Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes
Part 20
§. 367. L'on a trouvé quelquefois de l'eau dans l'estomac des noyés, plus souvent il n'y en a point; d'ailleurs la plus grande quantité qu'on y en ait jamais trouvé, n'excede pas ce qu'on peut en boire sans s'incommoder; ainsi ce n'est point là la cause de la mort. Il n'est pas aisé de dire comment ils peuvent avaler cette eau. Ce qui les tue, c'est l'eau qui passe dans le poulmon, & qui y est portée dans les mouvemens qu'ils font nécessairement & involontairement pour respirer lorsqu'ils sont sous l'eau; car il n'entre absolument point d'eau dans l'estomac ou dans le poulmon de ceux qu'on met sous l'eau après leur mort; ce qui sert à fonder un jugement dans plusieurs cas criminels. Cette eau intimement mêlée avec l'air qui est dans le poulmon, forme une écume visqueuse, sans ressort, qui empêche absolument les fonctions du poulmon; & par-là non-seulement le malade est suffoqué, mais de plus le sang ne pouvant pas revenir de la tête, les vaisseaux du cerveau se remplissent, & l'apoplexie se joint à la suffocation.
§. 368. Le but qu'on doit avoir, c'est de dégorger le poulmon & le cerveau, & de ranimer la circulation éteinte. L'on doit 1º. dépouiller le patient de tous ses habits mouillés, le frotter fortement avec un linge sec; le mettre, s'il est possible, dans un lit chaud, & continuer les frictions. 2. Une personne saine & robuste doit souffler dans ses poulmons de l'air chaud, & de la fumée de tabac si l'on peut en avoir, par le moyen de quelque tuyau de pipe, de paille ou d'entonnoir, de chalumeau &c. qu'on introduit dans la bouche. Cet air soufflé avec force, si l'on bouche en même-tems les narines, pénetre dans le poulmon, & raréfie par sa chaleur l'air, qui, mêlé à l'eau, forme l'écume; il se dégage de cette eau, il reprend du ressort, dilate le poulmon, & s'il reste encore un principe de vie, la circulation recommence dans ce moment. 3. Dans le même-tems, si l'on a un Chirurgien un peu adroit, il ouvre la veine jugulaire ou grosse veine du col, & laisse couler huit, dix, douze onces de sang. Cette saignée fait du bien de plusieurs façons: premierement comme saignée, elle rétablit la circulation; parceque c'est l'effet constant de la saignée dans les évanouissemens qui dépendent d'une circulation suffoquée; en second lieu, c'est celle qui, dans ce cas, soulage le plus promptement l'engorgement de la tête & du poulmon; en troisieme lieu, c'est quelquefois la seule qui fournisse du sang; celle du pied n'en donne point, ou presque jamais; celle du bras rarement; celle de la jugulaire en donne presque toujours.
4. On introduit le plus vîte qu'on peut, & en aussi grande quantité possible, de la fumée de tabac dans les intestins par le fondement. L'on a des machines très commodes destinées à cet usage; mais elles sont très rares. On peut y suppléer par plusieurs moyens prompts; l'un, par lequel on a sauvé une femme, consiste «à introduire dans le fondement, le tuyau d'une pipe allumée; on enveloppe le fourneau d'un papier percé de plusieurs trous, on le met dans la bouche, & on souffle de toutes ses forces; à la cinquieme gorgée, on entendit dans le ventre de la femme, un grouillement considérable; elle rendit de l'eau par la bouche, & un moment après la connoissance lui revint». L'on peut aussi allumer deux pipes dont on abbouche les fourneaux; on met le tuyau de l'une dans le fondement, & on souffle par celui de l'autre. L'on peut encore introduire une vapeur quelconque, en mettant une canule ou un autre tuyau dans le fondement; on le lie fortement à une vessie; cette vessie tient par son autre bout à un gros entonnoir de fer blanc, sous lequel brûle le tabac. Ce moyen m'a réussi dans d'autres cas où le besoin me le fit imaginer.
