Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes
Part 8
§. 100. L'espece la plus fréquente est celle qui attaque les amigdales & la luette. Le mal commence ordinairement par une des amigdales, qui devient grosse, rouge, douloureuse, & ne permet d'avaler qu'avec une très grande peine. Quelquefois le mal se borne à un seul côté; mais plus ordinairement il passe à la luette, & de là, à l'autre amigdale. Si le mal n'est pas grave, la premiere est ordinairement mieux, quand la seconde est attaquée. Lorsqu'elles le sont toutes deux ensemble, la douleur & le malaise sont très considérables, le malade ne peut avaler qu'avec la plus grande peine; & la sensibilité est si grande, que j'ai vu des femmes avoir des convulsions. L'on est même quelquefois plusieurs heures sans pouvoir rien prendre; tout le dessus de la bouche, le fonds du palais, un peu de la base de la langue sont legerement rouges. Plusieurs malades avalent le liquide plus difficilement que le solide, parceque le liquide a besoin de plus d'action de la part des muscles pour être dirigé. La salive est encore plus pénible que les autres liquides; parcequ'elle est un peu visqueuse, & coule moins aisément. Cette difficulté à l'avaler, jointe à la quantité qu'il s'en forme, produit ce crachement presque continuel, qui incommode beaucoup quelques malades; d'autant plus que l'intérieur des joues, les côtés & le bout de la langue, & les levres s'écorchent souvent. Cela les empêche aussi de dormir; mais ce n'est pas un mal; le sommeil est peu utile dans les maladies fievreuses. J'ai vu souvent que ceux qui avoient cru leur gorge presqu'entierement guerie le soir, y avoient très mal après quelques heures de sommeil.
La fievre, dans cette espece, est quelquefois très forte, & le frisson dure souvent plusieurs heures; il est suivi d'une chaleur considérable, & d'un violent mal de tête, accompagné quelquefois d'assoupissement. Il y a ordinairement assez de fievre le soir; mais quelquefois très peu, & même point le matin.
Un leger commencement de mal de gorge précede souvent le frisson; mais plus ordinairement, il ne se manifeste qu'après, en même tems que la chaleur.
Le col est quelquefois un peu enflé, & plusieurs malades se plaignent d'une douleur assez vive dans l'oreille, du côté le plus malade. J'ai rarement vu qu'on en eût dans les deux.
§. 101. Ou l'inflammation se dissipe peu à peu, ou il se forme un abcès dans la partie qui étoit la plus attaquée. Il n'est jamais arrivé, au moins je l'ignore, que cette espece bien conduite se terminât par la gangrene, ou par le durcissement; mais j'ai été témoin, que l'un & l'autre arrivent, quand on veut forcer les sueurs dans le commencement par des remedes chauds.
Il est aussi très rare qu'il se fasse ces transports facheux sur le poulmon, comme dans l'espece des §. 98, 99. Il est vrai qu'il n'arrive pas fréquemment non plus que le mal se jette au-dehors, comme dans la même espece.
§. 102. Le traitement de l'esquinancie est, aussi bien que celui de toutes les autres maladies inflammatoires, le même que celui de l'inflammation de poitrine.
L'on met d'abord au regime §. 29; & dans l'espece (§. 98) il faut faire quatre ou cinq saignées dans peu d'heures, & quelquefois on est obligé d'y revenir. Quand elle est au degré le plus considérable, tous les remedes sont le plus souvent inutiles; mais il faut les tenter. L'on doit donner autant qu'il est possible, des boissons Nº. 2 & 4. Mais comme souvent la quantité qu'ils en peuvent avaler, est très petite, il faut donner des lavemens Nº. 5, de trois en trois heures, & mettre trois fois par jour, pendant une demi heure, les jambes dans l'eau tiede.
§. 103. Les ventouses scarifiées, appliquées autour du col, après deux ou trois saignées, sont souvent extrêmement utiles. Dans des cas presque désespérés, quand le col est extrêmement gonflé, une ou deux incisions profondes, faites avec un rasoir, sur cette enflure extérieure, ont sauvé le malade.
