Avicenne

Chapter 5

Chapter 53,535 wordsPublic domain

Ce savant rencontra sa perte dans une querelle relative à la question, alors aiguë, du culte des images. Il se trouvait un soir chez un chrétien de Bagdad au milieu de quelques personnes qui le jalousaient; et il y avait chez ce chrétien une image du Christ devant laquelle était allumée une lampe. Honéïn dit au maître de la maison: «Pourquoi gaspilles-tu l'huile? ce n'est pas là le Messie, ce n'est que son image.» L'un des assistants répondit: «Si cette image ne mérite pas d'honneur, crache dessus.» Il cracha. La chose fut ébruitée et il y eut scandale. Le Khalife consulté livra le savant à ses coreligionnaires pour qu'ils le jugeassent selon leur loi. Honéïn fut donc excommunié; on lui coupa sa ceinture, marque distinctive des chrétiens; mais le lendemain matin, il fut trouvé mort dans sa chambre. On croit qu'il s'était empoisonné (260 de l'hégire).

Honéïn eut deux élèves qui collaborèrent avec lui à la grande oeuvre des traductions: son fils Ishâk, qui devint fort célèbre aussi et mourut en 298 ou 299, et son neveu Hobéïch.

L'oeuvre de ces savants fut très considérable[52]. Il convient de citer en premier lieu la traduction arabe de la Bible que fit Honéïn d'après le texte des Septante. Honéïn n'est pas le seul auteur de cette époque qui traduisit la Bible en arabe. Les Juifs se servirent d'autres traductions, surtout de celle d'Abou Katîr Yahya fils de Zakarya, rabbin de Tibériade, mort vers 320, et de celle de Saadya Gaon de Fayoum[53], très illustre rabbin, disciple du précédent, dont on a récemment réédité les oeuvres à l'occasion de son millénaire.

[Note 52: Le principal travail d'ensemble qui ait été fait sur les traductions des auteurs grecs en syriaque et en arabe est toujours celui de J. G. Wenrich: _De auctorum græcorum versionibus et commentariis syriacis, arabicis, armeniacis persicisque commentatio_, Leipzig, 1842. Wenrich a principalement puisé dans un ouvrage de grande valeur encore manuscrit et que l'on devrait bien éditer: le _Livre de l'histoire des sages (Kitâb tarîkh el-hokamâ)_ par Djémâl ed-Dîn el-Kifti.]

[Note 53: Maçoudi, _le Livre de l'Avertissement_, 159-160.]

Honéïn traduisit en syriaque les _Herméneia_ d'Aristote, une partie des _Analytiques_, les livres _de la Génération et de la Corruption_, _de l'Ame_, le livre 30 de la _Métaphysique_, divers commentaires, des ouvrages de Galien et d'Hippocrate, l'_Isagoge_ de Porphyre, la _Somme_ de Nicolas sur la philosophie d'Aristote; en arabe, il traduisit une grande quantité de livres de médecine et de science par Hippocrate, Galien, Archimède, Apollonius et d'autres, et, comme ouvrages philosophiques, la _République_, les _Lois_ et le _Timée_ de Platon, le commentaire de Thémistius au livre 30 de la _Métaphysique_ d'Aristote, les _Catégories_, la _Physique_, la _Morale_ d'Aristote. Il écrivit quelques traités originaux inspirés par ces ouvrages.

Ishâk fils de Honéïn traduisit en arabe le _Sophiste_ de Platon, la _Métaphysique_ d'Aristote, le traité de _l'Ame_, les _Herméneia_, le traité _de la Génération et de la corruption_, avec divers commentaires par Alexandre d'Aphrodise, Porphyre, Thémistius et Ammonius.

Avant ces grands hommes, un bon traducteur nommé Yahya fils du Patrique, affranchi de Mamoun, avait donné une version syriaque des _Histoires des animaux_ d'Aristote et une version arabe du _Timée_. Les Arabes connaissaient deux _Timée_ de Platon, qu'ils divisaient en plusieurs livres, et l'on ne voit pas très clairement quels ouvrages ils désignaient par là. Ce peut être le _Timée_, le _Timée de Locres_ et certains commentaires de Galien sur la philosophie de Platon[54]. Ibn Nâimah, chrétien d'Émesse, avait traduit en syriaque le _De Sophisticis elenchis_, et donné une version arabe du commentaire de Jean Philoponus aux quatre derniers livres de la _Physique_ d'Aristote.