5. L'on fait sentir au malade les eaux fortes les plus volatiles; on lui souffle dans le nez de la poudre de quelque herbe forte, séche, comme de sauge, de romarin, de rhue, de mente, & surtout de marjolaine, ou de tabac très sec, ou quelque fumée des mêmes herbes. Il convient au reste de n'employer ces derniers secours, qu'après la saignée; ils sont plus efficaces & plus sûrs. 6. Tant que le malade ne donne _aucun signe de vie_, il n'avalera pas, & il est inutile & même dangereux de lui mettre dans la bouche beaucoup de liquides; il suffit d'y mettre quelques gouttes de quelque liqueur irritante qui ranime. Mais dès qu'il a repris quelque mouvement, il faut lui donner dans l'espace d'une heure cinq ou six cuillerées à soupe d'oxymel scillitique, délayé avec de l'eau tiéde, ou si l'on n'avoit pas ce remede, on y suppléeroit par une forte infusion de chardon bénit, ou de sauge, ou de camomille adoucie avec du miel. Quelques personnes recommandent les remedes vomitifs; mais ils ne sont pas sans inconvénient. 7. Quoique le malade donne quelques signes de vie, il ne faut pas discontinuer les secours; car quelquefois ils meurent après ces premiers mouvemens. 8. Lors même qu'ils sont entierement rappellés à la vie, il reste de l'oppression, de la toux, de la fiévre, en un mot une maladie. Il faut quelquefois saigner au bras, & ensuite on leur donne beaucoup de ptisane d'orge, ou, si elle manque, du thé de sureau.
§. 369. Après avoir indiqué les secours nécessaires, je dirai un mot de quelques autres. On enveloppe dans des peaux de mouton, ou de veau, ou de chiens, qu'on écorche sur-le-champ; ces secours ont quelquefois ranimé la chaleur; mais ils sont plus lents, & ne sont pas plus efficaces que la chaleur d'un lit bien chauffé, parfumé de sucre, & que les frictions avec des flanelles chaudes. La méthode de les rouler dans un tonneau est dangereuse, & fait perdre un tems précieux. Celle de les pendre par les pieds, est aussi accompagnée de danger, & ne peut avoir aucun usage. Cette écume, qui cause la mort, est trop adhérente pour s'évacuer par son propre poids; c'est cependant le seul secours qu'on pourroit retirer de la suspension, qui augmente l'engorgement de la tête & du poulmon.
§. 370. Il y a quelques années qu'on sauva une fille de dix huit ans, (on ignore si elle avoit été sous l'eau peu de tems ou quelques heures) «qui étoit sans mouvement, glacée, insensible, les yeux fermés, la bouche béante, le teint livide, le visage bouffi, tout le corps enflé, chargé d'eau,» en étendant sur un lit quatre doigts de cendres, promptement chauffées dans des chaudieres, en la couchant toute nue sur ces cendres, en la couvrant avec d'autres cendres aussi chauffées; en lui mettant sur la tête un bonnet, autour du col un bas qui en étoient remplis; & en mettant par-dessus le tout des couvertures. Au bout de demi heure le pouls revint, elle reprit la voix, & cria: _je gele, je gele_. On lui donna un peu d'eau & on la laissa huit heures ensevelie sous les cendres. Elle en sortit sans aucun autre mal qu'une lassitude, qui se dissipa le troisieme jour. Ce remede doit certainement être efficace, & n'est pas à négliger; mais il ne doit pas faire négliger les autres. Du sable mêlé avec du sel, ou du sel seul auroient la même efficacité.
Dans ce moment on vient de ressusciter deux petits canards qui s'étoient noyés, par un bain de cendres chaudes. Celui de fumier peut aussi être utile.
Je viens d'apprendre, par un témoin oculaire, très digne de foi, & très éclairé, qu'il contribua efficacement à rappeller à la vie, un homme qui avoit été certainement six heures sous l'eau.
§. 371. Je finirai par un article qui se trouve dans un petit ouvrage imprimé à Paris, il y a vingt ans, par ordre du Roi; & auquel il n'y a sans doute aucune personne qui ne souscrive.
«Quoique le peuple soit assez généralement porté à la compassion, & quoiqu'il souhaitât de donner des secours aux noyés, souvent il ne le fait pas, parcequ'il ne l'ose. Il s'est imaginé qu'il s'exposeroit aux poursuites de la Justice. Il est donc essentiel qu'on sache, & on ne sauroit trop le redire, pour détruire le préjugé où l'on est, que les Magistrats n'ont jamais prétendu empêcher, qu'on tentât tout ce qui peut être tenté, en faveur des malheureux qui viennent d'être tirés de l'eau. Ce n'est que quand leur mort est très certaine, que des raisons exigent que la Justice s'empare de leurs cadavres.»