§. 104. Dans l'espece (§. 100) il faut très souvent en venir à la saignée; & il ne faut jamais l'omettre quand on trouve le pouls dur & plein. Il est très important de la faire d'abord; c'est le seul moyen de prévenir l'abcès, qui se forme avec une grande facilité, si l'on la différe seulement de quelques heures. Quelquefois il faut la réiterer. Il est rarement nécessaire d'en faire trois.
Souvent le mal est assez leger pour pouvoir guérir sans saignées, moyennant beaucoup de menagement; mais ceux qui ne sont ni maîtres de leurs tems, ni en situation d'être soignés, doivent, sans hésiter, faire d'abord une saignée, qui emporte souvent le mal; surtout, si après l'avoir faite, le malade boit beaucoup d'infusion Nº. 2.
Il suffit, dans cette espece, de prendre un bain de jambes, & un lavement par jour. On prend l'un le matin, & l'autre le soir. Outre les remedes généraux de l'inflammation, on en applique de particuliers sur le mal, dans l'une & l'autre espece. Les meilleurs sont, 1. des cataplasmes émolliens Nº. 9. sur tout le col. L'on vante beaucoup le cataplasme de nid d'hirondelles. Je ne le blâme pas; mais il est certainement moins efficace que tous ceux que j'indique. 2. Des gargarismes Nº. 19. L'on peut en faire plusieurs, qui ont à-peu-près les mêmes propriétés, & la même efficace. Ceux que j'indique, sont ceux qui m'ont le mieux réussi; & ils sont très simples. 3. La vapeur de l'eau chaude, comme dans le §. 52; l'on doit réiterer la vapeur, cinq ou six fois jour; avoir toujours un cataplasme, & se gargariser très souvent.
Il y a des personnes, sans parler des enfans, qui ne savent pas se gargariser; la douleur rend même la chose difficile. Alors, au lieu de gargarismes, on peut injecter la même liqueur Nº. 19, avec une petite seringue. L'injection va bien plus avant que le gargarisme, & elle fait souvent cracher une quantité considérable de matieres glaireuses, épaissies au fond de la gorge; ce qui soulage sensiblement le malade. Il faut les réitérer souvent. L'on peut commodément employer à cet usage, une de ces petites seringues de sureau, que tous les enfans de village savent faire.
§. 105. Quand le mal peut se guerir sans suppuration, la fievre, le mal de tête, la chaleur dans la gorge, la douleur en avalant, commencent à diminuer dès le quatrieme jour; quelquefois déja le troisieme, souvent seulement le cinquieme, & cette diminution augmente à grands pas; & au bout de deux, trois ou quatre jours, le malade est très bien. Il y en a cependant quelques-uns, qui conservent une très legere douleur, seulement d'un côté, pendant quatre ou cinq jours, mais sans fievre, & sans mal-aise.
§. 106. Quelquefois la fievre, & ses accidens diminuent après la saignée & les autres remedes, sans qu'il survienne d'amandement dans la gorge, ni de signes de suppuration. Dans ces cas, il faut insister principalement sur les gargarismes & les vapeurs §. 104; & si l'on peut avoir un Chirurgien un peu adroit, il faut qu'il fasse une scarification sur les amigdales malades. Il en sort une certaine quantité de sang, & ce remede soulage très promptement presque tous ceux qui l'emploient.
§. 107. Si l'inflammation ne se résout pas, mais qu'il se forme un abcès, ce qui arrive presque toujours si l'on a négligé les commencemens du mal; alors les accidens de la fievre continuent, quoiqu'un peu moins fortement après le quatrieme jour; la gorge reste rouge, mais cependant d'un rouge un peu moins vif; l'on conserve une douleur, mais plus sourde & accompagnée quelquefois de pulsations; d'autres fois il n'y en a point, ce dont il est bon d'être averti; le pouls devient ordinairement un peu plus mol, & le cinquieme ou le sixieme jour, quelquefois plutôt, l'abcès est prêt à s'ouvrir. On le connoît par une petite tumeur blanche & molle, quand on ouvre la bouche, qui paroit ordinairement au centre de l'inflammation. L'abcès se creve de lui-même, ou s'il ne s'ouvre pas, il faut l'ouvrir; ce qu'on fait en assujettissant fortement une lancette au bout d'un petit bâton, & l'enveloppant toute, excepté la pointe de la longueur d'un quart ou d'un tiers de pouce, avec un linge doux. L'on perce l'abcès avec la pointe de cette lancette. Au moment où l'abcès s'ouvre, la bouche est inondée d'un pus d'un gout & d'une odeur insoutenables. Il faut se gargariser avec le gargarisme détersif Nº. 19. L'on est quelquefois surpris de la quantité de pus qui sort de l'abcès. Il ne s'en forme ordinairement qu'un: j'en ai cependant vu quelquefois deux.
