Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes
Part 17
§. 301. C'est cette maladie, que le peuple attribue à ce que les boyaux sont noués, & dans laquelle il fait avaler des bales de plomb, ou de grosses quantités de mercure. Ce noeud des intestins, est une chimere impossible. Cette maladie dépend d'un grand nombre de causes, qu'on a découvertes, en ouvrant les cadavres de ceux qui en sont morts: sage méthode, extrêmement propre à enrichir la Medecine, & qu'il seroit à propos qu'on pratiquât plus généralement, & dont, bien loin de se faire une peine, on devroit se faire un devoir: parceque c'en est un, que de contribuer à perfectionner une science à laquelle le bonheur des hommes est attaché. Je ne détaillerai point ces causes: mais quelles qu'elles soient, l'usage d'avaler des bales & du mercure, est toujours pernicieux; il aggrave la maladie, & met un obstacle insurmontable à la guérison. Il y a un miséréré qui est un accident des hernies, j'en parlerai ailleurs.
_Trousse galant._
§. 302. Le _trousse galant_ ou _cholera morbus_ est une évacuation prompte, abondante, & douloureuse, par les vomissemens & par les selles.
Il commence par des vents, des gonflemens, de legeres douleurs dans le bas ventre, un grand abattement; ensuite il survient des évacuations abondantes, ou par les selles, ou par les vomissemens; & quand une de ces évacuations a commencé, l'autre suit de bien près. Les matieres sont jaunes, vertes, brunes, blanches, noires: les douleurs fortes dans le bas ventre, le pouls presque toujours fiévreux est quelquefois fort dans le commencement, mais il ne tarde pas à s'affoiblir, par la prodigieuse évacuation qui se fait. Il y a des malades, qui ont jusques à cent selles dans quelques heures. Le malade maigrit à vue; & au bout de trois ou quatre heures, si le mal est violent, il est méconnoissable. Dès qu'il y a eu beaucoup d'évacuations, il est fatigué par des crampes dans les jambes, dans les cuisses, dans les bras, qui sont aussi douloureuses que le mal de ventre. Quand le mal ne peut point être adouci, le hoquet, les convulsions, le froid des extrêmités surviennent; les défaillances se succedent continuellement, une tue le malade, ou il meurt dans les convulsions.
§. 303. Cette maladie, qui dépend toujours d'une bile devenue excessivement âcre, a lieu ordinairement à la fin du mois de Juillet & dans le mois d'Août, surtout s'il a fait de grandes chaleurs & s'il n'y a pas eu des fruits d'été.
§. 304. Quelque violente que soit cette maladie, elle est moins dangereuse, & même moins cruelle que la précédente; beaucoup de gens en guérissent.
L'on doit 1. chercher à noyer cette bile âcre, par des torrens de la boisson la plus adoucissante, parceque l'irritation est si grande, que tout ce qui a la plus petite âcreté nuiroit. Ainsi on donnera continuellement au malade, en boisson & en lavement, ou de l'eau d'orge, ou des laits d'amandes, ou de l'eau avec une huitieme partie de lait, remede qui m'a très bien réussi, ou une très legere ptisane de pain, qui se fait, en cuisant une livre de pain roti, avec trois ou quatre pots d'eau, pendant une demi heure. L'on préfére le pain d'aveine. L'on grille aussi avec succès du bled, qu'on pile, & dont on fait une legere ptisane. Un bouillon fait avec un poulet, ou une livre de chair maigre de veau, cuits pendant une heure, avec trois pots d'eau, est très bon dans ce cas. L'on emploie avec succès le petit lait, & dans les endroits où l'on peut en avoir, le petit lait de beurre (la battue) est la meilleure de toutes les boissons. Mais il faut nécessairement en donner une grande quantité: & les lavemens doivent être donnés de deux en deux heures. 2. Si le malade étoit robuste & sanguin, que le pouls fût fort dans les commencemens, & les douleurs extrêmement violentes, une ou deux saignées faites d'abord, diminuent la violence du mal, & donnent plus de loisir pour les autres remedes. J'ai vu les vomissemens finir, presqu'entierement, après la premiere saignée. 