence a quelque similitude. L’ami de Jean Michel, le fils de l’emballeur, (dont on n’avait plus eu de nouvelles) ne se soumettrait jamais à une loi abominable de la société actuelle, où l’union, le mélange apparent ne se produisent que si l’intérêt du moment, ou le hasard, rapproche les classes. Comme je lui rappelais ce fait, il me répondit:—Oui, c’est ce que prétendaient les tantes, quand j’étais au lycée: si c’est juste, c’est tout de même inadmissible! On encourage le mal en proclamant son existence.
* * * * *
Georges s’irrite, par moments, de ne pouvoir retenir auprès de lui certains amis dont le commerce lui serait bienfaisant; il les implore par certains soirs de solitude, plus pesants que d’autres, quand il se dirige à pied par les quais vers Passy. La Seine coule dans les vapeurs poussièreuses, des points lumineux, des becs de gaz sur les ponts, le fanal d’un bateau-mouche, piquent de jaune, de vert et de rouge le crépuscule: la grande ville suspend son trafic, le travail cesse; l’esprit veille. Les vers de Baudelaire affleurent la mémoire de Georges!
Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte Ou bien s’enhardissant de sa tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte Et font sur lui l’essai de leur férocité...
Il retourne auprès de cette mère qui, elle, ne le maudit pas.
Elle ne «ravale» pas «l’écume de sa haine»... Elle ne «prépare» pas «au fond de la Géhenne, les bûchers consacrés aux crimes maternels».
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Il retourne auprès de cette mère, aussi ardente que lui pour l’œuvre qu’il projette; il a envie de crier au ciel que lui, Aymeris, a une mère digne de ce nom, et s’accuse de l’avoir voulu quitter.
Et pourtant, les soirs qu’il dînait à Passy, Georges seul avec elle, n’avait plus joui comme naguère de la tendresse filiale; il éprouvait un sentiment vague, bien différent de celui qu’avaient attisé ses déceptions sentimentales d’adolescent, n’ayant plus à franchir l’obstacle que lui opposaient jadis ses parents: entraves au désir, accumulées par une jalouse et aveugle affection. Au contraire Mme Aymeris venait de le jeter dans la fournaise. Faudrait-il quelque jour confesser à sa mère tous ses autres soucis...? Et à quoi bon? Il patienterait, étant maître de soi, puisque sans Lucia, sans amour! Un moindre mal! Peut-être le bonheur sur terre?
Auprès de la chère vieille, il ne retrouvait ni ses exaltations ni ses craintes si douces; elle ne lui apparaissait plus comme la première femme aimée, ce qu’est si souvent une mère pour un fils.
Le temps coulait lentement dans le cabinet de M^e Pierre Aymeris, près de la lampe Carcel et du journal _la Patrie_.
Voici le soir, l’instant mélancolique où, dans la pénombre, il tire sa montre. Est-ce l’heure du souper de la _Revue Mauve_, pour lequel Augustin a sorti de la cave deux bouteilles de «Cliquot»? La grande ville appelle Georges, il l’entend bruire au loin. Maman est moins pâle, ses joues sont moins creuses, elle semble rajeunir. Georges voudrait causer. Il s’ennuie! Le cercle des «centenaires» lui réapparaît, devant la bibliothèque; les bustes de Cicéron et de Démosthène, les _Bergers d’Arcadie_, gravure d’après Poussin, sont toujours là. Monsieur Aymeris dîne rue de la Ferme. Pourquoi donc la Princesse Peglioso lui a-t-elle dit des choses...?
—Georges, tu sembles soucieux? Pourtant tu es content de moi? Je pèse deux livres de plus!
—Oui maman, bravo!
Et puis il se tait.
—Qu’as-tu donc, Georges? Ta pensée n’est plus ici! Ne dis pas le contraire, je le sais, j’en suis certaine, je lis cela dans tes yeux, aussi tu les détournes de moi! Nous ne causons plus comme jadis, tu es ailleurs, oui, ça se voit, ça se sent! Certes, j’ai voulu pour toi tout ce que j’espère que tu possèdes maintenant; j’ai cru que, loin de notre Sainte Perrine de Passy, le succès, les fréquentations du monde illumineraient ton visage; et, au contraire, maintenant que tu as toi-même réalisé _mes_ ambitions, je te devine plus tendu, plus agacé, plus nerveux... As-tu, dis moi cela, mon chéri (je ne t’en ai pas parlé à cause de ton père)... as-tu revu Mme Peglioso?
