Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes
Part 9
§. 119. Il est presque inutile de décrire les symptomes du rhume; il suffira de faire remarquer 1. que la principale cause des rhumes est la même que celle qui produit le plus ordinairement les maladies dont j'ai parlé; c'est-à-dire, la transpiration arrêtée. 2. Que quand ces maladies regnent, il y a en même-tems beaucoup de rhumes. 3. Que les symptômes qui annoncent un rhume violent, ressemblent beaucoup à ceux qui précedent ces maladies. L'on a rarement de gros rhumes sans frisson & sans fievre, quelquefois même elle dure plusieurs jours. L'on tousse, la toux reste seche pendant quelque tems, ensuite il vient des crachats qui diminuent la toux, & l'oppression. C'est alors qu'on peut dire que le rhume est mûr. L'on a souvent de legers points, mais passagers, & un peu de mal de gorge. Quand les narines sont le siege du mal, ce qu'on appelle fort mal à propos rhume de cerveau, on a souvent un mal de tête très violent. Le mal de tête dépend souvent de l'irritation de la membrane qui tapisse les cavités de l'os du front, ou _Sinus maxillaires_. L'on ne mouche, dans les commencemens, qu'une eau fort claire, & fort âcre; ensuite, à mesure que l'inflammation diminue, elle s'épaissit, & l'on mouche une matiere semblable à celle qu'on crache. L'on perd ordinairement l'odorat, le gout, l'appetit.
§. 120. Les rhumes n'ont point de durée fixe. Ceux de cerveau durent ordinairement très peu de jours; ceux de poitrine sont plus longs. Il y en a cependant beaucoup qui se dissipent au bout de quatre à cinq jours. S'ils durent trop long tems, ils nuisent; 1. parceque la toux violente dérange toute la machine, & surtout qu'elle porte le sang à la tête. 2. En privant du sommeil, qui est presque toujours diminué par un rhume. 3. En ôtant l'appetit, & en troublant la digestion; ce qui affoiblit nécessairement. 4. En affoiblissant le poulmon même, par les secousses continuelles qu'il reçoit; de façon que, peu à peu, toutes les humeurs s'y jettant, comme sur la partie la plus foible, il reste une toux continuelle; il est toujours surchargé d'humeurs, qui, s'y épaississant, gênent la respiration, oppressent & donnent une fievre lente; le corps ne se nourrit pas; le malade tombe dans la foiblesse, le déperissement, l'insomnie, l'angoisse, & meurt souvent assez promptement.
§. 121. Puisque le rhume est une maladie de la même espece que les esquinancies, les peripneumonies, les inflammations de poitrine; le traitement doit être de la même espece. Si le rhume est fort, il faut faire une saignée au bras, ce qui l'abrege beaucoup; & elle est convenable toutes les fois que le malade est sanguin, qu'il a une forte toux, & un grand mal de tête. L'on doit faire un usage abondant des ptisanes Nº. 1, 2, 4. Il est utile de prendre tous les soirs, des bains de pied en se couchant. En un mot, si l'_on met le malade au régime_ §. 29, on le guerit très promptement.
§. 122. Mais souvent le mal est si leger, qu'on ne croit pas devoir y faire des remedes; & sans remede, on guerit aisément, en se privant pendant quelques jours de viande, d'oeufs, de bouillon, de vin, de tout ce qui est acre, gras ou pesant; en vivant de pain, de legume, & d'eau, & surtout en soupant peu ou point, & en buvant, si l'on est altéré, une simple ptisane d'orge, ou une infusion de sureau, à laquelle on peut joindre un quart ou un tiers de lait. Les bains de pied, & la poudre Nº. 20, contribuent à faire dormir. L'on peut aussi, sans danger, prendre quelques tasses d'infusion de fleurs de coquelicot ou pavot rouge, faite comme du thé.
