Part 12
_Je manque m’évanouir quand j’entends cette voix d’argent, là-haut, dans la coupole du Montsalvat. Vers de Verlaine... Ceci ne se passe pas dans la vie réelle, et ce n’est point de la comédie non plus. La voix d’argent éclate en un rire de Kundry, dès l’instant où Lucia m’a reconnu. Cette reine, sans rien perdre de sa majesté, parle. Ce qu’elle dit? Ah! il faut s’habituer à ce ton-là! A l’atelier du passage Geoffroy, on emploie de ces mots crus. Ils me glacent. Si jamais la reine m’accordait quelques faveurs, je la supplierais de renoncer à l’argot. Elle, si belle, et qui a tant de compréhension et d’esprit, pourquoi parle-t-elle à la façon de Florette? Le professeur nous la décrivait comme la «grande dame». Je ne suis pas encore à même de comparer. Mme Nina, la trapéziste, est aussi, dit-on, une très grande dame. Il doit y en avoir d’autres, différentes de celles-ci, ou alors maman serait «refaite», comme dit Lucia à propos de moi. Etait-ce pour aboutir à l’avenue Montaigne, que j’ai reçu une éducation si chaste?_
* * * * *
_M. Evariste Blondel retourne chez la Princesse. Jusqu’à présent il avait pris soin de n’y pas apparaître quand j’y étais. Quelle récompense a-t-elle pu lui promettre s’il m’amenait à elle?_
_Ah! le jour du boulevard Saint-Germain, la calèche, le baiser! (car je crois décidément qu’il y en eut un). Qu’a-t-elle pu lui promettre? Un baiser? Ou l’a-t-elle battu? Lucia doit le fouetter avec sa cravache aux lévriers. Si je n’avais autant de raison d’être secret, si je racontais aux miens, à mon père, l’Evariste Blondel de l’hôtel Peglioso, d’abord on ne me croirait pas; ou bien l’on me défendrait d’y retourner. Entre le Blondel prudent, pompeux et encapuchonné dans son quant-à-soi, de chez nous, et le Blondel de Lucia, il y a la différence d’un acteur en train de défaire sa tête dans sa loge, d’avec le roi qu’il était tout à l’heure en scène, la main sur le pommeau de son épée. Hier, on ne m’attendait pas, j’entre dans le fumoir; Blondel, à genoux, soufflant, rouge, ébouriffé, cherche sur le tapis les perles du collier dont la Princesse a rompu le fil._
—_Socrate! tu n’auras pas ton verre de thé à la russe, tant que tu ne me rapporteras pas la trente-sixième perle! Cherche sous le piano, mon toutou, c’est une bonne occupation pour un savant et un sage de l’antiquité!_
_Socrate me voit, blémit. Lucia répète:_
—_Allons! ma trente-sixième perle! Replonge, Sindbad le marin! Ce n’est personne; simplement Georges Aymeris! donc inutile de te repeigner; ce désordre sied à tes tempes géniales..._
_Et elle me prend à parti:_
—_Vous n’avez pas, chez Mme Aymeris, de ces exercices hygiéniques pour rendre la jeunesse aux membres de l’Institut?..._
_Et elle me siffla, comme ses chiens, pour ouvrir le piano. Elle et moi allons jouer la réduction d’un des derniers quatuors de Beethoven. Tremblant, ravi, je fais des fausses notes, je n’observe pas la mesure. Elle jette le cahier au milieu de la chambre, ordonne à Blondel de prendre dans les casiers le même quatuor, à deux mains; dès qu’elle l’a saisi, elle s’installe au piano, une merveille d’Amérique._
—_Ceci c’est pour le peintre! Socrate, voici l’heure de tes consultations, laisse-nous!..._
_Ses traits s’immobilisent en une merveilleuse beauté, noble, pure, de Vierge. Et l’adagio de l’opus 107 déroule son ample mélodie d’espérance et d’amour, après les hoquets et les spasmes, les arrêts et les reprises, les battements du cœur._
