Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes
Part 7
§. 76. Les mêmes causes qui suppriment tout-à-coup les crachats dans l'inflammation de poitrine, peuvent aussi arrêter l'expectoration commencée d'une vomique; alors le malade tombe dans l'oppression, l'angoisse, la fievre, la foiblesse. Il faut remédier sur le champ à cet état par la vapeur de l'eau chaude, une cuillerée de la potion Nº. 8, toutes les heures; une grande quantité de ptisane Nº. 12, & de l'exercice. Dès que l'expectoration revient, la fievre & les autres accidens cessent. J'ai vu cette suppression, chez des sujets robustes, occasionner promptement une inflammation au tour de la vomique, qui m'obligeoit à faire une saignée, après laquelle le crachement revenoit d'abord.
§. 77. Il arrive souvent que la vomique se nettoie entierement; les crachats tarissent presque tout à fait, le malade est bien, il se croit guéri; bien-tôt le mal-aise, l'oppression, la toux, la fievre recommencent; il vuide une nouvelle vomique, crache pendant quelques jours, & se remet. Au bout de quelque tems la même scene reparoit, & cette alternative de bien & de mal dure souvent pendant des mois & des années: ce cas a lieu quand la vomique se nettoie peu à peu & que ses parois se rapprochent sans se cicatriser, alors il suinte insensiblement une nouvelle matiere. Pendant quelques jours, le malade n'en est point incommodé; mais dès qu'il y en a une certaine quantité, il est mal jusqu'à ce que l'évacuation soit faite. L'on voit des gens, avec ce mal, jouir en apparence d'une assez bonne santé. On peut le regarder comme une espece de cautere intérieur qui se nettoie de lui-même de tems en tems, chez les uns souvent, chez les autres rarement, & avec lequel on peut vivre assez long-tems. Quand il a duré un certain tems, il est incurable. Dans les commencemens il cede au lait, à l'exercice du cheval, & à l'usage du remede Nº. 14.
§. 78. L'on sera surpris que je ne parle point, dans le traitement d'un abcès au poulmon, & de l'étisie ou phtysie qui en est la suite, des remedes qu'on appelle balsamiques, qu'on emploie si fréquemment, comme la térébenthine, le baume du Pérou, celui de la Mecque, l'encens, le mastic, la myrrhe, le storax, le baume de soufre. J'en dirai un mot, parcequ'il est autant de mon objet de détruire les préjugés favorables aux mauvais remedes, que d'accréditer les bons.
Je dis donc que si je n'ai point employé ces remedes, c'est que je suis convaincu que les effets en sont généralement fâcheux dans ces cas; que je vois tous les jours qu'ils font un mal très réel; qu'ils retardent la guérison, & que souvent ils rendent mortelle une maladie très guérissable. Ils ne se digerent point; ils obstruent les petits vaisseaux du poulmon, qu'il faudroit désobstruer; ils occasionnent évidemment, à moins que la dose ne soit extrêmement petite, de la chaleur & de l'oppression. J'ai vu plusieurs fois, aussi clairement qu'il étoit possible, que des pilules dans lesquelles entroient la myrrhe, la térébenthine & le baume du Pérou, occasionnoient, au bout d'une heure, de l'agitation dans le pouls, de la rougeur, de l'altération & de l'oppression. Enfin l'on pourroit démontrer à toute personne non prévenue, que ces remedes sont réellement nuisibles dans ce cas; & je souhaite ardemment qu'on se désabuse sur leur compte, & qu'ils perdent cette réputation qu'ils ont malheureusement usurpée. Je sais qu'un grand nombre de très habiles gens les emploient journellement dans ces maladies; mais ils les quitteront dès qu'ils se donneront la peine d'observer leurs effets, indépendamment de ceux des autres remedes auxquels ils les mêlent, & qui en corrigent le danger. J'ai vu un malade qu'un Chirurgien étranger, qui demeuroit à Orbe, avoit voulu guérir d'une étisie, en lui faisant prendre du lard fondu, qui avoit augmenté le mal. Ce conseil paroît absurde, & il l'est: cependant les balsamiques qu'on ordonne ne se digerent peut-être gueres mieux que le lard. La poudre Nº. 14 tient tout ce que les balsamiques promettent; elle n'a aucun de leurs inconvéniens, & elle a toutes les qualités qu'on leur prête; mais il ne faut pas la donner dans le tems qu'il y a encore inflammation, ou qu'elle survient de nouveau, & il ne faut mêler aucun autre aliment au lait.