Quand il n'y a plus de fievre, de chaleur, d'inflammation; que le malade a été à la diete pendant quelques jours, & qu'il s'est bien délayé; si la toux & l'insomnie continuent, on peut donner le soir une pilule de stirax, ou une prise de thériaque, avec un peu d'infusion de fleurs de sureau, en sortant d'un bain de pied; alors ces remedes, en calmant la toux, & en rétablissant la transpiration, guerissent souvent dans une nuit: mais j'en ai vu de mauvais effets, quand on les donnoit trop tôt, & il faut toujours, quand on les prend, n'avoir que très peu soupé, & que le soupé soit digéré.
§. 123. Il y a un très grand nombre de remedes vantés pour les rhumes, des ptisanes de pommes, de reglisse, de figues, de raisins secs, de bourache, de lierre terrestre, de veronique, d'hysope, d'orties. Je ne veux rien leur ôter de leur prix: elles peuvent toutes avoir été utiles; & ceux qui en ont vû réussir une dans un cas, la croient la plus excellente de toutes. C'est une erreur. Ce n'est point sur un seul cas qu'on doit décider; c'est à ceux qui en voient journellement un grand nombre, & qui observent attentivement l'effet des différens remedes, à juger de ceux qui conviennent le plus généralement; & ce sont ceux que j'ai indiqués. Je sais qu'un thé de queues de cerises, qui est une boisson assez agréable, a guéri un rhume fort invétéré.
Dans les rhumes de cerveau, la vapeur de l'eau chaude toute simple, ou dans laquelle on a mis des fleurs de sureau, ou quelques autres herbes un peu aromatiques, procurent ordinairement un soulagement très prompt. Elle fait aussi du bien dans les rhumes de poitrine (_voyez_ §. 52). L'on étoit fort en usage d'employer le blanc de baleine; mais c'est une huile très indigeste; & les huiles ne conviennent que très rarement dans les rhumes. D'ailleurs le blanc de baleine est presque toujours rance; ainsi il vaut mieux le bannir.
§. 124. Ceux qui ne diminuent point la quantité des alimens, & qui boivent de grandes quantités d'eau chaude, ruinent leur santé. Ils ne font plus de digestion, la toux devient stomachale sans cesser d'être pectorale; & ils courent risque de tomber dans l'état décrit §. 120, Nº. 4. Les eaux-de-vie brûlées, les vins aromatisés, font les plus grands maux pris dans les commencemens, & l'on feroit mieux de n'en jamais prendre. Si l'on en a vu quelques bons effets, ce n'est que sur la fin, quand la maladie étoit entretenue uniquement par la foiblesse des organes. Dans ce cas, il faut quitter les relachans, prendre tous les jours quelques prises de la poudre Nº. 14, avec un peu de vin, & si les humeurs paroissoient se jetter trop sur le poulmon, appliquer des vesicatoires aux gras des jambes.
§. 125. Les liqueurs conviennent si peu, que souvent une très petite quantité ranime un rhume qui finissoit. Il y a même des personnes qui n'en boivent jamais sans s'enrhumer, & cela n'est point étonnant. Elles occasionnent une très legere inflammation de poitrine, qui est un rhume. Il ne faut pas, dans cette maladie, s'exposer sans nécessité à un grand froid; mais il faut également se garder de trop de chaleur. Ceux qui s'enferment dans des chambres fort chaudes, ne guérissent point: & comment y guérir? ces chambres, indépendamment du danger qu'on court en les quittant, enrhument comme les liqueurs, en produisant une legere inflammation de poitrine.