[Note 54: Cf. Wenrich, _op. laud._, p. 118, et _le Livre de l'Avertissement_, p. 223, n. 2.]

Abou Bichr Matta fils de Younos rendit aussi comme traducteur d'appréciables services. C'était un Nestorien, originaire de Déïr Kana, qui fut élevé par des moines jacobites. Il mourut à Bagdad en 328. On lui doit une édition syriaque du _De sophisticis elenchis_. Il traduisit du syriaque les _Seconds analytiques_, la _Poétique_, le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise au livre _de la Génération et de la corruption_, le commentaire de Thémistius au livre 30 de la _Métaphysique_. Il se fit lui-même commentateur et il interpréta en arabe les _Catégories_, le livre _du Sens et du sensible_, l'_Isagoge_ de Porphyre.

Kosta fils de Louka qui fleurit sous Motasim était encore un syrien chrétien, originaire de Balbek. Il alla étudier en Grèce et y acquit beaucoup de livres. Sa réputation comme savant et traducteur fut considérable. Il traduisit les _Vues des philosophes sur la physique_, par Plutarque[55].

[Note 55: Barach a publié une traduction latine d'un traité _de Differentia spiritus et animæ_ attribué à Kosta fils de Louka, dans la _Bibliotheca Philosophorum mediæ ætatis_, t. II, Innsbruck, 1878.]

Yahya fils d'Adi de Tekrit, chrétien jacobite, étudia sous la direction du grand musulman Farabi, et s'illustra dans la dialectique. Il fleurit sous le règne de Mouti et mourut en 364. Il perfectionna beaucoup de traductions antérieurement faites; on lui doit des versions des _Catégories_ d'Aristote, avec le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise, du _De sophisticis elenchis_, de la _Poétique_, de la _Métaphysique_, des _Lois_ et du _Timée_ de Platon, de l'ouvrage de Théophraste sur les moeurs.

Avec Abou Ali Ysa fils de Zaraah, autre chrétien jacobite, nous atteignons le temps d'Avicenne. Ysa fils de Zaraah mourut en 398. Il traduisit en arabe d'après des versions syriaques antérieures, les _Catégories_, le _De sophisticis elenchis_, les _Histoires des animaux_ et le _De partibus animalium_ avec le commentaire de Jean Philoponus. Il fut l'auteur de traités originaux sur la philosophie d'Aristote en général et sur l'_Isagoge_ de Porphyre.

Ces traducteurs dont nous venons de parler étaient chrétiens pour la plupart; mais les Musulmans s'assimilèrent promptement leur science et joignirent leurs efforts aux leurs. Il semble même que, au jugement des Arabes, leurs coreligionnaires dépassèrent bientôt les Chrétiens dans la connaissance et l'interprétation des philosophes anciens, et qu'au-dessus des traducteurs que nous avons cités, il faille placer les deux illustres Musulmans el-Kindi et el-Farabi. Cependant comme ces deux grands hommes ont dû leur gloire moins encore à leur talent comme interprètes qu'à leur génie comme philosophes, nous en parlerons à ce titre dans le chapitre suivant.

Il nous reste à nous occuper d'une catégorie de savants qui n'appartenaient ni à la religion chrétienne, ni à l'islamisme, ni même aux religions de la Perse ou de l'Inde, mais à une secte spéciale, et qui brillèrent d'un vif éclat après l'époque de Mamoun, les Sabéens.