Ce fameux remede nommé l'antihectique, n'a point non-plus, dans ces cas, les vertus qu'on lui suppose. Je m'en sers très souvent dans quelques toux opiniâtres des enfans avec le lait, & alors il est très utile: mais j'en ai rarement vu des effets sensibles chez les grandes personnes, & dans ces cas je craindrois qu'il ne fît du mal.
§. 79. Si au lieu de créver intérieurement, la vomique creve extérieurement, le pus s'épanche dans la poitrine. L'on connoît que cela est arrivé par le sentiment du malade, qui s'apperçoit d'un mouvement singulier, accompagné assez ordinairement d'une défaillance; l'oppression & l'angoisse finissent sur le champ, la fievre diminue; la toux continue cependant ordinairement, mais moins violente & sans aucune expectoration. L'amandement ne dure pas long-tems, parceque le pus augmentant tous les jours & devenant plus âcre, le poulmon se trouve gêné, irrité, rongé; la difficulté de respirer, la fievre, la chaleur, la soif, l'insomnie, le dégoût, la maigreur reviennent avec plusieurs autres accidens qu'il est inutile de détailler ici, & sur-tout de fréquentes foiblesses. Le malade doit être au régime, qui retarde le progrès du mal aussi long-tems qu'il est possible, mais il n'y a point de remede, que d'ouvrir la poitrine entre deux côtes, pour évacuer par ce moyen ce pus, & arrêter les desordres qu'il occasionne, c'est ce qu'on appelle l'opération de l'Empyeme. Je n'en parlerai pas, parcequ'elle ne doit être faite que par d'habiles gens, & ce n'est pas pour eux que j'écris. J'avertis seulement qu'elle est moins douloureuse qu'effrayante, & que si l'on attend trop long-tems à la faire, elle devient inutile, & le malade meurt misérablement.
§. 80. L'on voit tous les jours que les inflammations extérieures se gangrennent. La même chose arrive au poulmon, quand la fievre est excessive, l'inflammation naturellement très violente, ou qu'on l'augmente par des remedes chauds. Une angoisse insoutenable, une très grande foiblesse, des défaillances fréquentes, le froid des extrémités, une eau livide & puante, qui sort au lieu de crachat, quelquefois des plaques noirâtres sur la poitrine, font connoître ce triste état. J'ai vu dans un cas de cette espece, chez un homme qui avoit été attaqué de cette maladie après une marche forcée à pied, & à qui l'on avoit donné un vin avec des aromates pour le faire suer, l'haleine si horriblement puante, que sa femme eut plusieurs foiblesses en le servant; je ne trouvai plus de pouls ni de raison, & je ne lui ordonnai rien. Il mourut une heure après, au commencement du troisieme jour.
§. 81. L'Inflammation peut aussi se durcir, & il se forme alors ce qu'on appelle un squirrhe; c'est une tumeur fort dure, qui ne fait pas de douleur. On connoît que cela arrive, quand la maladie ne se termine d'aucune des façons dont j'ai parlé; que cependant la fievre & les autres accidens se dissipent; mais que la respiration reste toujours un peu gênée; que cependant le malade conserve un sentiment incommode dans un côté de la poitrine, & qu'il a de tems en tems une toux séche qui augmente après l'exercice & après le repas. Ce mal ne se guérit que bien rarement; mais on voit des gens qui en sont atteints & qui vivent longues années, sans de grands maux. Ils doivent éviter toutes les occasions d'échauffement qui pourroient aisément procurer une nouvelle inflammation au tour de cette tumeur, & les suites en seroient très dangereuses.