CHAPITRE XXIX.
_Des corps arrêtés entre la bouche & l'estomac._
§. 372. Du fond de la bouche, les alimens passent dans un canal plus étroit, qu'on appelle _l'oesophage_, qui, en suivant l'épine du dos, va aboutir à l'estomac.
Il arrive souvent que plusieurs corps sont arrêtés dans ce canal, sans pouvoir ni descendre, ni remonter; soit parcequ'ils sont trop gros, soit parcequ'ils se trouvent avoir quelques pointes, qui, s'enfonçant dans les parois de l'oesophage, les empêchent de faire aucun mouvement.
§. 373. Il résulte de cet arrêt, des accidens très graves; qui font, souvent une douleur très vive dans la partie; d'autres fois un sentiment incommode, plutôt que douloureux; quelquefois des soulevemens de coeur inutiles; une angoisse extraordinaire; & si l'arrêt est tel que la _glotte_ soit bouchée, ou la _trachée artére_ comprimée, le malade ne peut pas respirer; il a des suffocations horribles, & le sang ne pouvant pas revenir de la tête, il devient rouge, livide; le visage, le col, se gonflent, l'oppression augmente, & il périt très promptement.
Quand la respiration n'est pas arrêtée ou gênée, si le passage n'est pas entierement bouché, & que le malade puisse avaler quelque chose, il vit très bien; & la maladie est alors une maladie particuliere de l'oesophage; mais si le passage est absolument fermé, & qu'on ne puisse point le déboucher pendant plusieurs jours, il en résulte une mort cruelle.
§. 374. Le danger ne dépend pas autant de la nature du corps qu'on avale, que de sa grosseur relativement au passage, de l'endroit où il s'arrête, & de la façon dont il s'arrête; & souvent les alimens tuent, pendant que les corps les moins faits pour être avalés, n'occasionnent pas de grands maux.
Un enfant de six jours, avala une dragée sucrée qui s'arrêta; il mourut d'abord. Un homme sentoit qu'un morceau de mouton s'étoit arrêté; pour n'effrayer personne, il sortit de table. Un moment après on veut savoir où il est, on le trouve mort. Un second périt par un morceau de gâteau; un troisieme par un morceau de couenne de jambon; un quatrieme par un oeuf, qu'il avaloit par défi. Une chataigne, qu'un enfant avaloit entiere, le tua. Un second périt promptement étouffé (car c'est toujours d'étouffement qu'on périt si vite), par une poire qu'il avoit jettée en l'air, & reçue dans sa bouche. Une poire a aussi tué une femme. Un morceau de tendon, (ce qu'on appelle ordinairement nerf) resta arrêté huit jours, sans que le malade pût rien prendre. Au bout de ce tems, il tomba dans l'estomac, dégagé par la pourriture; mais le malade mourut bientôt après, tué par l'inflammation, la gangrene & la foiblesse.
§. 375. Quand un corps est arrêté, il y a deux moyens de le dégager; il faut ou le retirer, ou le pousser. Le plus sûr est toujours de le retirer; mais ce n'est pas toujours le plus aisé; & comme les efforts qu'on fait, fatiguent beaucoup le malade, & ont quelquefois des suites facheuses; que d'ailleurs le mal est souvent extrêmement pressant, il convient de pousser, si cela est plus aisé, & s'il n'y a point d'inconvéniens à faire entrer les corps arrêtés dans l'estomac.
Les corps qu'on peut pousser sans risque, sont tous les alimens ordinaires, le pain, les viandes, les gâteaux, les fruits, les legumes, les morceaux de boyaux. L'on peut aussi pousser le cuir. Ce n'est pas que de très gros morceaux de certains alimens, ne soient presque indigestibles; mais il est rare qu'ils soient mortels.
