Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes
Part 27
§. 529. On doit recommander aux gens qui sont dans le cas d'avoir ce mal, de demander du secours aussitôt qu'ils se sentent attaqués. On fait dès-lors une ou deux saignées, elles diminuent les douleurs & les dissipent quelquefois tout-à-fait; on enveloppe la partie malade dans un linge trempé dans de l'eau de vie & du beurre frais, jusqu'à ce que la chaleur revienne, ce qui arrive ordinairement au bout de deux jours, alors on frotte cette partie avec un baume composé de trois livres d'huile d'olives, trois demi-septiers de vins, une de térébenthine, une demi livre de cire jaune, & deux onces de santal rouge; on purge ensuite, & la cure est terminée: s'il y a un commencement de gangrene, les os & les nerfs n'étant point encore endommagés, on l'arrêtera en trois ou quatre jours avec une eau composée de quatre onces d'alun calciné, trois onces de vitriol romain, & trois onces de sel, le tout dans deux pintes d'eau réduites à une; l'escare se fait aussi promptement qu'avec un bistouri, après quoi on panse avec le baume ci-dessus jusqu'à parfaite guérison. Lorsque les doigts des pieds & des mains sont gâtés & morts, l'eau ci-dessus les découvre & les détache dans les jointures, il faut alors les séparer sans attendre que la nature du mal, le fasse, & panser comme ci-dessus; dans tous les états on fera usage avec beaucoup d'avantage du Nº. 14.
_Ophtalmie, inflammation des Yeux._
§. 530. Dans cette maladie, la partie de l'oeil, qui est ordinairement blanche, devient rouge, enflammée, brulante, avec douleur & picotement, l'oeil grossit, il en sort une liqueur épaisse, ou il est très sec, la lumiere & les corps brillans lui font mal.
Quand le malade est un enfant, on lui lave souvent les yeux avec une infusion de sureau ou de safran, ou l'eau dans laquelle on a mis un peu de vinaigre; on le purge deux ou trois fois; si c'est un adulte, la saignée est souvent nécessaire & presque toujours très utile; quand le mal vient de trop de sang, voyez les signes §. 534; alors la saignée est le remede. Mais si le malade est dans l'état décrit §. 544, la purgation est souvent aussi efficace que la saignée dans le précédent pour dissiper le mal; la boisson sera la ptisane Nº. 1, 2. Il est à propos de se tenir au régime des convalescens, de ne point s'exposer au grand air, surtout s'il fait froid ou humide, & s'il y a du vent; on prendra garde que pendant la nuit l'air froid ne donne sur l'oeil.
_Poisons._
§. 531. On appelle poisons tour ce qui étant pris intérieurement ou appliqué à l'extérieur, produit un tel effet sur le corps humain, que l'on craint les maladies ou la mort, ou des impressions qui subsistent toute la vie. Le nombre des poisons est trop grand pour les nommer ici tous, d'ailleurs c'est souvent la dose qui les rend tels. Les symptomes de poison, sont les nausées, les vomissemens, la foiblesse, les défaillances, le vertige, le tremblement, les convulsions, le hoquet, les douleurs vives de l'estomac & des intestins, le gonflement, la tension du bas ventre, les taches noires sur tout le corps, l'engourdissement, la perte de la vue, la léthargie, les sueurs froides, les extrêmités, le pouls serré, dur, fréquent, inégal, quelquefois petit & à peine sensible. Lorsqu'il n'y a que peu de tems que le poison a été avalé, il faut essayer de le faire sortir par en haut, par le vomissement que l'on excitera en chatouillant le gosier, ou en faisant boire de l'eau chaude mêlée avec de l'huile ou du beurre. S'il y a plusieurs heures, le poison peut être descendu dans les intestins: on employera alors les lavemens addoucissans, ensuite les lavemens purgatifs faits avec les décoctions Nº. 11, 22; on fera boire beaucoup d'eau de veau ou de poulet, de petit lait, de décoction de ris, d'orge, de gruaux, de miel, de graine de lin, des émulsions: lorsque le poison est assoupissant comme l'opium & ses préparations, la cigüe, le solanum, la jusquiame; on mêlera à la boisson un acide, le verjus, le jus de citron, de limon, ou le vinaigre qui est très bon & facile à trouver. Si les symptomes font craindre l'inflammation de quelque partie ou l'apoplexie, il est nécessaire de faire une ou deux saignées. Lorsque le poison pris est du sublimé corrosif on donnera le Nº. 70.