§. 108. Il arrive, & ce cas n'est même pas rare, que le pus ne s'amasse pas précisément dans l'endroit où paroissoit la forte inflammation, mais dans quelque partie plus cachée; de façon que la facilité d'avaler revient presqu'entierement, la fievre diminue, le malade dort. L'on se persuade que l'on est gueri, & qu'il ne reste que les incommodités de la convalescence. Quand on n'est pas Medecin ou Chirurgien, il est aisé de s'y tromper. Voici les signes qui peuvent faire juger qu'il y a un abcès. Une inquiétude, & un mal-aise général, une douleur dans toute la bouche, quelques frissons de tems en tems, souvent des chaleurs vives & passageres, un pouls assez mou sans être naturel, un sentiment d'épaisseur & de pesanteur dans la langue, de petits boutons blancs sur les gencives, sur l'intérieur des joues, sur l'intérieur & l'extérieur des levres, un gout & une odeur désagréables.
§. 109. Dans ces cas, il faut tenir souvent dans la bouche du lait, ou de l'eau, tiedes; recevoir la vapeur d'eau chaude, mettre autour du col des émolliens; tous ces secours disposent l'abcès à s'ouvrir. Il faut aussi chercher avec le doigt l'endroit où il est; & alors le Chirurgien peut aisément l'ouvrir. Il m'est arrivé une fois qu'il s'en perça un sous mon doigt, sans que je fisse aucun effort pour cela. On peut injecter de l'eau tiede par la bouche, ou par les narines, un peu fortement; cela occasionne quelquefois une espece de toux, ou des efforts qui le font ouvrir. J'en ai vu s'ouvrir en riant. L'on ne doit au reste point être inquiet de l'évenement. Je ne sache point d'exemple, qu'on soit mort d'une esquinancie, dès que la suppuration est formée, ni peut-être même, dès qu'elle a commencé à se former.
§. 110. Les glaires, dont la gorge est remplie, & l'inflammation même de cette partie, qui, en irritant, produit le même effet que quand on porte le doigt, ou quelqu'autre corps, au fond de la gorge, font que le malade se plaint d'envies continuelles de vomir. Il faut être sur ses gardes, & ne pas croire que ce mal de coeur vienne d'embarras d'estomac, & exige un émétique. Ce seroit une grande faute, souvent, que d'en donner un; il peut, quand l'inflammation est forte, la rendre mortelle; ou l'on est obligé de faire une saignée pendant qu'il agit, pour diminuer sa violence; & cette imprudence laisse souvent le malade, lors même qu'il guerit, dans un état de langueur pendant long-tems. Il y a cependant quelques maux de gorge avec fievre, dans lesquels on peut faire vomir; mais c'est quand il n'y a point d'inflammation, ou quand on l'a dissipée, & qu'il reste des matieres putrides dans les premieres voies. J'en parlerai.
§. 111. L'on voit souvent, dans ce pays, une maladie différente des maux de gorge dont je viens de parler, mais qui, comme eux, fait qu'on avalle difficilement. On l'appelle en françois les _oreillons_, & assez généralement, les _ourles_. C'est un engorgement des glandes qui servent à former la salive, & surtout des deux grosses, qui sont entre l'oreille & la machoire, qu'on appelle _parotides_, & des deux qui sont dessous la machoire, qu'on appelle _maxillaires_: elles se gonflent considérablement, & empêchent non-seulement d'avaler, mais même d'ouvrir la bouche; parceque les mouvemens sont très douloureux. Les enfans y sont beaucoup plus exposés que les grandes personnes. Comme ordinairement il n'y a pas de fievre, il ne faut point de remede. Il suffit de tenir les parties malades à l'abri du grand air, & d'y appliquer, si l'on veut, quelque cataplasme; de diminuer beaucoup la quantité de ses alimens, de se priver de viande & de vin, & de faire un usage abondant de quelque liqueur chaude, qui délaie les humeurs & rétablisse la transpiration. Je me gueris de ce mal, il y a sept ans, en ne buvant, pendant quatre jours, que du thé de melisse, auquel je joignis un quart de lait, & très peu de pain. Le même regime m'a gueri souvent de legers maux de gorge.