§. 126. Les personnes sujettes aux fréquens rhumes, celles qu'on appelle catharreuses, croient devoir se tenir fort au chaud. C'est une erreur qui acheve de ruiner leur santé. Cette disposition vient de deux causes; ou de ce que la transpiration se dérange aisément, ou quelquefois de la foiblesse d'estomac, ou de celle du poulmon, qui demandent des remedes particuliers. Quand le mal vient de ce que la transpiration se dérange aisément, plus elles se tiennent au chaud, plus elles se font suer, & plus le mal augmente. Cet air continuellement tiede, affoiblit tout le corps, & sur-tout le poulmon; les humeurs s'y jettent toujours plus. La peau sans cesse baignée par une petite sueur, se relâche, s'amollit, devient incapable de faire ses fonctions; la moindre chose arrête alors toute transpiration, & il naît une foule de maux de langueurs. Ils redoublent de précaution pour se préserver de l'air froid, & tous leurs soins sont autant de moyens efficaces pour rendre leur santé plus foible; & cela d'autant plus surement, que la crainte de l'air assujettit nécessairement à une vie sédentaire qui augmente tous leurs maux, auxquels les boissons chaudes, dont ils font usage, mettent le comble. Ils n'ont qu'un moyen de guérir; c'est de se familiariser avec l'air, de fuir les chambres chaudes, de diminuer peu à peu leurs vêtemens, de coucher au froid, de ne rien manger & de ne rien boire qui ne soit froid, les boissons même à la glace leur sont salutaires; de prendre beaucoup d'exercice; & enfin si le mal est invétéré, de faire usage pendant long-tems de la poudre Nº. 14, & des bains froids. Cette méthode réussit aussi très bien pour ceux chez qui le mal dépend primitivement d'une foiblesse d'estomac ou de poulmon, & au bout d'un certain tems ces trois causes se réunissent toujours.
§. 127. L'on est plus en usage, il est vrai, à la ville qu'à la campagne, de tenir souvent à la bouche différentes tablettes, pâtes, &c. Je n'en exclus point l'usage; mais il n'y a rien d'aussi efficace que le jus de réglisse, & moyennant qu'on le prenne à dose suffisante, il procure un vrai soulagement. J'en ai pris moi-même une once & demie dans un jour, & j'en ressentis les bons effets d'une façon marquée.
CHAPITRE VIII.
_Des maux de Dents._
§. 128. Les maux de dents qui sont quelquefois si longs & si violens, qu'ils occasionnent des insomnies opiniâtres, beaucoup de fievre, des rêveries, des inflammations, des abcès, des ulceres, des caries, des convulsions, des syncopes, dépendent de trois causes principales. 1º. De la carie des dents. 2º. De l'inflammation du nerf des dents, ou de la membrane qui les enveloppe; ce qui entraîne celle de la gencive. 3º. D'une humeur catharrale, froide, qui se jette sur ces parties.
§. 129. Dans le premier cas, la carie ayant mis le nerf à nud, l'air, les alimens, les boissons, l'humeur même de la carie l'irritent, & cette irritation produit des douleurs plus ou moins violentes. Quand la dent est extrêmement gâtée, il n'y a point de remede que de l'arracher, sans quoi les douleurs continuent, l'haleine devient puante, la gencive se perd, les autres dents, & souvent même la machoire se carient: d'ailleurs elle empêche l'usage des dents voisines, qui se couvrent de tartre, & périssent. Quand le mal est moins considérable, on peut quelquefois en arrêter les progrès en brûlant la dent avec un fer chaud, ou en la plombant si elle en est susceptible. L'on se sert aussi de différentes liqueurs, & même d'eau forte & d'esprit de vitriol; mais ces remedes sont extrêmement dangereux & doivent être bannis. Si l'on craint les opérations que je viens d'indiquer, on peut se servir d'essence de gérofle, dans laquelle on trempe un coton qu'on applique sur la carie; ce qui soulage souvent pour assez longtems. L'on emploie aussi une teinture d'opium appliquée de la même façon. On peut mêler ces deux remedes ensemble à doses égales. J'ai réussi plusieurs fois avec la liqueur minérale anodine d'Hoffman; elle paroît pendant quelques instans augmenter la douleur; mais le soulagement vient ordinairement après qu'on a craché quelquefois. Un gargarisme fait avec l'argentine bouillie dans de l'eau, soulage souvent les douleurs qui viennent de carie, & plusieurs personnes dans ce cas se sont bien trouvées d'en faire un usage habituel. Ce remede ne peut point nuire; il est même utile pour les gencives. D'autres se soulagent en frottant tout le visage avec du miel.