§. 532. On doit mettre au nombre des personnes empoisonées celles qui ont la maladie appellée colique de peintres ou de plombiers, mais l'expérience a appris qu'il y avoit un traitement à suivre dans cette occasion bien différent de celui que l'on observe dans les autres cas de poison; le plomb, le cuivre, leurs préparations, avalés ou respirés[20] long-tems, l'usage de la bierre, du cidre, des vins très aigres sont les causes les plus communes, de cette colique. Les boissons aigres & celles qui étoient adoucies avec de la litharge ont fait voir cette cruelle maladie dans les campagnes, les premieres l'y ont rendu quelquefois épidémique: quoiqu'elle ne doive pas être comptée au nombre de celles qui sont fréquentes, le mal est si pressant & si funeste quand on n'y remedie pas de bonne-heure, & les moyens de secourir le malade si différens de ce que l'on peut imaginer, que l'on a cru devoir faire connoître cette maladie & les moyens de la guérir; [on sent une douleur gravative à la région de l'estomac, cette douleur devient ensuite fort vive & poignante, occupe toute l'étendue du bas ventre, & se répand dans la poitrine, les épaules, les lombes et l'épine du dos, il survient des envies de vomir, des vomissemens même, le ventre est souvent constipé plutôt retiré vers l'épine du dos & enfoncé que prominent ou saillant en devant, cette colique a cela de particulier, qu'une paralysie saisit par degrés les extrêmités supérieures, & quelquefois les inférieures à proportion que les douleurs diminuent, il survient souvent des convulsions & des accès d'épilepsie, la plûpart des malades n'ont point de fiévre, ou s'ils en ont, elle ressemble plutôt à une fievre lente qu'à une fiévre aigüe].
[20] Un Jardinier ayant employé de vieux bois d'un treillage peint en verd à chauffer le four où l'on cuisoit le pain, à faire le feu pour cuire le potage & autres nourritures, & à bruler dans un poèle dont on levoit le couvercle pour mettre le bois, & qui échauffoit une chambre basse habitée tout le jour par les personnes de la maison. La ceruse & le verd de gris qui furent reçus dans l'estomac avec les nourritures & dans la poitrine par la respiration produisirent plusieurs coliques de cette nature.
§. 533. On donnera 1º. un lavement fait avec une décoction de quatre gros de sené & trois onces de vin émétique trouble. 2º. Sept ou huit heures après on fera prendre un autre lavement de parties égales d'huile de noix & de vin. 3º. Le lendemain on donnera le vomitif Nº. 34. 4º. Le soir après l'opération du vomitif on fait prendre un calmant composé d'un demi gros & même un gros de thériaque & un grain de laudanum. 5º. Le jour suivant on répétera le lavement & on purgera le lendemain, avec une potion composée de trois onces de sené infusés pendant douze heures dans un verre d'eau bouillante, & de deux onces de syrop de nerprun. 6º. On répétera le soir le calmant. 7º. On donne pour boisson la ptisane des bois Nº. 71. 8º. S'il y a des douleurs, si le malade est menacé de paralysie, par l'engourdissement ou difficulté dans le mouvement, on donnera des cordiaux comme l'élixir de propriété, celui de Garus, la thériaque Nº. 41, la confection hiacinthe, si ces remedes n'operent point la guérison en huit jours au plus tard, on recommencera le même traitement.
_Vomissement._
§. 534. Tout le monde connoît le vomissement qui est un mouvement convulsif de l'estomac, par lequel ce qui s'y trouve en est chassé par la bouche; le plus souvent il est salutaire, parcequ'il est produit par des amas d'humeurs qui causeroient des maladies si elles restoient dans le corps, c'est pourquoi lorsqu'il y a vomissement, ou seulement nausées, on doit le faciliter en faisant boire beaucoup d'eau tiede. Lorsqu'après le vomissement il reste encore des nausées de l'amertume dans la bouche, la langue est chargée, voyez ce qu'il faut faire §. 545.