§. 376. Les corps qu'on doit chercher à retirer, quoique cela soit beaucoup plus pénible que de les pousser, sont tous ceux dont l'effet pourroit être très dangereux, & même mortel, si on les avaloit. De cette classe sont tous les corps indigestibles: le liege, les paquets de linge, les gros noyaux de fruits; les os, les bois, les verres, les pierres, les métaux; surtout si au danger de l'indigestibilité, se joignent ceux qui résultent de la figure de ces corps. Ainsi l'on doit retirer, principalement, les épingles, les éguilles, les arrêtes, les os pointus, les fragmens de verre, les ciseaux, les canifs, les bagues, les boucles. Il n'y a aucun de ces corps qui n'ait été avalé; & les accidens qui en résultent le plus ordinairement, sont de violentes douleurs dans l'estomac, & les intestins; des inflammations, des suppurations, des abcès, des ulceres, la fiévre lente, la gangrene, des coliques de miseréré, des abcès extérieurs, par lesquels ces corps ressortent, & souvent après beaucoup de maux, une mort cruelle.
§. 377. Quand les corps ne sont que peu avancés, & qu'ils se trouvent à l'entrée de l'oesophage, on peut essayer de les retirer avec les doigts, ce qui réussit souvent. S'ils sont plus avancés, il faut se servir de pincettes; les Chirurgiens en ont de plusieurs especes. L'on en a, dont quelques fumeurs se servent, qui seroient très commodes pour cela. L'on peut en faire très promptement avec deux morceaux de bois. Ce moyen est peu utile, si le corps est fort avancé dans l'oesophage, & si c'est un corps flexible, qui soit exactement appliqué, & remplisse tout le canal.
§. 378. Mais quand les doigts ou les pincettes échouent, ou ne peuvent pas être employés, il faut se servir des crochets. On en fait dans le moment, avec un fil de fer un peu fort, qu'on courbe par le bout; on l'introduit plat, & pour s'assurer de cette direction, on fait, au bout par lequel on le tient, un autre crochet, ou une anse dans le même sens; ce qui sert en même-tems, à l'assurer à la main par un fil: moyen qu'on devroit employer dans ce cas, pour tous les instrumens, afin d'éviter les malheurs arrivés plus d'une fois, quand ces instrumens échapent. Après que le crochet a passé l'obstacle, ce qui est presque toujours possible, on le retourne, & il accroche le corps qu'on amene en le retirant. Le crochet est aussi très commode, quand un corps un peu flexible, comme une épingle, ou une arrête, se sont mis en travers de l'oesophage; alors ce crochet, les prenant par le milieu, les courbe, & les dégage. S'ils étoient très fragiles, il serviroit à les casser; & alors, si les fragmens ne se dégageoient pas, on pourroit les retirer par quelqu'un des autres moyens.
§. 379. Quand ce sont des corps minces, qui n'occupent qu'une partie du passage, & qui pourroient aisément, ou échapper au crochet, ou par leur résistance le redresser, on se sert d'anneaux. On en fait de solides; ou de flexibles. On en fait de solides avec un fil de fer, ou un cordon de quelques fils d'archal très minces. Pour cela on plie ces fils en cercle par le milieu, où on ne les rapproche pas; mais on y laisse un anneau d'un doigt de diametre; on rapproche les branches l'une de l'autre, & on introduit l'anneau dans l'oesophage. On cherche à engager le corps, & alors on le ramene. On en fait aussi de très flexibles avec de la laine, des fils, des soies, de petites ficelles, qu'il convient de cirer, afin qu'ils aient un peu plus de consistance; on les attache fortement à un manche ou de fil de fer, ou de baleine, ou de bois flexible; on les introduit, on cherche à engager le corps, & on le retire. On met souvent plusieurs de ces anneaux de fils, passés l'un dans l'autre, afin d'engager plus surement le corps, qui entrera dans l'un, s'il échappe à l'autre. Cette espece d'anneau a un avantage, c'est que, quand on a engagé le corps, on peut alors, en tournant le manche, le serrer si fortement, dans l'anneau ainsi tordu, qu'on est le maître de le remuer en tout sens; ce qui est un avantage très considérable, dans un grand nombre de cas.