Il n'existe guère de problème plus intrigant et plus irritant dans l'érudition orientale que celui de l'origine de certaines petites sectes ou religions qui survécurent à côté de l'islam, entraînant avec elles des débris de toutes espèces de doctrines et de croyances anciennes, telles que le Mandéisme, le Sabéisme, la religion des Yézidis ou celle des Nosaïris. Le Sabéisme est remarquable entre toutes ces sectes par le haut mérite des hommes qui l'ont illustré, et à cause de l'attachement que ces hommes montrèrent pour lui. On trouve dans ces petites religions une multitude d'éléments dont quelques-uns sont fort antiques, des restes du paganisme chaldéen, des idées néoplatoniciennes et gnostiques, des légendes juives et quelques pratiques datant des origines du christianisme. Mais on n'est pas encore parvenu à donner les formules définitives de ces singuliers mélanges, ni à restituer avec une précision satisfaisante les différentes phases historiques par où ces sectes ont passé. Je suis porté à croire, au reste, que l'influence de ces petites religions, et du sabéisme en particulier, sur l'islam, a été plus considérable qu'on ne le supposerait au premier abord, et plus profonde en tout cas que les auteurs musulmans ne consentent à l'avouer.

On distingue dans la littérature arabe deux sortes de Sabéens: ceux dont il est question dans le Coran et que Mahomet classe parmi les _gens du Livre_, c'est-à-dire parmi les peuples possédant un livre révélé, à côté des Juifs et des Chrétiens; et ceux qui se distinguèrent dans la science après le temps de Mamoun et dont la résidence principale était Ilarrân en Mésopotamie. Chwolson, dans son gros ouvrage sur les Sabéens et le Sabéisme[56], est parvenu à identifier les Sabéens du Coran avec les Elkesaïtes, secte qui n'était pas tout à fait, comme il l'a cru, identique aux Mandéens, mais qui avait beaucoup de ressemblance avec eux. Les Elkesaïtes avaient été fondés, au commencement du second siècle de notre ère, au sud de la Mésopotamie, dans la région de Wâsit et de Basrah, par un individu du nom d'Elkesaï venu du nord-ouest de la Perse, qui était imbu principalement d'idées Zoroastriennes et qui recommandait des pratiques parsies. Le baptême et les purifications par l'eau furent les rites essentiels des Elkesaïtes et des Mandéens. On dérive le nom de Sabéen de l'araméen _sabaa_, se laver, et l'on pense que ce nom aurait à peu près le sens d'_émerobaptiste_. Les Mandéens, qui nous sont plus connus que les Elkesaïtes, eurent des livres saints. Brandt a traduit en allemand une partie de ces textes[57] dont la rédaction doit être placée, selon Noeldeke[58], entre les années 650 et 900 de notre ère, soit précisément à l'époque dont nous nous occupons. La thèse générale de ces écrits est gnostique: une opposition est établie entre le monde de la lumière et le monde des ténèbres; un envoyé du roi de la lumière descend du ciel et s'enfonce dans l'abîme pour détruire la puissance du prince des ténèbres.

[Note 56: _Die Ssabier und der Ssabismus_, von Dr. D. Chwolson, 2 vol. Saint-Pétersburg, 1856.--M. J. de Goeje a achevé et publié dans les _Actes du sixième congrès des Orientalistes_ un mémoire posthume de Dozy: _Nouveaux documents pour l'étude de la religion des Harraniens_. Leyde, 1883, t. II, p. 281 et suiv.]

[Note 57: W. Brandt, _Mandaïsche Schriften_, Göttingue, 1893.--W. Brandt, _Die Mandäische religion_, Leipzig, 1889.]

[Note 58: Noeldeke, _Mandaïsche Grammatik_, p. XXII.]

Le roi de la lumière est célébré en ces termes: «Il est le premier, étendu d'une extrémité à l'autre, le créateur de toutes les formes, l'origine de toutes les choses belles, celui qui est gardé dans sa sagesse, caché et non manifesté... Éclat qui ne change pas, lumière qui ne passe pas... vie au-dessus de toute vie, splendeur au-dessus de toute splendeur, lumière au-dessus de toute lumière sans manque ni défaut[59].» De ce prince de lumière sortent cinq gros et longs rayons: «le premier est la lumière qui se répand sur les êtres, le second l'haleine embaumée qui souffle sur eux, le troisième la voix douce qui les fait tressaillir d'allégresse, le quatrième le Verbe de sa bouche par lequel il les cultive et les instruit, le cinquième la beauté de sa forme, par laquelle ils croissent comme des fruits au soleil[60]». Manès naquit dans le Mandéisme. La bataille entre le monde de lumière et le monde des ténèbres, selon le manichéisme, présente de grandes analogies avec ce qu'on lit dans les écrits Mandéens[61]. Le roi du Paradis de lumière a, selon Manès, armé l'homme originel des cinq éléments lumineux: le souffle doux, le vent, la lumière, l'eau et le feu; et le démon originel est armé des éléments ténébreux: la fumée, la braise, l'obscurité, l'ouragan et la nue. La descente aux enfers de l'envoyé lumineux est décrite dans les livres mandéens en une forme épique et en des tonalités étrangement fantastiques, à travers lesquelles se distinguent encore de vieux symboles assyriens.