DES REMEDES DE PRÉCAUTION[21].
[21] Ici recommence l'ouvrage de M. Tissot.
§. 535. J'ai indiqué dans quelques endroits de cet ouvrage, les moyens de prévenir les mauvais effets de plusieurs causes de maladie, & d'empêcher le retour des maux habituels; j'ajouterai ici quelques observations, sur l'usage des principaux remedes, qu'on emploie comme des préservatifs généraux, assez régulierement dans de certains tems, & presque toujours uniquement par habitude, sans savoir si l'on a tort ou raison. Ce n'est point cependant une chose indifférente que l'usage des remedes. Il est ridicule, dangereux, criminel même, de les négliger, quand ils sont nécessaires; mais il l'est aussi d'en prendre sans nécessité. Un remede pris à propos, quand il y a dans la machine, quelque dérangement, qui occasionneroit dans peu une maladie, l'a souvent prévenue; mais ce même remede, donné à une personne bien portante, s'il ne la rend pas malade d'abord, lui laisse au moins plus de disposition aux maladies. Et l'on n'a que trop d'exemples de gens, qui, ayant malheureusement du goût pour les remedes, ont ruiné leur santé, quelque robuste qu'elle fût, par l'abus de ces dons que la Providence a faits aux hommes pour la rétablir; abus qui, lors même qu'il ne détruit pas la santé, fait que, dans la maladie, ce corps, à qui les remedes sont devenus familiers, n'en ressent presque plus les effets, & est privé, par-là du secours qu'il en auroit reçu, s'il ne s'en étoit servi que dans le besoin.
_De la Saignée._
§. 536. La saignée n'est nécessaire que dans quatre cas; 1. quand il y a trop de sang. 2. Quand il y a inflammation. 3. Quand il est survenu, ou qu'il va survenir, dans le corps, quelque cause qui produiroit bientôt l'inflammation, ou quelqu'autre accident, si l'on ne désemplissoit & relâchoit pas les vaisseaux par la saignée. C'est pour cela qu'on saigne après les plaies, les contusions; qu'on saigne une femme grosse, si elle a une toux violente; qu'on saigne, par précaution, dans plusieurs autres cas. 4. Quelquefois pour appaiser une douleur excessive, qui ne dépend point cependant de trop de sang, ou d'un sang enflammé, mais qu'on calme un peu par la saignée, afin d'avoir le tems de détruire la cause par d'autres remedes. Mais comme l'on peut faire rentrer ces dernieres raisons, dans les premieres; on peut établir, que le trop de sang, & un sang enflammé sont les deux seules causes nécessaires de la saignée.
§. 537. L'on connoit l'inflammation du sang, par les symptomes qui accompagnent les maladies que cette cause produit. J'en ai parlé, & j'ai en même tems déterminé l'usage de saignée dans ces cas. J'indiquerai ici les symptomes qui font connoître qu'on a trop de sang. C'est 1. le genre de vie qu'on méne. Si l'on mange beaucoup, si l'on mange des alimens succulens, & surtout beaucoup de viande, si l'on boit des vins nourrissans, si en même-tems l'on digere bien, si l'on se donne peu de mouvement, si l'on dort beaucoup, si l'on n'est sujet à aucune évacuation abondante on doit croire qu'on a beaucoup de sang. L'on voit que toutes ces causes se trouvent rarement chez le paysan, si l'on en excepte la diminution de mouvement pendant quelques semaines de l'hiver, qui peut effectivement contribuer à former plus de sang qu'à l'ordinaire. Il ne vit, le plus souvent, que de pain, de végétaux, & d'eau; choses peu nourrissantes. Une livre de pain, ne fait peut-être pas plus de sang, chez la même personne, qu'une once de viande, quoique le préjugé général établisse le contraire. 2. La cessation de quelque hémorrhagie à laquelle on étoit accoutumé. 3. Un pouls plein & fort; des veines bien marquées dans un sujet qui n'est pas maigre. Un teint assez rouge. 5. Un engourdissement extraordinaire; un sommeil plus profond, plus long, moins tranquille qu'à l'ordinaire; une facilité non accoutumée à se lasser après quelque mouvement ou quelque travail; un peu d'oppression en marchant. 6. Des palpitations, accompagnées quelquefois d'un abattement total, & même d'une legere défaillance, surtout quand on est dans des endroits chauds, ou qu'on a pris beaucoup de mouvement, 7. Des vertiges, surtout quand on baisse & qu'on releve tout-à-coup la tête, & après le sommeil. 8. Des maux de tête fréquens auxquels on n'est point sujet, & qui ne paroissent point dépendre du dérangement des digestions. 9. Un sentiment de chaleur, assez généralement répandu par tout le corps. 10. Une espece de démangeaison piquante & générale dès qu'on a un peu chaud. 11. Des hémorragies fréquentes, qui soulagent.