§. 112. Il y a eu ici, ce printems, une quantité étonnante de maux de gorge, de deux especes. Les uns, dont je ne dirai rien, étoient des maux de gorge ordinaires, tels que je les ai décrits. Sans avoir rien de particulier, ils ont été fréquens parmi les adultes, & ont très bien gueri par la méthode que j'ai proposée. Les autres, dont je dirai quelque chose, parceque je sais qu'ils ont regné dans quelques villages, & qu'ils y ont fait du ravage, attaquoient aussi les adultes, mais surtout les enfans, depuis l'âge d'un an, même au dessous, jusques à douze ou treize.
Les premiers symptomes étoient, comme dans les maux ordinaires, le frisson, la chaleur, l'abbattement, le mal de tête, le mal de gorge: mais ce qui les distinguoit; c'est 1. que, souvent les malades avoient de la toux, & un peu d'oppression. 2. Le pouls étoit plus vite, mais moins dur & moins fort, qu'il ne l'est ordinairement dans les maux de gorge. 3. Ils avoient une chaleur acre, seche, & une grande inquiétude. 4. Ils crachoient moins qu'on ne crache ordinairement dans le mal de gorge, & avoient la langue très seche. 5. Quoiqu'ils eussent de la peine à avaler, cependant ce n'est pas ce qui les incommodoit le plus, & ils pouvoient boire suffisamment. 6. Le gonflement & la rougeur des amigdales, de la luette, & du fond du palais, n'étant que peu considérables, mais les glandes parotides & maxillaires, & surtout les premieres, étant extrêmement gonflées, & enflammées, la douleur dont ils se plaignoient le plus, étoit cette douleur extérieure. 7. Quand le mal étoit grave, tout le col se gonfloit; & quelquefois même les vaisseaux qui rapportent le sang du cerveau étant gênés, les malades avoient de l'assoupissement & du délire. 8. Les redoublemens de la fievre étoient assez irreguliers. 9. Les urines n'étoient pas aussi enflammées que dans les autres maux de gorge. 10. La saignée & les autres remedes ne les soulageoient pas aussi promptement, & le mal étoit plus long. 11. Il ne venoit pas à suppuration, comme les autres especes, mais quelquefois les amigdales s'ulceroient. 12. Presque tous les enfans, & un très grand nombre d'adultes poussoient, ou dès le premier jour, ou seulement les jours suivans, jusques au sixieme, une ébullition, qui, chez quelques-uns, ressembloit assez à la rougeole; mais d'une couleur moins vive, & sans aucune élevation. Elle commençoit au visage, au bras, de-là aux jambes, aux cuisses, au corps, & se retiroit peu-à-peu, au bout de deux ou trois jours, dans le même ordre qu'elle avoit observé en poussant. D'autres, en très petit nombre (je n'en ai vu que cinq), éprouvoient tous des accidens plus graves avant l'éruption, & poussoient le vrai pourpre ou milliaire blanc. 13. Quand ces ébullitions avoient poussé, ils se trouvoient ordinairement mieux. La derniere duroit quatre, cinq, ou six jours, & se terminoit souvent par des sueurs. Ceux qui ne les ont pas eues, & c'est le cas de plusieurs adultes, n'ont pu se guerir que par des sueurs abondantes sur la fin: car au commencement elles étoient inutiles, & même nuisibles. 14. J'ai vu quelques personnes, chez lesquelles le mal de gorge s'est dissipé entierement, sans qu'il eût rien poussé, & sans suer; mais qui restoient dans une inquiétude & dans une angoisse très fortes, avec un pouls vite & petit. Je leur ordonnois une boisson sudorifique: alors l'éruption, ou les sueurs venant, elles se trouvoient bien. 15. Soit qu'elles aient eu l'ébullition ou qu'ils ne l'aient pas eue, tous ont perdu la premiere peau par grandes écailles, dans tout le corps; tant ce venin, qui devoit s'évacuer par la peau, avoit d'âcreté. 