§. 82. Les remedes les plus propres à détruire ce mal, & dont j'ai vu quelques bons effets, sont le petit lait Nº. 17, & les pilules Nº. 18. L'on prend vingt pilules, & une pinte de petit lait tous les matins pendant long-tems, & l'on respire de tems en tems la vapeur de l'eau chaude.
§. 83. Le poulmon, dans l'état naturel de parfaite santé, touche la membrane qui tapisse l'intérieur de la poitrine, mais qui ne lui est pas attachée. Il arrive souvent, après l'inflammation de poitrine, la pleurésie, & dans d'autres cas, que ces deux parties se colent l'une à l'autre, & ne se détachent jamais; mais c'est à peine un mal. On l'ignore ordinairement, parceque la santé n'en est point dérangée, & l'on ne fait jamais rien pour y remédier. J'ai vu cependant quelques cas dans lesquels cette adhérence nuisoit évidemment.
CHAPITRE V.
_De la Pleurésie._
§. 84. La pleurésie, qu'on reconnoît principalement à ces quatre caracteres; une forte fiévre, de la peine à respirer, de la toux, & une vive douleur dans l'enceinte de la poitrine; la pleurésie, dis-je, n'est point une maladie différente de la péripneumonie dont je viens de parler; ainsi je n'ai presque rien à en dire de particulier.
§. 85. La cause en est, tout comme de la premiere, une inflammation du poulmon; mais une inflammation peut-être plus extérieure. La seule différence considérable dans les symptômes, c'est que la pleurésie est accompagnée d'une douleur très vive que l'on sent sur les côtes, & que l'on appelle ordinairement _point_. Cette douleur se fait sentir indifféremment sur toutes les parties de la poitrine, mais plus ordinairement sur les côtes sous les mammelles, & peut-être plus souvent du côté droit. La douleur redouble quand on tousse & quand on inspire, c'est-à-dire, quand on tire l'air; & la crainte de l'augmenter, fait que quelques malades s'empêchant machinalement, autant qu'ils le peuvent, de tousser & de respirer, empirent leur état en arrêtant le sang dans le poulmon, qui bien-tôt en est rempli; l'inflammation devient générale, le sang se porte à la tête, le visage devient livide, le malade suffoque & tombe dans l'état décrit §. 46.
Quelquefois la douleur est si violente, que si la toux est forte en même-tems, & que les malades ne puissent pas l'arrêter, ils ont des convulsions. Je l'ai vu plusieurs fois; mais presque toujours chez des femmes qui sont d'ailleurs beaucoup moins sujettes que les hommes à cette maladie & à tous les maux inflammatoires. Je dois avertir ici que si elles en sont attaquées dans le tems de leurs regles, cela ne doit ni empêcher les saignées réitérées, ni rien changer du tout au traitement. L'on voit par-là que la pleurésie n'est qu'une inflammation de poitrine, accompagnée d'une vive douleur.
§. 86. Je sais que quelquefois l'inflammation du poulmon se communique à cette membrane qui tapisse intérieurement la poitrine, & qu'on appelle la pleure, & de-là aux muscles ou chairs qui sont sur les côtes; mais cela n'est pas ordinaire.