§. 380. Un quatrieme moyen, c'est l'éponge. La propriété qu'elle a de se gonfler en s'humectant, fonde son usage dans ce cas. Si un corps est arrêté sans remplir toute la cavité de l'oesophage, on fait passer une éponge, par le vuide qui reste, au-delà de ce corps; elle se gonfle bientôt dans cet endroit humide, & l'on peut même en hâter le gonflement, en faisant avaler quelques gouttes d'eau; alors, en la retirant au moyen du manche qui a servi à l'introduire, comme elle est trop grosse pour ressortir par le même endroit par lequel elle étoit entrée, elle entraine avec elle le corps qui lui fait obstacle, & par-là elle débouche le gosier.
Comme l'éponge seche peut se resserrer, on a quelquefois profité de ce moyen pour en faire passer un morceau assez gros par un fort petit espace. On la resserre, en l'entourant fortement, avec un fil ou un ruban, qu'on peut desserrer très aisément, & retirer quand l'éponge a passé. On l'assujettit aussi dans un morceau de baleine, fendu en quatre à un bout, & qui ayant beaucoup de ressort, resserre sur l'éponge; on accommode la baleine de façon qu'elle ne puisse pas blesser; l'éponge est également attachée à un cordon très fort, afin qu'après l'avoir dégagée de la baleine, le Chirurgien puisse la retirer. On s'est aussi servi de l'éponge d'une autre façon. Quand il n'y a pas de place pour la faire passer, parceque le corps remplit tout le canal, & que ce corps n'est point accroché, mais seulement engagé par la petitesse du passage, on introduit un morceau d'éponge un peu gros dans l'oesophage, jusques près du corps avalé; alors cette éponge se gonfle, elle dilate le canal en dessus du corps, on la retire un peu, mais très peu, & le corps étant moins pressé en dessus qu'en dessous, quelquefois le resserrement de la partie inférieure de l'oesophage, peut le faire remonter; & dès qu'un premier dégagement est fait, le reste s'opere aisément.
§. 381. Enfin quand tous ces moyens sont inutiles, il en reste un autre, c'est de faire vomir le malade; mais ce remede ne peut gueres être utile que pour les corps engagés. Dans les cas où ils seroient accrochés ou plantés, il pourroit faire du mal.
Si l'on peut avaler, on fait vomir en donnant le remede Nº. 8, ou un remede émétique. L'on a dégagé, par ce moyen, un os arrêté depuis vingt-quatre heures.
Quand on ne le peut pas, on doit essayer si l'irritation d'une plume promenée dans le fond de la gorge produira cet effet; ce qui n'arrivera pas si le corps comprime fortement tout l'oesophage; & en ce cas, il faut donner un lavement de tabac. Un homme avala un gros morceau de poulmon de veau, qui s'arrêta au milieu de l'oesophage & bouchoit exactement le passage. Un Chirurgien essaya inutilement un très grand nombre de moyens. Un second voyant leur inutilité, & le malade ayant «le visage noir & tuméfié, les yeux pour ainsi dire hors de la tête, tombant dans des syncopes fréquentes avec des mouvemens convulsifs, il lui fit donner en lavement la décoction d'une once de tabac en corde; ce remede procura un vomissement violent, qui fit rejetter le corps étranger, qui alloit causer la mort du malade.»
Un sixieme moyen, que je ne crois point qu'on ait employé, mais qui pourroit être très utile dans plusieurs cas, quand les corps avalés ne sont pas trop durs, & qu'ils sont fort gros, ce seroit de fixer un tire-boure solidement à un manche flexible, & à un fil ciré, afin qu'on pût le retirer, supposé qu'il quittât le bâton, il seroit aisé, sur tout si le corps n'étoit pas extrêmement bas, d'y planter le tire boure, & de le retirer par ce moyen.
L'on a vu une épine fixée dans la gorge, dégagée & rejettée en riant.
§. 382. Dans le cas du §. 375, quand il convient de pousser les corps, on emploie ou des porreaux, qui ont l'avantage de se trouver par-tout, mais qui sont sujets à se casser, ou une bougie huilée & tant soit peu chauffée, afin qu'elle soit flexible, ou une baleine, ou un fil de fer, dont on épaissit dans le moment un des bouts avec du plomb fondu, ce qui est très vite fait. L'on peut employer, avec le même succès, quelques bâtons de bois flexible, comme le bouleau, le coudrier, le frêne, le saule, une sonde flexible, une baguette de plomb. Tous ces corps doivent être très unis & polis, afin qu'ils n'occasionnent point d'irritation. Quelquefois dans cette vue on les enveloppe avec un boyau mince de mouton. L'on attache quelquefois au bout une éponge, qui remplissant tout le canal, entraine tous les obstacles qu'elle rencontre.