3. La furie du mal s'arrête un peu, au bout de cinq ou six heures; mais il ne faut point, pendant ce calme, se relâcher pour les remedes: car il revient bientôt après avec beaucoup de force. Ce retour ne change rien au traitement. Ordinairement le bain tiede soulage pendant qu'on est dedans; mais quoique les douleurs reviennent bientôt après, ce n'est point une raison pour le négliger, d'autant plus, que quelquefois, il procure un soulagement plus long. On doit y tenir le malade long-tems, & profiter de ce tems pour lui faire prendre sept ou huit verres du remede Nº. 31, ce qui m'a réussi très bien: les vomissemens s'arrêterent, & au sortir du bain, le malade eut plusieurs selles prodigieuses, qui diminuerent considérablement la force du mal. 4. Si l'on se laisse effrayer par la quantité des évacuations, & qu'on veuille les arrêter trop-tôt, par la thériaque, de l'eau de menthe, du syrop de pavot blanc, de l'opium, du mithridate; il arrive de deux choses l'une, ou l'on aigrit le mal, comme je l'ai vu arriver; ou si l'on réussit à arrêter les évacuations, on jette le malade dans un état plus dangereux. J'ai été obligé de donner un purgatif, qui rappella le _cholera_, à un homme, qu'un remede composé de thériaque, de mithridate, & d'huile avoit jetté dans une fiévre violente accompagnée d'un délire furieux. L'on ne doit employer ces remedes, que quand la petitesse du pouls, l'affoiblissement considérable, les crampes violentes & continues, & la foiblesse même des efforts pour vomir, font craindre que le malade ne succombe. Dans ces cas, il faut donner, tous les demi quarts d'heures, une cuillerée du remede Nº. 49 en continuant les délayans. Après la premiere heure, l'on n'en donne plus, que d'heure en heure, encore huit prises. Mais je réitére qu'on ne doit point venir trop-tôt à ce remede.
§. 305. Si le malade doit guérir, peu-à-peu les douleurs & les évacuations diminuent, l'altération est moindre, le pouls reste très vîte, mais il devient régulier; il y a des instans d'assoupissemens, car le bon sommeil se fait attendre long tems. Il faut persister dans les mêmes secours, mais un peu moins fréquemment. On peut venir à donner quelques bouillons farineux; & quand les évacuations sont finies, qu'il ne reste plus de douleurs, mais une grande foiblesse, & beaucoup de sensibilité, on peut donner des oeufs frais, peu ou point cuits, pendant quelques jours, & les mêmes bouillons; ensuite on met au régime des convalescens; & l'usage de la poudre Nº. 14, hâte beaucoup la convalescence.
CHAPITRE XXIII.
_De la Diarrhée._
§. 306. Chacun connoît la _diarrhée_, que le peuple appelle dévoiement, cours de ventre, & même souvent colique. Il y en a de longues & invéterées, qui dépendent de quelque vice essentiel, dans la constitution. Je n'en parlerai pas. Celles qui attaquent tout-à-coup, sans aucun mal précédent, si ce n'est quelquefois un peu de dégoût, & de pesanteur dans les reins & dans les genoux; qui ne sont accompagnées ni de douleurs fortes, ni de fiévres, (souvent même il n'y a point de douleur du tout), sont plutôt un bien qu'un mal. Elles évacuent des matieres amassées dès long-tems, & corrompues, qui, si elles ne s'évacuoient pas, produiroient quelque maladie.
Bien loin d'affoiblir, ces diarrhées rendent plus fort, plus leger, plus dispos.
§. 307. Il faut bien se garder de les arrêter; elles finissent ordinairement d'elles-mêmes, quand toutes les matieres nuisibles sont évacuées. Elles ne demandent aucun remede, il faut seulement diminuer considérablement la quantité des alimens, se priver de viande, d'oeufs, de vin; ne vivre que de quelques soupes, de quelques legumes, ou d'un peu de fruit, crud ou cuit; & boire plus qu'à l'ordinaire. Une ptisane de capillaire est très suffisante dans ce cas. Il ne faut ni thériaque, ni confection, ni autres drogues de cette espece.