Mais il faut bien se garder de décider sur un seul de ces symptomes; il faut le concours de plusieurs, & s'assurer qu'ils ne dépendent point de quelque cause très différente, & toute opposée au trop de sang.
Quand par ces symptomes, on s'est assuré que ce trop existe réellement, on fait alors, avec grand succès, une saignée ou même deux. Il est égal dans quelle partie on la fait.
§. 538. Quand ces circonstances ne se trouvent pas, la saignée n'est pas nécessaire. Et l'on ne doit jamais la faire dans les cas suivans, à moins qu'il n'y ait des raisons particulieres, très fortes, dont les seuls Medecins peuvent juger. 1. Quand l'âge est très avancé, ou qu'on est dans la premiere enfance. 2. Quand la personne est naturellement d'un tempérament foible, ou qu'elle a été affoiblie par des maladies, ou par quelqu'autre accident. 3. Quand le pouls est petit, mol, foible, intermittent, que la peau est pâle. 4. Quand les extrêmités du corps sont souvent froides, & enflées avec mollesse. 5. Quand on mange peu depuis long-tems, ou des alimens peu succulens, & qu'on dissipe beaucoup. 6. Quand on a, depuis long-tems, l'estomac dérangé, que la digestion se fait mal, que par-là même il se forme peu de sang. 7. Quand on a quelque évacuation considérable, par des hémorrhagies quelconques, ou la diarrhée, les urines, les sueurs. Quand les crises d'une maladie sont déja faites par quelqu'une de ces voies. 8. Quand on est dès long-tems dans une maladie de langueur, & qu'on a beaucoup d'obstructions, qui empêchent la formation du sang. 9. Quand on est épuisé, quelle qu'en soit la cause. 10. Quand le sang est pâle & dissout.
§. 539. Dans tous ces cas, & dans quelques autres moins fréquens, une seule saignée, jette souvent dans un état absolument incurable, & les maux qu'elle fait ne se réparent point. Il n'est que trop aisé d'en trouver des exemples.
Dans quelque état que ce soit, quelque robuste que soit le sujet, si la saignée n'est pas nécessaire, elle nuit. Les saignées réiterées, affoiblissent, énervent, vieillissent; diminuent la force de la circulation, & par là engraissent d'abord; ensuite en affoiblissant trop, & en détruisant enfin les digestions, jettent dans l'hydropisie. Elles dérangent la transpiration, & par-là, rendent catharreux. Elles affoiblissent le genre nerveux, & par-là, rendent sujets aux vapeurs, à l'hypocondrie, à tous les maux de nerfs.
L'on n'apperçoit point d'abord le mauvais effet d'une saignée; au contraire, quand elle n'est pas assez considérable pour affoiblir sensiblement, elle paroit donner du bien être; mais, je le répéte, il n'en est pas moins vrai, que quand elle n'est pas nécessaire, elle est nuisible, & qu'on ne doit jamais se faire saigner par jeu. L'on a beau dire, que quelques jours après l'on a plus de sang, c'est-à-dire, l'on est plus pesant qu'auparavant, & qu'ainsi le sang est bien vite réparé. Le fait est vrai; mais ce fait même, cette augmentation de poids après la saignée, dépose contr'elle; c'est une preuve que les évacuations naturelles se sont moins bien faites, & qu'il est resté dans le corps des humeurs, qui dévoient en sortir. L'on a bien la même quantité de sang & au-delà; mais ce n'est point un sang bien travaillé; & cela est si vrai, que, si la chose étoit autrement, si quelques jours après la saignée on avoit une plus grosse quantité de sang semblable, on pourroit démontrer, que quelques saignées jetteroient nécessairement un homme robuste dans une maladie inflammatoire.