_Ce n’est pas un pianiste qui l’interprète, ce sont les notes qui s’animent, comme d’elles-mêmes. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi beau. Lucia n’est plus ici-bas, tout à coup elle s’envole dans la nue. C’est sainte Cécile. Je n’ose souffler mot quand elle a fini. Elle attaque un autre quatuor, cela pourrait durer indéfiniment. Elle est incomparable, aussi, dans le Chopin. La Ballade! Elle me dit:_
—_Ceci est pour vous, Georges (mon nom dans sa bouche!) pour vous seul. Vous savez que je ne joue sous aucun prétexte en présence de personne. La musique est pour moi seule. Supposez que je croie que vous n’êtes pas là._
_Elle a des façons de dire ce qu’elle ne veut pas dire. Est-ce que je me trompe? Les femmes se complaisent au brouillamini. Avant de connaître Lucia, je ne faisais guère de différence entre une femme et un homme, du point de vue moral; les femmes, c’étaient les mères, les épouses, les modèles; comme il y a des pères, des époux, des Italiens, dans les ateliers, chacun ayant sa fonction et son rôle. Tout à coup, l’ennemie, l’incompréhensible créature de mystère sort de son enveloppe de brouillard. Serait-ce là ce que M. Vinton, dans ses lithographies, tente de réaliser: un homme (généralement au bas de la composition), noir dans l’ombre, les bras suppliants, la tête tendue, s’étire vers une apparition; une image féminine, diaphane, mi-réelle, vaporeuse, se forme dans la lumière: c’est une_ théophanie,_ mot que Christophe Fioupousse affectionne. On sent que, dès que le saint Antoine la touchera, la bulle lumineuse se crèvera. L’homme veut_ prendre;_ il ne saisira que de l’air entre ses doigts. Et Mme Vinton, avec sa robe de mérinos, ses lunettes, fait bouillir le lait, prépare les rôties, tandis que Vinton boutonne sa vareuse, de peur des coryzas, et souffle comme un chien courant après une chienne._
_Je deviens «naturaliste». C’est le commerce de l’hôtel Peglioso. Guy de Maupassant qui y fréquente est pourtant d’une correction parfaite, quoique un peu vulgaire._
Je retranche deux cahiers de Georges (hiver-printemps) qui feraient un chapitre non publiable. Il nous faut poursuivre l’histoire de notre héros.
_Longreuil, juillet._
_Cette année, mon père viendra plus souvent nous voir. Il a loué, pour Mme Demaille, une maisonnette près d’ici, le D^r Brun ordonnant à papa d’interrompre ses œuvres charitables de Paris. Papa n’est pas bien portant, il change physiquement; maman se tourmente à son sujet. Bien heureux que Mme Demaille se soit, après quarante ans sans en sortir, décollée de la ville, et qu’elle soit si robuste pour son grand âge._
_A quelques kilomètres de Longreuil, c’est une ancienne chaumière adaptée par ces folles Anglaises qui étaient venues y faire de la gymnastique eurythmique, avec leurs petites élèves de Drury Lane. Elles furent expulsées à la suite de leurs bains trop eurythmiques dans la mer._ [Illustration]
_Il est plaisant que Mme Demaille ait pris leur place. Le vieux Josselin nettoie, époussette, peste, en attendant sa patronne. Dans une quinzaine de jours, il faudra que je m’absente. La Princesse est encore avenue Montaigne, elle m’a fait promettre de retourner la voir pendant les vacances. Elle sera peut-être moins entourée; on l’approchera dans d’autres conditions. Nikko, le mystérieux Slave, doit aller faire sa cure au Mont-Dore, moment opportun pour fréquenter l’hôtel Peglioso; moi, je crois a Nikko! c’est lui le véritable,_ le redoutable!... _Quelle raison valable donnerai-je ici de mon départ, moi qui ne voulais plus prendre le train, dès que nous étions à Longreuil? Un camarade malade? Il faudrait que j’inventasse quelque stratagème avec Maillac. Mais non! il me trouve trop jeune pour l’aventure..._
* * * * *