16. Un grand nombre éprouvoient un changement singulier dans la voix, différent de celui des maux de gorge ordinaires; l'intérieur des narines étoit extrêmement sec. L'on a eu plus de peine à se remettre qu'après les maux de gorge ordinaires; & si l'on se négligeoit dans la convalescence, surtout si l'on s'exposoit trop tôt au froid, il survenoit une rechûte, ou différens accidens, tels que de l'oppression, un gonflement de ventre, différentes enflures, de la langueur, du dégout, des écoulemens derriere les oreilles, de la toux, de l'enroueüre. 17. J'ai été appellé pour des enfans, & même quelques jeunes gens, qui, au bout de quelques semaines étoient tombés dans une enflure générale de tout le corps, avec une forte oppression, & une diminution considérable dans les urines, qui étoient rouges & troubles; ils étoient aussi dans un état singulier d'indifférence pour tout. Je les ai tous gueris avec des vesicatoires, & la poudre Nº. 24. Ce remede commençoit par les faire vomir; il survenoit ensuite des urines, & surtout des sueurs abondantes, qui les guerissoient. Deux seuls, d'un mauvais temperamment, & un peu rachitiques ou noués, après avoir été rétablis pendant quelques jours, sont retombés, & ont péri.
§. 113. Chez les adultes, j'ai employé la saignée, & les rafraichissans, tant qu'il y avoit inflammation; ensuite il falloit évacuer les premieres voies, & après cela faire suer doucement. Les poudres Nº. 24 ont souvent produit, avec grand succès, l'un & l'autre effet. Dans d'autres cas, j'ai employé l'ipécacuana Nº. 34. Dans quelques sujets, il n'y avoit pas de symptomes inflammatoires, & le mal dépendoit uniquement d'embarras putrides dans les premieres voies; quelques malades même rendoient des vers: alors je n'ai point fait de saignées; mais le remede vomitif produisoit, dans le commencement, un excellent effet, & tous les symptomes diminuoient sensiblement; la sueur survenoit naturellement, & le malade guerissoit au bout de quelques jours. Il y a eu quelques endroits, dans lesquels il n'y avoit aucun caractere d'inflammation, & où il ne falloit aucune saignée; celles qu'on faisoit réussissoient mal. Je n'ai point fait saigner d'enfans. Les vesicatoires, après l'évacuation des premieres voies, & beaucoup de délayans, étoient leurs remedes. Une simple infusion de sureau & de tilleul a fait beaucoup de bien à ceux qui en ont bû abondamment. Je sais qu'il est mort, dans quelques villages, un grand nombre de malades, avec une enflure de col prodigieuse. Il en est aussi mort quelques uns en ville; entr'autres une fille de vingt ans, qui n'avoit pris que des sudorifiques chauds, & du vin rouge, & qui mourut dès le quatrieme jour, avec des suffocations violentes, & perdant beaucoup de sang par le nez. Du grand nombre que j'ai vû, il n'en est mort que deux. L'un étoit une petite fille de dix mois; elle avoit eu l'ébullition qui rentra tout-à-coup. Ce fut alors qu'on m'appella. Il s'étoit fait un dépôt sur la poitrine; rien ne put la sauver. L'autre étoit un garçon robuste, de dix-sept à dix-huit ans, chez lequel la maladie s'annonça d'abord assez violemment. Elle se calma cependant; & la fievre étant presque entierement finie, les sueurs qui commençoient à venir, l'auroient gueri; mais il ne voulut jamais les soutenir, & se mettoit à chaque instant nud. Il se fit tout-à-coup un dépôt sur le poulmon, qui l'emporta trente heures après. Je n'ai jamais vu mourir avec une peau aussi seche. Le vomitif chez lui n'avoit fait que peu d'effet, & avoit procuré une diarrhée. Sa mauvaise façon de se conduire paroit avoir été la cause de sa mort. C'est un exemple.