§. 540. La quantité de sang qu'on doit tirer dans une saignée de précaution, à un homme fait, est de dix onces.
§. 541. Les personnes sujettes à faire trop de sang, doivent éviter avec soin toutes les causes qui peuvent l'augmenter (voyez §. 537 Nº. 1). Et quand elles sentent que le mal commence, elles doivent se mettre à une diete très frugale, de legumes, de fruits, de pain & d'eau; prendre quelques bains de pied tiedes, faire usage, soir & matin, de la poudre Nº. 20; boire de la ptisane Nº. 1; peu dormir, prendre beaucoup d'exercice. En prenant ces précautions, ou elles pourront se passer de la saignée, ou, si elles sont également obligées de la faire, elles en augmenteront & elles en prolongeront l'effet. Ces mêmes moyens servent aussi à éloigner tout le danger qu'il peut y avoir à omettre une saignée à l'époque ordinaire, quand l'habitude en est déja invéterée.
§. 542. L'on voit, en frémissant, que quelques personnes sont saignées, dix-huit, vingt, vingt-quatre fois dans deux jours; d'autres quelques centaines de fois dans quelques mois. Ces observations prouvent, à coup sûr, toujours l'ignorance du Medecin ou du Chirurgien; & si le malade en réchappe on doit admirer les ressources de la Nature, qui ne succombe pas sous tant de coups meurtriers.
§. 543. L'on a dans les campagnes, un préjugé très faux; c'est que la premiere saignée sauve la vie. Il n'y a pour se convaincre de sa fausseté, qu'à vouloir regarder, & l'on verra tous les jours le contraire, & plusieurs personnes mourir après la premiere saignée qu'on leur fait. Si ce principe étoit vrai, il seroit impossible que personne mourut de sa premiere maladie, ce qui arrive journellement. Il est important de détruire cette prévention, parcequ'elle a des influences facheuses. La foi qu'on a à cette saignée, fait qu'on veut la garder pour les grands dangers, & on la differe tant que le malade n'est pas fort mal, dans l'espérance que si l'on peut s'en passer, on la conservera pour une autre occasion. Cependant le mal empire, on saigne, mais trop tard, & j'ai l'exemple de plusieurs malades, qu'on a laissé mourir, afin de réserver la premiere saignée pour un cas plus important.
_Des Purgations._
§. 544. L'on purge ou par le vomissement, ou par les selles. Cette derniere voie est beaucoup plus naturelle que la premiere, qui ne se fait que par un mouvement violent & extraordinaire. Il y a cependant quelques cas qui exigent le vomissement; mais excepté ces cas-là, (j'en ai déja indiqué quelques-uns), il faut se contenter des remedes qui purgent par les selles.
§. 545. Les signes qui font connoître qu'on a besoin de purger, sont 1º. un mauvais goût à la bouche le matin, surtout un goût amer, la langue, les dents sales. Des raports désagréables, des vents, des gonflemens. 2º. Des envies de vomir à jeun, & même quelquefois dans le reste du jour, supposé qu'elles ne dépendent point d'une grossesse, ou de quelqu'autre maladie, dans laquelle les purgatifs seroient inutiles ou nuisibles. 3º. Des vomissemens de matieres ameres ou corrompues. 4º. Un sentiment de pesanteur dans l'estomac, aux reins, aux genoux. 5º. Un manque d'appetit, qui s'accroît peu à peu, sans fiévre, & qui dégénere en dégoût, & quelquefois fait trouver un mauvais goût à ce qu'on mange. 6º. Un manque de forces, accompagné quelquefois d'inquiétude, de mauvaise humeur, de tristesse. 7º. Des maux d'estomac, souvent des maux de tête ou des vertiges, quelquefois des assoupissemens qui augmentent après le repas. 8º. Des coliques, de l'irrégularité dans les selles, qui sont quelquefois trop abondantes & trop liquides pendant plusieurs jours, après lesquels il survient une constipation opiniâtre. 9º. Le pouls moins réglé & moins fort qu'à l'ordinaire, quelquefois intermittent.