[Note 59: Brandt, _Mandäische Schriften_, p. 8.]

[Note 60: Brandt, _op. laud._, p. 10.]

[Note 61: Brandt, _op. laud._, p. 221.]

L'autre secte qui reçut le nom de Sabéens et qui avait son siège principal à Harrân, était une secte païenne adoratrice des astres. On raconte[62] que le khalife Mamoun étant parti, en l'an 215, en expédition contre l'empire grec, passa par Harrân, et qu'il fut surpris de voir parmi les habitants de cette ville qui vinrent le saluer, des hommes au costume étrange, vêtus de robes étroites et portant les cheveux longs. Le khalife demanda à ces hommes qui ils étaient. Ils répondirent: «Nous sommes Harraniens.--Êtes-vous Chrétiens? insista le khalife,--non;--Juifs?--non;--Mages[63]?--non.--Avez-vous un livre saint ou un prophète?» demanda-t-il enfin.--Ils firent une réponse évasive.--«Vous êtes donc des impies,» s'écria le khalife; et comme ils demandaient à payer la capitation, il leur déclara qu'il ne pourrait supporter leur existence s'ils ne se faisaient musulmans, ou si au moins ils n'embrassaient l'une des religions que le prophète avait indiquées comme tolérables; autrement il les exterminerait jusqu'au dernier. Le khalife avait donné aux Harraniens pour se décider tout le temps qui s'écoulerait jusqu'à son retour. Il mourut en route. Mais la question pouvant être soulevée à tout moment, les Harraniens n'en durent pas moins prendre un parti. Quelques-uns embrassèrent l'islam ou se firent chrétiens. Un assez grand nombre qui étaient attachés à leur religion, hésitèrent longtemps, et ils furent à la fin tirés d'affaire par un docteur mahométan qui habitait Harrân. Il y a, leur dit ce docteur, une religion fort peu connue, que le prophète a tolérée; c'est celle des Sabéens. On ne sait guère ce que c'est que les Sabéens; prenez leur nom. Personne n'y objectera rien et vous vivrez en paix. C'est ainsi qu'au temps des successeurs de Mamoun, on vit apparaître à Harrân et dans d'autres localités, des communautés sabéennes qui y étaient inconnues auparavant et qui étaient sans rapport avec le mandéisme.

[Note 62: Chwolson, _op. laud._, I, 140 et II, 15.]

[Note 63: Les Arabes donnaient le nom de Mages aux sectateurs de la religion de Zoroastre.]

Déjà sous Réchîd les Harraniens avaient couru de grands dangers. On prétend qu'on avait trouvé dans leur temple une tête humaine desséchée, ornée de lèvres d'or, qui leur servait à rendre des oracles, et il avait été question de les détruire. Ils avaient fondé à cette occasion un trésor dit des calamités.