_Les avoines sont bleues, la campagne a l’air toute en zinc peint. Mes tantes méprisent ces «fastes de l’été» et soupirent après l’automne. Moi, je n’ai jamais rien préféré au plein été, mais cette fois, je ne sais pourquoi, l’automne me sera moins hostile que de coutume._
_Je commence un groupe: Lili, papa et maman; pas Caroline qui déchire ses photographies, pour ne pas laisser après sa mort le moindre vestige d’elle-même, ni lettres, ni papiers._ C’est une forme d’orgueil, _cela. S’imagine-t-elle donc qu’on s’amuserait à construire des romans? Mais la Princesse? Pensons à l’amour. L’amour, la tendresse, il me semble que cela se donne plus simplement, à bras ouverts, sans préoccupation des autres. Mme Peglioso a-t-elle de la tendresse? Pour ses lévriers, nulle hésitation, oui! Mais les hommes ont l’air d’être ses ennemis. Elle me fait penser à tante Caroline, qui, à sa manière, dit aussi de ces mots violents, méprisants, durs, cruels. L’une et l’autre ont-elles jamais aimé? Volcans éteints? Quoi?... Quoi?..._
_J’écris à Jessie, je la félicite de son élévation au grade de Supérieure. Elle ne m’aura jamais donné le moindre témoignage de sensibilité. Puis-je, maintenant qu’elle est dans son couvent, lui écrire: Dear Jessie, did you ever care for your old friend? I fear I shall for ever be left out?_
_Juillet 20._
_Ma vie de travail s’installe bien: je peins d’après des gens du bourg. Peu pittoresques. Un peu de paysage. Le paysage me semble plus difficile que tous autres motifs, je crois le «sentir» et, pourtant, si je plante mon chevalet devant un de ces horizons qui me touchent si profondément, je ne tire rien de mon étude; et, rentré à l’atelier, me désespère. Il n’y a que Corot et Constable qui me rappellent la nature, parce qu’ils sont sincères, d’où leur variété, leur manque de formule et de maniérisme. Le Président m’a écrit une belle lettre à ce sujet; il n’admire que les Corot de Rome; il veut retourner, dit-il, à Rome avant de mourir, le pauvre cher vieux; la Princesse a promis de lui payer, à moi aussi et à quelques autres, ce voyage avec elle. Les autres? Voilà ce qui serait moins engageant; eux, avec leurs plaisanteries, leurs charges? cela ne me convient pas. Bien mieux pour le bétail de Circé. Ils y sont habitués, ces drôles-là. Et Nikko en serait-il?_
_Si maman savait, si maman savait! Mais enfin, les mères, à quoi pensent-elles?_
_Je rêve de ce voyage en Italie._
_Lucia n’est pas une fidèle correspondante. Des bouts de lettres sabrés d’une longue, haute écriture à l’anglaise, pointue, et qui en quelques lignes couvre la page de douze mots. Elle ne répond pas aux questions. Ce ton de persiflage, que j’ai tant de mal à comprendre, vous cingle, dans sa correspondance; ses lettres ne vous donnent aucune joie, et l’on ne sait pas tout à fait quand la feinte commence ni quand elle cesse._
_Ce matin Lucia m’écrit:_
_«M. l’abbé trouve que vous êtes froid avec moi. Je ne l’avais pas remarqué, mais en effet vous ne m’avez pas encore embrassée, mais là... ce qui s’appelle embrasser. Le baise-main ne fait que salir le poignet, raison pour laquelle je porte des gants de Suède dans la maison, à cause des faméliques. Les lèvres des «monstres», chacun sait que je ne les aime pas; ni les autres, d’ailleurs... jusqu’à présent. Quand vous peindrez votre chef-d’œuvre (car les premiers essais étaient ridicules, n’est-ce pas?) vous verrez ce que sont mes «monstres»; l’un, au moins, de ma suite. Je crains qu’il ne soit collant, et, vous savez, Bibi-Jojo, gare à la jalousie! Les Polonais ne sortent pas sans un revolver dans la poche de derrière, si j’ose m’exprimer ainsi... Peut-être que vous renoncerez au chef-d’œuvre, à cause du revolver que l’on charge... Le Slave assistera aux séances. Et il est fou: très dangereux pour le modèle et le peintre.»_