§. 130. La seconde cause, c'est l'inflammation du nerf dans l'intérieur, ou de la membrane à l'extérieur de la dent; on la connoît par le tempéramment, l'âge, le genre de vie du malade. Ceux qui sont jeunes, sanguins, qui s'échauffent beaucoup, ou par le travail, ou par les alimens & les boissons, ou par les veilles, ou par d'autres excès, ceux qui étoient accoûtumés à quelques hémorragies, ou naturelles, ou artificielles, & qui ne les ont plus, y sont très exposés. La douleur vient ordinairement promptement, & souvent après quelque cause d'échauffement. Le pouls est fort & plein, le visage assez rouge, la bouche extrêmement chaude; l'on a souvent beaucoup de fievre & un violent mal de tête, la gencive s'enflamme, se gonfle, & quelquefois il s'y forme un abcès, d'autrefois il arrive que l'humeur se jette à l'extérieur, la joue enfle & la douleur diminue. Quand la joue enfle, mais sans que la douleur diminue, c'est alors une augmentation, & non pas un changement de mal. Dans cette espece, il faut employer le traitement des maladies inflammatoires, & recourir à la saignée, qui ordinairement soulage sur-le-champ. Après la saignée, on emploie le régime rafraîchissant, les bains de pied, les lavemens; on se gargarise avec l'eau d'orge, l'eau & le lait; on applique sur la joue des cataplasmes émolliens. S'il survient un abcès, on le fait meurir en tenant presque continuellement dans la bouche du lait chaud, ou des figues cuites dans du lait; & dès qu'il paroît mûr, on le fait ouvrir, ce qui est aisé & point douloureux. Quelquefois le mal, quoiqu'il dépende de cette cause, n'est pas si violent; mais il dure fort long-tems, & revient dès qu'on s'est échauffé, dès qu'on est au lit, dès qu'on prend quelque mets échauffant, quelque liqueur, du vin, du caffé. Il faut dans ces cas faire une saignée, sans laquelle les autres remedes sont inutiles, & prendre quelques soirs de suite des bains de pied tiedes, & une prise de la poudre Nº. 20. La privation totale de vin & celle de viande, surtout le soir, ont guéri plusieurs personnes qui avoient des maux de dents très opiniâtres.
Tous les remedes chauds dans cette espece sont pernicieux, & souvent l'opium, la thériaque, les pilules de styrax, bien loin de produire l'effet qu'on en attend, ont empiré les douleurs.
§. 131. Quand le mal dépend d'une transpiration arrêtée, qui se jette sur les mêmes parties, le mal est ordinairement, quoiqu'aussi douloureux, accompagné de symptômes moins violens. Le pouls n'est ni fort, ni plein, ni fréquent, la bouche est moins chaude, l'on enfle moins. Dans ces cas il faut purger avec la poudre Nº. 21; ce qui guérit quelquefois radicalement des maux très invétérés. Ensuite on peut faire usage de la ptisane des bois Nº. 71; elle a guéri des maux de dents qui avoient résisté à d'autres cures pendant plusieurs années; mais elle seroit pernicieuse dans l'autre espece. Les vesicatoires à la nuque ou ailleurs, il n'importe trop où, ont fait souvent un très bon effet, en détournant l'humeur & en rétablissant la transpiration. Enfin l'on peut employer avec le plus grand succès dans cette espece, surtout après la purgation, les pilules de styrax, l'opium, la thériaque. Les remedes âcres, comme le tabac ficelé ou en corde, la racine de piretre en faisant saliver, évacuent une partie de l'humeur qui cause la maladie & diminuent la douleur. La fumée de tabac guérit aussi quelquefois dans cette espece, soit en faisant cracher, soit parcequ'elle a quelque chose d'anodin qui participe des vertus de l'opium.