La doctrine des Sabéens de Harrân nous est connue par deux principales sources qui sont indépendantes l'une de l'autre: le _Fihrist_, important recueil arabe sur l'histoire des sciences, composé par en-Nedîm[64], et le livre de Chahrastani déjà familier à nos lecteurs. Le fondement de cette doctrine religieuse est l'adoration des esprits des astres, ayant pour corollaire l'astrologie et la magie. C'est, dit M. de Goeje, la continuation du paganisme babylonien[65]. Il y a lieu de croire cependant que, tout au moins pour les savants, ce paganisme avait été relevé par des idées tirées du néoplatonisme ou de la gnose. Les érudits ne se sont pas mis tout à fait d'accord sur la question de savoir si les Harraniens étaient monothéistes ou réellement païens. Il est fort possible que les moins instruits d'entre eux fussent demeurés polythéistes; quant à la doctrine des Sabéens que nous rapportent les auteurs arabes, elle est clairement ordonnée vers le monothéisme. Les divinités des planètes sont subordonnées à un Dieu suprême, par rapport auquel elles ont à peu près la valeur des Éons des gnostiques. Une prière à la constellation de la Grande Ourse l'invoque au nom de la force qu'a placée en elle le créateur du tout; Jupiter est conjuré «par le maître du haut édifice, des bienfaits et de la grâce, le premier entre tous, le seul éternel». Le Soleil est appelé cause des causes, ce qui ne signifie pas qu'il soit le dieu suprême[66]. Selon en-Nedîm, les Harraniens avaient adopté sur la matière, les éléments, la forme, le temps, l'espace, le mouvement, beaucoup d'idées péripatéticiennes[67]. Ils admettaient que les corps sublunaires étaient composés des quatre éléments ordinaires, tandis que le corps du ciel était fait d'un cinquième élément. L'âme était pour eux une substance exempte des accidents du corps. Dieu était une sorte d'inconnaissable ne possédant pas d'attribut et auquel aucun jugement ni aucun raisonnement ne pouvait s'appliquer. D'après Chahrastani, l'âme qui est commune aux hommes et aux anges, par opposition à l'âme animale, est, pour les Harraniens, une substance incorporelle qui achève le corps et le meut librement[68]. Elle est en acte chez l'ange, en puissance chez l'homme. L'intelligence est une fonction ou forme de cette âme qui perçoit les essences des choses abstraites de la matière. C'en est déjà assez pour prouver que, parmi beaucoup de traditions diverses, les Sabéens avaient recueilli la grande tradition philosophique.

[Note 64: _Kitâb al-Fihrist_, éd. G. Flügel, 2 vol. Leipzig, 1871-72. En-Nedîm écrivit en 377 de l'hégire.]

[Note 65: Mémoire cité plus haut du Congrès des Orientalistes de Leyde, p. 292.]

[Note 66: D'après le mémoire de de Goeje, pages 322, 324 et 357.]

[Note 67: Chwolson, _op. laud._, II, 12.]

[Note 68: Chwolson, _op. laud._, II, 438.]

Ailleurs, on retrouve dans leur système comme dans celui des Mandéens, l'opposition caractéristique entre la lumière et les ténèbres, selon la tradition manichéenne[69]: «Les êtres spirituels, disent-ils d'après Chahrastani, sont des formes de lumière belles et de nature supérieure, les êtres corporels sont des formes de ténèbres... Le monde des êtres spirituels est en haut, au plus haut rang de lumière et de beauté; le monde des êtres corporels est dans la profondeur, au dernier degré de grossièreté et de ténèbres. Les deux mondes sont opposés l'un à l'autre. La perfection survient en haut, non dans la profondeur; les caractères s'opposent des deux parts, et l'excellence appartient à la lumière, non aux ténèbres.»

[Note 69: Chwolson, _op. laud._, II, 428, § 17.]

Les Sabéens reconnurent deux prophètes, d'origine égyptienne, Agathodémon et Hermès. Ils furent de grands folkloristes et je pense que cette qualité était innée à leur secte, et qu'ils ne la développèrent pas uniquement pour complaire aux Musulmans en renchérissant sur leurs légendes. Je crois, au contraire, que des légendes qui figurent dans le Coran, venant de la Bible ou d'ailleurs, ont déjà été travaillées selon l'esprit des Sabéens. Ceux-ci contribuèrent certainement à répandre dans les sectes musulmanes l'idée de progression prophétique qui donna l'essor à beaucoup d'hérésies. Cependant l'étude de ces influences aurait encore besoin d'être faite avec plus de rigueur.