_Qu’est-ce qu’elle veut dire? Elle ne m’a jamais donné le moindre signe qu’elle m’eût «distingué». Elle rit trop de moi pour que j’ose jamais... ou pour rendre jaloux le Slave. En somme, jusqu’à présent, c’est une «maison où je vais», rien de plus. Pourtant, une femme qui a dix ans de plus que moi me ferait-elle cette plaisanterie sur le baiser, si elle ne voulait pas que je lui répondisse? Si Maillac était parfait, il me conseillerait. Il n’en fera rien. Essayons de nous faire désirer par la belle dame._
_Juillet 21._
_Dans ce carton je garderai la copie de mes lettres à la Princesse L..._
_A cette lettre d’hier, ma réponse:_
«_Je ne crois plus pouvoir m’absenter comme j’y comptais. Ma mère a besoin de moi et Longreuil aussi. Vous connaîtrez un jour «de visu» mes tantes; et ma mère, dont le président et le professeur vous parlent assez pour que vous n’ignoriez pas combien elle est nerveuse. Impossible de la quitter, chère Princesse. Je pense beaucoup à votre portrait et j’espère que vous y pensez encore. Puisse-t-il être d’une meilleure réussite! Je crois vous voir avec les yeux de l’âme... Vous êtes un mélange de deux ou trois des plus belles têtes de l’école italienne. Vous rendez-vous compte,... mais j’ai peur que non,... du sentiment de respect que je vous ai voué, à vous la première dame qui ait abaissé son regard sur moi? Le professeur ne voulait pas m’introduire dans votre temple, et vous m’êtes apparue dans un rayon de gloire! Si je pouvais un jour vous prouver ma dévotion respectueuse, je serais le plus heureux des hommes._»
_Réponse de la Princesse._
_«Je n’aime pas les vieilles têtes des tableaux du Louvre. Si c’est à une madone que vous songez en me regardant, sinon à la Vénus de Milo, mon cher, vous feriez mieux de ne pas me le dire. Vous songez à la bonne amie de votre père, «son ancienne», la fameuse Vénus d’Amaury Duval. Je vous assure que vous ne savez pas encore écrire aux femmes; cela s’apprend! Des leçons, non, Bibi-Jojo, pas pour moi, mais pour celles que vous seriez assez ambitieux pour courtiser, si cela était en votre pouvoir; car vous savez qu’on a des doutes sur vous; il serait temps de vous afficher. Nous vous y aiderons quand vous voudrez._
_Qu’est-ce que vous faites là-bas? La campagne n’a pas de charmes pour moi et je trouve Paris un endroit exquis en été. Vous avez l’exemple de M. votre père: un passé de bourreau des cœurs. Venez donc. Les mères n’ont aucun besoin de leur fils. Vos tantes suffisent pour préparer les potions et promener le fameux carlin que j’ai fait engraisser pour Mme Aymeris. Les bains de mer, je l’espère, feront du bien à votre légère claudication._
_A bientôt..._»
_30 juillet._
_Les lettres de la Princesse me font froid dans le dos. Je n’ose plus ouvrir l’enveloppe, quand elles arrivent; je les garde sous mon traversin, la nuit. M’en apporte-t-on une? Je rougis, je la reconnais sur le plateau de la correspondance, dès qu’Antonin apparaît dans le salon. Je prétends avoir une commission à faire, qui me force de sortir, mais je m’enferme dans ma chambre, regarde l’enveloppe que je tiens levée entre mes yeux et la fenêtre; je la cache dans un tiroir, inquiet d’une joie ou d’une déception. La nuit vient, je me couche et souvent m’endors sans connaître le contenu de la lettre qui est sur mon cœur, prometteuse d’un lendemain calme ou agité..._
Le lecteur en parcourant du cahier de Georges Aymeris les pages suivantes, se demandera ce à quoi mon ami fait allusion: une aventure dont un homme moins jeune et moins sensible n’eût pas été si profondément atteint, une fois son dépit et son orgueil calmés.