§. 87. Le printems est la saison qui produit le plus de pleurésies[10]. Le mal commence par un frisson ordinairement très fort, suivi de chaleur, de toux, d'oppression, quelquefois d'un sentiment de resserrement dans toute la poitrine, de mal de tête, de rougeur de joues, d'envies de vomir. Le point ne se fait pas toujours sentir d'abord; souvent ce n'est qu'après plusieurs heures, quelquefois le second & même le troisieme jour. Le malade sent quelquefois deux points; mais il est rare qu'ils soient également forts, & le plus leger disparoit bien-tôt: d'autrefois le point change de place; ce qui est un bien si le premier se dissipe parfaitement, un mal s'ils subsistent tous deux. Le pouls est ordinairement très dur dans cette maladie; mais dans le cas fâcheux du §. 85, il devient mol & petit. Il vient souvent des crachats tels que dans l'inflammation de poitrine, dès les commencemens, d'autrefois il n'en vient point du tout: c'est ce qu'on appelle pleurésie séche, qui n'est pas rare. Quelquefois le malade tousse peu ou point: il se couche souvent plus aisément sur le côté malade que sur le sain. La marche de la maladie est la même que dans la maladie précédente. Comment seroit-elle différente, & les moyens de guérison les mêmes? Il survient souvent des saignemens de nez très considérables, & qui soulagent beaucoup; mais il en survient quelquefois d'une espece de sang corrompu, quand le malade est très mal, qui annoncent la mort.
[10] Ces Pleurésies sont très communes ici lorsque les vents de Nord, d'Est, de Nord-Est regnent long-tems de suite dans l'hiver, & les vents de Sud, d'Est, de Sud-Est dans l'été.
§. 88. Cette maladie est fréquemment produite par la boisson froide, que l'on prend ayant fort chaud, & alors elle est quelquefois si violente, qu'on l'a vue tuer le malade en trois heures. Un jeune homme mourut au pied de la fontaine même où il s'étoit désaltéré. Il n'est pas rare que les pleurésies tuent en trois jours.
Le point disparoît quelquefois, & le malade se plaint moins; mais en même-tems son visage change & devient pâle & triste, ses yeux se troublent, le pouls s'affoiblit, c'est un transport de l'humeur au cerveau; ce cas est presque toujours mortel. Il n'y a point de maladie dans laquelle les symptômes critiques soient plus violens & plus marqués que dans celle-ci: il est bon d'en être averti pour ne pas trop s'effrayer. La guérison survient souvent au moment où l'on attendoit la mort.
§. 89. Cette maladie est une des plus fréquentes & des plus meurtrieres, tant par elle-même, que dans nos campagnes par le mauvais traitement. Le préjugé qui veut que toutes les maladies se guérissent par les sueurs, regle tout le traitement de la pleurésie; & dès qu'un malade a un point, sur-le-champ on met en oeuvre tous les remedes chauds. Cette funeste erreur tue plus de gens que la poudre à canon, & elle est d'autant plus fâcheuse, que la maladie est plus violente. Dans celle-ci il n'y a pas un moment à perdre, tout dépend des premieres heures.
§. 90. Le traitement est précisément le même, à tous égards, que dans la péripneumonie, parceque, je le répete, c'est la même maladie; ainsi les saignées, les boissons émollientes & délayantes, les vapeurs, les lavemens, la potion Nº. 8, les cataplasmes émolliens & les autres topiques Nº. 9, sont les vrais remedes; peut-être ces derniers sont-ils encore plus efficaces dans ce cas, & l'on doit en appliquer continuellement sur l'endroit où le point se fait sentir.
La premiere saignée, surtout si elle est considérable, diminue presque toujours le point, & souvent le dissipe entierement; mais il revient ordinairement au bout de quelques heures, ou dans le même endroit, ou quelquefois ailleurs, ce qui est assez favorable, surtout si la douleur qui se faisoit d'abord sentir sous la mammelle, se jette aux épaules, au dos, à l'omoplate, à la nuque.
Quand la douleur ne diminue point, ou peu; ou, si après avoir diminué, elle revient aussi violente que la premiere, surtout si elle revient dans le même endroit, & si la violence des autres symptômes dure, il faut réitérer la saignée; mais si la diminution du point subsiste, s'il ne revient que foiblement, de tems en tems, ou dans les parties dont je viens de parler; si la fréquence ou la dureté du pouls & tous les autres symptômes ont diminué, on peut quelquefois s'en passer. Il est cependant plus prudent, dans un sujet fort & robuste, de la faire; elle ne peut point faire de mal, & on court de grands risques en l'omettant. Dans les cas graves, on la réitere fréquemment, à moins qu'on ne trouve quelque obstacle dans la constitution du malade, ou dans son âge, ou dans quelques autres circonstances. Si dès le commencement, le pouls n'est que peu fréquent & peu dur, s'il n'est pas extrêmement fort, si le mal de tête & le point sont supportables, si la toux n'est pas trop violente, & si le malade crache, on peut se passer de la saignée. L'usage des autres remedes est précisément le même que dans le chapitre précédent, qu'il faut consulter depuis §. 50 jusqu'au §. 62.