L'on fait aussi quelquefois dans ces cas, avaler de gros corps, comme de la mie ou de la croute de pain, un navet, une tige de laitue, une bale, dans l'espérance qu'ils entraineront l'obstacle; mais ce sont des moyens bien foibles, & si on les fait avaler sans les avoir assujettis à un fil, il est à craindre que, s'arrêtant eux-mêmes, ils ne doublent le mal.
Il est arrivé quelquefois, fort heureusement, que les corps qu'on vouloit pousser s'engageoient dans la bougie, ou dans le porreau dont on se servoit pour les pousser, & ressortoient avec: mais cela n'arrive qu'aux corps pointus.
§. 383. S'il est impossible de retirer les corps §. 376, & tous ceux qu'il est dangereux d'avaler, il faut alors, de deux maux choisir le moindre, & courir les risques de les pousser, plutôt que de laisser périr horriblement le malade en peu de momens. L'on doit d'autant moins balancer à prendre ce parti, qu'un grand nombre d'exemples prouvent, que, s'il est arrivé souvent de grands maux, après avoir avalé ces corps, & même une mort cruelle, d'autrefois ils n'ont occasionné que peu ou point d'accidens.
§. 384. Il arrive quand ces corps ont été avalés, de quatre choses l'une; ou ils ressortent avec les excrémens au bout de peu de tems, sans avoir occasionné presque aucun mal, ou cette sortie ne se fait que long-tems après, & est précédée par beaucoup de douleurs. L'on a vu ressortir peu de jours après, sans avoir souffert, un os de jambe de poule, un noyau de pêche, un couvercle de boëte de thériaque, des épingles, des aiguilles, des monnoies de toute espece, une petite flûte longue de quatre pouces, elle causa de vives douleurs pendant trois jours, & sortit heureusement; des couteaux, des rasoirs, une boucle de souliers. J'ai vu il n'y a que peu de jours, un enfant de deux ans & demi, qui avala un clou long de plus d'un pouce, & dont la tête avoit plus de trois lignes de largeur; il s'arrêta quelques momens au col, mais il passa pendant qu'on vint me chercher, & ressortit pendant la nuit, avec une selle, sans avoir occasionné aucun accident. Plus récemment encore, un os entier d'aîleron de poulet n'a occasionné qu'un peu de douleur d'estomac pendant trois ou quatre jours. Quelquefois ces corps restent plus long-tems, & ne ressortent qu'au bout de plusieurs mois, & même des années, sans avoir cependant fait aucun mal.
§. 385. L'événement n'est pas toujours si heureux; quelquefois ils ressortent naturellement, mais ce n'est qu'après avoir fait souffrir les douleurs les plus vives dans l'estomac & les boyaux. Il arrive quelquefois que ces corps, après avoir parcouru tous les intestins, sont arrêtés au fondement, & occasionnent de fâcheux accidens, mais auxquels un chirurgien adroit peut presque toujours remédier, s'il est possible de les couper, comme des os minces, des machoires de poissons, des épingles, ils sortent alors avec beaucoup de facilité.
§. 386. Une seconde terminaison, c'est quand ces corps ne ressortent point, mails occasionnent des accidens fâcheux qui tuent le malade, & il y a beaucoup de ces cas. Une Demoiselle ayant avallé des épingles qu'elle tenoit dans sa bouche, une partie ressortit par les selles; mais l'autre partie perça les intestins, & même le ventre avec des douleurs inouies; la malade périt au bout de trois semaines. Un homme avala une aiguille, elle perça l'estomac, pénétra dans le foie, & fit périr le malade en consomption. L'on mange tous les jours des noyaux, mais on a des exemples de gens chez lesquels il s'en est fait des amas, qui sont devenus cause de mort après beaucoup de douleurs.
§. 387. Le troisieme cas, c'est quand ces corps ressortent avec les urines. Ces cas sont rares; l'on en a cependant quelques exemples. Une épingle de moyenne grandeur, ressortit en urinant trois jours après, & l'on a rendu, par la même voie, un petit os, des noyaux de cerises, de prunes, & même un de pêche.