§. 308. S'il arrive qu'après cinq ou six jours, le mal dure encore, qu'il affoiblisse le malade, que les douleurs deviennent un peu trop fortes, & surtout si les envies d'aller à la selle devenoient plus fréquentes, alors il faudroit l'arrêter. Pour cela on mettroit le malade tout-à-fait au régime; & si la diarrhée étoit accompagnée d'un grand dégoût, de soulevemens de coeur, d'ordures sur la langue, de mauvais goût à la bouche, on lui donneroit la poudre Nº. 34. Si ces accidens ne se trouvoient pas, on lui donneroit celle Nº. 50: & pendant trois heures, on lui feroit prendre toutes les demi heures, une tasse de bouillon foible.
Si la diarrhée, arrêtée par ce remede, revenoit au bout de quelques jours; ce seroit une preuve qu'il y a quelque matiere tenace, qui n'a pas encore été évacuée. Il faudroit en ce cas, purger avec un des remedes Nº. 21, 22, 46, & ensuite donner à jeun, pendant deux matins, la moitié de la poudre Nº. 50.
Le soir du jour que le malade a pris le remede Nº. 34, ou celui Nº. 50, ou qu'il a été purgé, on peut lui donner une prise de thériaque.
§. 309. Souvent on néglige les diarrhées pendant long-tems, sans observer même aucun régime; elles se perpétuent & affoiblissent entierement le malade. Il faut, dans ces cas là, commencer par le remede Nº. 34; ensuite, on donne de deux jours l'un, quatre fois de suite, celui Nº. 50: & pendant tout ce tems-là, le malade ne vit que de panades (voyez §. 35), ou de ris cuit au bouillon. L'on met avec succès, sur l'estomac, une emplâtre stomachique, ou une flanelle, souvent trempée dans une décoction d'herbes fortes, cuites avec du vin. Il faut éviter le froid & l'humidité.
CHAPITRE XXIV.
_De la Dyssenterie._
§. 310. La dyssenterie est un flux de ventre, accompagné d'un mal-aise général, de fortes tranchées, & d'envies fréquentes d'aller à la selle. Ordinairement il y a un peu de sang dans les selles; mais cela n'arrive pas toujours, & n'est point nécessaire pour constituer la dyssenterie: celle où il n'y en a point, n'est pas moins dangereuse que l'autre.
§. 311. La dyssenterie est ordinairement épidémique; elle commence quelquefois à la fin de Juillet, plus souvent au mois d'Août, & finit quand les gelées commencent. Les grandes chaleurs rendent le sang & la bile âcres; tant qu'elles durent, la transpiration se fait; mais dès qu'elles diminuent, surtout le soir & le matin, elle se fait moins bien, d'autant plus que les humeurs ont acquis de l'épaississement; alors cette humeur âcre arrêtée se rejette sur les intestins, & les irrite; les douleurs & les évacuations surviennent. Cette dyssenterie est de tous les tems & de tous les païs. Si à cette cause il s'en joint d'autres, & sur-tout la réunion d'un grand nombre de gens dans un endroit trop serré, tel que les hôpitaux, les camps, les prisons, cela porte dans les humeurs un principe de malignité, qui, s'alliant à la cause de la dyssenterie, rend cette maladie plus fâcheuse.
§. 312. Le mal commence par un froid général qui dure quelques heures, plutôt que par un frisson; le malade s'affoiblit, il souffre des douleurs vives dans le ventre, qui quelquefois durent plusieurs heures avant que les évacuations viennent. L'on a des vertiges, des envies de vomir; l'on pâlit; le pouls n'est cependant que peu ou point fiévreux; mais ordinairement petit. Enfin les selles surviennent, les premieres ne sont souvent que des matieres liquides & jaunâtres; mais bientôt elles ne sont mêlées que de glaires, & ces glaires souvent teintes de sang. Leurs couleurs varient, elles sont brunes, vertes, noires, plus ou moins liquides, foetides. Les douleurs augmentent avant chaque selle, & les selles deviennent très fréquentes. L'on en a jusqu'à huit, dix, douze, quinze par heures; alors le fondement s'irrite, le tenesme (qui est une envie d'aller à la selle, quoiqu'il n'y ait point de matiere), se joint à la dyssenterie, & occasionne une chûte du fondement. L'état du malade est très cruel. L'on rend quelquefois des vers, des glaires épaissies qui ressemblent à des morceaux d'intestins, quelquefois des grumeaux de sang. Si le mal devient très fâcheux, les boyaux s'enflamment; il se forme des suppurations, des gangrennes; l'on rend du pus, des eaux noires & puantes; le hoquet survient, le malade rêve, son pouls s'affoiblit; il tombe dans des sueurs froides & dans des défaillances qui finissent par la mort.