§. 114. Je me suis étendu sur cette maladie, parcequ'il pourroit arriver qu'elle se répandît dans d'autres endroits[12]; & il est utile qu'on soit prévenu de ses caracteres, & du traitement, qui a autant de rapport avec celui des fievres putrides, dont je parlerai plus bas, qu'avec celui des maladies inflammatoires, dont j'ai parlé. Dans quelques personnes, le mal de gorge a été un symptome de fievre putride, plutôt que la maladie principale.
[12] Cette description convient à la maladie connue en France & en Angleterre, où elle a été épidémique, sous le nom de mal de gorge malin, ulceré ou gangreneux: Huxham qui l'a si bien décrite, la regarde comme une fievre maligne & pestilentielle.
§. 115. Les maux de gorge sont, pour bien des personnes, une maladie habituelle, qui revient toutes les années, & même plus souvent. On les prévient par les mêmes moyens que j'ai indiqués §. 95, pour prévenir les pleurésies habituelles[13].
[13] Et en garantissant du froid le cou & la tête pendant le jour & surtout la nuit.
CHAPITRE VII.
_Des Rhumes._
§. 116. Il regne plusieurs préjugés sur les rhumes, qui tous peuvent avoir des conséquences facheuses. Le premier c'est qu'un rhume n'est jamais dangereux. Cette erreur coûte tous les jours la vie à plusieurs personnes. Je m'en suis déja plaint il y a sept ans; & j'ai vu dès-lors une foule de nouveaux exemples, qui n'ont que trop justifié mes plaintes. L'on ne meurt effectivement pas d'un rhume, tant qu'il n'est que rhume; mais quand on le néglige, il jette dans des maladies de poitrine, qui tuent. _Les rhumes emportent plus de gens que la peste_, répondit un très habile Medecin, qui avoit beaucoup vu, à un de ses amis qui lui disoit, je me porte bien, je n'ai qu'un rhume. Un second préjugé, c'est que les rhumes ne veulent point de remedes, & que plus on en fait, plus ils durent. Cela peut être vrai, vu la mauvaise façon dont on les traite; mais c'est un principe faux en soi. Les rhumes ont leurs remedes tout comme les autres maux, & se guerissent avec plus ou moins de facilité, suivant qu'ils sont mieux ou moins bien conduits.
§. 117. Une troisieme erreur; c'est que, non-seulement on ne les regarde pas comme dangereux, mais on les croit même salutaires. Il vaut mieux, sans doute, avoir un rhume, qu'une maladie plus facheuse; mais il vaudroit beaucoup mieux n'en avoir aucune. Tout ce qu'on peut raisonnablement dire; c'est que quand une transpiration arrêtée devient cause de maladie, il est heureux qu'elle produise un rhume, plutôt que quelque maladie très grave, comme il arrive souvent; mais il seroit à préférer, que ni la cause, ni l'effet, n'eussent existé. Un rhume prouve toujours un dérangement dans les fonctions de notre corps, une cause de maladie; il est une maladie réelle, qui, quand elle est violente, porte une atteinte sensible à toute la machine. Les rhumes affoiblissent considérablement la poitrine; & la santé en est tôt ou tard altérée. Les personnes souvent enrhumées, ne sont jamais robustes, & tombent souvent dans la langueur. Et la facilité à s'enrhumer est une preuve de la facilité avec laquelle la transpiration se dérange, & le poulmon s'engorge, ce qui est toujours dangereux.
§. 118. L'on conviendra de la fausseté de ces préjugés, en examinant la nature des rhumes, qui ne sont autre chose que les maladies que je viens de décrire, mais dans un degré fort leger.
Un rhume est véritablement presque toujours, une maladie inflammatoire; c'est une legere inflammation du poulmon, ou de la gorge, ou d'une membrane qui garnit intérieurement les narines & l'intérieur de quelques cavités qui se trouvent dans les os de la joue & du front; cavités, qui toutes communiquent avec le nez; de façon que quand l'inflammation a attaqué une partie de cette membrane, elle se communique aisément aux autres.