§. 546. Quand ces symptômes, ou quelques-uns de ces symptômes font connoître le besoin de purger chez une personne qui n'est attaquée d'aucune maladie décidée (car je ne parle point de purgatifs dans ce cas), on peut lui donner quelque remede propre à produire cet effet. Le mauvais goût & les raports continuels, les envies fréquentes de vomir, les vomissemens même, la tristesse indiquent qu'un remede émétique sera utile; mais quand ces accidens n'ont pas lieu, il faut s'en tenir aux purgatifs, qui sont particulierement indiqués par les maux de reins, les coliques, la pesanteur dans les genoux.
§. 547. L'on ne doit point purger ni donner l'émétique 1º. toutes les fois que les maladies viennent de foiblesse ou d'épuisement. 2º. Quand il y a une sécheresse générale, un grand échauffement, de l'inflammation, une forte fiévre. 3º. Quand la nature est occupée de quelqu'autre évacuation salutaire. Ainsi on ne purge point pendant des sueurs critiques, pendant les regles, pendant un accès de goutte. 4º. Dans des obstructions invétérées, que les purgatifs ne peuvent pas détruire, & qu'ils augmentent. 5º. Quand les nerfs sont extrêmement affoiblis.
§. 548. L'on ne doit point non-plus donner l'émétique dans tous les cas dont je viens de parler; mais comme il produit des effets différens des purgatifs, il y a d'autres cas dans lesquels on peut purger, & non-pas faire vomir. Ces cas sont 1º. une grande quantité de sang (voyez §. 537); parceque pendant les efforts qu'on fait pour vomir, la circulation se fait beaucoup plus fortement, & les vaisseaux de la tête & de la poitrine se remplissant extrêmement de sang, pourroient se rompre; ce qui tueroit sur le champ, comme il est arrivé plus d'une fois. On ne doit point, 2º. par la même raison, l'ordonner à ceux qui sont sujets à des saignemens de nez, à des crachemens ou à des vomissemens de sang, aux femmes qui ont des pertes. 3º. Il nuiroit à ceux qui ont des hernies. 4º. Aux femmes grosses.
§. 549. Les purgatifs souvent réitérés, ont les mêmes inconvéniens que les fréquentes saignées. Ils ruinent les digestions, l'estomac ne fait plus ses fonctions, les intestins deviennent paresseux, & l'on est sujet à des coliques très violentes. Le corps ne se nourrit pas, la transpiration se dérange, il survient des fluxions, des maux de nerfs, une langueur générale, & l'on vieillit long-tems avant le tems.
L'on fait un tort irréparable à la santé des enfans par les purgatifs pris mal-à-propos. Ils les empêchent d'acquérir toutes leurs forces; souvent ils dérangent leur crüe, ils ruinent les dents, jettent les jeunes filles dans les oppilations, & quand elles en sont déja atteintes, ils les rendent plus opiniâtres.
C'est un préjugé trop généralement reçu, qu'il faut purger quand on n'a pas d'appétit. Cela est faux très souvent, & la plûpart des causes qui détruisent l'appétit ne peuvent point être enlevées par la purgation; il y en a plusieurs qu'elle augmente. Les personnes dans l'estomac desquelles il se forme beaucoup de glaires, croient se guérir par les purgatifs, qui paroissent en effet les soulager d'abord; mais c'est un soulagement passager & trompeur. Ces glaires viennent de la foiblesse de l'estomac, & les purgatifs l'augmentent; ainsi quoiqu'ils enlevent une partie des glaires formées, il y en a au bout de quelques jours plus qu'auparavant; & en réitérant les purgatifs, le mal est bientôt incurable, & la santé perdue. L'on guérit par des remedes tout opposés. Ceux du Nº. 14, 36, sont très utiles.
L'usage des stomachiques préparés avec l'eau-de-vie, l'esprit de vin, l'eau de cérise, est toujours dangereux, & malgré le soulagement que ces remedes procurent d'abord dans quelques maux d'estomac, ils détruisent réellement peu à peu cet organe, & l'on voit tous ceux qui s'accoûtument aux liqueurs, tout comme les grands buveurs, finir par ne faire aucune digestion, & mourir hydropiques.