Quelquefois il survient une espece de phrénésie ou délire violent, avant le dernier moment. J'ai vu chez deux sujets, un symptôme assez rare; c'est une impossibilité d'avaler, trois jours avant la mort. Mais le mal n'est pas ordinairement de cette violence; les selles ne sont pas si fréquentes; cela va de vingt-cinq à quarante dans le jour. Les matieres sont mêlées de moins de choses étrangeres, & de peu de sang. Le malade conserve quelques forces; peu-à-peu les selles diminuent, le sang disparoît, les matieres s'épaississent, l'appétit & le sommeil reviennent, le malade se remet.
Il y a beaucoup de malades qui n'ont point de fiévre & point d'altération, qui est peut-être moins ordinaire dans cette maladie, que dans une diarrhée ordinaire.
Les urines sont quelquefois peu abondantes, & plusieurs malades ont des envies d'uriner inutiles.
§. 313. Le grand remede de cette maladie, c'est l'émétique. Le remede Nº. 33, quand il n'y a point de raison de ne pas l'employer, pris dès les commencemens, emporte souvent le mal d'abord, & toujours l'abrége beaucoup. Le remede Nº. 34, n'est pas moins efficace dans cette maladie; il en a été regardé long tems comme le spécifique. Il ne l'est pas, mais il est très utile. Si après qu'ils ont produit leur effet, les selles sont moins fréquentes, c'est une très bonne marque. Si elles ne diminuent point, il est à craindre que la maladie ne soit longue & opiniâtre.
L'on met le malade au régime, & l'on évite avec grand soin surtout toute viande, jusqu'à l'entiere guérison de la maladie. La ptisane Nº. 3, est la meilleure boisson.
Le lendemain de l'émétique, on lui donne le remede Nº. 50, en deux prises. On le laisse un jour sans autre remede que la ptisane; on réitere la rhubarbe; alors ordinairement la force du mal est passée; on continue la diette pendant quelques jours, & l'on met le malade au régime des convalescens.
§. 314. Quelquefois la dyssenterie s'annonce avec une fiévre inflammatoire, un pouls fiévreux, dur, plein, un violent mal de tête & de reins, le ventre tendu. Dans ces cas, il faut faire une saignée, donner tous les jours trois, & même quatre lavemens Nº. 6, ou plus, & boire beaucoup de la ptisane Nº. 3.
Quand toute crainte d'inflammation est absolument passée, on vient au traitement marqué dans le paragraphe précédent.
J'ai guéri plusieurs dyssenteriques, en ne leur ordonnant pour tout remede, qu'une tasse d'eau tiede tous les quarts-d'heure; & il vaudroit mieux s'en tenir à ce remede, qui ne peut être qu'utile, que d'en employer d'autres dont on ignore les effets, & qui en produisent souvent de très dangereux.
§. 315. Il arrive aussi que la dyssenterie se joint à une fiévre putride; ce qui oblige à donner, après l'émétique, les purgatifs Nº. 22 ou 46, & plusieurs doses du Nº. 23, avant que d'en venir à la rhubarbe. Le Nº. 31 est excellent dans ce cas.
En 1755, il y eut ici, en automne, quand l'épidémie nombreuse de fiévres putrides commença à cesser, un grand nombre de dyssenteries, qui avoient beaucoup de rapport avec ces fiévres. Je commençai par le remede Nº. 33, & ensuite je donnai le Nº. 31. Je ne fis prendre la rhubarbe qu'à très peu de malades sur la fin de la maladie. Presque tous furent guéris au bout de quatre ou cinq jours. Un petit nombre, à qui je n'avois pas pû donner l'émétique, ou qui avoient quelque complication, languirent assez long temps; mais sans danger.