§. 132. Comme cette cause est souvent l'effet d'une foiblesse d'estomac, il arrive tous les jours qu'on voit des personnes dont le mal augmente à mesure qu'elles prennent des rafraîchissans. L'augmentation du mal fait qu'elles doublent la dose du remede, & les douleurs croissent à proportion. Il faut nécessairement quitter cette méthode, & employer les remedes stomachiques & propres à rétablir la transpiration. La poudre Nº. 14 a produit souvent d'excellens effets, quand je l'ai ordonnée dans ces cas, & elle ne manque jamais d'emporter très promptement les maux de dents, qui reviennent périodiquement à certains jours & à certaines heures. J'ai guéri quelques personnes en leur conseillant l'usage du vin, dont elles ne buvoient point.
§. 133. Outre les maux de dents qui dépendent des trois causes principales que j'ai indiquées, & qui sont les plus fréquens: il y en a de très longs & de très cruels, qui sont occasionnés par une acreté générale de la masse du sang, & qui ne se guérissent que par les remedes propres à corriger cette âcreté. Quand elle est de nature scorbutique, le raifort sauvage, (la poivrée), le cresson, le beccabunga, (la fava), l'oseille, l'alleluya la détruisent. Si elle est d'une nature différente, elle demande d'autres remedes; mais le plan de cet ouvrage ne permet point d'entrer dans ces détails. Comme le mal est long, il donne le tems d'aller consulter.
La goutte & le rhumatisme se jettent quelquefois sur les dents, & occasionnent les douleurs les plus cruelles, qu'il faut traiter comme les maladies dont elles dépendent.
§. 134. L'on comprend par ce qu'on vient de dire, ce que c'est que cette bisarrerie imaginaire qu'on attribue aux maux de dents, parcequ'un remede qui a soulagé l'un, ne soulage pas l'autre. Cela vient de ce que ces remedes sont toujours ordonnés sans connoissance de cause, qu'on ne fait point attention à la nature du mal; qu'on traite une douleur de carie, comme une douleur d'inflammation; celle-ci comme une douleur de fluxion froide, & cette derniere comme une douleur causée par l'âcreté scorbutique. Ainsi il n'est point étonnant que l'on échoue. Les Médecins eux-mêmes ne donnent peut-être pas toujours assez d'attention à la nature du mal, & lorsqu'ils la connoissent, ils se bornent trop à des remedes foibles & incapables de produire l'effet nécessaire. Si le mal est de nature inflammatoire, rien ne peut le soulager que la saignée.
Il en est des maux de dents comme de tous les autres, ils dépendent de plusieurs causes, & si l'on ne combat pas cette cause par les remedes, bien loin de guérir, l'on augmente le mal.
J'ai guéri de violens maux de dents de la machoire inférieure, en appliquant une emplâtre composée de farine, de blanc d'oeuf, d'eau-de-vie & de mastic, à l'angle de cette machoire, dans l'endroit où l'on sent battre l'artere. J'ai aussi soulagé des maux de tête extrêmement violens, en appliquant la même emplâtre sur l'artere des tempes.
CHAPITRE IX.
_De l'Apoplexie._
§. 135. Tout le monde connoît l'apoplexie, qui est une perte subite de tous les sens, & de tous les mouvemens volontaires, pendant laquelle le pouls se conserve, & la respiration est gênée. Je m'étendrai peu sur cette maladie, qui n'est pas fréquente dans les campagnes, & dont j'ai parlé fort au long dans une lettre à Monsieur de HALLER, qui vient de paroître.
§. 136. L'on en distingue ordinairement deux especes; l'apoplexie sanguine, & l'apoplexie séreuse. Elles dépendent l'une & l'autre, de ce que les vaisseaux du cerveau s'engorgent, & qu'alors ils empêchent les fonctions des nerfs. Toute la différence qu'il y a entre l'une & l'autre, c'est que la premiere a lieu chez les personnes qui sont fortes, robustes, qui ont un vrai sang, pesant, épais, inflammatoire, & qui en ont beaucoup: c'est alors une vraie maladie inflammatoire. L'autre attaque les personnes moins robustes, dont le sang est plus aqueux, plutôt visqueux que dense ou épais, dont les vaisseaux sont lâches, qui ont beaucoup d'humeurs.