A ce nom Georges a envie de s’écrier:—Non, maman! Pas ce nom là! C’est justement celui qu’il ne fallait pas prononcer ici, _ce soir_. Mais il se maîtrise, par pitié, par respect...
Avec la maladresse des mères et des amantes, Mme Aymeris insiste:
—Tu me parles toujours des calques que M. Degas te conseille de faire; dessiner, dessiner! Et peindre donc? Ce portrait que tu devais faire avant ta fièvre, la Princesse y renonce-t-elle?
La maladroite! Chère maladroite!
Sa mère déclenche un ressort qu’il croyait brisé.
L’atmosphère s’alourdit dans la pièce sombre, elle sent la poussière des anciens tapis de Smyrne, le feu de bois vert. Le carlin Trilby ronfle sur les genoux de sa maîtresse, qui lisait du Sylvestre de Sacy; Georges essaye de regarder attentivement les dos de livres dans la bibliothèque: lequel choisira-t-il? Des ouvrages de droit, l’_Histoire de l’Empire_ par M. Thiers, Montesquieu, Guizot?...
—Qu’est-ce que tu cherches, chéri? Moi, je me replonge dans _Port-Royal_.
Mais cette religion cruelle de sa mère est en même temps une religion de révolte, une arme à deux tranchants. Mme Aymeris est toute hérissée et, après un silence, comme elle ne se tient jamais pour battue, elle éclate:
—Dis-moi, mon Georges, je voudrais savoir: crois-tu que la Princesse t’ait préféré aux autres? Parlons un peu d’elle! Voyons! raconte, raconte, je te trouve beau comme un prince. Voyons, dis, elle a été folle de toi?
Alors Georges n’y tenant plus:
—Maladroite! maladroite! maladroite! C’est toi, mère insensée, cruelle, innocente, pauvre maman, c’est toi, c’est toi, c’est toi qui faillis causer ma mort! Tu m’as jeté dans les griffes de la Sirène, oui c’est toi! et après que j’ai réussi à oublier mon mal, c’est toi qui rouvres la plaie!... Je ne viendrai plus à Passy, il ne faut plus que j’y vienne, c’est le poison, ici j’étouffe! Il est temps pour moi de _vivre_; songe donc, maman, que je n’ai pas encore vécu!...
Georges s’emporte dans une de ces colères enfantines qu’ont, aux moments les plus inopportuns, les êtres timides qui toujours dissimulent par nécessité ou par convenance. Il empoigne ses cigarettes et au lieu d’en allumer une, jette la caisse d’argent contre une fenêtre, brise une vitre.
—Georges? Es-tu subitement devenu fou?
La voix de Mme Aymeris tremble, les mots s’achèvent en hoquets comme ceux d’un enfant qui va pleurer. A mesure que Mme Aymeris pâlit, Georges se sent plus honteux de sa colère et de sa faiblesse; sa mère se lève, va vers lui, lui pose une main sur la bouche, l’autre sur le front, comme durant la fièvre à Longreuil.
—T... tais... tais... t...oi! Est-ce que M. de Sarjinsky aurait dit vrai à ton père? Tu es effrayant!
Alors il se jette à ses pieds et, la tête à la renverse:
—Pardon! pardon! je suis un misérable! Oh! ma chérie! ne me regarde pas, oublie mon visage de fou! Je ne te quitterai plus. Je vais revenir vivre à côté de toi, me voici. Ah! qu’est-ce qu’a dit Sarjinsky?... Chérie! La typhoïde, est-ce là ce que j’ai eu? Tu me fais délirer!
A la suite de cette scène d’énergumène, Georges passe la nuit dans la maison de sa mère qui a une de ses mauvaises crises et, pendant quelques semaines, il n’ira plus à l’atelier que si l’exige une séance, et il s’échappera aussitôt pour revenir vers la malade.
S’il n’est pas très gai, Mme Aymeris plaisante:
—Georges, j’ai fait raccommoder ta boîte à cigarettes, on a remis le carreau, mais je crains pour les candélabres! Il y a aussi les Horaces et les Curiaces; j’y tiens, tu sais, à cette pendule du Serment, tu ne vas pas encore avoir une colère!
Et ils rient ensemble.
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