§. 91. Quand le mal n'est pas fort grave, j'ai guéri souvent en peu de jours par une seule saignée & une grande quantité d'infusion de fleurs de sureau préparée comme du thé, à laquelle on ajoutoit du miel. C'est dans des cas de cette espece qu'on a vu réussir quelquefois le faltran, ou les vulneraires de Suisse infusés comme du thé dans de l'eau, avec du miel & même de l'huile; mais la boisson précédente que j'indique est fort à préferer. La boisson qu'on fait avec parties égales d'eau & de vin, & à laquelle on ajoute beaucoup de thériaque, du poivre, de la canelle &c. tue toutes les années plusieurs paysans.
§. 92. Dans les pleurésies seches, dans lesquelles le point, la fievre, le mal de tête sont très forts, le pouls très dur, très plein, avec une secheresse prodigieuse de la peau, & de la langue; il faut faire les saignées très près les unes des autres. Elles emportent souvent la maladie sans aucune autre évacuation.
§. 93. La pleurésie se termine, tout comme l'inflammation plus profonde, par quelque évacuation, par un abcès, par la gangrene, ou par un endurcissement; & elle laisse très fréquemment des adhérences.
La gangrene se manifeste quelquefois dès le troisieme jour, sans avoir été précédée par de grandes douleurs. Le cadavre, dans ce cas, noircit souvent beaucoup, surtout dans le voisinage du mal; & le peuple superstitieux attribue la maladie à quelque cause surnaturelle, ou en tire quelque présage facheux pour les restans. Ce cas est un effet tout naturel, tout simple, & ne peut pas être autrement. Le traitement chaud produit ordinairement ce malheur. Je l'ai vu chez un homme à la fleur de l'âge, qui avoit pris de la thériaque avec de l'eau de cerise, & du faltran au vin.
§. 94. Il se forme des vomiques, mais leur situation leur donne plus de facilité à s'ouvrir en dehors, & de là résulte plus souvent l'empyeme, §. 79. Pour prévenir cet accident, «il est très bien de placer, dès le commencement de la maladie, à l'endroit le plus douloureux, une petite emplâtre, qui tienne exactement, parceque si la pleurésie dégénere en abcès, l'amas du pus se fera de ce côté-là.
«Lors donc que l'on connoîtra qu'il se forme un abcès, (voyez §. 63) on rongera, par un caustique leger, l'endroit qu'on aura marqué, & dès qu'il sera ouvert, on aura soin d'y entretenir la suppuration. On peut alors avoir un espoir fondé, que l'amas du pus prendra son cours par cet endroit où il trouvera moins de resistance, & qu'il sortira; car l'amas de matiere s'arrête souvent entre la pleure, & les parties qui y sont adhérentes.»
Il n'y a à dire, de l'endurcissement ou squirrhe & de l'adhérence, que ce que j'en ai dit §. 81, 82.
§. 95. L'on remarque que quelques personnes, qui ont eu une attaque de cette maladie, ont souvent des rechûtes, surtout les ivrognes. J'en ai vu un qui les comptoit par douzaines. Quelques saignées, de tems en tems, pourroient prévenir ces retours fréquens, qui, joints à l'ivrognerie, les rendent languissans & stupides à la fleur de l'âge. Ils tombent dans une espece d'asthme, & de-là dans l'hydropisie; triste fin, digne de leur vie. Ceux qui peuvent s'astreindre à quelques soins, peuvent aussi les prévenir sans saignées, par un regime raffraichissant, en se privant de tems en tems de viande & de vin; en buvant du petit lait, ou d'une des boissons Nº. 1, 2, 4, & en prenant quelques bains de pied tiedes, surtout dans les saisons dans lesquelles ces maux ont accoutumé de revenir.