_Je ne pouvais plus y tenir! J’y suis allé! Quarante-huit heures à Paris, à l’hôtel Vouillemont_. Ceci fut ma première nuit passée hors de chez nous, _puisque je dois toujours embrasser ma mère avant de gagner mon lit._
_Lucia est bonne; mais elle possède un génie taquin. Elle n’avait aucune intention, j’en suis sûr, en me faisant faire cette ballade autour de Paris, sur le haut de l’omnibus. Nous aurions pu aussi bien être en bande, pour ce que je rapportai de cette escapade enivrante, épouvantable et humiliante! Mais non, Lucia m’a fait croire que c’était une faveur, ce tête-à-tête. Tout de même, dès le départ, sa conversation fut trop brillante pour une personne qui aurait eu des desseins sur moi. Quand on a envie de quelque chose, on n’en parle pas. Cependant l’arrêt devant l’hôtel borgne de la Villette?..._
_Par terreur que quelqu’un ne lise mes notes, et pour moi-même, je ne vais pas ici consigner les détails de cette humiliante scène! Oui, humiliante, et c’est là le pire..._
Dois-je voiler? _Non? si je relisais un jour? Ou bien déchirerai-je ceci? Il faut que j’écrive, c’est plus fort que moi..._
_Donc Lucia m’a mis au défi d’avoir le courage d’entrer devant elle, oui, devant elle!_
_Si je n’y étais pas entré?_
_Mais je suis entré, et me suis trouvé seul..._
_Enfermé._
_Elle m’avait d’abord suivi. Mais alors, quel sens eut sa fuite? Femmes, femmes... Etre né de vous! Mourir de vous! Vous avoir connues! Femmes!_
_2 heures du matin._
_Jean de Marguerille assure qu’Elle désire toujours oser, qu’elle en grille et n’ose pas. S’il en est ainsi, nous serions, elle et moi, logés à la même enseigne. Non cette fois, puisque je suis entré... mais..._
_3 heures du matin._
_Quelque jour, je la jetterai à terre, dans une de mes colères d’imbécile, je lui casserai ma canne sur le dos, elle s’expliquera..._
_7 août._
_Je me sens devenir furieux, je ne me reconnais plus: parfois je me demande ce qui se passe entre le professeur et elle; et son chapelain? Qu’est-ce qui se passe?... Hier, j’ai écrit qu’elle était bonne. Elle est pleine de cruauté._
_Trop longtemps Blondel a remis, pour me présenter; et qu’a-t-il fait en me lançant dans ses bras, ce jour de printemps où j’ai perdu la tête? A-t-il perdu la tête, lui aussi? Ou voulu l’amuser, ou encore pire? Ou plutôt—j’y suis!—m’exciter parce qu’il ne sait aucune de mes histoires. Les vieillards devraient laisser les jeunes gens dans leur mystère et leur réserve de lévite. Ces choses-la ne regardent pas les ancêtres, ils n’ont qu’à se préparer pour la mort._
_Ce tutoiement, comme de nourrisson à nurse, ces attouchements du professeur, devant moi, et toujours cette excuse macabre: le privilège de l’âge canonique! Je n’y comprends rien. Je ne retournerai plus à Paris avant la rentrée. Les allusions de Lucia à papa et à Mme Demaille, intolérables. J’y repense! Je regarde maman, papa, Mme D. et c’est angoissant_ (rétrospectivement), _mais odieux tout de même._
_Le soir._
_Les camarades du passage Geoffroy se ficheraient de moi. C’était, peut-être, une de ces farces que les femmes jouent à leurs amants. Pareille chose doit arriver souvent. Mais... amant? Quand on aime, l’on est, ou bien très susceptible, ou alors on accepte tout... Dois-je faire semblant de rire?_
_Quand on aime, comme j’aime, on ne sait plus rire. Je suis bien malheureux. On ne peut pas être plus malheureux! Et puis, ça me monte le long de l’épine dorsale, ça gagne ma tête. C’est horrible! C’est horrible, ne nous trompons pas..._
_15 août._
_L’éloignement, seul, calme les plaies cuisantes. Je ne Lui écris plus et, quand Elle ne reçoit pas de lettres, Elle ne pense pas à écrire ou n’en a pas l’énergie, car Elle a l’indolence des Orientales. Le tran-tran de Longreuil me fait beaucoup de bien; il faudrait vivre à la campagne, toute l’année, pour travailler et se recueillir. Peut-être aller de temps en temps à Paris... et encore!_
_Heureux M. Nivelle, mon premier maître de dessin, qui, depuis 1848, n’a pas quitté la province et ne pense même plus à voir de la peinture moderne! Il en est encore aux admirations de sa jeunesse, Bonington, les paysagistes anglais dont il collectionne des gravures, celles qui m’enchantaient dans son atelier, à Trouville._
_De belles natures mortes que nous arrangions, lui et moi, dans le coin sombre, près de la grande cheminée faux gothique! des coquillages, des coffrets surtout, et des miroirs, de ceux qu’on fabrique au Havre ou à Boulogne pour toutes les plages, selon un canon fort ancien._