Le plus illustre des Sabéens de Harrân dont le nom mérite d'être retenu, à cause des services qu'ils rendirent à la science, est Tâbit fils de Korrah, né probablement en 221 et mort en 288 de l'hégire. Il appartenait à une grande famille. Il vécut d'abord à Harrân où il exerça la profession de changeur, puis à Kafartouta, d'où l'astronome Mohammed fils de Mousa ibn Châkir l'emmena à Bagdad pour le présenter au khalife. Il se lia d'amitié avec le khalife Motadid avant son avènement au trône, et il demeura ensuite en grande faveur auprès de ce prince. Il usa de son crédit pour fonder une communauté sabéenne à Bagdad. Esprit encyclopédique, Tâbit fils de Korrah est avant tout considéré par les Arabes comme philosophe. Nous ne possédons malheureusement plus ses oeuvres philosophiques. Ses écrits sur la géométrie, dont nous connaissons quelques-uns, lui ont assuré une place importante dans l'histoire des mathématiques. Il savait l'arabe, le syriaque et le grec. Bar Hebræus, qui peut passer pour bon juge, fait l'éloge de son style en syriaque. L'astronome Abou Machar loue ses qualités de traducteur. Il corrigea admirablement, dit-on, beaucoup de traductions antérieures. Sa fécondité fut extrême. Bar Hebræus lui attribue cent cinquante oeuvres en arabe et seize en syriaque. Il avait écrit sur sa religion un ouvrage dont on doit déplorer la perte; mais conformément à l'esprit de sa secte, il avait un peu versé dans l'astrologie et dans la Kabbale.

Tâbit recensa beaucoup d'oeuvres de mathématique grecque. En ce qui concerne plus spécialement la philosophie, il traduisit une partie du commentaire de Proclus sur les _Vers dorés_ de Pythagore, le traité _de Optimâ sectâ_ de Galien; il étudia les _Catégories_ d'Aristote, les _premiers Analytiques_, les _Herméneia_. Il écrivit lui-même un traité de l'argumentation socratique et un autre, qui devait être fort curieux, pour la solution des difficultés du livre de _la République_ de Platon.

Tâbit eut beaucoup d'élèves, parmi lesquels ses deux favoris furent un juif et un chrétien qui laissèrent quelque réputation. Ibn Abî et-Tana est le juif et Ysa fils d'Asîd le chrétien. L'on voit qu'il existait alors entre savants une véritable confraternité n'excluant aucune confession, et il est pittoresque de se représenter le savant sabéen donnant des leçons au disciple de Moïse et à celui de Jésus sous le regard favorable du khalife mahométan. La famille de Tâbit fils de Korrah continua après lui, pendant plusieurs générations, à tenir un haut rang dans la science. Sinân, le fils de Tâbit, écrivit, entre plusieurs ouvrages, une vie de son père. Ce Sinân fut l'ami de l'historien Maçoudi.

Un autre Sabéen qui fut fort célèbre aussi, mais surtout comme savant, est Mohammed fils de Djâbir el-Battâni. Il était originaire probablement de Batnah en Mésopotamie et il vécut à Rakkah. Ce fut un mathématicien et un astronome de grand mérite; ses tables astronomiques eurent beaucoup de vogue durant tout le moyen âge qui le cita sous le nom d'Albategnus. On pense qu'il savait le grec; il commenta le _Tetrabiblos_ de Ptolémée, recensa l'_Almageste_ et plusieurs oeuvres d'Archimède. El-Battâni fit ses observations de 264 à 306. Il fut lié avec Djafar fils du khalife Moktafi.

Abou Djafar el-Khâzin, connu plutôt sous le nom d'Ibn Rouh, fut mathématicien aussi, astronome et un peu philosophe. Il traduisit du syriaque en arabe le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise au premier livre de la _Physique_ d'Aristote. Cette traduction fut revue par Yahya fils d'Adi. Ibn Rouh fut l'ami du philosophe mahométan Abou Zéïd el-Balkhi que nous rencontrerons au chapitre suivant.

L'on peut donc noter que, dans cette intéressante secte des Sabéens, la philosophie fut étroitement liée à l'étude des sciences géométrique, arithmétique et astronomique. Cette circonstance dérivait apparemment de l'habitude ancienne qu'avaient ces savants du culte et de l'observation des astres; mais elle se trouvait aussi assez bien d'accord avec l'esprit du néoplatonisme.

D'après ce chapitre, dont les résultats se trouveront complétés dans la suite, il apparaît déjà que, antérieurement au temps d'Avicenne, les Orientaux étaient en possession d'une littérature philosophique très riche et un peu mêlée.