§. 96. Il y a des remedes très usités dans cette maladie parmi le paysan, & vantés par quelques Medecins; le sang de bouquetin, & la suie dans un oeuf[11]. Je ne nie point, que bien des gens n'aient été gueris après l'usage de ces remedes; mais il n'en est pas moins vrai, qu'ils sont dangereux; ainsi il est prudent de ne jamais les employer, puisqu'il y a beaucoup de probabilité qu'ils feront un peu de mal, & une certitude qu'ils ne peuvent point faire de bien. On doit penser de même du genipi, ou absinthe des Alpes, qui s'est aussi acquis beaucoup de réputation. Il est aisé d'en déterminer l'usage. Le genipi, est puissamment amer; il échauffe & fait suer. L'on ne doit donc jamais l'employer dans une pleurésie, tant que les vaisseaux sont pleins, le pouls dur, la fievre forte, le sang enflammé. Dans tous ces cas il augmenteroit le mal; mais sur la fin de la maladie, quand les vaisseaux sont désemplis, le sang délayé, la fievre diminuée, alors on peut s'en servir, en se souvenant toujours qu'il est chaud, & qu'il faut l'employer sobrement.
[11] Les fientes ou excrémens de cheval, de mulet, de poule, de coq. Le poivre & les autres épices & aromates dans de l'eau ou du vin.
CHAPITRE VI.
_Des maux de gorge, ou Esquinancies._
§. 97. La gorge est sujette à plusieurs maladies. L'une des plus fréquentes & des plus dangereuses, c'est l'inflammation, qu'on appelle ordinairement Esquinancie; qui est la même maladie, que l'inflammation de poitrine; mais dans une partie différente; ce qui fait que les symptomes sont fort différens. Ils varient même suivant les différentes parties de la gorge qui sont enflammées.
§. 98. Les symptomes généraux de l'inflammation à la gorge sont, le frisson, la chaleur, la fievre, le mal de tête, les urines rouges, la difficulté, & quelquefois l'impossibilité d'avaler quoi que ce soit. Mais si les parties les plus voisines de la glotte, c'est-à-dire, de l'entrée du canal de la respiration, sont attaquées, il est très difficile de respirer. Le malade sent de l'angoisse, des suffocations; le mal gagne quelquefois la glotte, la trachée-artere, le poulmon, & la maladie est promptement mortelle. L'inflammation des autres parties est moins dangereuse, & elle l'est d'autant moins, que le mal est plus extérieur. Quand l'inflammation est générale, & qu'elle occupe toutes ces parties, & de plus, les amigdales, la luette, la base de la langue; c'est une des maladies les plus dangereuses, & les plus horribles. Le visage est enflé & enflammé; tout l'intérieur de la gorge l'est également; le malade n'avale quoi que ce soit; il respire avec une peine & une angoisse, qui, jointes à l'engorgement du cerveau, le jettent dans une espece de délire furieux; la langue enfle & sort de la bouche; les narines sont dilatées pour respirer; tout le col, jusques au-dessus de la poitrine, est d'un gonflement prodigieux; le pouls est fréquent & très foible, & souvent intermittent; le malade n'a point de forces, & meurt ordinairement le second ou le troisieme jour.
§. 99. Quelquefois le mal quitte les parties intérieures, & se jette à l'extérieur; la peau du col & de la poitrine rougit & devient douloureuse, & le malade se sent mieux. D'autres fois le mal quitte la gorge, mais c'est pour se porter au cerveau, ou sur le poulmon. L'un & l'autre de ces deux derniers cas sont mortels, quand on n'a pas sur-le-champ de très bons secours, qui sont même très souvent inutiles.