_Le père Nivelle avait un talent pour grouper les objets en pyramide, selon les règles classiques, avec des étoffes que nous chiffonnions, en vue d’accrocher la lumière et d’avoir des replis d’ombre; des fruits aussi ou des fleurs, un collier de fausses perles, des objets absurdes ou délicieux. Mme Nivelle, de quarante ans plus jeune que mon professeur, avec sa marmaille, la hideuse Pulchérie Nivelle, pleurnichante, suppliait son mari d’aller à Paris faire des portraits. La misère et la saleté du logis! Le bonhomme, comme un Père Noël, à la barbe blanche, soupirait: «Les femmes! les femmes! Mais, ma chère, soyez donc une ménagère! faites la soupe pour les petits, tenez-les donc propres, recousez leurs boutons, au lieu d’ambitionner des commandes de portraits. Je vis de mes natures mortes!..._»
_Mme Nivelle! Maman! L’ambition! Mme Nivelle, Florette. L’amour! Est-ce donc la comédie qui recommence, pareille, toujours partout? Ce que j’aurai vu dans ces vingt dernières années! et je ne sais encore rien..._
_L’amour? Ce qui déplaît, dans Tristan, c’est le philtre!_
_L’acariâtre Mme Nivelle vit encore près d’ici. Je l’ai rencontrée hier et elle a de nouveau gémi:_
—_On n’a rien fait pour empêcher votre vieux maître de s’endormir dans sa province. Il avait du génie; à Paris il serait tenu au courant. Il aurait pu avoir du succès auprès des grandes dames. La campagne: c’est la mort de l’artiste, mon pauvre Monsieur Aymeris._
—_Que non pas! ma bonne amie. C’est là qu’on est le mieux, loin de Lucia, des Sirènes. Se répéter: tout mouvement est inutile. Rien n’empêche rien. Maillac n’eut pas tort de conserver sa Florette._
_Mais, je comprends donc la vie, depuis Lucia? La comprendrais-je enfin, la vie? Entre Tristan et Isolde, le philtre!_
_Maman et moi avec son carlin, faisons des promenades dans la victoria. Après mes séances, je l’accompagne, et elle aime à faire toujours le même tour; les mêmes paysages suscitent les mêmes réflexions: Saint-Marin aux Chartrains, la route de Pont-l’Evêque, Touques; retour par le champ de courses de Deauville. Depuis mon enfance, ces campagnes d’un vert lourd, uniforme, assoupissant, sont le décor où maman et moi passons, assis à côté l’un de l’autre, souvent sa main gauche blottie dans ma main droite. Je voudrais éternels ces instants d’atonie, et je sais que, peut-être l’an prochain, maman ne sera plus là. Pourquoi faut-il, quand on aime, ainsi rêver d’éternité? L’intolérable souci: perte de temps; gaspillage, néant! Vins-je au monde pour assister à des adieux, à des fins d’existence, voir des vieux se détruire, incapable par moi-même de rien construire à mon propre usage? Sais-tu, Jessie, encore un peu quel j’étais? Mon souvenir de toi, Jessie, s’efface... Et Lucia envahit mon horizon... Si j’en finissais tout de suite? Quand le cheval de maman, au pas, s’endort le long des talus, l’envie me prend parfois de me jeter dans la Touques. Etre à l’âge de mon père, moi, peintre, un père Nivelle? Non. En finir! Tout de suite._
* * * * *
_J’ai cru que Lucia pourrait remplir mes jours. Mais c’est déjà fini, je ne la reverrai plus. Il est sans doute des êtres pour qui la solitude est une nécessité. Elle est partout et dans la foule. Far from the madding crowd. Cher poète humain, ô Thomas Hardy!_
_A la minute où les gens rient, je sens qu’ils donnent à mes propos un sens qui me révolterait. De moins en moins, puis-je me rendre compte de ma drôlerie; et les gens disent: «Il est méchant, mais il est amusant!» Dis-je une vérité? Alors, ils s’écrient: «Quel esprit paradoxal! Il manque d’enthousiasme; les jeunes gens d’aujourd’hui n’en ont plus!_»
_S’ils savaient, eux qui disent ainsi!..._
_Et je brûle d’amour, je frissonne d’enthousiasme et d’amour, j’ai la fièvre pour toutes choses. Ce soir, j’ai amené la table près de la fenêtre. Seul debout dans le manoir, j’écoute le souffle des vaches dans la nuit, continuant leur éternel repas d’herbes et de rosée sous les pommiers dont un fruit, de temps en temps, se détache, tombe avec un son mat et dense._
_La voie lactée saupoudre de son écume d’argent le dôme violâtre, une cohue de mondes et de vies qui se recherchent, se poursuivent, puis crèvent comme des cloques d’air sur un étang._
_Une lanterne vacille au bout de la cour; c’est le vieux vacher borgne et bancal qui s’en va retrouver la grosse bonne Séraphine. Ces deux, au moins, savent ce que c’est que de se posséder. Sur le fumier, sur les ordures!..._