§. 316. Quand la dyssenterie est compliquée avec des symptômes de malignité (voyez §. 227.), l'on emploie, avec succès, après le remede Nº. 34, ceux Nº. 37 & 39.
§. 317. Quand le mal a déja duré plusieurs jours, sans remede ou avec de mauvais remedes, il faut se conduire tout comme s'il commençoit, à moins qu'il ne fût survenu des accidens étrangers à la maladie.
§. 318. Cette maladie a quelquefois des rechûtes au bout de quelques jours; elles sont presque toutes occasionnées ou par le manque de diette, ou par l'air froid, ou par l'échauffement. On les prévient en évitant ces causes; on les guérit en se mettant au régime & en prenant une prise du remede Nº. 50. Si sans aucune cause sensible, le mal revenoit, & s'annonçoit comme une nouvelle maladie, il faudrait la traiter comme telle.
§. 319. Quelquefois elle est compliquée avec une fiévre d'accès; il faut guérir premierement la dyssenterie, et ensuite la fiévre. Si cependant les accès de fiévre étoient violens, on donneroit le quinquina (voyez §. 241).
§. 320. Un préjugé pernicieux, dont l'on est encore généralement imbu, c'est que les fruits sont nuisibles dans la dyssenterie, qu'ils la procurent, & qu'ils l'augmentent. Il n'y a peut-être point de préjugé plus faux. Les mauvais fruits, les fruits mal mûrs dans les mauvaises années, peuvent occasionner des coliques, quelquefois des diarrhées, plus souvent des constipations, des maladies des nerfs & de la peau; jamais la dyssenterie épidémique. Les fruits mûrs de quelques especes qu'ils soient, & surtout ceux d'été, sont le vrai préservatif de cette maladie. Le plus grand mal qu'ils puissent faire, c'est, en fondant les humeurs, & sur-tout la bile épaissie s'il y en a, dont ils sont le vrai dissolvant, d'occasionner une diarrhée; mais cette diarrhée même mettroit à l'abri de cette dyssenterie. L'année derniere & la précédente ont été extrêmement abondantes en fruits; point de dyssenterie. On croit même remarquer qu'elle est plus rare & moins fâcheuse qu'autrefois; & l'on ne peut assurément l'attribuer, si le fait est vrai, qu'aux nombreuses plantations d'arbres, qui ont rendu les fruits extrêmement communs. Toutes les fois que j'ai vu des dyssenteries, j'ai mangé moins de viande & beaucoup de fruits; je n'en ai jamais eu la plus legere attaque. Plusieurs Médecins suivent la même méthode. J'ai vu onze malades dans une maison; neuf furent dociles, & mangerent des fruits; ils guérirent. La grand'-mere & un enfant, qu'elle aimoit mieux que les autres, périrent. Elle conduisit d'abord l'enfant à sa mode, avec du vin brûlé, de l'huile, quelques aromates & point de fruit; il mourut. Elle se conduisit de la même façon, & eut le même sort. Dans une campagne près de Berne, en 1750, dans le tems que la dyssenterie faisoit beaucoup de ravages, & que l'on défendoit sévérement les fruits; de onze personnes qui composoient la maison, dix mangerent beaucoup de prunes, & ne furent point attaquées. Le cocher, seul docile au préjugé, s'en abstint soigneusement, & eut une dyssenterie terrible.
Cette maladie détruisoit un régiment Suisse, qui se trouvoit en garnison dans les Provinces méridionales de France; les Capitaines acheterent le fruit de plusieurs arpens de vignes: l'on y portoit les soldats malades; l'on cueilloit du raisin pour ceux qui ne pouvoient pas être portés; les sains ne mangeoient rien autre chose. Il n'en mourut pas un seul, & il n'y en eut plus d'attaqués.
Un Ministre étoit attaqué d'une dyssenterie, que les remedes qu'il prenoit ne guérissoient point; il vit par hasard des groseilles rouges; il en eut envie, il en mangea trois livres depuis sept heures du matin jusqu'à neuf: il fut déja mieux ce jour-là, & entiérement guéri le lendemain.