§. 137. Quand la premiere est à son plus haut degré; c'est ce qu'on appelle coup de sang, ou apoplexie foudroyante, elle tue dans la minute. Ce cas n'est pas susceptible de remede. Quand le mal est moins violent, & qu'on trouve le malade avec un pouls fort, plein, élevé, le visage rouge, & enflé, le col gonflé, la respiration gênée & bruyante, ne sentant rien, n'ayant d'autre mouvement, que quelques efforts pour vomir, il n'y en a même pas toujours, il faut sur-le-champ, 1. découvrir entierement la tête du malade, lui couvrir très peu le reste du corps, lui procurer un air très frais, & lui desserrer entierement le col. 2. Le mettre autant qu'il est possible; la tête haute & les pieds pendans. 3. Lui faire une saignée au bras, par une très grosse ouverture, de douze à seize onces, suivant la force avec laquelle le sang vient. On la réiterera jusques à trois & quatre fois, si les circonstances le demandent, ou au bras ou au pied. 4. Donner un lavement avec la décoction des premieres herbes émollientes qui se présenteront, quatre cuillerées d'huile, & une cuillerée de sel. On le réiterera de trois en trois heures. 5. S'il est possible, lui faire avaler beaucoup d'eau, sur chaque pot de laquelle on auroit mis trois dragmes de nitre. 6. Dès que la violence du pouls a diminué, que la respiration est moins embarrassée, & le visage moins enflammé, il faut faire prendre la décoction Nº. 22; ou, si l'on ne pouvoit pas l'avoir à tems, trois quarts d'once, ou une once de crême de tartre, & beaucoup de petit lait; remede qui m'a très bien réussi dans un cas, où je n'en avois point d'autre. 7. Eviter toute liqueur spiritueuse, vin, eaux distillées, soit en boisson, en application, ou même en senteur. L'on ne doit toucher, irriter, remuer le malade, que le moins qu'il est possible; en un mot on doit éviter, tout ce qui peut agiter. Ce conseil est absolument contraire aux usages communs; mais il est cependant fondé en raison, confirmé par l'expérience, & absolument nécessaire. En effet tout le mal vient de ce que le sang se porte en trop grande quantité, & avec trop de force au cerveau, qui étant comprimé empêche tout mouvement des nerfs. Pour rétablir ces mouvemens, il faut donc débarrasser le cerveau, en diminuant la force du sang; mais les liqueurs, les vins, les esprits, les sels volatils, l'agitation, les frictions l'augmentent, & par-là même, elles augmentent l'embarras du cerveau & la maladie; au lieu que tout ce qui calme la circulation, contribue à rappeller plutôt le mouvement. 8. On doit lier fortement les cuisses sous le jarret; par-là on empêche le sang de revenir des jambes, & il s'en porte moins à la tête. Si le malade paroît peu à peu, & à mesure qu'il prend des remedes, passer dans un état moins violent, l'on peut espérer. Si après les premieres évacuations générales, son état empire; il est tout-à-fait mal.
§. 138. Quand il se guérit, l'usage des sens revient; mais il reste souvent un peu de délire pendant quelque tems, & presque toujours une paralysie sur la langue, un bras, une jambe, & les muscles du même côté du visage. Cette paralysie se guerit quelquefois peu à peu, par des purgations rafraichissantes de tems en tems, & une diete très peu nourrissante. Tous les remedes chauds sont extrêmement nuisibles, & peuvent occasionner une nouvelle attaque. L'émetique pourroit être mortel, & l'a été plus d'une fois. L'on doit absolument l'éviter; il ne faut pas même aider, par de l'eau tiede, les efforts que le malade fait pour vomir. Ils ne dépendent point des matieres qui sont dans l'estomac, mais de l'embarras du cerveau; & plus ils sont considérables, plus cet embarras augmente; parceque, pendant qu'ils ont lieu, le sang ne peut pas revenir de la tête, & par-là-même le cerveau en est surchargé.