Je pourrois accumuler un grand nombre de faits pareils: ceux-là suffiront pour convaincre les plus incrédules, & il m'a paru important de le faire. Loin de s'interdire les fruits quand la dyssenterie régne, l'on peut en manger davantage. Les Directeurs de la Police, loin de les prohiber, doivent en faire fournir les marchés; c'est une vérité que les gens instruits ne révoquent plus en doute nulle part. L'expérience la démontre, & elle est fondée en raison, puisque les fruits remédient à toutes les causes des dyssenteries.
§. 321. Il est extrêmement important que les malades aillent à la selle dans des endroits à part, parceque les excrémens sont très contagieux; & s'ils vont sur des bassins, on doit les sortir très promptement de la chambre, dans laquelle on doit renouveller continuellement l'air, & brûler beaucoup de vinaigre. Il est aussi très nécessaire de changer souvent les linges; sans ces précautions, la maladie devient plus mauvaise, & elle attaque ceux qui habitent la même maison. Il seroit fort à souhaiter qu'on pût convaincre le peuple de ces vérités. Monsieur BOERHAAVE conseilloit, quand la dyssenterie étoit épidémique, de mettre de l'eau-de-vie dans toute l'eau qu'on boit.
§. 322. Je ne sais par quelle fatalité il n'y a point de maladie pour laquelle on conseille un plus grand nombre de remedes différens; il n'y a personne qui ne vante le sien, qui ne l'éleve au-dessus des autres, & qui ne promette hardiment de guérir en quelques heures une maladie longue, dont il n'a aucune idée juste, avec un remede dont il ignore parfaitement les effets. Le malade souffrant, inquiet, impatient, prend de toutes mains, & s'empoisonne par peur, par ennui, ou par complaisance. De ces différens remedes, il y en a qui ne sont qu'indifférens, d'autres sont pernicieux. Je n'entreprendrai point de rapporter ceux-mêmes que je connois; mais après avoir réitéré que la seule véritable méthode est celle que j'ai indiquée, & qui a pour but d'évacuer les matieres; & que celles qui ne vont pas à ce but, sont mauvaises, je me borne à avertir que la pire de tous, c'est celle qui est la plus généralement suivie, & qui consiste à arrêter les évacuations par des remedes adstringens, ou ceux qu'on tire de l'opium; méthode mortelle, qui tue, toutes les années, un grand nombre de personnes, & qui en jette d'autres dans des maux incurables. En empêchant l'évacuation de ces matieres, en renfermant le loup dans la bergerie, il arrive ou que cette matiere irrite les intestins, les enflamme, & de l'inflammation naissent les douleurs horribles, la vraie colique inflammatoire, & ensuite ou la gangrenne & la mort, ou un squirrhe, qui dégénere en cancer (j'ai vu ce cas horrible); ou un abcès, la suppuration, un ulcere; ou elle se jette ailleurs, produit des squirrhes au foie, des asthmes, l'apoplexie, l'épilepsie ou mal-caduc, des douleurs de rhumatismes horribles, des maux d'yeux & des maux de peau incurables. Telles sont les suites de tous les remedes adstringens, & de ceux qu'on donne pour faire dormir; thériaque, mithridate, diascordium, quand on les donne trop tôt.
J'ai été appellé pour un rhumatisme cruel, qui avoit succedé immédiatement à un mélange de thériaque & d'eau de plantain donné le second jour d'une dyssenterie. Ceux qui ordonnent ces remedes, en ignorent sans doute les conséquences; il suffira j'espere de les leur avoir fait connoitre.
§. 323. L'abus des purgatifs a aussi ses dangers. L'on détermine toutes les humeurs à se jetter sur les parties malades; le corps s'épuise, les digestions ne se font plus, les boyaux s'affoiblissent; quelquefois même il s'y fait de legeres ulcerations; il nait des diarrhées presqu'incurables, & qui tuent après plusieurs années de souffrances.
§. 324. Si les évacuations sont excessives, & le mal long, on tombe dans l'hydropisie; mais en l'attaquant d'abord, on peut la dissiper.
CHAPITRE XXV.
_La Galle._
§. 325. La galle est une maladie contagieuse par l'attouchement de la personne, ou des habits; mais non point par l'air; ainsi en évitant ces moyens d'infection, on peut être sûr de ne pas la prendre.